LE CONSEIL DES SOIRS
Sous des arbres pareils, des couples comme nous Ont fait les mêmes pas durant des nuits pareilles, El des mots aussi vieux ont eu pour leurs oreilles Des baisers aussi doux.
Ils s'arrêtaient ainsi sous le dais noir des branches Où les oiseaux chantaient avec la même voix, Et la lune endormait et berçait sous les bois Ces nids de taches blanches.
Ivres d'amour, d'espace et d'ombre, les élus Se juraient longuement des ferveurs éternelles, Mais ceux qu'on vit tourner à l'angle des venelles N'y repasseront plus.
Jamais plus, les amants qui parlaient aux amantes ':
Ne tendront leurs bras morts vers les baisers défunts ^ ■
Pour écraser encore, en un lit de parfums, i.
Les muguets et les menthes.
Ils furent l'infini d'un monde où tout finit. Mais leur rêve divin s'est fané comme un rêve ; Les suivants ont repris, pour une heure aussi brève, Leurs chansons et leur nid.
Aux suivants, les chansons et le nid où l'on aime ! Nul ne sait plus les noms de ceux qui sont passés. Et le couple passant qui mêlait des baisers N'en sait plus rien lui-même.
Les beaux yeux, les beaux seins, tout s'est évanoui, Et les dames d'orgueil et les vierges moroses Ne savent plus pourquoi leurs lèvres restaient closes Quand d'autres disaient oui.
C'est fait ! Le même vent qui balayait les autres A pris sans le savoir ceux qui n'ont pas aimé, Et disperse leurs corps dans l'espace affamé En attendant les nôtres.
Et notre tour viendra d'entrer dans leur sommeil ! Ce soir je serai vieux, demain tu seras morte : Une aube encore, et c'est nos cercueils qu'on emporte Dans la nuit sans réveil.
Encore un soir, et rien de ce qui fut notre être
N'habitera l'ennui des caveaux effondrés :
Notre âme ira nourrir, avec l'herbe des prés,
Les troupeaux qui vont naître.
Ah, ne résiste plus, puisqu'il faudra mourir ! Puisque c'est notre jour et que son heure est prompte, Emplissons de baisers l'instant que Dieu nous compte Et laissons-le fleurir i
Des fleurs d'amour! Soyons de l'ivresse assouvie Lorsqu'il faudra quitter le jardin de plaisir! Cueillons les fleurs ! Cueillons les roses du désir Au rosier de la vie.
Hàtons-nous ! Étreignons l'éphémère, aimons-nous, Bénissons-nous ! Buvons le parfum des minutes ! Aimons ! C'est du bonheur qui s'ofl're, et tu disputes, Quand il s'offre à genoux !
Le ciel vient sur la terre, et la part qui t'est due Je l'apporte ! Ouvre-lui les bras que tu fermais. Nul paradis futur ne nous rendra jamais La minute perdue !