‹ Serviteurs et servantes de Dieu en Canada: quarante biographiesChapitre 44 sur 51 · HURON · texte numérisé non relu

HURON

'NDEHOUA : tel est le nom d'un sauvage de la tribu huronne qui, venu enfant à Québec, entra au séminaire de Notre -Dame- des- Anges que les Jésuites avaient ouvert vers 1635 dans leur résidence, au confluent de la rivière Saint-Charles et du ruisseau-Lairet. Les Pères avaient en vue la formation de la jeunesse, huronne surtout, afin de recueillir des vocations religieuses pour le besoin de leurs missions. Il était entendu que Ton n'admettrait que ceux chez qui Tintelligence et d'excellentes dispositions brilleraient d'un plus vif éclat. Le Père Daniel fut leur premier directeur et précepteur. Connaissant assez la langue des Hurons, il mit tout en œuvre pour inculquer des notions religieuses dans le cœur de ses élèves que le vice n'avait pas encore flétris, afin de les baptiser au plus tôt. Ds étaient astreints à une règle, qui, sans être sévère, devait être un fardeau assez lourd pour ces enfants, accoutumés à la liberté la plus complète. Les heures de classe et d'étude étaient entremêlées de récréations pendant lesquelles il leur était permis de se livrer à des jeux et à des amusements propres à leur caractère national, comme la chasse, la pêche, la fabrication des arcs et des flèches. Aussi s'en donnaient-ils à cœur joie aux heures de récréation et les jours de congé.

Avoir les sauvages sédentaires et puis agriculteurs^ telle était, en outre, Tambition des Jésuites. Ils comprenaient rimmense avantage de les retenir auprès d'eux, non seulement dans le but de les convertir à la foi, mais aussi pour protéger la petite colonie de Québec contre les attaques des sauvages ennemis. En ouvrant leurs portes aux enfants, ils étaient sûrs que leurs parents chercheraient à se rapprocher d'eux et à devenir leurs amis.

Andehoua appartient au premier groupe de séminaristes. Il était doué d'un excellent naturel ; il joignait à une douceur presque angélique une disposition extraordinaire pour l'apostolat. N'étant encore que catéchumène, il allait au-devant des gens de son pays que le commerce des fourrures attirait à Québec, et il leur expliquait les commandements de Dieu. Les pauvres Hurons se regardaient avec étonnement, et semblaient ravis de cç qu'un des leurs eut pu devenir prédicateur de l'Évangile comme les missionnaires français eux-mêmes. C'était aussi une grande consolation pour les Jésuites de voir ce petit sauvage si rempli de zèle pour la glorification du nom de Dieu.

Andehoua fut baptisé en 1638 sous le nom d'Armand-Jean, en l'honneur du Cardinal de Richelieu, qui s'appelait Armand. Le gouverneur Montmagny fut son parrain. Le nouveau chrétien commença aussitôt son œuvre de prédication, et l'on peut direqu'il fut une des lumières du catholicisme parmi les siens. Il jouissait d'un bon esprit, d'un jugement solide et surtout d'une grande et forte piété. Mais laissons au Père Le Jeune le soin de nous raconter le genre de vie de cet autre Louis de Gonzague :

** Armand-Jean, qui a été baptisé le premier, a l'esprit bon et le jugement assez ferme : je ne l'ai point

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VU chanceler depuis qu'il a conçu ce qui est de notre créance ; il est porté à se vaincre dans son naturel un

peu brusque, en quoi il n'a pas peu profité Pendant

Phiver îl a bien le courage de se faire quelquefois violence, par le motif d'une patience vraiment chrétienne, soit à tenir ses mains dans Teau glacée, soit à y entrer parfois jusqu'à la ceinture, sous prétexte de quelque nécessité qui s'en présente, soit travaillant tête nue quand il pleut, lors même que tous les autres se mettent à couvert. Ce n'est pas là l'humeur des sauvages qui ne connaissent pas Jésus-Christ.

**I1 est de si bon exemple parmi les ouvriers, que jamais il ne mettra la main à l'œuvre, qu'auparavant il n'ait levé le cœur et les mains à Dieu pour lui dédier son action. Au reste, il s'applique si bien à ce qu'on lui commande, qu'il n'y a travail auquel il ne réussisse passablement.

" Depuis son baptême, il seconfes se et communie tous les huit jours, avec une dévotion et une modestie qui nous fait reconnaître en lui la présence de la grâce. Surtout il a une aversion grande pour le péché, notamment de l'impureté. Il ne faut que se figurer les débordements d'un sauvage lubrique pour admirer ce que je vais dire. Se sentant attaqué la nuit en songe de quelque pensée messéante, il se levé en sursaut, se met à genoux pour prier Dieu jusqu'au son de quatre heures pour le lever: alors il me vient trouver avec tant de confusion et d'humilité, qu'il me fut aisé de connaître que le prince des superbes avait quitté la place. Il s'accusait, comme coupable, d'un grand acte de vertu qu'il avait exercé. Il désirait fort jeûner les vendredis et samedis de l'année, pour la dévotion sensible que Dieu lui communiqua à la passion du Fils, et aux douleurs de la Mère; mais nous le contentâmes sur ce que Notre-

Seigneur aurait égard à sa bonne volonté dans son travail. Voici un trait de sa grande résignation.

**I1 avait une jambe gelée: son compagnon voulant aller à lâchasse, et ne sachant rien de sonimcommodité, le presse de lui tenir compagnie; lui, de peur de lui déplaire, se lève de grand matin, et se dispose comme s'il eut dû partir quant et lui ; durant la me^se il prie Dieu à ce qu'il inspire son instructeur ce qui serait sa volonté, étant tout près de partir, si on le jugeait à propos. Dieu y pourvut, car de bonne rencontre je Tarrêtai, ayant vu la mauvaise disposition de sa jambe.''

En 1638, Andehoua et son petit condicipleTeouatirhon formaient seuls le personnel du séminaire, les autres étaient retournés dans leur pays, pour des raisons tellement graves, que le gouverneur avait lui-même demandé ce départ dans l'intérêt de la communauté. L'hiver précédent s'était passé au milieu des plus grandes perplexités, les Hurons ayant comploté, disait la rumeur, le massacre général des Français résidant dans leur pays. Cette nouvelle avait été apportée à Québec par des sauvages nomades. Voulant savoir au juste à quoi s'en tenir, Montmagny chargea, au petit printemps, Andehoua et Teouatirhon de monter au pays des Hurons, afin de rassurer leurs congénères des bonnes dispositions de tous les Français à leur égard.

Un Jésuite, un Français, quelques Algonquins, les deux séminaristes se mirent donc en route pour l'ouest. Un jour que la flottille doublait une pointe où les eaux tourbillonnaient avec fracas, le canot d'Andehoua fut renversé, et celui-ci disparut dans le flot. Vainement fitil des efibrts pour se maintenir à la surface des eaux. Le moment vint où Andehoua crut qu'il allait être englouti, lorsqu'il eut l'inspiration de demander au ciel du secours dans une courte mais fervente prière. D se sentit aussitôt comme soulevé de dessus le caillou où il s'était

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accroché, puis arrivé au milieu de Peau, il put saisir quelques broussailles qui raidèrent à gagner le rivage sain et sauf.

Rendu dans son pays, Andehoua se retira chez ses parents, où il ne cessa pas de témoigner par ses paroles et ses exemples de sa foi vigilante et de ses hautes vertus. L*amour de la religion Pavait rendu ^courageux comme un lion. Les gens Técoutaient toujours avec intérêt, et, qui plus est, suivaient ses conseils. ** En vérité, s'écrie le Père Le Jeune, nous sommes dans Tétonnement et dans les bénédictions de Dieu, voyant ce que nous n'osions attendre d'une plante née au milieu de la barbarie et si nouvellement entrée dans l'Église de Dieu."

Les prédications du jeune Andehoua et les heureux résultats qui s'ensuivirent, engagèrent les Jésuites à le retenir au milieu des tribus huronnes. 11 valait mieux encore que le séminaire fût privé de cet élève, et que le catholicisme prit, grâce à lui, de l'extension au sein de ces peuplades si bien disposées à recevoir la semence évangélique. Andehoua passa quatre ans en contact journalier avec l'infidélité et la barbarie, sans apporter la plus légère souillure à sa robe d'innocence. La Providence le protégea visiblement en plusieurs occasions où sa vie fut exposée aux plus grands périls. Ce fut sans doute la récompense du bien qu'il opérait autour de lui, en travaillant à l'œuvre civilisatrice et religieuse en commun avec les héroïques missionnaires, pour plusieurs desquels l'heure du martyre allait bientôt sonner.

Après la dispersion de ses compatriotes, Andehoua suivit le groupe qui vint s'installer à Québec. Lui-même choisit pour s'y établir l'île d'Orléans qui, en 1648, donna l'hospitalité à un bon nombre de ces malheureux exilés. Là, comme ailleurs, Andehoua, devenu homme et marié, fut un sujet d'édification générale. Pas un n'était

plus assidu aux offices de la congrégation de la sainte Vierge fondée en Tîle. **Tous les jours, écrit le Père Le Mercier, alors supérieur des missions de la Nouvelle- France, Andehoua entendait deux messes, quelque rigueur du froid qu'il fit au plus fort de Thiver ; il les entendait, les mains jointes, les deux genoux tout nus en terre, dans tm respect de dévotion qui n'avait rien de sauvage. Ses prières finies, il allait en son champ, soit pour abattre la forêt voisine, soit pour brûler les arbres et rendre la terre labourable, qui est un travail pénible. Le peu de repos qu'il prenait de temps en temps, il l'employait à dire son chapelet, souv^t cinq et six en un jour."

Etant tombé malade, Andehoua demanda et obtint son admission dans les salles de l'Hôtel-Diej; de Québec, afin d'y recevoir les secours temporels qu'il lui eût été impossible de se procurer chez lui. Sa maladie, peu grav€ au début, n'inspirait aucune crainte. Cependant, trois jours après son entrée, il demanda un Jésuite qu'il connaissait depuis longtemps. " Il faut, mon père, lui dit-il, que tu me disposes à mourir. Confesse-moi, car je sens bien que le temps en approche." Andehoua se confessa à loisir et avec la plus sincère componction. ** Oui, mon frère, disait-il, je crois. Jésus, (|ui voit mon cœur, voit bien que je suis fâché de ne l'avoir pas servi fidèlement. H m'a fait bien des grâces, mais celle-ci est la plus grande que je me vois mourir en chrétien ; je ne regrette point la vie, et je ne crains point la mort, puisque Jésus aura pitié de moi."

Andehoua expira peu de temjps après, muni du sacrement des mourants. Il n'était âgé que de trente-six ans. Félicité, sa veuve, conçut un profond chagrin de cette perte inattendue. Mais elle trouva dans sa foi, qui n'était pas moins grande que celle de son mari, des consolations suffisantes pour lui faire supporter cette

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terrible épreuve avec une admirable résignation. De crainte de prévariquer, elle préféra rester où elle était, plutôt que de se rendre chez les Iroquois, où elle avait un frère naturalisé, pour qui elle avait toujours eu la plus tendre affection. Répondant à up Jésuite, qui lui faisait des remontrances au sujet de ce départ que la nature rinvitait à entreprendre, elle répondit: ** Est-il vrai que pour aimer Jésus il faille demeurer ici ? La nature a beau dire, mon cœilr a beau le désirer, mes yeux ne verront point ce frère que j'ai tant souhaité. *' Puis, fondant en larmes, elle ajoutait: **Non, non, mon voyage ne se fera point quoique j'en dusse être au mourir.'* Sur ce, elle perdit connaissance et ne recouvra ses sens qu'au bout de vingt-quatre heures.

Telle fut la foi de cette chrétienne, foi robuste qui lui permit de faire un sacrifice presque surhumain. Qu'on •cherche ailleurs que dans l'église catholique des exemples -d'un pareil dévouement à sa religion ?

CECILE GANNENDARIS

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