LA PEUR DE MOURIR
Je redoute la mort depuis que je t'ai vue. Mon amour n'est pourtant qu'un jardin de douleurs: L'ombre des deuils futurs pèse à la terre nue, Un vent de solitude a desséché les fleurs.
Les roses du baiser ni les pampres du rire Ne daigneront jamais embaumer le jardin Où ton indifférence a voulu me proscrire; Mais j'ai peur de la mort plus que de ton dédain.
l'adoration. 91
Dédaigne, et s'il te plaît de m'ignorer, ignore; Alarme-moi, si ton plaisir est d'alarmer: Malgré tout, malgré toi, toujours, quand même, encore, J'adorerai la vie à force de t'aimer!
Car mon pouvoir commence où ton pouvoir s'achève : Quand j'ai pleuré, la nuit descend à mon secours, Et ma souffrance est vaine à côté de mon rêve. Et j'ai toutes les nuits pour compenser les jours.
La vie âpre, la vie est nion humble servante. Puisque mes soirs d'angoisse ont des sommeils joyeux Et si je crains la mort, c'est que je m'épouvante De dormir sans baiser le rêve de tes veux.
Comment t'ai-je choisie entre toutes les femmes Pour être ma douleur et mon adieu d'amour? Quelle puissance avait ton âme entre les âmes?
Un mélange indécis de langueur et d'humour, Et je t'ai vue, avec tant de grâce câline, Accrocher une fleur à tes rubans d'atourî
C'est tout ce que je sais de toi : mais je m'incline Sous la fatalité d'adorer à jamais Ce fantôme vêtu de soie et de maline.
l'adoration. 93
Quel qu'il puisse être, il est le symbole où je mets La somme des vertus et la fleur du poème, Afin d'aimer en lui tous les dieux que j'aimais.
Quel qu'il puisse être, il trône au-dessus du blasphème, Et ce que ma folie a fait de ta beauté, Tu le demeurerais en dépit de toi-même.
Répands la nuit, c'est toi l'aurore et la clarté ; Invente des tourments, c'est vers toi que j'aspire ; Et passe s'il convient, c'est toi l'éternité !
Frappe ou souris : je vais saigner sous ton empire ; Puisque me voici prêt à toutes les souleurs, Qu'importe que tu sois, enfant, meilleure ou pire?
— Il faut toujours payer un rêve avec des pleurs.
C'est en moi que tu vis ; c'est par moi que tu nais Je t'ai créée en moi des forces de mon àme, Tu ne t'épanouis que si mon cœur se pâme Et tu m'appartiens plus que si tu te donnais.
Je n'ai qu'à dire « Viens », pour que tu m'apparaisses ; Ton spectre obéissant me suit par les chemins, Et quand ma solitude a faim de tes caresses. Je n'ai qu'à t'appeler en tendant les deux mains.
L ADORATION-
Tu vis deux fois: tu vis en moi mieux qu'en toi-même. Et plus haut, et plus loin des fanges, et plus haut, Rêvant lorsque c'est l'heure ou riant lorsqu'il faut, Et le meilleur de toi c'est encor que je t'aime.
Tu marches sur mes pas quand j'ai l'air d'être seul, Belle sans vanités et tendre sans mensonges : Si je mourais, c'est nous qu'on mettrait au linceul, Et toute ta splendeur mourrait avec mes songes.
Ta voix perpétuelle habite mes oreilles,
Et les heures du temps me sont toutes pareilles,
Car tu peuples de toi mon sommeil et mes veilles.
Je vis de te sentir et mon être te sent,
Partout ensemble, ainsi qu'un philtre tout-puissant,
Frissonner dans mes nerfs et couler dans mon sang.
Ma chair, c'est toi ; lu m'as envahi fibre à fibre ; J'ai dans toute mon àme une autre âme qui vibre, Despotique, et plus rien de moi n'est resté libre.
Tout, c'est toi ! Nul instant n'échappe àton pouvoir: J'existe, mais c'est toi qui vis ; je vois sans voir; C'est à toi que commence et finit le devoir.
C'est toi l'amour total, c'est toi le gynécée, Terme de mes espoirs, rempart de ma pensée ! Je suis le Capitole où ta gloire est dressée.
Veuille ou ne veuille point, et viens quand tu voudras!
J'attends. Je suis si bien à toi, que tu croiras,
En dormant sur mon cœur, t'endormir dans tes bras.