‹ Serviteurs et servantes de Dieu en Canada: quarante biographiesChapitre 46 sur 51 · CHEF ALGONQUIN · texte numérisé non relu

CHEF ALGONQUIN

USSI bien connu sous le nom de Tecouerimat, Negabamat, appelé Trégatin par les Français, appartenait à la grande famille algonquine. Il était venu, vers Vannée 1637, avec plusieurs de sa nation, se fixer dans les environs de Québec. C^estaussià cette époque que les Jésuites fondèrent une résidence ou mission à Sillery, sur un terrain qui leur avait été donné par François de Ré, sieur Gand, premier commis de la Compagnie de la Nouvelle- France. Leur but, dans cette fondation, était de grou^ per les sauvages errants, et de les fixer définitivement sur des terres qu41s pourraient cultiver de leurs mains. Negabamat fut un des premiers à répondre à T appel des missionnaires, et il s'établit avec sa famille à Sillery. Negabamat se montra très docile aux enseignements de la religion, et il reçut le baptême avec sa femme et son fils aîné, le jour de T Immaculée-Conception de Tannée 1638. Son parrain, M. Gand, comme on Pappelait le plus souvent, lui donna le nom de Noël. Sa femme fut nommée Marie et son fils, Charles. Les bonnes dispositions du nouveau chrétien eurent bientôt Toccasion de se faire jour. Tout d'abord il rencontra des gens de sa nation, qui essayèrent de lui démontrer que les Français ne cherchaient que la ruine du pays et la mort des sauvages. Malheureusement, et comme pour confirmer

ces dires, son fils aîné mourut, quelque temps après son baptême, des suites d'une fluxion de poitrine. Negabamat resta néa&moins ferme dans sa foi, et se montra de plus en plus Tami sincère des Français. ** Nikanis, ainsi appelait-t-il le Père Le Jeune, tu diras à notre gouverneur, que je le remercie de ce qu'il a visité mon fils durant sa maladie, et tu Tassaireras que mon cœur est tout libre, et que je me souviens bieil de la parole que j'ai donnée à Dieu de le servir toute ma vie. Je ne suis pas un enfant pour la révoquer; je le prierai toujours, c'est lui qui' dispose de nos vies, nous n'en sommes pas les maîtres." Et, ajoute le Père Le Jeune, ces paroles consolèrent grandement monsieur le chevalier de Montmagny, que je nommerais volontiers le chevalier du Saint-Esprit, tant je le vois porté aux actions saintes et Courageuses, et rempli de l'esprit de Dieu.

Quelque temps après, Negabamat faillit perdre sa femme, atteinte de la petite vérole, et lui-même ne fut pas épargné. Aussitôt qu'il se sentit malade, il dit au Père Le Jeune: ** Nikanis, je m'en vais à la mort aussi bien que les autres. Souviens-toi de tenir ta parole, et d'avoir pitié de nos enfants après notre mort. Tu sais que plusieurs sauvages croient que vous êtes les auteurs des maladies qui nous font mourir; sois assuré que ceux qui ont la foi n'ont point ces pensées..."

Quand la petite vérole eut terminé ses ravages au sein de la mission de Sillery, les Algonquins convoquèrent plusieurs de leur nation pour les engager à embrasser le catholicisme. Trois chefs haranguèrent l'assemblée, entre autres Negabamat, dont le discours modéré et sensé produisit la meilleure impression. ** L'expérience nous apprend, dit-il, que monsieur le gouverneur, les pères et tous les français nous aiment. Vous voyez qu'ils ne secourent pas seulement ceux qui sont baptisés, ils

NOBL NEGA.BAMAT 279

nous aident tous à cultiver la terre et à nous loger, ils nous soulagent en nos maladies, ils subviennent à nos disettes, sans nous rien demander, ni sans attendre de nous aucune récompense. Vous approuvez toutes ces bonnes actions, vous dites tous : cela est bien, ces genslà nous aiment. Mais sachez que si ce qu'ils font est bon, ce qu'ils enseignent est encore meilleur : ils ne disent pas qu'ils iront tout seuls au ciel, ils disent que nous sommes tous frères, que nous n'avons qu'un même Père, que les plaisirs de l'autre vie sont aussi bien pour nous que pour eux. Vous savez ce qu'ils enseignent, vous les entendez tous les jours. Il me semble que nous devrions nous unir tous d'une même croyance, puisque nous voulons nous rassembler dans une même bourgade."

Dès que les religieuses ursulines furent installées tant bien que mal dans leur pauvre cabane de la basse-ville, Negabamat leur amena l'une de ses petites filles, afin de la faire instruire. Madame de la Peltrie l'habilla à la française et résolut de la garder au couvent. Mais au bout de quelques jours, l'enfant disait à ses petites compagnes : ** Je suis triste ; je n'entends plus les oiseaux de .Sillery ; je ne puis plus courir sur nos rochers, ni jouer avec les écureuils ; je vais donc mourir ici." Un bonjour l'enfant disparut et s'envola chez ses parents. Negabamat la réprimanda sévèrement : ** Ma fille, lui dit-il, estce moi qui t'ai permis de quitter les filles vierges ? Va, ingrate, retourne à la maison de Jésus ; tu ne resteras pas ici." L'enfant dut reprendre le chemin du couvent, mais au lieu de s'y en aller directement, elle s'amusa à jouer sur la grève de Sillery. Le Père Le Jeune, l'ayant aperçue, courut à elle et fit mine de vouloir la jeter à l'eau. **Père, s'éôria-t-elle dans son effarement, laissemoi aller, tu verras que je serai toujours obéissante." Le lendemain, Negabamat la conduisit à Québec, et les religieuses l'accueillirent à bras ouverts. Marie

Negabatnat ne chercha plus à déserter, et sept ans après, elle contractait un heureux mariage.

Negabamat montra beaucoup d'aflfection et d'attachement aux religieuses ursulines et hospitalières. Il estimait les Jésuites, et en particulier le Père Le Jeune, qui semble avoir été et son ami et son confident. Un jour le Père arrivait d'Europe. A Québec, on avait appris son prochain retour par le premier navire venu de France. Comme il y avait aussi deux religieuses ursulines qui étaient attendues, Madame de la Peltrie résolut de se rendre au-devant d'elles à Tadoussac. Negabamat l'accompagna pour revoir le Père. Ce fut ' une grande joie pour les deux que de se revoir après une aussi longue absence. ** Je suis descendu exprès de Québec pour te voir, lui dit l'Algonquin tout rayonnant ; ayant appris des premiers vaisseaux que tu devais retourner, je me suis mis en chemin pour te voir le premier ; nous avons tous prié pour ton voyage, nous disions à Celui qui a tout fait : conserve notre Père, ouvre les oreilles de ceux à qui il doit parler en son pays «t dirige ses paroles afin qu'elles aillent tout droit, et que pas une ne soit perdue. C'est lui qui t'a conduit, c'est lui qui t'a ramené, c'est lui qui a calmé la mer. que nous sommes contents de ce que tu parais encore une fois en notre pays !"

En 1645, il fut conclu un traité de paix entre les Français, les Algonquins, les Hurons, les Montagnais et les Poissons-Blancs ou Atticamègues d'une part, et la grande Confédération iroquoise de l'autre. Negabamat prononça à cette occasion solennelle un grand discours, qui dénotait chez lui un bon fonds d'intelligence et de fortes ressources diplomatiques.

En 1650, Negabamat accompagnait le Père Druillettes chez les Abénaquis de la Nouvelle-Angleterre, dans l'intérêt de la paix.

NOËL NEGABAMAT 201

L'année suivante, le Père Le Jeune étant retourné en France, Negabamat lui écrivit une longue lettre dont quelques passages méritent d'être reproduits :

'* Père Le Jeune, tu es mon père et mon ami entière- Tnent. Je te dis que je garderai toujours la foi et la prière, je n'oublierai jamais ce que tu m'as enseigné... Je te dis encore que je voulais aller en France pour te voir, mais on m'en a empêché... Je compte tous les hivers depuis ton absence, nous allons entrer dans le troisième, c'est assez ; retourne, je te prie, en notre pays, viens voir tes anciens amis et tes enfants spirituels. Je t'envoie une robe pour te couvrir, afin que tu n'aies point de froid dans le vaisseau, quand tu reviendras... Prie Dieu pour moi, pour ma femme et pour mes enfants ; j'en ai encore trois, un garçon de six ans, une fille de quatre ans et un petit fils au maillot. Souvent nous parlons de toi au Père de Quen, qui est maintenant notre Père, il nous parle aussi de toi fort souvent, il a grandement désir de te voir. Nous prions Celui qui a tout fait, pour toi et pour ceux qui nous assistent, et qui ont pitié de nous. Ma consolation est, que si je ne te vois plus en terre, je te verrai au ciel. C'est Noël Tekoiierimat qui t'écrit."

Vers ce temps-là Negabamat accompagnait de nouveau le Père Druillettes dans un voyage de négociations auprès des Anglais de la Nouvelle- Angleterre. Ils allèrent ensemble à Plymouth, à Boston, demander du secours contre les Iroquois, qui opprimaient les Abénaquis. Leur mission fut infructueuse, malgré toute la peine qu'ils se donnèrent pour obtenir une alliance.

Lorsque le Marquis de Tracy vint à Québec en 1665, les sauvages des diverses nations du Canada vinrent officiellement le saluer et lui offrir 4es présents de leur façon. Negabamat fit sa harangue au nom des Algonquins, avec un accompagnement de neuf cadeaux difie-

rents. Pour Je dernier il fit venir auprès du noble représentant du Roi tous les chefs de sa nation, et il les ofiirit tous pour prendre part à la formidable expédition que le marquis projetait pour terrasser les Iroquois.

Noël Negabamat mourut, le 19 mars 1666, dans les sentiments de la plus grande ferveur. La Relation en fait un bel éloge : " C'était un capitaine qui s'était acquis par son esprit, par sa conduite et par son éloquence naturelle, .toute l'autorité parmi ceux de sa. nation et la première place dans leurs conseils. H s'en est toujours servi depuis 40 ans, qu'il était attaché aux Français, à engager tous les 3iens dans leurs intérêts, et encore plus à les porter tous à la véritable religion, qu'il avait embrassée. Toutes les . plus rudes épreuves dont il a plu à Dieu d'épurer sa foi, n'ébranlèrent jamais sa constance, et bien loin d'être tenté d'infidélité comme beaucoup d'autres par les différents malheurs qui lui arrivèrent depuis sa conversion, il en remercia toujours Celui qui les lui envoyait comme d'autant de marques de sa bonté particulière. Il ne se contenta pas de porter tous ses proches à suivre la croix de Jésus-Christ comme lui, mais il voulut même les exhorter à la faire honorer des autres peuples, et quelques-uns d'entre eux ont suivi l'exemple qu'il leur donnait d'aller jusque dans les pays étrangers annoncer l'Évangile, et faire les fonctions de zélés prédicateurs. "

La mort de ce grand et vertueux capitaine algonquin laissa un vide immense au milieu des siens à Sillery. Ce ne fut que trois années plus tard qu'on se décida à lui choisir un successeur. Les parents du défiint, à qui incombait ce choix, nommèrent Negaskaûat, capitaine de guerre de Tadoussac. On lui donna, à lui aussi, le nom de Tekoûerimat, afin de mieux conserver chez eux la coutume de ressusciter un capitaine.

Madeleine Teotonharason

Page 1