‹ Serviteurs et servantes de Dieu en Canada: quarante biographiesChapitre 43 sur 51 · MEMBERTOU · texte numérisé non relu

MEMBERTOU

véhémence, qu'il étonnait tout le monde ; il racontait les courtoisies et amitiés dont les sauvages étaient Tobjet de la part des colons, ce qu'ils en pouvaient espérer à Tavenir, combien la présence d'iceux leur était utile, voire même nécessaire, pour ce qu'ils dormaient sûrement et n'avaient crainte de leurs ennemis."

Quand des sauvages forains arrivaient à Port- Royal, leur première visite était pour Membertou. Lorsque des chefs venaient lui rendre visite, il avait recours à la munificence française pour leur faire bonne chère. Le vin du cellier était mis à contribution, et les sagamos s'en donnaient à cœur joie. Membertou ne dédaignait pas le vin qu'on lui offrait chaque fois qu'il venait au fort. ** Cela me réjouit, disait-il, et me procure un bon sommeil." Mais il n'apparaît pas qu'il se soit laissé entraîner à des excès, comme il arrive généralement aux sauvages, quand ils ont l'occasion de boire à leur gré. Sa dignité en eût souffert, et Membertou tenait fortement à ne pas la compromettre. S'absentait-il un jour ou deux, il voulait qu'à son retour à l'habitation, on tirât du canon, en sa qualité de sagamo, et comme tel, disait-il, il avait autant de titres à cet honneur que les capitaines français.

Moreau raconte un fait qui démontre la grande foi de Membertou. Un jour que ses provisions étaient épuisées et que lui manquaient même les ressources delà pêche, parce que le poisson qui devait à cette époque monter de la mer dans la rivière, n'était pas encore arrivé, se souvenant ce qu'on lui avait dit de la puissance de la prière, il se mit à genoux, et il demanda au Père tout puissant, qui donne aux petits oiseaux leur nourriture, de lui envoyer quelques secours dans sa détresse. En même temps, avec une confiance pleine d'abandon, il chargea sa fille d'aller voir si le hareng

qu'on attendait, commençait à paraître. H ne s'était pas relevé, que déjà celle-ci venait à la course en criant : ^* Le hareng, mon père, lé hareng ! " C'est ainsi que Dieu se plaît quelquefois à récompenser la foi de ses bons serviteurs.

En dépit de son grand âge, le sàgamo Souriquois avait conservé une grande force physique. H jouissait de toute la plénitude de ses facultés ; son jugement était sain, sa mémoire parfaite. L'otgane de la vision chez lui s'était si bien conservé, qu'il pouvait apercevoir une chaloupe à une distance qui défiait l'œil le plus exercé.

Son amitié pour Chatnplain, Louis Hébert et les Jésuites, doit nous faire chérir la mémoire de celui que la tradition indienne n'a pas cessé de reconnaître sous le nom de " Grand Capitaine."

Sa conversion, qui en entraîna tant d'autres, doit nous le faire considérer comme le plus grand bienfaiteur de sa nation, qui, depuis, n'a pas quitté le droit sentier. La Providence, dans ses desseins immuables, a sans doute voulu récompenser la famille Souriquoise, en ne permettant pas qu'elle vînt à déchoir ni dans ses croyances au catholicisme ni dans le nombre de ses enfants. La famille des Micmacs est aussi populeuse aujourd'hui qu'elle l'était il y a trois cents ans. Qu'on cherche ailleurs un semblable exemple ?

François-Xavier Nenascoumat

ALGONgUIN

E 9 août 1637, le Père Bùteux baptisait, aux Trois-Rivières, tin sauvage algonquin du nom de Nenascoumat. Son parrain,, le chevalier de Plsle, le nomma François-Xavier. Depuis assez longtemps déjà, ce sauvage nourrissait en lui-même le désir de se faire chrétien. Mais la timidité Ten avait toujours empêché. Après son baptême, il disait au missionnaire: ** Je n'osais pas vous aborder, ni ne savais comment Vous déclarer les pensées de mon âme; je souhaitais que vous m*appelassiez."

Nenascoumat déclara aussi au Père Buteux qu'il avait dès sa jeunesse entendu parler de religion par les Jésuites, et que leurs enseignements Pavaient intéressé au point de songer à se faire catholique à la première occasion. Aux Trois-Rivières, où il s'était fixé afin de vivre avec sa famille du rapport d'une petite terre qu'il cultivait tant bien que mal, Nenascoumat était un des sauvages les plus en vue et les mieux notés. Les Jésuites, le gouverneur, François de Ré, premier commis de la Compagnie des Cent- Associés, l'affectionnaient tout particulièrement, car il était bon, honnête et dévoué aux Français. Son entr^ dans la famillq catholique ne fit qu'accroître l'estime qu'on lui portait. Il était dangereusetnent malade, lorsque le Père Buteux lui administra le baptême. Huitjours après, il l'alla visiter dans sa pauvre cabane. Nenascoumat n'eut rien déplus pressé que de

communiquer au Jésuite ce dont il avait été témoin sur son lit de douleurs. " Hier, sur le soir, dit-il, pensant à Dieu, je me suis vu entouré d'une grande lumière; j'ai vu les beautés du ciel, dont tu nous parles; j'ai vu la maison de ce grand Capitaine qui a tout fait. J'étais dans un plaisir qui ne se peut exprimer. Ceci disparaissant tout-à-coup, je rabaisse mes yeux vers la terre, et vis un, gouffre épouvantable qui m'a transi de peur. Il me semble qu'on me dit : ne va pas là. Je n'avais garde de m'en approcher, car je tremblais comme la feuille sur l'arbre poussé du vent. Cette horreur s'évanouissant, aussi bien que la beauté et la lumière qui m'avaient environné, je suis demeuré tout éperdu, avec un désir de croire et d'obéir à Dieu toute ma vie. Assure notre capitaine que voilà, que je crois du profond du cœur."

La maladie de Nenascoumat dura plus de trois mois, et il donna, tout le temps, des preuves non équivoques de sa foi profonde. Voyant sa famille dans l'affliction, il s'écria: **Mes enfants, croyez en Dieu, imitez en ce point votre père; je crois en lui avec autant d'assurance que si je le voyais de mes yeux. Ne l'oftensez point, et il vous aidera. Je suis déjà mort ; quand mon corps 3era en terre, demeurez auprès des Pères et leur obéissez."

Puis, s'adressant à Dieu, il disait: ** Vous êtes mon Seigneur et mon maître, ordonnez de ma vie et de ma mort, je souhaite la mort pour vous voir, et je voudrais vivre pour le bien de ma famille."

Ce langage si chrétien, rempli d'un si grand abandon à la Providence, faisait pleurer tous les assistants. Les Pères eux-mêmes, prévoyant tout le bien que la religion pourrait tirer d'uh sauvage aussi sincèrement dévoué au service de Dieu, s'adressèrent au Ciel par des prières ferventes pour obtenir sa guérison. Cette faveur leur fut accordée, et Nenascoumat revint à la santé, à la grande satisfaction de tous.

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Depuis quelque temps déjà, les Jésuites désiraient bâtir une grande maison à Sillery dans le but de retenir les sauvages en lieu fixe ; il deviendrait alors plus facile de les christianiser et de les aflermir ensuite dans la foi. Ayant manifesté aux Pères son intention d'aller se fixer avec sa famille dans un lieu où déjà les Algonquins étaient en nombre, entre autres Negabamat, leur chef, son grand ami et catholique comme lui, ceux-ci n'hésitèrent pas un instant à recevoir Nenascoumat, devenu le modèle des sauvages, ainsi que tous les membres de sa famille. Nenascoumat avait sa femme, trois- garçons et trois filles, quand il devint Thôte des Jésuites à Sillery. Negabamat, de son côté, n'avait que quatre enfants et son épouse. Ces deux familles formèrent le noyau des sauvages sédentaires, qui devait grossir avec le temps et former une mission importante. Étant toutes deux logées dans la même maison, elles n'avaient qu'une même table, et vivaient en commun; jamais un différend ne surgit au milieu de ces gens grossiers. Mais aussi disons qu'ils étaient pieux; ils assistaient à la messe tous les jours; ils fréquentaient les sacrements avec assiduité; enfin leur vie ordinaire était profondément chrétienne. Le plus ardent et le plus courageux pour manifester sa foi et donner le bon exemple était Nenascoumat, le bras droit des Jésuites, l'âme de leur maison. On cite des traits remarquables de sa ferveur.

Un jour qu'il y avait festin à la maison de Sillery pour recevoir des amis qui n'étaient pas chrétiens, et que le service de la table comprenait des plats de chevreuil, Nenascoumat refusa de faire gras comme les autres, parce qu'on était en carême. ** Est-ce que ces mets ne te tentent pas un peu, lui dit un Jésuite en souriant ? " — ** Nikanis, répondit Nenascoumat, au commencement du carême je mis mon cœur sous cette table ;

c'est pourquoi mes yeux ont beau voir de la chair, ils n'en souhaitent pas, car ils n'ont plus de cœur ; et puis ne faut-il pas que nous souflFrions un peu aussi bien que les autres chrétiens ? nous voulons contenter Dieu aussi bien que vous autres."

Une autre fois, étant à la chasse, Nenascoumat se trouva sans nourriture, si ce n'est un morceau de pain sec et une couple de chevreuils qu'il avait tués. D aima mieux passer deux jours à jeun plutôt que de rompre son abstinence de carême. Pourtant le missionnaire lui avait dit, qu'en pareil cas, il n'était pas tenu à suivre la loi de l'Église.

Nenascoumat était adroit, industrieux et bon travailleur'. Il aurait désiré que tous les siens fussent à leur devoir et se missent en quête de trouver leur nourriture et de gagner le pain de leur famille, même au prix des plus grands sacrifices. H admirait l'ordre qui présidait chez les Pères dans leur genre de vie. ** C'est chose étrange, disait-il un jour, que vous sachiez tout ce que vous devez faire par le son d'une cloche, sans qu'on vous dise rien, et sans vous parler les uns aux autres. Si tôt que vous entendez cette cloche, les uns sortent, les autres entrent, les uns vont au travail, les autres vont prier ; elle vous fait lever et coucher, et sans parole elle fait par un même son tous les conimandements qu'il faut faire. 11 n'en est pas de même parmi nous autres : si je veux induire mes gens au travail, il faut dire bien des paroles, et après tout cela je ne suis guère obéi."

En 1639, Nenascoumat n'avait plus que deux enfants, un garçon de vingt à vingt-deux ans et une fille âgée d'environ dix-huit. Celle-ci avait refusé d'épouser un sauvage idolâtre, d'après la sage détermination de ses parents. Quant au garçon, il était parti pour la guerre contre les Iroquois, et s'étant arrêté aux Trois- Rivières, il alla loger chez les . Jésuites, et leur demanda

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le baptême, à cause des dangers qu'il allait encourir. Après ravoir examiné, les Pères le trouvèrent suffisamment préparé et consentirent à sa demande. On lui donna le nom de Vincent. C'est le même qui en 1645 fut blessé à mort par les Sokokis, et transporté à Québec où il mourut dans une salle de THôtel-Dieu, donnant les plus beaux exemples de résignation à la volonté de Dieu.

Vincent était marié et avait une petite fille qu'il avait consacrée à Dieu dès sa naissance. Les religieuses ursulines s'étaient chargées de son éducation, et la façonnèrent aux coutumes françaises. Elle devint fort gentille et surtout très pieuse, si bien qu'elle émerveillait tout le monde par ses belles manières et sa bonne humeur. On la conduisit à son père mourant, qui ne put se lasser de l'admirer dans son joli costume et de l'embrasser à maintes et mairites reprises. '' Ces caresses furent la cause de la mort de cette enfant. Elle contracta la fièvre qui allait bientôt emporter son père, et mourut entre les bras des religieuses, six mois plus tard.

François-Xavier Nenascoumat tomba malade de nouveau en 1639 et se fit interner à l'Hôtel-Dieu. On crut qu'il allait mourir ,et un Jésuite lui administra le saint Viatique et l'extrême-Onction en présence du gou-^ vemeur Montmagny, du chevalier de l'Isle et de plusieurs Français. Après quoi, le Jésuite lui demanda s'il se rappelait encore cette vision du paradis et de l'enfer qu'il avait eue quelque temps auparavant." Nikanis, dit-il, il peut se faire .que je n'aie pas dit vrai, car je t'ai dit que j'avais vu la demeure du grand Capitaine du Ciel. Je ne sais pas si c'était sa maison, mais ce que j'ai vu était si beau et si ravissant, que je crus que c'était là sa demeure; il n'y arien de semblable en terre; j'ai

encore cette beauté si imprimée en Tesprit, que je ne crois pas jamais en perdre la mémoire/'

Puis, adressant la parole aux personnes qui entouraient son lit, il s'écria : ** Mes amis, vous me faites plaisir de me visiter et de prier Dieu pour moi ; je vous assure que si je vais au ciel, comme je Tespère, je le prierai pour vous. *'

Quelques jours plus tard, Nenascoumat appela ses enfants auprès de lui, et il leur donna sa bénédiction, puis leur recommanda de persévérer dans la foi, d'obéir aux Jésuites, et de ne rien mettre dans sa fosse.

Aux Jésuites Nenascoumat disait : ** Nikanis, ne t'attriste point, je meurs fort volontiers, je ne crains point la mort, je m'ennuie sur la terre, et j'espère que j'irai au ciel."

Toutes ces paroles, dignes du plus parfait chrétien, ne pouvaient manquer de consoler les bons Pères. Ceuxci s'intéressaient au sort de ce brave Algonquin, qui, depuis son baptême, ne leur avait donné que des consolations. Nenascoumat mourut quelques jours plus tard, avec tous les signes de prédestination. On lui fit de belles funérailles, dignes d'un héros chrétien. La mission de Sillerj toute entière porta longtemps le deuil de celui qui en avait été un des premiers et des plus fermes soutiens.

ANDEHOUA

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