‹ SeverineChapitre 1 sur 5 · Severine · texte numérisé non relu

Severine

— Vous le voyez, mon enfant, reprit le vieux Dominifjue, qui était demeuré assez longtemps a])atlu par les souvenirs que venait de réveiller le récit qu'il venait de faire, vous le voyez, je n'ai pas cru qu'en me vengeant et en conservant du ressentiment, je rendrais moins amers les chagrins qu'on m'a fait éprouver. Au contraire, j'ai pleuré avec indulgence ma pauvre égarée, j'ai prié et je prie pour elle, car elle a été

plus coupable qu'une autre; Dieu Tavait douée (le tant (le moyens (le|)Iaiic ctd'êlre heureuse.

Pourquoi n'espéreriez- vous pas encore quelque lran(piillilé ? Vous nri'avez appris à considérer M. Delmar comme un homme généreux ; il vous aimait profondément el il vous pardonnera. Ainsi la première^démarche que vous avez à faire, c'est de retourner chez vous ; c'est là où il vous a laissée, c'est là où vous devez lui écrire qu'il vous retrouvera.

— Lui écrire ! s'écria Séverine en tressaillant , et que lui dirais-je, bon Dieu ! Qu'abandonnée par mon séducteur je reviens à lui, malheureuse et flétrie, mais que je lui rapporte un cœur rempli de repentir et de remords ; que je veux vivre désormais avec lui comme une bonne el honnête femme.

Je ne le puis et je dois vous l'avouer, à vous, qui vous êtes montré si généreux pour une pauvre étrangère sans ressources et sans ap-

pui? Octave m'a fait bien du mal , et pourtant je l'aime encore, cJirai-je plus, je me flatte qu'en se mariant il a seulement obéi à la nécessité 5 il m'aimait, Monsieur, il m'aimait, je n'en puis douter, ne me dites pas le contraire; je n'ai plus d'espérance d'avenir, mais ne me ravissez pas le passé.

— Dieu me garde de vous affliger plus que vous ne l'êtes, ma chèi^e enfant, répondit Dominique en soupirant, et vous me paraîtriez peut-être plus coupable si vous n''étiez pas encore sous le charme fatal qui vous a perdue. Mais enfin. Octave est marié, que voulezvous faire ici sans appui que celui d'un pauvre vieillard qui vous plaint et vous aime , mais qui peut vous manquer demain? Allons ma fille, vous n'avez montré que trop de résolution pour vous perdre, montrez-en un peu pour rentrer dans la bonne voie.

— Cependant, balbutia Séverine, je pourrais

4 s. :vi i.im:.

laire venir mes revenus (U^ (irenol)!»' ("l inVlablir ;'i l^ui.,...

— Pour laisser supposer (jne vous y voyez voire sédueleur ! inlerrorupit ï)()iiiiiM(jiio. Qui vous ri'pond d'ailleurs (pie (hris celle villtî où taul de dangers environnent les femmes, une seconde faule n'tîu enlraînerail pas une autre. Il en est encore temps, |)arlez , partez, je vous en conjure!

— Mais, s'écria Séverine , quand je voudrais suivre vos conseils, je n'en ai pas les moyens ; il faut que j'aie le temps d'écrire, de faire venir des fonds.

— Pensez-vous, dit en souriant Dominique, que pareil au maître d'école de la fable, je me bornerais à vous donner des conseils; je vous prêterai l'argent nécessaire pour retourner chez vous, et quand vous serez arrivée vous me donnerez de vos nouvelles. Croyez-moi, c'est le plus sage parti que vous nyicz à pren-

îfEvi::ii:<K. S

dre; bionlôl vous aurez besoin dos soins d'une personne de voire sexe, bienlôl vous ourez une occupatioîi bieri chère j celle de soi'^Mier votre en Tan t.

— Mon enfant, répondit bien bas Séverine, n'est-il pas !e sien ? Cependant je partirai, ajoula-t-elle en faisant effort, je partirai, icconnaissanté de vos conseils, quoiqu'il m'en coûte de les suivre. Quant à faire aucune démarche auprès de M. Delmar, il me semble que je n'en aurai jamais le cou rage. Nous sommes séparés, et je vous l'avoue, la f>onsée de vivre seule et loin delui me donne seulequelqne iranquillitc; au Uioinsje [)ourrai me livrer à des regrelsque notre réunion rendrait plus cotqiables. Mais vous, mon cher, vous, mon exceilent ami , pourquoi ne viendriez-vous pas me rejoindre, vous établir chez moi? Vous n'avez plus persofjne qui vous retienne ici, et voli'e[)résence nie serait bien utile ; voi s m'a})prendriez à vivi-e i-age, résignée, si ce n'est heureuse.

6 SEVKIllINE.

— Pamrc femme, répoiulit Dominique, pauvre fomnuî (jui croyez ne plus trouver de bonheur sur la terre parce (ju'il faut renoncer à l'amour. Vous n'avez guère plus de vingt ans, Séverine, el vous vous laissez aller au découragement! sans vouloir songer au bien qui vous reste. N'avez-vous pas un enfant à soigner, à élever ; ne pouvez-vous soulager les malheureux? ah ! soyez-en certaine, chaque larme que vous tarirez dans les yeux des autres, en tarira une dans les vôtres. Dieu est juste et en sait plus que nous. Quand il n'accomplit pas les vœux insensés que nous formons , c'est souvent pour nous épargner des fautes qui deviendraient irréparables.

Quelques jours après cette conversation, grâceaux instances et aux soins du bon Dominique, Séverine quitta Paris. Ellepleuraense séparant de l'excellent ami que le hasard lui avait donné; elle pleura aussi en sortant de la ville où elle laissait Octave. Aussi longtemps qu'elle

put en découvrir les murailles, elle leschercha ; il lui semblait qu'elle y laissait sa dernière espérance, que tant qu'elle était restée dans les mêmes lieux, elle pouvait avoir l'occasion de rencontrer Octave. Qui sait! il la cherchait peut-être. Hélas! la pauvre Séverine était une de ces natures qui ne peuvent oublier; et à mesure qu'elle s'éloignait d'Octave, les torts qu'il avait eus avec elle perdaient toute leur gravité.

— Pourquoi, se disait Séverine, pourquoi n'ai-je pas cherché à le revoir ? il se serait justifié, j'en suis convaincue. L'insensée oubliait le mépris et l'insensibilité qu'il lui avait montrés.

Séverine reprit la même route qu'elle avait parcourue trois mois auparavant. Le printemps, quoique peu avancé, était doux et charmant ; la neige fondait sur les montagnes, et formait de petits ruisseaux qui arrosaient les prairies déjà vertes ; la nature re-

^ SEVEUINE.

c:omnu;nç;ui ;*i sourire: les plaies (pic lui fait riiivor se i;uérisscï»t ;i ('ha(|U(; saison. H( las! pour(|uoi n'en esl-il pas de niènie |)oui' celles (lu cœur! C'est (ju' il est des cicatrices (pi i restent sensibles jusfju'au tombeau ; et si la pensée fut donnée; à riionnne couuiie une preuve (ju'il est Touviage de Dieu, elle lui fut donnée aussi pour créer le ver rongeur de sa conscience. Séverine ne pouvait échapper à celle (pii brisait sa vie; Tiinage d'Octave de- Uieurait victorieuse du mépris qu'il aurait dû lui inspirer. Aussi avançait-elle dans la route qui la conduisait chez elle, avec le secret méconlentement d'avoir cédé aux conseils de Dumini(juc, quelques raisonnables qu'ils fussenl. Comme elle ne connaissait qu'i m parfaitement cette route, elle l'avait fort mal expliquée à l'excellent Dominique, qui n'avait parfaitement compris qu'une chose : c'est que niadame Delmar tenait à prendre la voiture (jui passait devant sa porte. Par conséquent,

SEVEKLNE. 0

sans le vouloir, il avait fait faire à Scverino beaucoup trop de chemin. C'était de la fatigue de plus; et le Iroisième jour, Séverine éprouva de cruelles douleurs en entrant à Manosque. Elle se rappela loul-à-coup que c'était dans celte vdie que demeurait la mère de M. Delniar, cette belle-mère qu'elle n'avait jamais vue, parce qu'elle n'en avait jamais témoigné le désir ; indifférence qui avait profondénu nt affligé Henry, mais dont il ne s'était [îas plaint, parce qu'il ne savait pas se plaindie du mal qu'on lui faisait à lui-même. Du reste, le souvenir de la mère de son mari fut ra[)ido. En descendant de voiture, Severiiie sentit ses douleurs auguienter, douleurs dont il faut avoir senti l'indicible violence pour les coniprendre. Le meilleui' chirurgien de la ville fut appelé; il déclara qu'elle était au moment d'accoucher. Séverine assura plusieurs fois que |son terme n'était pas anivc. Le chirurgienjj'en peisisla [)as moins''daiis son o[)i-

^0 SEVEllINEW

nion. Le conducteur de la diligence descendit la malle de uiadaine r)(îlrnar, et ne resta pas une heure de plus à Manosque,

La nnalheureuse Séverine se trouvait donc seule à ce rnonnent si douloureux et si terrible pour une femme. Elle n'avait rien préparé ni pour elle, ni pour le pauvre être qu'elle allait mettre au jour; elle s'était cru le temps. D'ailleurs elle avait si peu d'argent, quand elle était partie de Paris, qu'elle ne s'était occupée que des choses absolument indispensables; et quand ses douleurs lui laissaient quelques minutes de trêve, elle joignait ses mains avec terreur, et se disait :

— Mon Dieu! qu'allons-nous devenir? Si ce pauvre enfant pour qui je souffre tant dans ce moment doit vivre, quel nom oserai-je lui donner? Mais s'il doit mourir, que Dieu me prenne avec lui!

Au point du jour, Séverine accoucha d'un

fils. Ses souffrances avaient été si longues, si terribles, que son organisation affaiblie ne lui donna la force de les supporter, qu'en lui envoyant une fièvre violente et terrible qui égara entièrement sa raison. Mais cette fièvre, qui tenait de la folie, ne lui enleva pas le souvenir d'Octave ; elle le nommait, elle l'appelait sans cesse. De temps en temps, il lui semblait voir une autre personne s'approcher de son lit. Elle tenait les bras en s'écriant : « Ne le tuez pas ! ne le tuez pas ce pauvre innocent, je le cacherai, je le cacherai bien, jamais vous n'en entendrez parler! »

Puis vaincue par tant de souffrances, la pauvre Séverine retombait vaincue sur son lit, et si pâle et si affaiblie, que le chirurgien déclara que, si de telles crises continuaient, il était impossible qu'elle y résistât. Un heureux hasard avait fait que Séverine se trouvait dans la maison de braves gens; Thôlesse désira que la malle de la voyageuse fût ouverte en présence

12 SEVKl;I^E.

(lu 'chirurgien : ni lellres, ni papiers ne donnaient aucuns rensoigncmcnls.

— Si elle ne revient pas à la raison, dil Tholesse au chirurgien, si clic menii enfin, que ferons nous de ce pauvre enlanl? <juo!(juebicri chélif, il peut vivre. Vous voyez (ju'il n'y a dans la bourse de la pauvre dame (pje quelques pièces de cinq francs, qu'elle vous doit encore, et bien au-delà, monsieur : quant à nous, nous sommes, Dieu merci, en élat de su[)porter les dépenses auxquelles nous entraîne cette pauvre femme.

— Comme je n'exigerai j)as plus que vous, ma chère dame, répondit le eliirargien, employons l'argent, qui se trouve dans la bourse de la pauvre mère, à payer une nourrice à son enfant; faisons chacun ce que nous pourrons, arrivera ensuite ce que Dieu ordonnera. Elle est inléressanle, cette jeune femme, et belle encoie, quoi(juc dans les bras de la moil.

stvr.r.iNi-:. ' \T)

Puis toul-à-coii|) \o (iocîour fra[)[)'a il(3 sti canne sur le plancher el s'écria :

— N'y a-l-il pas écrit sur sa malle le nom (le Del ma r?

— Elle était inscrite sur la feuille du conducteur sous ce nom ; j'ai serré un petit souvenir trouvé dans sa poche, sur lequel est gravé le nom de Séverine Delmar.

— Eh bien ! j'y pense, reprit le chirurgien, peut-être puis-je obtenir quelques renseignements auprès du colonel Delmar, qui est maintenant chez sa mère.

— C'est celui-là qui vous doit un beau cierge, dit la maîtresse de la maison. Il est arrivé il y a six semaines ici, à peu près mourant, el il est passé hier, devant notre porte, presqu'avec aussi bonne mine qu'il y a deux ans.

— Je suis fâché de ne pas avoir pensé plus

14 SF.VRUINE.

lof au colonel, icpr il lo docteur, en se décidant à sorlii'.

El, sans liésiler davantage, il prit le chemin de la maison du colonel.

Henri Delmar était assis dans son jardin, un livre à la main. Il élait maigri et pâli, mais loin d'avoir perdu à ce changement, sa figure paraissait plus agréable et plus distinguée. Le sourire ne jouait plus continuellement sur s6s lèvres, mais quand il y paraissait il semblait inspiré par une intelligence plus développée ; la maigreur de sa ligure faisait paraître ses yeux infiniment plus grands, et le chagrin et la maladie, loin de lui avoir nui, avaient donné à la figure d'Henry quelque chose de calme etde distingué.

Le colonel accueillit le docteur avec beaucoup d'amitié, et lui répéta plusieurs fois :

— Je vais bien, très bien, grâce à vous

— Grâce à vos gardes, interrompit le doc-

$EVET\TNE. ^5

leur, mademoiselle Malhilde, par exemple, à quelque moment que je sois arrivé, je Tai toujours trouvée ou dans votre chambre ou s'occupant de vous.

Mais ce n'est pas de cela qu''il s'agit dans ce moment. Je viens vous demander si vous ne pouvez m'aider à découvrir une chose fort essentielle : avez-vous des parents qui portent le même nom que vous?

— Je ne m'en connais pas. Ah ! si, cependant; mon père avait une sœur aînée établie en Piémont ; mais comme elle a quelque fortune, je ne lui écris pas souvent , dans la crainte qu''elle....

— Il ne s'agit pas d'une vieille femme, mais bien d'une jeune qui est fort jolie, fort intéressante.

Et il raconta comment Séverine était arrivée par la diligence venant de Paris, comment

UJ SKVKiaM:.

ell(^ Tuilt accoiiclH'c^ c! (I;ins (jnc! l'angcr iiuiniiienl t'Ih* se li()u\ail.

' — Danger si pressant, continua le docteur, (jueje ne réponds pas qu'elle passe cette nuit.

— Une jeune femme! murmura le colonel en se levant avec terrciU'.

— Une jeune femme qui se nomme Delmar, Séverine Delmar, répéta le chirurgien.

— Allons près d'elle, s'écria le colonel ; évitons ma mère, ne rentrons pas dans la maison, passons par la petite porte du jardin.

Ce chemin abrégeait tellement la distance entre la maison de M. Delmar et l'auberge, qu'il fut rapidement franchi, et sans que le colonel et le docteur échangeassent une parole.

Arrivés à la porte de la chambre de Séverine, Henry s'arrêta; il était d'unesi extrême pâleur

que le docteur lui conseilla de s'arrêter un instant avant d'entrer; Henry Delmar hésita un instant, mais reprenant du courage, il pénétra dans l'appartement.

Séverine venait d'éprouver une crise, elle était dans un état d'abattement qui ressemblait à la mort. Les derniers rayons du soleil du soir donnaient sur son visage si pâle, que le docteur se hâta de saisir son pouls pour s'assurer s'il battait encore.

— C'est ma femme! dit Henry Delmar d'une voix creuse, c'est ma femme, docteur, il faut la sauver I

Ainsi le sort, le hasard, la Providence plutôt, ramenait Séverine sous la protection de son époux. Peut-être Henry, après un instant de réflexion, après ce premier moment de surprise douloureuse passé, ressentit-il intérieurement comme quelque chose ressemblant aux regrets d'avoir laissé échapper cette exclamation :

— C'est ma femme! — • Mais il avait suivi

20 SKVLIllNE.

rinsiiiicl de son cœur généreux ; il n'îivalt pu revoir, si près de la niorl, celle qu'il avait tant aimée, sans laisser échapper le secret du lien qui l'unissait à elle; et, quoiijue d'une voix moins émue, il répéta au docteur : Il faut la sauver! il le faut; elle est si jeune encore; sa santé était parfaite autrefois, et...

— Cette constitution, qui a dû être bonne en effet, a été bien ébranlée répondit le docteur. L'accouchement de madame Delmar a été d'autant plus laborieux qu'il est arrivé avant terme; cependant, rassurez-vous, colonel, votre fils au moins vivra, et je ne désespère même pas de sauver la mère.

— Je ne la quitterai pas, dit le colonel avec abattement. Croyez -vous qu'elle reprenne connaissance?

— Elle est trop faible dans ce moment; si je croyais que ma présence lui fut utile je ne la quitterais pas rnoi-méme; mais,

il n'y a rien à taire que d'introduire de quartd'heure en quart-d'heure, entre ses lèvres, quelques cuillerées de cette potion calmante, et priez Dieu, mon cher colonel, qu'il éteigne cette fièvre ardente qui la fait comme morte dans ce moment , et qui , dans un quartd'heure peut-être, peut prendre un aspect plus terrible encore, car alors, elle se débattra dans \osbras; puis elle prononcera un nom que je n'ai pas encore bien pu entendre, le vôtre sans doute.

— Je la veillerai, je ne l'abandonneiai pas, répondit le colonel. El, ajouta- t-il mentalement, si elle meurt, je prononcerai son pardon et je jurerai sur sa tombe de ne pas abandonner son enfant.

Monsieur Delmar passa une de ces nuits terribles (jui rendraient incapables d'en suppor- 1er une seconde. Il entendit Séverine appeler vingt fois Octave; il renlcndit dévoiler dans

22 SKVKHINK.

des |)In:»ses incolnMcnles oX brisées, loulo l'ardeur d'un amour (|ii'cllc conservait pour un ingrat, toute la douleur d'un <;œur blessé par la perlidie. Il entendit son propre nom prononcé avec terreur, avec répugnance, cependant il ne cessa point de prodiguer ses soins à l'ingrate (jui l'avait déshonoré.

Enfin , soit l'effet de la potion, soit que la nature fût plus forte que le mal, vers le matin, Séverine s'endormit d'un sommeil tranquille, et quand le docteur arriva, il assura que s'il ne survenait pas de nouveaux accidents, si la malade n*éprouvait aucune impression trop forte, elle serait sauvée.

— C'est pour qu'aucun malheur de ce genre n'arrive, dit bien bas le colonel, que je ne reparaîtrai pas ici de quelques jours. La surprise, l'émotion...

— L'émotion, je le conçois, interrompit le

docteur, mais la surprise? Madame Delmar venait certainement vous trouver, prise à l'improviste, elle n'a pu vous faire

— Sans doute, sans doute, elle venait chez ma mère, mais elle ignorait que je fusse en France, je lui avais caché ma blessure et les suites...

— Cependant , madame Delmar venait de Paris, continua le docteur avec cette insistance maladroite, commune aux habitants des petites villes.

— Madame Delmar s'était rendue à Paris pour tâcher de terminer une affaire de famille, il est à croire qu'elle a éprouvé quelque mécompte , quelque mauvais procédé, voilà pourquoi elle

— C'est très bien, c'est très bien, mon cher

colonel, je comprends, dit le docteur qui avait

2A s i:\miim:.

génôralcnienl plus de ponclianlpoiir parlor (pic pour écouler les niilres. Je ferni ce que vous voudrez, je ne dirai rien à voire femme que quand vous y consenlirez vous-même. Quant à madame votre mère...

— Je ne lui parlerai de ma femmecpi'îi Tépo- (jue ou celle-ci sera complètement rétablie, interrompit le colonel avec un peu de Tatij^aie. Ma mère se tourmente si facilement.

— Vous avez raison. Mais! allez vous reposer, car vous êtes bien pâle.

Le colonel jeta un dernier regard sur le visage encore mourant de Séverine, et allait sorlir quand le docteur lui dit très bas :

— A propos, n'oubliez pas de m'indiquer exactement les noms sous lesquels il faut inscrire l'enfant , j'ai fait ma déclaration à l'instant de la naissance, en assurant que je reviendrais dire les noms, que jusque-là il fal-

lait laisser en blanc, j'avais une bonne raison à donner dans l'état de la mère, et...

— Mon Dieu! mon Dieu! murmura le colonel, est-ce que Ton ne pourrait pas attendre.

— Mais, non, ce sont des formalités indispensables, et tenez, nous passons devant la mairie en retournant chez vous : qui nous empêche d'y entrer?

Le colonel releva la tête avec indignation, puis il se dit à lui-même :

— Je l'ai reconnue pour ma femme, dois-je la déshonorer, dois-je me déshonorer moimême? Et, sans hésiter davantage, il ajouta : Allons.

— Nous prendrons l'enfant en passant, dit le docteur.

Quelque fut la force du caractère et la générosité du colonelj il n'eut pas le courage de donner un baiser à celui à (|ui il venait de

donner un non); et, se halani de rentrer chez lui, il eut 11 peine la force de donner quelques explications à sa mère.

II Tavait fait prévenir qu'il passait la nuit près d'un ami malade, et quand le docteur venait chaque jour, elle supposait qu'il apportait des nouvelles de l'ami de son lils.

— Madame Delmar est bien rétablie, dit un jour le docteur au colonel. Et j'ai Uni par comprendre qu'en effet elle ne vous savait pas ici ; car elle ne m*en a point parlé, non plus que de madame votre mèreg

— Ainsi vous croyez que je puis la voir sans lui causer une émotion dangereuse? demanda le colonel.'

— Bien au contraire, je suis persuadé que votre visite lui fera grand bien.

— Eh bien ! j'irai ce soir, reprit Henry avec résolution.

Et il écrivit à Séverine ces quelques lignes pour lui annoncer sa visite :

a Vous êtes dans la ville qu'habite nia

€ mère, vous l'avez sans doute oublié. J'y suis

€ venu pour me soigner d'une blessure grave.

€ Je sais tout ; mais ne craignez rien de celui

€ quifutranii, le compagnon d'armes de votre

€ père. Son souvenir me guidera toujours dans

c la conduite que je devrai tenir envers vous,

< et, pour votre honneur et pour le mien, ii

« faut que je vous voie ce soir. »

Si Séverine eût pu fuir au bout du monde, quand elle reçut ce billet, elle l'eût fait ; mais elle n'avait ni la force, ni la volonté de commettre cette nouvelle imprudence : elle attendit donc, et quand Henry entra dans sa chambre, son trouble était si grand, qu'elle retomba sur son fauteuil, en cachant sa tète dans ses mains. \

— Le docteur m'a dit que vous étiez tout

28 sEvi:uiKi;,

à fait remise, dit Henry avec assez de fermeté. Je vous conjure de ne pas vous émouvoir, de ne pas vous exposer à retomber malade.

Séverine continua de garder le silence et de cacher sa figure; Henry sentit qu'il ne devait pas prolonger une position si pénible, qu'il fallait tout de suite fixer ses rapports avec sa femme. H poursuivit d'un ton froid :

— Je pense que nous devons nous parler sans détour. Mais pour que je sache le parti qui peut vous convenir le mieux, il faut que vous m'appreniez comment vous avez eu l'imprudence de venir dans cette ville , dans celle ville où demeure ma mère.

Séverine garda eucore un instant le silence , enfin elle balbutia qu'elle retournait chez elle ; qu'une circonstance Tavait forcée de s'arrêter.

— Et sans doute, dit Henry avec beaucoup d amerlujue, sans doute vous avez acquis à

SEVEHINE. 20

Paris la cerlitude que nous n'aviez plus de bonheur à allendro de la part de celui qui vous a perdue.

— Je n'attends plus de bonheur de personne, dit Séverine avec abattement. J'ai mérité voire mépris, Monsieur, je m'y soumets sans murmurer

— Je vous plains plus que je ne vous méprise, interrompit M. Delmar; vous n'avez pu m'aimer, c'est peut être ma faute. Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit. Je n'ai jamais parlé de vous à ma mère qu'en termes honorables, elle ignore tout ce qui s'est passé; qu'elle l'ignore toujours. Il est impossible que venue dans cette ville vous ne la voyiez pas ; elle vous estime, elle vous aime d'après ce que je lui ai dit de vous, elle vous recevra bien, soyej tranquille.

— Oh! c'est impossible! s'écria Sev erine

50 SKVrniiNE.

c'est impossible ! vous n'ignorez pas que je no suis pas seule ici, que...

— Je sais que vous avez un fils, el qu'il porte le nom de Ballliazard Delmar.

Séverine laissa tomber sa tête sur l'épaule de Henry et pleura amèrement.

— Ne nous troublons pas, reprit-il en la repoussant doucement , et veuillez m'écouter avec calme; ce que j'ai à vous dire vous rassurera, je le crois. Vous m'avez toujours méconnu, Séverine, vous m'avez jugé et traité comme un bon et brave militaire, incapable de comprendre tout ce qu'il faut de délicatesse et de tact pour toucher le cœur d'une femme; peut-être aviez-vous raison. Mon éducation s'est faite à l'armée ; je savais aimer, mais je ne savais pas le dire, et je m'abusai longtemps sur l'indifférence ou plutôt sur la répulsion que je vous inspirais. Quand je m'en aperçus, je méloignai; je ne me sen-

lais plus la force de supporter Thumeur fâcheuse de votre père; je craignais même, je vous Tavoue, de me laisser aller envers vous à des reproches. Mais aussitôt que je me fus éloigné de vous, je me repentis d'avoir eu le courage de m'en séparer : je me dis que j'avais pris votre timidité pour de l'indifférence, que vous étiez si jeune, par rapport à moi, que je vous avais effrayée ou mal comprise. Hélas! j'avais tant besoin de me tromper! Je revins, persuadé que j'allais vous retrouver tendre et bonne pour moi.Vous savez quel accueil vous me fîtes, vous savez de quelles douleurs vous m'abreuvâtes; mais ce que vous ignorez peutêtre, c'est que je fis jurer à votre amant de vousépouseraprèsma mort, et que'je lui promis de ne pas la lui faire attendre longtemps, car je partais avec l'intention de me faire tuer ou, je vous l'avoue, de m'ôter moi-même la vie. Mon dégoût de l'existence, l'âge avancé de ma mère, qui pouvait me laisser seul d'un mo-

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mont à raiilro, me faisaienl considérer la mort avec une sorte de joie; et (juand je vous quittai, croyant ne plus vous revoir, je me dis : Je me tuerai.

Cependant, parfois je cherchais à me distraire, j'acceptais toutes les parties de plaisir, toutes les réunions d'officiers qui se présentaient; à force de m'étourdir on aurait pu croire que j'étais gai comme par le passé. Mais il était rare qu'en sortant d'une orgie, je ne pleurasse toute la nuit. Oh! j'étais bien faible et bien malheureux, et je ne croyais jamais pouvoir supporter le sort que vous m'aviez fait.

Je m'embarquai pour l'Afrique sur un assez mauvais bâtiment. Le premier jour, le temps fut très beau. En me promenant sur la dunette, je trouvai sur un banc, un livre, un roman. La personne à qui il appartenait me dit, en m'engageanlàle lire, q ne c'était Tœuvre

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du plus beau talent qui illustra la France. Je n'étais sans doute pas apte à le juger, mais il me semblait qu'à mesure que je lisais un voile tombait de mes yeux; j'étais lier d'avoir eu la nicme pensée que Jacques, que ce mari trompé et généreux, comme moi mourant pour rendre à sa femme la liberté d'être heureuse. Alors, Séverine, je m'approchai du bord du bâtiment ; tout dormait, excepté l'olïîcier de quart placé à l'autre bout. Le ciel et les flots étaient noirs; la mer était houleuse, et le bâtiment dansait avec une telle violence, le vent le poussait avec une telle rapidité que j'étais certain que si je me jetais à la mer on ne pourrait me retrouver. J'avançai un pied pour me laisser glisser sans agiter les vagues ; j'étais décidé, et, je vous l'avoue, je croyais exécuter une action sublime ; j'osais , moi soldat, disposer de ma vie; j'osais, moi qui crois en Dieu, commettre une action qui l'offense. Je quittais mon poste parce (jue je ne

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savais pas siipporlor la douleur qu'il m'imposait.

Toul-à-coup le vent s'éleva avec un redoublement de fureur, le baliment lieud)la et tourna sur sa quille ; les vagues sautaient sur le pont et baignaient les voitures qui y étaient attachées ; plusieurs chevaux se révoltèrent, le tumulte devint effrayant. Il n'y avait peut-être pas un danger bien réel dans tout ce que je vous raconte-la, et certes, des marins avaient vu des orages plus effrayants; mais pour des passagers parmi lesquels on comptait beaucoup de femmes, c'était une nuit vraiment horrible. Je regardais avec sang-froid , le ciel irrité, la mer écumante, je désirais trouver la mort au milieu de cette colère de la nature, quand tout-à-coup un cri déchirant se lit entendre à quelques pas de moi. 4 la lueur d'un pâle crépuscule, car on ne pouvait conserver aucune lumière sur ie bâtiment, j'aperçus une

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femme étendde sur le plancher el une autre à genoux près d'elle.

« — Ma mère! ma mère! s'écriait celle-ci; oh ! répondez moi, êtes-vous donc morte que vous ne pouvez parler? j>

Je soulevai la femme étendue sur le pont; elle avait la tête ouverte par un coup qu'elle s'était donné. Je parvins avec beaucoup de difficulté à me procurer un peu d'eau, je pansai la malade, je la rassurai, ainsi que sa fille; mais je dois abréger des détails qui vous intéressent peu. Au point du jour le mauvais temps s'appaisa ; ces dames, plus tranquilles, purent m'apprendre qu'elles allaient rejoindre, l'une son père, l'autre son mari. Celui-là était un officier d'un grade peu élevé. Quand j'arrivai à Alger, j'appris qu'il venait d'être tué dans une escarmouche. La mère, dont la santé était très mauvaise, ne put résister à ce malheur; elle mourut en laissant sans ressources et sans

50 si:m:i;im..

appui une iillo do dix-sept ans. Elle ne connaissait (|uc moi sur celle terre étrangère où elle laissait sa fdle, elle me la recommanda comme elle eîil fiiil à un frère; je jurai de ne point l'abandonner, j'ai tenu mon serment, je le tiendrai toujours. Forcé de m'éloigner d'Alger, je plaçai Maihilde dans une maison respectable. Avant de partir, je lui avais laissé une lettre pour ma mère, et une somme d'argent pour aller la trouver. J'étais tranquille, j'étais sûr que ma mère la recevrait comme si c'était ma sœur; j'étais tranquille aussi sur la manière dont Mathilde se conduirait; c'est une personne d'un caractère élevé, sérieux.

Que vous dirai-je de plus; je revins à Alger, ayant vainement essayé de me faire tuer, je n'avais réussi qu'à attraper une blessure pour laquelle, sans la fermeté de Mathilde, on m'eut enlevé une jambe... Je voulus revenir mourir en France, après avoir remis Mathilde entre les bras de ma mère. Le docteur m'a sauvé la

s^:vERi.^E• 57

vie, mais je suis désormais incapable de servir mon pays; je ne quitterai plus ma mère, j'embellirai autant qu'il sera en ma puissance ses derniers jours. Mais avec ce devoir, il en est un autre que je tiens aussi à remplir. Séverine, je ne peux pas vous rendre le bonheur, vous l'avez détruit vous-même; mais je ferai tout ce qui est en ma puissance pour assurer votre tranquillité, voyez donc quel parti vous voulez prendre. 7e crois que, dans ce moment, ce qu'il est indispensable de faire, c'est devenir chez ma mère ; personne n'ignore dans cette ville que madame Delmar, la femme du colonel Delmar, est accouchée dans cette auberge. J'ai fait répandre le bruit que je ne vous voyais point, de crainte de vous causer de l'émotion ; mais maintenant il faut prendre un parti, ou tout ce que j'aurai fait pour sauver notre honneur à tous deux, serait inutile. Je vous le répète, ma mère ne sait rien, ne soupçonne rien : il faut prolonger son erreur.

58 SK VI ni NE.

— Ah! sV'cria Séverine, nous avez donc eu la générosilc de ne pas vous plaindie.

— J'iiurais rendu ma mère Iroj) malheureuse, s'écria le colonel ; son aveugle tendresse pour moi l'aurait fait vous regarder comme un monstre. Ne pas aimer son lils ! elle ne l'eut pas cru possible. Mais ne parlons plus de moi, je n'ai plus besoin, je crois, de vous rassurer davantage sur les relations qui sont désormais établies entre nous; maintenant, si vous le voulez, partons.

11 est des choses qu'il faut faire à l'instant où on les a décidées.

En sortant, le colonel dit qu'il emmenait sa femme, parce qu'elle était assez bien , et qu'il viendrait lui-même, le lendemain , témoigner sa reconnaissance pour les soins qu'on avait rendus à madame Delmar.

Depuis que Séverine avait revu son mari, elle éprouvait en l'écoutant un respect mêlé de

SKVERINE. 59

surprise ; ce n'était plus le Henry d'autrefois, toujours prêt 5 répondre par une plaisanterie à un raisonnement sérieux, le chagrin avait imprimé son passage sur le front du colonel, et y avait marqué en même temps celte sorte d'élévation et d'intelligence qu'il semble que lui seul puisse donner. La nfélancolie eût paru jadis presque déplacée sur le visage d'Henry, elle y ajoutait maintenant un intérêt très remarquable, ïl avait perdu ses couleurs; il avait perdu aussi une grande partie de son embonpoint; sa taille haute et très bien prise y avait gagné, et quoiqu'il boîlât un peu, qu'il eût quatre ans de plus qu'à l'époqueoù il avait épousé Séverine; quoiqu'enlin il eût cruellement souffert, il paraissait beaucoup plus jeune qu'à cette époque.

La mauvaise habitude qu'avait Henry de rire haut, et souvent sans motifs, avait entièrement disparu 5 enfin, son moral n'avait pas subi un

{() SKVFJiUNK.

cliaiigcnienl moins reinai(|uablo que son physique. La douleur l'avait fait réllcchir ; elle lui avait fait comprendre une foule de sensations qui lui étaient jusqu'alors inconnues-, il avait cru longtemps qu'il ne cesserait jamais d'avoir de l'amour pour Séverine , cet amour était éteint, mais Henry ne devait pas moins rester le plus généreux des hommes.

Quand Séverine eut passé son bras sous celui de son mari, elle sentit que ce bras restait immobile et ferme ; elle sentit que ce bras n'éprouvait plus aucune émotion. Une femme ne se trompe jamais sur le sentiment qu'elle inspire. Séverine comprit que, dès ce moment, elle n'était réellement plus qu'une étrangère pour M. Delmar.

Ils marchèrent tous deux sans échanger une

42 SEVKRIINE.

parole ; la nuil était venue, et la soirée était si belle et si douce, il y avait déjà dans l'air une si douce senteur de printemps, que Séverine se serait trouvée presque contente de respirer l'air, si elle n'eût pas éprouvé une insurmontable frayeur.

Henry se dirigea vers une petite habitation , dont la cour était seulement entourée d'une haie vive; derrière on pouvait distinguer une étendue assez considérable de bois. La maison semblait petite, il n'y avait qu'un rez-dechaussée et un premie! ; une lumière assez vive éclairait une pièce de ce rez-de-chaussée.

Au moment où M. Delmar ouvrait une barrière de bois qui conduisait dans la cour, Séverine, ne se souvenant plus de leur étrange position, dit avec la câlinerie et l'ancienne intimité d'autrefois :

' — Oh ! Henry, Henry, que j'ai peur!

— Ne craignez rien, répondit le colonel froidement ; je suis incapable de vous conduire où vous ne seriez pas bien reçue; ma mère, au contraire, se montrera bien heureuse de vous voir. Ne troublez point sa joie, laissez-lui croire que tout est bien entre nous.

A bas, Mux ! dit le colonel en repoussant un gros chien de Terre-Neuve, à bas, Monsieur !

Le chien obéit et se mit à suivre son maître au travers d'une petite normandie qui conduisait jusqu'au perron de la maison; un beau pied de jasmin d'Espagne s'épanouissait autour de la pierre rustique de ce perron, et dans le temps de la floraison, le couvrait de ses clochettes d'or. Cette maison, entourée d'arbres, semblait d'une rusticité et d'une simplicité charmantes.

Le colonel ouvrit un modeste vestibule qui donnait d'un autre côté, par une porte vitrée, sur un jardin qui paraissaitassezgrand. Ce ves-

libule n'était alors éclairé que par la lune, et le colonel ayant poussé une seconde porte, Séverine se trouva clans un petit salon éclairé par une lampe posée sur une table.

— Ah ! te voilà, s'écria une vieille dame qui tricotait assise auprès d'une table, tu as été bien longtemps,jecommençaisà être inquiète.

— Ma mère, répondit Henry, c'est qu'il m'est arrivé, c'est que j'avais à vous causer une joie. Je vous amène madame Delmar, je vous amène ma femme.

Il y eut un grand effort dans la voix du colonel en prononçant ces mots.

— Ta femme 1 Séverine ! s'écria madame Delmar; comment elle est ici! Ma chère fille, mais venez donc m'embrasser.

Séverine fit un mouvement pour s'incliner sur les mains de sa belle-mère, mais celle-ci l'attira dans ses bras et l'embrassa plusieurs

SEVE ru ni:. ^5

fois. Puis, elle se recula un peu pour mieux la regarder et s'écria :

— Tu me Tavais bien dil, Henry, que ta femme était jolie, mais je croyais un peu que c'élait parce que tu étais amoureux, que tu en faisais un si charmant portrait.

Les jambes de Séverine pouvaient à peine la soutenir; elle n'osait lever les yeux; jamais elle ne s'était sentie si humiliée. Sa belle-mère la poussa doucement sur un fauteuil à côté d'elle et lui dit :

— Vous êtes bien pâle, mon enfant, remettez-vous; vous êtes chez vous et vous devez vous sentir à votre aise. Séverine fit effort et tacha de reprendre quelque conlenance. Elle leva les yeux et regarda aulour d'elle. Henry Delmar était tourné contre la fenêtre, et semblait regarder attentivement ce qui se passait dans le jardin. De l'autre côté du fauteuil de sa belle-mère, était assise une jeune personne

46 SKVKRINE.

qui tenait la tète tclhnnonl baissée sur son ou- \rage, (ju'on ne pouvait distinguer ([ue son front pale, couronne de magnifiques clieveux blonds.

— Ma chère Malhilde, dit niadame Delmar la mère, vous qui êtes mon bras droit et qui savez aussi bien que moi commander dans la maison. Veuillez, je vous prie, prendre la peine de donner Tordre à Marion de tout préparer pour l'arrivée de ma belle-fille. La chambre d'Henry ayant un grand cabinet de toilette, peut je crois...

— Ma mère, interrompit le colonel en se retournant vivement, madame Delmar est fort souffrante encore, vous ne savez pas qu'elle relève de maladie, de couches je crois donc

qu'elle sera plus à son aise dans la chambre de mon père qui est plus grande et près de la vôtre.

Malhilde était restée debout, semblant attendre Tordre qu'elle devait aller donner. Se-

SEVKniNE. 47

\erine put alors remarquer la beauté de sa taille qui était au-dessus de la moyenne-, sa figure se trouvait dans l'ombre, Séverine ne pouvait voir ses traits, mais elle fut frappée de la dignité et de la grâce de son maintien. Mathilde sortit quand madame Delmar la mère, dit :

— Eh bien! qu'on prépare la chambre de mon pauvre défunt, personne ne l'a habitée et vous serez près de moi, mon enfant. Mais racontez-moi donc pourquoi vous êtes arrivée sans nous prévenir, comment...

Le colonel se hâta de prendre la parole et dit comment en venant les rejoindre, Séverine avait été prise de douleurs pour accoucher 5 comment le docteur était venu l'avertir et comment il n'avait point voulu que sa mère fut instruite, tant que la position de Séverine donnait quelqu'inquiéludes.

' — Et Tenfant, le petit enfant, où est-il donc, est-ce que vous ne l'avez pas apporté?

— 11 vil, il est en nourrice, vous le verrez, ma mère, répondit le colonel. J'^t il se mit à marcher dans la chambre avec une expression de fatigue désespérée.

Henry aussi a bien souffert, reprit la bonne mère , à tel point qu'on a manqué lui couper la cuisse. Mathilde Ta empêché quand ils étaient en Afrique. Ah ! si vous saviez combien Mathilde est bonne, attentive, raisonnable. Je ne suis guère allante, maintenant, je n'ai pas beaucoup de force et je voulais cependant toujours rester auprès d'Henry : c'était deux infirmes que je lui donnais l'embarras de soigner, mais je ne sais pas comment elle faisait, elle ne paraissait jamais fatiguée. Je suis sûre que pendant plus d'un mois, elle ne s'est pas déshabillée trois fois-, aussi nous l'aimons, Henry et moi, comme si c'était notre enfant, et il me semble que Mathilde est l'ange de la maison.

Cet éloge était une critique si amère de la

propre conduite de Séverine, qu'elle baissa les yeux avec une douleur mêlée d'amertume.

Henry no disait rien, mais quand Malhilde rentra, il se dérangea, pour lui laisser reprendre sa place, avec une expression de respect si tendre, que Séverine comprit combien Malhilde lui était chère. La mère d'Henry prit alors la main de Malhilde et celle de Séverine, et dit avec un bienveillant sourire :

— Vous deviendrez bonnes amies, n'est-ce pas, vous vous aimerez comme deux sœurs, nous allons être une heureuse famille.

Séverine serra avec timidité la main de la jeune fille, mais Mathilde, comme si elle eût éprouvé un mouvement de répulsion auquel elle ne pût commander, rejeta son corps en arrière afin d'éviter l'embrassement de [Séverine. Henry avait repris sa place près delà fenêtre.

Le souper de famille se passa d'une manière

^0 SLVEUINE.

convonabl(% mais assez Irislc. La mcrc du coloïKil scinhiail omb:jrrassée avec sa belle-nile, car Séverine ne faisait aucun effort pour vaincre sa propre limidilé. Quanta Henry, on ne retrouvait plus rien dans son visage qui rappelât la gaîlé ; la jeune Mathilde ne mangeait rien; il ne se prononçait que quelques paroles peu ani niées.

— Ali! çà , Mathilde, qu'avez-vous donc? s'écria la vieille dame, c'est vous qui ordinairement nous mettez en train ; car vous saurez ma chère belle-iîile, que Mathilde est gaie comme un pinçon. Vous ne savez pas que nous passons des soirées charmantes à écouter les récits que nous fait Henry ; il nous raconte dos hislolres qui sont bien effrayantes sur l'Afrique. Moi, ie m'endors quelquefois, mais Mathilde, elle 1 écouterait, je crois, toute la nuit. Puis, vous découvrirez comme elle est savante; quand elle lit haut, c'est un plaisir de l'entendre. Elle apprend l'anglais à Henry qui lui

enseigne l'allemand; ils \onl ensemble lire dans le jardin. Puis elle nous joue de jolis airs et de belles marches sur la harpe. 11 y en a une surtout, tu sais Henry, c'est je crois la mort d'un brave. On entend d'ab.^rd la trompette qui le fait courir à l'ennemi, puis le coup de canon qui le frappe, puis la marche funèbre. Oh! c'est bien triste et bien beau, et après souper...

—-Je pense, ma mère, interrompit le colonel, que madame Delmar a besoin de se reposer, elle n'est pas encore bien, remise, il lui faut beaucoup de ménagements.

D'après cette réflexion, Séverine fut conduite à la chambre qui lui avait été préparée. Sa belle-mère lui souhaita un affectueux bonsoir; son mari posa à peine ses lèvres sur son front.

Restée seule, Séverine s'assit près du lit antique où était mort le père d'Henry. D'in-

52 sLvEuiwt.

iioiiibiablcs m' flexions se croisaicnl dans sa lète affaiblie et fali-uée. Ce qu'elle éi)rouvait «"•tait plus pénible rjun ce qu'elle avait jamais ressenti : c'était une humiliation, un embarras (|ui lui semblaient insupportables. Tlle ne se sentait i)liis libre ; elle ne se voyait pourtant pas chez elle : elle se sentait protégée, mais elle nepouNait se dissimuler qu'Henry renqjlissait seulement un devoir d'honnéle homme, et qu'il n'avail cédé à aucun souvenir de tendresse. Elle ne reconnaissait plus Henry, jadis ?i faible devant ses désirs; Henry (pii l'avait tant aimée, ne l'aimait plus. H y eût une profonde amertume dans celle découverte; Séverine pleura cet amour (|u'(;lle avait dédaigné et qui lui échappait, elle pleura comme nous pleurons, nous autres pauvres femmes, quand on blesse notre vanité.

Puis, la pensée de Séverine tomba nalurellement sur Malhilde. Cette jeune personne possédait beaucoup de talents; elle en fiftsait un noble

et charmant usage en essayant de distraire une femme inlirme et âgée. C'était elle qui avait inspiré à Henry le goût de la lecture et de Toccupation; c'est à elle qu'il devait d'avoir acquis cette distinclion de manières qui était remarquable; c'est à elle qu'il devait de s'exprimer avec facilité et en termes qui lui étaient étrangers autrefois.

— Ah! s'avoua Séverine, au lieu de le dédaigner, de le repousser comme j'ai fait jadis, elle a pris la peine de faire ressortir ses bonnes qualités, de les taire naître même; aussi Henry l'estime, il la respecte, il l'aime; ei moi, comme il doit me mépriser !....

Et la malheureuse Séverine trouva dans sa conscience et dans son cœur, la punition la plus terrible qui put lui être infligée , le remords s'établissait dans son âme avec l'humiliation et une sorte d'envie ; une pensée coupable vint s'y joindre.

54 SEVEumE.

— Ali ! se (lit-elle, pourquoi Octave m*a-l-il trahie, abandonnée? je ne serais pas venue

Et l'image de son amant se joignant à l'horreur de sa position, elle passa une partie do la nuit dans les larmes.

Quand elle se réveilla, il était déjà assez tard.

— Mon Dieu ! mon Dieu I se dit-elle en s'habillant promptement, quelle vie vais-je mener dans cette maison?

Il est difficile d'exf>liquer comme de comprendre le cœur des femmes. Certes, avant d'avoir retrouvé Henry Delmar, ce que Séverine désirait le plus au monde, c'était d'éviler sa présence, el pour le malheur du reste de sa vie, elle aimait toujours Octave; elle ne voulait pas le croire coupable , et son aveugle fascination ne pouvait ni se comprendre, ni s'excuser. Et cependant, quoique ^J. Delmar se monlriit le plus généreux des hommes, Sève-

^^ SETERINE.

rinc éprouvait un sentiment cramerlume très prononcé de n'être plus (jue l'objet de son indulgence et de sa générosité. Si elle eût vu qu'elle était encore aimée, elle n'eût pas courbé la tête sous ce pardon, parce qu'elle eut senti qu'il n'y a pas besoin d'effort pour pardonner à ce qu'on aime; mais il faut être bien noble , posséder bien de l'empire sur soi-même pour montrer des égards, de la considération à un être que l'on méprise.

Séverine sentait tout cela, et sa vie était un véritable supplice ; sa santé se rétablissait lentement, et sa pensée la tuait. Elle ne savait que faire de ses longues journées; étrangère dans une maison où elle aurait dû être maîtresse, elle n'osait se livrer à aucune occupation ; c'était en cachette, et dans sa chambre, qu'elle travaillait au trousseau du pauvre enfant, qui était venu, sans qu'on l'attendît sitôt. Que de larmes elle versait en secret et dont il

fallait cacher les traces ! ses relations avec Matliilcle, loin de prendre plus d'intimité, devenaient tous les jours plus froides. Aucune sympathie ne se développait entre elles; elles n'essayaient pas de se rapprocher, comme si elles étaient sûres d'avance qu'elles ne pouvaient se convenir ni s'aimer.

Cependant, madame Delmar ne pouvait se plaindre qu'on manquât d'égards envers elle. Tout ce qu'il y avait de mieux, de plus commode , de plus agréable dans la modeste maison était pour elle. Si on se doutait de quelque préférence, si on soupçonnait un désir, on allait au-devant; il était impossible de pousser plus loin les égards et les attentions. Et c'était Mathilde qui y veillait ; c'était Malhilde qui semblait suivre la volonté de tous pour que Séverine n'eût rien à désirer. Mais tant de politesse ne servait-elle pas à lui apprendre qu'elle était entièrement étrangère dans la maison de son mari; si on lui eût laissé le droit d'y corn*

NK 5EvriurfF..

mander, ollo n'.nijail pas clé Tobjet de tant de prévenances.

Séverine se sentaitd'autanl plus blessée, que c'était une étranj^cre (]ue chacun aimait et respectait, qui empiétait sur ses droits -, ses droits qu'elle avait méprisés et qu'elle avait mérités de perdre. Mais ce n'était pas une raison pour qu'elle pardonnât à celle qui les lui enlevait.

Séverine prit la maison de sa belle-mère en horreur; sitôt qu'elle pouvait s'en échapper, elle courait prés de son enfant. Quand le temps était doux, elle l'emportait dans le fond du jardin de la nourrice; elle se cachait avec lui sous une petite grotte que réchauffait le soleil, et là, tenant ses petites mains dans les siennes , elle le regardait avec un sentiment d'amour et de pitié que le cœur d'une mère peut seul comprendre. TNé avant terme, le pauvre innocent n'avait reçu que la moitié d'une vie.

Achaquelieureoii s'étonnail qu'il Tcût passée; mais comme si Dieu voulait que chaque ^Ire eùi sa part sur la terre, il avait doublé cette intelligence qui menaçait de s'éteindre à chaque minute. A deux mois, le petit Balthazarci possédait réellement la connaissance d'un enfant de six ; non-seulement il reconnaissait sa mère, mais il savait lui témoigner qu'il l'aimait. A l'heure où elle avait l'habitude d'arriver, ses bras débiles se tendaient vers la porte, et quand elle entrait, un sourire illuminait son pâle petit visage. Quand sa mère était là, quelque souffrance qu'il éprouvât, il se plaignait doucement; ses yeux qui étaient d'une grandeur extraordinaire, et qui le paraissaient davantage encore à cause de sa maigreur , ses yeux, savaientdéjà exprimer sa pensée, et semblaient, pour ainsi dire, s'identifier avec les regards de sa mère, il tressaillait comme elle quand il pouvait croire qu'on venait les troubler dans le petit coin où ils étaient cachés, et

chose qu'on aura peine à croire et A expliquer, c'esl que, lorscju'on I ap[)orlait ( Ik z le colonc.'l, il ne voulait pas soiiiï'rir cju'iin aulrc que sa mère le louchai; on eut dilque là, il se trouvait étranger comme elle. Séverine avait tous les jours plus (le peine à quitter sou enfant ; elle retournait lentement à la maison, et cpjand venait le moment de prendre sa place à table , elle éprouvait un sentiment de répugnance qu'elle avait bien de la peine à vaincre. Elle prenait peu départ à la conversation, qu'elle ne comprenait pas toujours. Ces trois personnes qui étaient avec elle semblaient si contentes d'être ensemble; il était si facile de s'apercevoir qu'ils n'avaient besoin que d'eux-mêmes pour être heureux. Séverine ne se fut-elle pas trouvée dans l'étrange position où elle était, qu'elle se fut encore sentie très embarrassée. Sa belle -mère, après son premier accueil, qui avait été très bienveillant, ne se montrait pas à son aise; elle prenait la tristesse de

seVfjjm:. Cl

Séverine ponr (Je Tennui ; elle la luiilisaîl souvonl; elle faisait même son possible pour \à faire causer, pour Taiiimer un peu. Mais l'eifort que nous faisons en faveur des autres ne leur échappe pas, loul ce qui est naturel et amical coule fie source, et la mère du colonel ne parvenait pas à caciicr des elForls qui lui coûtaient. Elle ne se trouvait à son aise que quand sa beile-rille n'élait pas là, et puis son instinct de mère lui révélait que tout ne se passait pas entre ses enfants, comme cela devait être; la vie intime et solitaire n'a de douceur que quand on ïVa pas une seule pensée à se cacher. Séverine n'y pouvant plus tenir, se décida à chercher une explicaiion avec son mari.

La saison était magnifique, il ne pouvait y avoir aucun inconvénient à faire voyager un onfimt, quelque délicat qu'il fût, surtout pour faire une route aussi courte. Un matin, madame Delmar la mère étant sortie avec Maihilde pour faire quelques emplettes dans la

62 SEVJtiUM^.

ville, Séverine pensa qu'elle pouvait obtenir un instant d'enlrelien avec le colonel sans ôtrc interrompue, et au moment où il allait quitter la salle, Séverine lui dit timidement :

— Je voudrais que vous me iissiez le plaisir de m'écouter quelijues minutes.

Henry Delmar posa son grand chapeau de paille à côté de lui, et s'assit en gardant la canne dont il se servait ordinairement depuis sa blessure, et avec laquelle il se mit à tracer des lignes sur le parquet. Il s'était assis à une assez grande distance de Séverine, aussi lui dit-elle :

— Ètes-vous sûr. Monsieur, que Ton ne puisse nous entendre?

— Mes domestiques sont de braves gens qui ne cherchent point à savoir les affaires de leurs maîtres, répondit M. Delmar; je présume que c'est d'eux seuls que vous vouiez parler.

— Eh bien! Monsieur, repril Séverine, je viens vous demander de retourner dans ma solitude, de retourner chez moi, ma présence y est nécessaire, elle n'est ici ni utile, ni agréable à personne.

— J espère cependant que personne ne vous a man(]ué.

— Je ne me plains point, Henry, reprit Séverine avec une grande douceur; j'ai mérité mon sort, et je ne devais point m'atlendre à tant de générosité. Cependant, je puis vous l'attester, si j'avais été en état de m'opposer à ce que vous avez fait, je ne l'aurais pas souffert, car je ne puis me dissimuler que les torts (jue j'ai eus sont de nature à ne pouvoir être ni pardonnés/[ni oubliés. Je souffre enfin de la contrainte visible que vous vous imposez j vous étiez heureux ici avant mon arrivée.

— J'étais heureux! s'écria le colonel. Ah! croyez-vous donc, Madame, que les blessures

0^ sr.V; i.i?<t.

(Ju cœur se fermeni comme celles du corps? Oui, Madame, j'ai été heureux; mais c'était alors que j'avais un caractère franc, ouvert, parce que je ne savais pas ce que c'était que la perfidie et le soupçon. J'étais heureux quand, me reposant sur la pureté d'une jeune femme

élevée dans la retraite, j'aurais phjlôt soupçonné mon propre honneur que le sien.

Maintenant je ne vis plus que pour remplir mes devoirs d honnête homme et soigner ma mère. Je ne veux pas qu'une seule mauvaise action entache les années qui me restent à vivre; et pour qu'il en soit ainsi, je ne consulte jamais ni mon goût, ni mon intérêt. Ce qui est bien, ce que la délicatesse et Thonneur exigent, doit être fait, advienne ensuite que pourra. Voilà, Madame, le secret de ma conduite envers vous.

— Votre langage, votre manière de vous exprimer a bien changé, dit Séverine à voix basse.

SEVKuiiM*:. 65

— Ah ! sV'ci ia le colonel avec un peu de dédain, il n'est pas aussi difïicile qu'on le pense d'acquérir de la facilité à s'exprimer. Il fui un temps où je ne disais que ma pensée, je laissais couler mes phrases comme elles arrivaient à mon esprit. Vous me trouviez trop naïf alors, et vous me l'avez prouvé, Madame ; mais ce n'est point de moi qu'il s'agit, revenons à votre désir de retourner à la Rosalita. Je ne puis quitter ma mère dans ce moment, je ne puis vous suivre comme il serait peutêtre convenable de le faire. Partez donc, Madame, si la vie que vous menez ici ne vous convient pas; ma mère croira facilement que des affaires vous rappellent chez vous. Vous êtes libre , me permettez-vous seulement de vous donner un conseil? c'est de ne point recevoir ostensiblement l'homme qui vous a perdue...

Ah ! Monsieur, s'écria Séverine en pleu- II. s

66 SËVEKIISË.

rant , ne croyez-vous donc pas qu'on puisse se repentir?

— Vous ne vous repentez point, parce que vous aimez encore cet homme, reprit le colonel-, vous cherchez son image sur le front de votre fds, et vous la retrouvez, car ell%y existe. Eh ! qui sait si, dans votre désir de vous éloigner, il n'y a pas....

— Ah! je reste, Monsieur; je reste, et dussé-je souffrir tous les supplices, je reste plutôt que de m'exposer à votre mépris.

— Non, Madame, répondit le colonel froidement, vous partirez; je vous l'avoue même, votre présence me fait mal , le souvenir du passé, la comparaison que je suis forcé de faire....

— Avec mademoiselle Malhilde, interrompit Séverine avec amertume.

— Malhilde est un ange, reprit le colonel ,

S£y£RlKE. 67

ne prononcez pas son nom. Quand voulez-vous partir?

— A l'instant môme, s'il est possible.

— Eh bien ! qu'il en soit ainsi, je dirai à ma mère qu'il est venu un exprès en son absence....*

— Et qu'importe , Monsieur, votre mère pensera-t-elle à me regretter quand Maihilde sera là pour la consoler I

— Écoutez , reprit le colonel en se rapprochant de Séverine, écoulez-moi : vous avez été l'objet de mon premier, de mon unique amour; jamais je ne ressentirai pour personne ce que j'ai ressenti pour vous-, mais j'ai pour Maihilde un respect, une vénération auxquels je sacrifierais tout, vous-même.... Si j'avais le malheur de perdre ma mère et que vous voulussiez vous réunir à nous, je vous traiterais comme deux sœurs.

08 SKVEUIINL.

— Dont vous admireriez l'une en méprisant Faulre, s'écria Séverine en pleurant.

— Est-ce nia faute ? deviez-vous oublier que vous étiez la coni pagne d*un brave homme, qui aurait dû, sans sa faiblesse pour vous, laver son injure dans le sang d'un infâme. J'aurais donné ma vie, je crois même que je me serais déshonoré pour que vous fussiez heureuse. Dieu n'a pas voulu de cette vie que vous avez rendue si triste. Je suis résigné maintenant, et j'attends la mort sans la désirer ni la craindre.

Séverine êîaît retournée chez elle; elle y était établie depuis cinq mois, seule avec son (ils. De jour en jour, elle attendait le bon Dominique, à qui elle avait écrit pour qu'il vint la joindre; elle espérait que la bonté, que la sérénité du caractère (le ce vieillard l'aideraient à reconquérir le calme qui la fuyait constamment. Sans doute elle se sentait plus libre , moins humiiiic chez c!le; mais le souvenir du mépris qu'Henry ne lui avait point caché

70 SETERIWE.

la révoltait. Et telle est (J';jillenrs In bizarrerie du cœur des l'emmes, que dans le fond elle ne pouvait pardonner à ïïcnry d'aimer Maihilde, et de Tavoir comparée à elle d'une manière aussi humiliante.

Mais ce n'était pas encore la plaie la plus saignante du cœur de Séverine j elle aimait toujours Octave, Octave qui l'avait trahie, abandonnée. Et ce qu'il y avait de plus malheureux, c'est que son amour avait pris quelque chose d'irascible, d'emporté, qui la rendait cent fois plus à plaindre. Ah! qu'on ne blâme pas trop amèrement cette pauvre égarée! Pour la plupart des femmes, à côté d'une passion malheureuse, et comme pour en affaiblir la violence, s'élève quelqu'autre sentiment, des devoirs chers et agréables, des distractions dont on se plaint, mais auxquelles on se soumet. Mais Séverine était seule, tristement seule j elle ne pouvait détacher sa pensée des courts moments de bonheur

qu'elle avait connus dans sa vie. Elle retrouvait l'image d'Octave dans le passé qui lui avait donné un coupable bonheur. Si elle avait retrouvé Henry ce qu'il était jadis, peut-être se serait-elle rattachée à lui comme à un ange de miséricorde; mais à côté de lui, elle avait rencontré une autre femme qu'il lui comparait sans cesse, et un instinct très vrai révélait à Séverine qu'Henry se serait montré moins sévère, si Mathilde n'eut pas été aimée. Qu'avait Séverine pour mettre à la place de cet amour qui l'avait perdue? Rien. Son fils était une pauvre petite fleur flétrie avant de naître; il vivait, voilà tout, et cette vie lui rappelait encore Octave.

Un sentiment affreux se mêla à la douleur de Séverine, ce fut de la haine pour Mathilde. Elle se rappela une a une chacune des humiliations qu'elle croyait avoir souffertes; elle se dit qu'Henry n'aurait pas dû permettre que cette jeune fille s'emparât

72 SEVERIHE.

dos droits (runc maîlrosse de maison ; elle en vint nicme à se demander pour(|uoi clic lui avait cédé la place. En lin, dans ses mauvais jours, Séverine en arrivait parfois à se dire : Pourquoi suis-je partie? pourquoi ne relournerais-je pas dans la maison de mon mari? J'aurais du moins le plaisir de contrarier Mathilde.

Hélas! tels que les anges déchus, la femme tombée regarde presque toujours avec dépit et douleur celle qui est restée ferme et debout. Quelle est celle qui ne regrette la blanche auréole qu'elle a souillée; que ne donnerait-elle pas pour revenir sur le passé. Non. la vertu n'est point un vain mot, le repos, le calme qu'elle nous donne prouve que rien ne remplace la félicité que nous lui devons.

Ainsi , Séverine était plus malheureuse qu'elle n'avait jamais été, il lui prenait des moments de désespoir quand elle regardait

son enfant. Qui le protégerait, mon Dieu ! si je venais à mourir, se disait-elle. Alors comme elle était toujours prête à chercher et à trouver des prétextes pour se rapprocher d'Octave, ne devait-il pas au moins, se disait-elle encore, lui donner des conseils pour l'avenir de son enfant; il était impossible qu'il les lui refusât, et puisqu'elle n'avait même pas Tespoir de reconquérir Testime d'Henry, pourquoi donc ne se rapprocherait-elle pas du seul être qui devait l'aimer?

C'était à former de si extravagants projets que la pauvre femme passait sa vie. Elle était vraiment digne de pitié et que trop disposée à commettre de nouvelles fautes, pour changer une vie qui lui était insupportable.

Cependant, Séverine attendait avec quelque plaisirson ami Dominique, sans s'avouer néanmoins que c'était un confident qu'elle espérait trouver en lui. Son intérieur étail si triste, si

74 SEVERIÎ1E.

monotone, rpiVIlf^ souriait h la moindre chose (jui liiidonnail l'ospoii" de le changer. La pauvre vieille Nicolle conservait toujours le même dévouement, mais elle n'avail plus les mêmes forces. Elle ne comprenait pas entièrement la position de sa jeune chère maîtresse-, elle se disait bien que tout n'était pas comme cela devait être, mais l'air sombre de Séverine l'eût empêché de faire la moindre question, quand même elle l'eût osé. Elle se bornait à regarder souvent avec tristesse et pitié, le blême et chétif enfant que Séverine tenait presque toujours dans ses bras. Rien n'était donc si négligé que cette maison si bien soignée jadis, et qui était si remarquable alors par son élégante propreté.

Excepté le salon et la chambre de son père, que Séverine habitait, le reste de la maison demeurait fermé. Le jardin était toujours rempli de fleurs, mais personne, excepté le jardinier, ne relevait leurs tiges affaissées par le vent ou par l'orage ; personne ne les cueillait.

SEVEniNE. 75

Séverine avait défendu qu'on en plaçât dans son appartement. On n'entendait ni rire, ni parler ; la mère promenait silencieusement son enfant et cet enfant même ne criait pas, il se plaignait doucement. Pauvre Séverine! com-^ bien son imagination si dévorante la faisait souffrir au milieu de cette stagnante solitude. Cependant un jour elle se sentit un peu ranimée, quand on est jeune, quelques malheurs dont on soit accablé, il est de ses moments où on ressent une sorte de joie de vivre. Séverine venait de recevoir une lettre de Dominique, il lui marquait qu'il acceptait sa proposition, et qu'il ne lui demandait pas plus de quinze jours pour terminer tous ses préparatifs; il ajoutait qu'il ne lui écrirait plus et qu'il arriverait un beau soir.

Eh bieni ce beau soir était venu, un doux soleil d'automne réchauffait la terre et rendait la promenade du jardin fort agréable ; le fils de Séverine, beaucoup mieux depuis

7(i SEVEKINE,

ime semain(\ avait prestjuc des roses sur les joues. Ou souna à la grille.

— Ohî c'est mon bon Dominique, s'écria Séverine.

Elle courut elle-même à la grille^ un étranger atteudait cju on lui ouvrît; il doinandait madame Delmar en annonçant qu'il avait une lettre pour elle.

— Elle vient de la diligence de Paris? s'écria Séverine.

— Non, Madame, elle vient deMonosque; c'est M. le colonel Delmar qui m'envoie. Sa bonne et respectable mère est morte hier.

Séverine appela le jardinier, lui dit d'avoir soin du messager, et resta dans le jardin pour lire la lettre.

Elle ne contenait que peu de lignes effacées par (il s larmes. Le colonel annonçait que sa

SEVEUINK. 77

mère était morte sans souffrir et sans avoir retrouvé sa connaissance.

• Je sais, ajoutait-il, que vous ferez ce que € vous croirez convenable de faire, mais je ne € veux point vous imposer la moindre gêne, c Les préjugés ne me permettent point de € garder Mathilde; mais si vous éprouvez « la moindre contrariété à revenir chez moi, € ou à nous recevoir chez vous, je la pla- € cerai dans une maison religieuse et je res- « terai seul. Ne faites taire aucune de vos € répugnances, ne dérangez aucun de vos € projets. >

Séverine n'éprouva pas une douleur bien vive à la nouvelle de la mort d'une femme qu'elle connaissait à peine, el dont Tâgc était si avancé ; mais elle ressentit une tristesse réelle à la pensée du chagrin d'un fils aussi tendre que l'était Henry. Elle ne pût s'empêcher aussi de penser que cette mort al-

78 «EVERIINE.

lail déranger sa vie, et, quoique peu d'instants auparavant sa solitude lui parût bien pénible, elle se demanda si elle devait échanger sa sombre tranquillité , contie la contrainte que lui imposerait la présence d'Henry, et surtout celle de Malhilde, qu'elle ne pouvait s*em pécher de haïr.

— Si je me réunis à eux, pensa Séverine, je n'oserai caresser mon fils, Henry me reprochera encore sa funeste ressemblance ; et quel dédommagement aurais-je pour les sacrifices que je m'imposerais? Cependant commentpuis-je faire pour refuser? Henry qui s'est montré si généreux envers moi! D'ailleurs, li'est-il pas mon mari, et n'aurait-il pas le droit d'exiger ce qu'il demande comme un service?

On sonna une seconde fois à la grille.

— Oh ! de cette fois, s'écria-t-elle, c'est Dominique, ce ne peut être que lui. C'est Dieu

qui renvoie, il me conseillera, il me guidera.

Et elle courut rapidement comme on court au-devant du malheur.

Le facteur lui remit une lettré cachetée de noir. Un homme d'afï\iires écrivait à madame Delmar que M. Dominique était mort au bout de trois jours de maladie, qu'il n'avait eu que le temps de donner l'adresse de madame Delmar, à qui il envoyait dans une grande belle cage, dont tous les frais étaient payés, ses oiseaux qui lui étaient si chers. L'homme d'affaires ajoutait que M. Dominique avait constitué une rente annuelle de deux cents francs en faveur de la personne qui aurait soin de ses oiseaux. Du reste, Dominique avait fini comme il avait vécu, calme et résigné ; il n'avait pas plus lutté avec la mort qu'il n'avait lutté avec la vie; et, dans tout le cours de sa longue existence, il n'avait jamais fait volontairement couler une larme.

80 SIVKUINK.

Scvcrine se seiilii beaucoup plus aftectée do cette mort que de celle qu'elle avait appris un moment auparavant. Dominique la savait coupable, et il s'était néanmoins montré pour elle le meilleur et le plus indulgent des hommes; il l'avait soignée comme son enfant. Elle espérait, sans se l'avouer, qu'il serait encore un confident indulgent, qu'elle parlerait d'Octave avec lui. Mais tout était fini maintenant, c'était son dernier ami qu'elle \enait de perdre.

— Qui donc maintenant m'aimera, me consolera? pensa cette pauvre abandonnée. Je dépends désormais de la volonté de M. Delmar, et cette volonté est soumise à celle d'une autre femme. Non, non, je ne me réunirai point à eux. Mais comment ferai-je, mon Dieu ! qui me guidera, qui me donnera un bon conseil? Mon Dieu! si je pouvais voir Octave !

Ainsi c'était la pensée dominante qui revenait toujours à Tame de Séverine. Tout lui servait de prétexte de l'appeler à elle. Il y avait des moments où elle était prête à faire quelque démarche imprudente pour voir, ou du moins pour entendre parler d'Octave.

Elle passa une nuit sans sommeil. Au point du jour, elle écrivit à Henry la tête à moitié perdue, elle l'engageait à venir chez elle avec Malhilde. Elle se servit d'expressions convenables pour l'y décider; puis quand elle eut vu partir le messager qui emportait cette lettre sur laquelle il n'y avait plus à revenir, elle fut répandre des larmes de désespoir et de rage près du berceau de son fils. Puis, il lui fallut annoncer à la vieille Nicolle les hôtes qu'elle attendait.

Nicolle n'avait jamais aimé M. Delmar, parce qu'elle s'était toujours imaginée qu'il rendait sa jeune maîtresse malheureuse. Ni-

S2 SEVERINE.

colle très vieillie, et que tout dérangeait , déclara qu'elle ne pouvait plus rien faire, et que pourtant elle ne s'arrangerait pas avec d'autres domestiques, s'il en venait à la Rosalila. Il fallut ainsi que la malheureuse Séverine s'occupât des préparatifs nécessaires, pour établir Malhilde d'une manière convenable .

Elle se décida à céder à M. Delmar l'appartement de son père, à reprendre son ancienne chambre, et à donner à Mathilde celle qu'avait jadis occupée Octave. C'était un immense sacrifice à faire ; elle n'avait jamais osé rentrer dans cette chambre , depuis que le colonel l'y avait surprise avec M. Servani. Elle y pénétra les genoux tremblants et le cœur serré.

Tous les objets qui avaient servi à Octave étaient à la même place. Séverine se laissa tomber sur le grand fauteuil où elle avait vu tant de fois Octave se reposer ; elle appuya sa

SËVEUllMfi. S3

tête sur la table où elle l'avait vu si souvent écrire, et elle versa des larmes si amères, que Dieu eût eu sans doute pitié d'elle, s'il y en avait eu une seule versée pour le repentir. Les longues années qui restaient à Séverine avec Ta- Iroce nécessité d'associer son sort k celui d'Henry, ne l'avaient jamais tant effrayée.

— Non ! non, se dit-elle enfin, je ne donnerai point cette chambre, je la garderai comme un sanctuaire, je me laisserai la triste liberté de venir y pleurer.

Et elle en sortit, en fermant la porte dont elle garda la clé. Il y avait au bout du corridor une très grande pièce, qu'elle résolut d'arranger pour Mathilde.

— J'en ferai le plus bel appartement de la maison ; n'en est-ce pas la véritable maîtresse qui vient l'habiter?

Et prompte à se déterminer, poussée qu'elle

H4 SK\£hrNK.

étailpar une agitation fébrile, Severinescdécida à se rendre immédiatement à Grenoble pour y chercher des ouvriers, et y faire les emplettes nécessaires.

Il y avait dans cette détermination que prenait Séverine, non-seulement un extrême besoin d^agir, mais encore une sorte de fatalité qui la poussait.

La matinée était peu avancée quand elle prit, avec précipitation, le chemin de l'avenue qui conduisait à Grenoble.

Séverine marchait rapidement, comme si elle allait chercher un bonheur ou un plaisir. Elle se sentait renaître, elle agissait enfin, et c'était quelque chose.

Elle s'adressa chez un homme, qui avait autrefois travaillé à la Rosalita du temps de son père. Cet homme était mort, mais son fils lui avait succédé; et, comme il s'aperçut que Séverine ne savait ni ne voulait compter, tout fut

86 SEVEIUNE.

l)ionlrtl convenu. TraïKinillisro do ce côté, Seveiinc, loin (I(* fuir comme aulicfois la vuo d'an endroit liabilé, sentait au contraire le besoin du bruit et du mouvement; c:ir ce qu'elle craignait le plus, c'était de retourner dans sa retraite sans qu'il y eût rien de changé à son sort. Qu'espérait-elle cependant?

Hélas! quelle est la femme qui aime, qui n'espère pas toujours! Fût-ce sa volonté, fût ce un instinct fatal qui la poussa , enfin elle se trouva en face de l'hôtel Servani ! Elle reconnut de suite le marteau de fer de la porte, les longues murailles du jardin et les larges balcons de pierre.

Pourquoi ne demanderait-elle pas si Octave était à Grenoble? Mais s'il y était, n'était-ce pas une nouvelle preuve de son indifférence? Cette réflexion était cruelle, et pourtant Séverine repassait toujours devant l'hôtel sans pouvoir s'en éloigner. Comme elle

ftRVEHiNË. jlf

repassait encore en se disant que ce serait la dernière fois, les deux ballants de la porte eoehére s'ouvrirent pour laisser sortir plusieurs personnes à cheval. Parmi elles, était une femme; Séverine la reconnut aux longues grappes de cheveux blonds qui couvraient ses joues, à son regard d'un bleu pâle, à la fois insignifiant et insolent. Deux jeunes gens chevauchaient aux flancs de son cheval. A quelques pas, suivait Octave avec un homme âîîé : sans doule c'était son oncle. Octave était très engraissé, sa ligure avait perdu toute sa linesse ; cependant Séverine le trouva cent fois mieux. H eût élé autrement, qu'elle l'eût trouvé mieux encore.

Séverine suivit la cavalcade; elle n'avait aucun projet; seulement elle voulait voir Octave le plus longtemps possible.

Un cri se fil entendre, c'élaii madame Servani qui le jetait ; son cheval avait été etïrayé

par lin homme qui portait du bois. Le cheval avait lait un écart, et, mauvaise ècAiyèn' , Arsène avait été presque renversée contre la muraille. Cependant, entourée comme elle l'était, cet accident ne pouvait être grave pour madame Servani. On la descendit de cheval , on l'entra dans une maison, et on la fit as* seoir.

— De l'eau, du vinaigre, quelque chose à respirer, criait-on de toutes parts. Séverine présenta son tîacon ; c'était le seul souvenir qui lui restât d'Octave.

Ce flacon était simple, mais de très bon goût , et la personne qui l'offrait paraissait elle-même fort distinguée. Il eût été impossible, à Paris même, de ne pas être frappé de l'élégance de sa taille et de la grâce de ses manières. Le vent, en dérangeant son voile, permit de remarquer ses yeux d'une incomparable beauté, et l'attention des deux jeunes

gens qui étaient auprès d'Arsène fut bientôt attirée vers Séverine.

— Dieu! dit vivement, mais tout bas, Tun d'eux j que cette femme est jolie !

Octave entendit cette réflexion, et quoiqu'il fut penché vers sa femme, il détourna la tête, reconnut Séverine, et se troubla.

Madame Servani ouvrit les yeux, son premier mouvement fut de rajuster sa coiffure, et, sa première parole, de demander si on avait puni l'insolent qui avait effrayé son cheval.

— Vous perdez la tète , Arsène , s'écria M. Servani le père ; vous voudriez qu'on punît quelqu'un parce que vous ne savez pas monter à cheval; il y a longtemps que je m'en doutais. Maintenant je vous engage, par prudence, à renoncer à cet exercice; et avant de songer à punir, pensez plutôt à remercier

^RVRntNË.

Madame, qui a lym voulu vôus prêter son flacon.

— Je ne voyais pas Madame, dit Arsène en saluant légèrement.

Elle mentait, elle avait parfaitement remarqué que les regards des jeunes gens qui l'accompagnaient, s'étaient détournés d'elle |)our se reporter sur madame Delmar.

Séverine reprit son (lacon, et s'éloigna avec résolution. II est inconcevable comme les sensations des femmes sont mobiles; un instant auparavant, elle eût donné bien des années de sa vie pour parler à Octave; depuis qu'elle l'avait vu se troubler sous son regard, depuis qu'elle s'éiait sentie admirée devant lui , elle trouva le couiage de s'éloigner.

Séverine marcha d'abord rapidement ; mais, quand on ne put plus la voir, elle ralentit le pas et respira à pleine poitrine, un air qui

lui semblait imprégné de mille douceurs. Celle campagne, une heure auparavant, si solitaire, si monotone, lui paraissait charmante; elle était sortie de la ville, et le gazon qu'elle foulait lui semblait le plus doux des velours. Qu'y avait-il de changé cependant, si ce n'est qu'Octave était à Grenoble, qu'elle était sûre qu'il ne lavait point oubliée, et qu'enfin elle pourrait le voir?

En rentrant chez elle, elle prit son fils dans ses bras avec une tendresse passionnée 5 il semblait qu'elle l'aimait davantage ; et, de cette fois, sa ressemblance avec son père lui semblait un bonheur. Puis, elle se mit à parcourir avec précipitation son jardin, sans penser qu'elle avait fait une longue course. Elle ne pouvait se tenir en place, une agitation fébrile la dévorait. Nicolle ne put lui rien f:tire prendre du dîner qu'elle a\ait préparé ; et quand la pauvre vieille femme voulut s'excuser de ce qu'elle lui avait dit la veille, et qu'elle ajouta qu'elle

d2 ^EVEHINE.

était prête à servir M. Delmar, Séverine ne se souvenait même pas que son mari allait venir la rejoindre.

Le jour tomba tout-à-fait, la lune se leva blanche et pure. Séverine, qui ne pouvait se décider à quitter le jardin , ouvrit la petite porte qui donnait sur la prairie. Cependant elle recula ; un moment elle fut honteuse de s'avouer qu'elle espérait, et ce qu'elle espérait; mais Séverine était abandonnée de Dieu, qui ne devait plus venir à son secours. Elle s'avança hors de la porte, et s'assit sur un banc placé à quelques pas. C'était sur ce banc, qu'après avoir fait de longues promenades avec Octave, ils se donnaient ce dernier baiser adultère , dont la tendresse si sincère d'Henry ne lui avait point fait connaître l'acre ivresse.

Huit heures sonnèrent à la petite église où elle allait jadis prier ; c'était auprès de cette

SËVEniiSE, 95

église que dormait sa mère, qui avait été si malheureuse et si patiente ; c'était là aussi où l'on avait déposé son père; mais Séverine ne pensait pas à eux. Qu'était-ce que ce froid souvenir comparé à celui qui la dévorait? Tout-à-coup, elle entendit marcher dans un petit sentier qui longeait les murs de son jardin. Son pouls s'arrêta , elle ferma les yeux, elle ne voulait pas perdre l'espérance, elle ne voulait pas s'assurer que le bruit qu'elle entendait n'annonçait pas Octave. Elle cacha sa tête dans ses mains; elle osa murmurer une prière pour que Dieu permît que ce fût lui.

Dieu l'avait tout-à-fait oubliée, car sa prière fut exaucée. Deux bras l'enlacèrent avec une douce violence ; il n'y eut ni explication, ni pardon accordé. Pauvre Séverine! son cœur et son imagination firent tous les frais de son criminel bonheur.

Nous ne pouvons plus suivre la malheureuse et coupable femme, dans la honteuse route où elle venait de rentrer. Nous n'avons plus d'excuses pour justifier un pareil égarement, qui fut encore plus cruellement puni que le premier, car Séverine ne put se faire un instant d'illusion. Octave n'avait été ramené près d'elle que par un moment de caprice et d'orgueil. On avait vanté devant lui la beauté de Séverine; il ne se fit aucun scru-

1)0 si:m:uine.

pule alors do la liôshonorer ouvertement, en raconiant tout ce qui s'était passé enlre elle et lui. On le défia de reprendre aussi facilement ses droits qu'il le prétendait; alors, ne respectant plus rien , il se (it accompagner par ses amis jusqu'au détour du petit chemin qui conduisait chez Séverine. Puis, quand la pauvre femme eut succombé, il la quitta presqu'aussitôt pour aller rejoindre ses amis, et rire avec eux de la faiblesse des femmes.

Cependant il revenait de temps en temps retrouver Séverine 5 car, comme il le disait fort ingénuement :

< Il y a certains moments où une maîtresse est toujours beaucoup plus amusante qu'une femme. »

Mais quand Séverine voulut en appeler à son cœur, quand elle voulut lui parler de son fils, quand elle voulut lui demander quelques

SEVEUINK. i»7

expliralions, il répondit légèrement et avec fatigue qu'il n'élait nullement disposé à s'attendrir; qu'il s'était marié parce que la position où il se trouvait alors l'exigeait, mais qu'il aimerait toujours Séverine, si elle ne faisait rien pour troubler sa tranquillité.

Puis, quand Séverine lui apprit en pleurant que le colonel était arrivé, il Ten félicita, Fassura qu'elle pouvait reprendre tout son empire sur son mari.

— Eh ! voyez-vous , ma chère Séverine , ajouta-t-il avec insouciance, une femme peut faire tout ce qu'elle veut, quand elle est assez adro te pour rester maîtresse au logis.

ïl y avait si peu de tendresse, si peu de délicatesse dans les conseils souvent répétés d'Octave, que Séverine se sentit enhn aussi ofTen se e que malheureuse de les recevoir. Au?si lui monlra-t-elle tant de tristesse, lui fit-elle de si vifs reproches, qu'Octave ne revint plus.

98 s^:vERl^E.

Tant (lVspéranc(;s iroiripées, lanl de honlc el de dévouement méconnus , détruisirent entièrement ce qui restait de bon, d'élevé, de délicat dans l'âme froissée de Séverine. Elle finit par éprouver une telle irritation contre tout ce qui l'entourait, que ses accès de désespoir tenaient de la folie.

La vue de Mathilde , belle , pure , aimée et respectée par Henry Delmar, lui devint toutà-fait insupportable. Henry même, Henry, si généreux , lui semblait Tauteur de tous ses malheurs. Pourquoi était-il venu la chercher dans le fond de sa solitude? pourquoi Tavait-ii épousée? Elle ne le regardait plus qu'avec un sentiment de haine et de répulsion ; et quand chaque soir elle rentrait chez elle, après avoir inutilement attendu Octave, elle s'irritait de réternelle sérénité qu'elle remarquait sur le front de Mathilde. Elle ne pouvait s'imaginer qu'elle prît le moindre plaisir à faire de la

musique pour le colonel Delmar, ou à jouer aux échecs avec lui.

Si Malhilde, par un sentiment de bienveillance, s'occupait du petit Balthazard, Séverine s'imaginait que c'était pour rappeler à Henry des souvenirs qui roffensaient. Elle ne pouvait se persuader que M. Delmar n'eût rien confié à sa pupille des torts de sa femme. Séverine enlin était tombée bien bas, car elle ne croyait plus à l'honneur de personne. C'était dans de terribles agitations qu'elle passait ses longues nuits sans sommeil; la paix semblait régner autour d'elle; elle seule, dévorée par sa funeste imagination, était en proie à un désespoir qui minait sa vie. Puis, quand le jour arrivait, il lui fallait se lever, quoiqu'elle fut accablée de fatigue et d'insomnie; il fallait qu'elle remplît ses devoirs de maîtresse de maison, qu'elle veillât à ce que tout fut en ordre, à ce que tout fut bien; car s'il n'en était pas ainsi, se disait-elle.

lo colonel Uoluiar ii<' st^rnil pMS sullslnil, r( il ne rnaïKjiiorail pas de la comparer à Malliiide, à Malhikie qu'il trouvait si parfaite et si pure. Oh! la vie que menait Séverine, la tuait.

Un soir, elle résolut, contre la folie liabilude qu'elle avait prisede se rendre chaque soir à la pclile porte du jardin, elle résolut de prendre sur elle de ne point y aller. M. Delmar et Malliiide, qui ne voulaient ni la contrarier, ni la déranger, restaient, ordinairement, assis sous les fenêtres du salon, pendant qu'elle faisait sa promenade accoutumée.

Ce soir-là, Séverine élail rentrée dans le salon sans qu'ils l'enlendissent, et s'était assise près de la fenêlre. Ce ne fut qu'au bout d'un instant, tant elle était absorbée, qu'elle entendit la voix deMalhilde :

— Je ne puis m'y tromper, disait la jeune personne, jo ne puis m'y tromper^ mon ami,

SEVE ai NE ÎOt

ma présence, chez clic, déplaît à madame Delmar; et je vous en conjure, cherchez- moi une famille honorable auprès de lacjuelle je puisse me retirer, ou bien, s'il le faut, j'irai dans un couvent. Pouquoi, après tout, ne me ferais-je pas religieuse?

— Vous, religieuse! s'écria Henry; vous, religieuse! vous si bien faite pour être la gloire et le bonheur d'un époux. Non, vous n'irez point dans un couvent, IVJalhilde , je vous marierai.

— Je ne veux pas me marier, répondit Maihilde tristement, et mon manque de fortune m'empêchera heureusement d'être recherchée de personne.

— Vous posséderez une partie de mon bien de mon vivant, repartit M. Delmar, et après moi vous aurez le reste.

— Après vous, reprit Mathilde d'une voix

^102 SEVEIlIINK.

brisée, ne parlez jamais ainsi. D'ailleurs, oublici-vous votre lils, voire femme

— Ma femme ne m'a jamais aimé. Les liens qui nous enchaînent sont indissolubles, je le sais ; mais si vous me quittez, Mathilde, je retournerai seul chez moi, et je m'y verrai abandonné.

— Ah! je resterai, s'écria la jeune fille; ah! je resterai ; ma vie n'est pas inutile puisqu'elle vous console.

Pendant cet entretien , Séverine avait posé son front brûlant contre l'appui de la fenêtre. Ce qu'elle ressentait était étrange.

— Si je me tuais, se dit-elle tout-à-conp, je ferais deux heureux , et je ne souffrirais plus. Mais mon fils, mon pauvre enfant qui n'a que moi pour l'aimer... On croirait beaucoup faire que de le confier à des mains mercenaires, et

SEVEHINE. ^05

La \oix de la vieille Nicolle s*éleva perçante et effrayée ;

' — Monsieur, criait-elle, Monsieur! savezvous où est madame; le petit se meurt!

— Mon Dieu ! s'écria Henry en courant.

Il rencontra Séverine égarée, hors d'haleine, qui le repoussa en lui disant d'une voix délirante :

— Vous savez bien que ce n'est pas votre fils; que vous importe qu'il meure?

L'enfant était en proie à des convulsions effrayantes. Séverine le prit dans ses bras, repoussa tous ceux qui voulaient l'aider à le soigner, et l'emporta au fond du jardin.

Les cris de Tenfanl, serré sur le sein de sa mère, cessèrent peu à peu.

— Il va mourir, dit Séverine en le regardant avec égarement ; pauvre petit qui n'aura

^OÀ SKVEIIINE.

vécu fjnc pour sonllVir. Pourcjuoi Dieu ne re- [U'oii(I-il pas ainsi, ccu.v cpii sup[)orlouL dos cli;i[;i ius au-dessus do leurs Ibi'ces?

Séverine s'iuiagiua qu'on allait venir la ehcrcher dans le jardin; elle crut que c'était Henry, Henry (jui ne pleurerait pas son fils, qui le haïssait. Elle ouvrit la petite porte de la prairie , la referma sur elle , et fut s'asseoir sur le banc, tenant toujours le pauvre enfant dans ses bras. La nuit était calme et sereine; tout semblait porter au repos. Le dégoût de la vie que Séverine éprouvait depuis quelques jours, se réveilla avec une force iiisurmonlable; elle ne sentait plus rien dans le cœur qu'un profond besoin de ne pas souffrir. Elle aurait dans ce moment entendu arriver Octave, qu'elle se serait enfuie pour ne pas le voir. La passion fatale qui l'avait perdue élail enfin éteinte; elle en vint à se demander : Voudrais-je même que mon lils vécût?

L'enfant paraissait partager l'abattement dans lequel était plongée sa mère. Tout-àcoup, il ouvrit les yeux, la regarda, et sourit comme s'il voulait l'assurer qu'il partait heureux, et qu'elle ferait bien de le suivre. Puis , un léger frisson agita ses petits membres, et son souffle s'éteignit.

Six mois plus tard, une calèche, attelée de deux chevaux de poste, s''arrêla devant la Rosalita; un homme, la tôle couverte d'une élégante casquette de velours, habillé avec la riche simplicité d'un voyageur aisé, en descendit et entra dans le jardin dont le gardien lui ouvrit la grille.

— Cette maison est à vendre, mon ami?

peut-on la voir?

U'8 StVElUNF.

— Cerlaiiiemeiil, Moiisioui", |juis(jue je suis ici pour la nioiilnîr; je la connais bioii ; j'y (Jemeuie depuis vingt-cinq ans.

— En ce cas, vous devez avoir connu aussi tous les propriétaires, (jui...

— Elle n'en a pas changé, Monsieur; la Rosaiila a appartenu au commandant...

— J'y suis, j'y suis, interrompit le voyageur. La lille de ce vieux militaire avait épousé un camarade de son père?

— Oui, monsieur, le colonel Henry Delmar.

— Mais, pourquoi donc ne gardent-ils pas leur maison ?

— Mon Dieu ! Monsieur ne sait donc pas que la jeune dame s'est détruite?

— Ah! mon Dieu ! et pourquoi cela?

— Dam ! on a prétendu (|ue c'était parce que

monsieur lo colonel avnil amené ici une jeune (lemois(îIU% dont noire dame élait jalouse. Si bien qu'un soir, que le petit était bien malade, nous nous mîmes tous à la chercher; ce fut moi qui trouvai sur le banc, dehors, le cadavre du pauvre enflmt ! Si Monsieur veut voir la place?

- — Yoloniicrs, reprit l'étranger qui descendit le jardin en fumant sont cigare.

Le jardinier ouvrit la petite porte, et montra le banc sur lequel l'étranger s'assit tranquiU lement.

— L'enfant était à la place où vous êtes , reprit le jardinier, c'est-à-dire son cadavre; il était chélif, le pauvre petit; il était venu à sept mois, et

— Et la mère? interrompit l'étranger en secouant la cendre de son cigare.

— Arrivé auprès de ce banc, monsieur le

^^0 SKYRldlSE.

colonel regarda autour de lui, el ne voyant pas iiiudaine, il s'écria : « Mon Dieu ! serait-ce possible ! » Et il courut du côté de la rivière ; il aperçut quelque chose de noir qui flottait sur l'eau. Quoiqu'il ne fut pas très inj>ambt', il ne prit que le temps de quitter sa redingote, et se jeta bravement à la rivière, il ramena le corps de la pauvre femme, par les cheveux, qu'elle avait superbes.

— On l'a enterrée-, puis le colonel s'est consolé, dit le voyageur en se levant pour entrer dans le jardin.

— Je ne sais pas s'il s'est consolé, répondit le jardinier; mais quand il est revenu du cimetière, il avait les yeux rouges comme du sang, el je l'ai entendu qui disait ;

— La malheureuse enfant! elle n'a même pas eu une pensée pour Dieu !

— A qui faut-il s'adresser pour les conditions de la vente, demanda l'inconnu.

fEVEhlNE. ^^^

— Je vous donnerai l'adresse du notaire de Grenoble qui en esi chargé, répondit le jardinier. Avec de l'argent comptant, vous aurez la maison à bon marché. Le colonel la donnerait pour rien plutôt que de la garder, parce que, si le colonel a eu le tort d'amener ici une jeune personne , bien avant celte époque, madame avait déjà bien changé, à cause d'un éléganl Parisien qui était tombé ici comme une bombe. Il me déplaisait beaucoup, à moi, ce jeune homme; il était très (ier, et je dois vous dire une chose en confidence, car vous m'inspirez beaucoup de confiance.

— Merci, dit l'étranger en payant ce compliment de deux pièces de cent sous.

— Eh bien ! reprit le jardinier, si ce n'était respect pour les morts, je vous confierais que, cet été, j'ai vu ce vaurien rôder autour de la petite porte.

Un mois après celte conversation, la Rosalita

4 12 srv: niM:.

0))pîn'l(Mi:tit ù M. Jc baron Aiistidiî de Saligny. H y donnait un déjeuner à plusieurs j(uines gens de Grenoble; Octave était un des convives.

— A propos, dit M. de Saligny , lu sais comment a fini l'ancienne maîtresse de cette maison ?

— Oui, répondit Octave en avalant un verre de vin de Bordeaux, c*esl la seconde femme qui se tue à cause de moi.

LE EVIOULIN DE L'ELLERA.

On était au milieu du mois d'août; la chaleur était lourde et tellement accablante que Florence paraissait morne et muette au milieu de ses tristes oliviers, de ses vignes grimpantes qui promettaient une abondante vendange. L'Arno , presque desséché, formait au milieu delà ville, une large grand'route couverte de graviers ; les Caséines et Lung'Arno étaient solitaires; les Florentins dormaient,

011, iior.clialaniinciU clendiis sur lours largos divans, essayaient de penser enjelanl à l'aii' la fumée de leurs ciî'arcUes. Les Florentines rêvaient à la toilette qu'elles allaient faire poui' Ironer dans leurs voiUnes découvertes et se montrer à la même promenade où elles avaient été la veille, à la même heure, où elles iraient le lendemain, où elles iront tous les joui s, sans qu'une pensée sérieuse leur vienne à l'esprit, sans qu'un sentiment profond leur arrive au cœur.

Seuls, les Français qui étaient it Florence visitaient les galeries, cherchaient dans les \ieux palais les traces du passé, ou, fatigués de leurs courses, s'occupaient chez eux à se rappeler ce qu'ils avaient admiré, et songeaient à ce qu'ils avaient encore à connaître.

L'un d'eux, Edmond de Ferrières, sorti de bonne heure pour faire une promenade à cheval, une promenade solitaire, éîait rentré

LK MOULIN DE ï.'eLLERA. ^\7

chez lui comme de coutume, a(in de chercher quelques heures de Iranquiliité et d'échapper au bruit, à l'air de fête qui allaient succéder à l'affaissement causé par la chaleur.

Le logement de M. de Ferrières était placé dans une des situations les plus agréables de Florence ; ce n'était point dans la partie du Lung'Arno oii la foule se presse et la poussière s'élève et vous étouffe ; le logement d'Edmond s'ouvrait sur le haut du Lung'Arno, là où se trouven!; encore quelques jardins. Des fenêtres de son appartement, il découvrait une riche colline au sommet de laquelle s'élève l'élégante église de San-Miniato eih villa Ndla avec sa longue avenue de pins toujours verts, qui rampent au flanc de la montagne ; puis le palais Petrowitch, assis sur un plateau d'où on découvre la plus belle vue de Florence; puis une foule de charmantes villas^ de riches poderi qui, du premier coup-d'œil, donnent une heureuse idée de la fertilité de la Toscane.

448 LB MOULIN DE i/eLLEUA.

Edmond de Ferriéres élail à moitié couché sur un canapé; les persiennes de la pièce où il se lenailélaient fermées de manière cependant à ce qu'on pût lire, c'est ce qu'essayait de faire M. de Ferriéres dans ce moment. Des dessins commencés, une écritoire ouverte, an^ nonçaient qu'il se laissait rarement surprendre par l'inaction. Cependant, après de vains efforts pour accorder toute son attention à son livre, Edmond venait de le poser près de lui; et la tète appuyée sur le coussin du canapé, il rêvait tristement.

, ^* v Nous profiterons de cette rêverie pour es-

sayer de le peindre, quoique la personne d'un . homme soit assurément moins attrayante à décrire que celle d'une femme ; il semble qu'on comprend mieux le caractère quand on peut se faire une idée de la figure.

Edmond de Ferriéres pouvait avoir trentetrois ou trente-quatre ans 5 mais au premier

LE MOULIN DE l'ëLLERA. ^49

abord, on lui aurait donné davantage. Ses cheveux d'un châtain clair, doux et fins, commençaient à quitter le sommet de sa tête, et la pâleur de son teint répandait quelque chose de si délicat , de si débile sur sa personne, qu'on était toujours tenté de lui demander s'il ne souffrait pas. Ses yeux, grands et parfaitement beaux, conservaient habituellement une expression de mélancolie profonde ; il était impossible de rencontrer un regard plus doux et plus séduisant. Les lèvres un peu pâles d'Edmond s'ouvraient rarement pour sourire; mais quand cela arrivait, l'expression de ce sourire était remplie de bienveillance et de bonté, on apercevait alors des dents charmantes; une barbe soyeuse et fine encadrait ce délicat visage, où régnait une grande distinction que ne démentait pas une taille parfaitement bien prise.

Edmond rêvait depuis un instant, quand son domestique frappa doucement à la porte.

^120 LE MOULIN Ï)E l'eLLERI.

— Qu'y a-l-il, Roberl? demanda M. de Ferrières ; qui y a-t-il ? vous savez (jue je n'aime pas (ju'on vienne me déranger, el je vous ai bien reeom mandé de répondre que je n'y étais pas à cette heure-ci.

— C'est vrai, Monsieur, mais la personne qui vous demande, assure que vous serez bien aise de la voir.

— Et vous ne la connaissez pas?

— Oh ! si monsieur, oh! si, mais c'est que je craignais de vous troubler.

— . Vous savez bien que rien ne me trouble plus maintenant , Robert.

— Quoi ! monsieur, pas même de revoir un ancien ami, un ami d'enfance.

— Laurent D'Oudenarde ! Laurent ! mon cher Laurent ! s'écria Edmond.

La porte fut poussée et les deux amis se etèrent dans les bras l'un de l'autre.

LE MOULIN DE l'eLLERA. ^2^

— Tu reviens d'Afrique, bien portant, n'estce pas ? laisse-moi te regarder, Laurent , il y a si longtemps que je ne t'ai \u. Oui, tu nie semblés toujours frais, gai, heureux. Oh ! dismoi que tu es heureux, Laurent.

— A peu près, répondit Laurent en s'asseyant sur le divan à côté de son ami ; je suis parti, comme tu le sais, avec la commission scientifique, il y a six ans de cela ; je rentre en France avec un bout de ruban à ma boutonnière, l'assurance d'une très bonne place dans l'avenir, et un congé de six mois. Je viens d'en passer trois à te chercher à Naples, en Sicile, jusqu'à Malthe même, je t'aurais chez-, ché jusqu'au bout du monde -, et sais-tu que c'est par hasard, ce matin seulement, que j'ai su que tu étais à Florence.

— Comment cela?

— Oui , le hasard m'a conduit dans l'ate-

^122 LK MOL^LIN nr LKU.VAW.

lier d'im jxinlro, j'admifais un très joli portrait (le femme, (jiiand il me dit :

« — C'est un lourde force que je fais-Ià, Monsieur, et il paraît (ju'ii a réussi, ce portrait est très ressemblant, et je n'ai cependant, pour en \enir à bout et me servir de modèle, (|u'unc petile miniature à moitié effacée, et les indications de M. Edmond de Ferrières. »

— Tu devines le reste; je donne à peine à l'artiste le temps d'indiquer ton adresse et me voici :

— Cher f.aurenl , dit Edmond en pressant la main de son ami, tu m'aimes donc toujours.

— Est-ce (]u'il est possible qu'il en soit autrement ; est-ce que nous pouvons jamais oublier que nous étions amis presque en ouvrant les yeux. A cinq ans, nous avons commencé à apprendre à lire avec celte bonne petite ma-

LE MOULIN DE l'ELLERA. -125

flame Gervois, qui nous donnait autant de bomI)ons que nous retenions de lettres. Elle avait par parenthèse un mari... Mais revenons à nous. Est-ce que nous n'avons pas été ensemble au même collège? Est-ce que nous n'avons pas fait ensemble nos premières folies? est-ce qu'une amitié comme la nôtre peut jamais se lasser et cesser î Va, de loin comme de près, je comptais sur elle, plus que je ne comptais sur ma vie. Mais parlons à présent de toi cher ami; je l'ai raconté en gros ce qui me concerne, les détails viendront peu à peu. Avant tout, laisse-moi ouvrir un côté de cette persienne, que je puisse bien te regarder.

Un rayon de soleil tomba d'aplomb sur la tête d'Edmond, Laurent fit deux pas en arrière.

— Mon Dieu î s'écria-t-il , mon Dieu ! comme tu es changé , que t'est-il donc arrivé.

— Quoi! est-ce que Robert ne t'a pas appris. . .

1^4 LE MOULIN DK LELLEHA.

— Je ne lui en ai pas laissé le temps. Mais ci'ois-lu <jij'en airivam à l\iris, je n'ai pas couru tlo suilc où je pouvais savoir de les nouvelles.

— Alors lu n'ignores pas...

— J'ai su que tu voyageais en Italie, et je n'ai pas voulu venir l'y rejoindre, sans avoir salué la tombe de ton père; mais quelqu'irrémédiable que soit celte perte, Edmond, elle n'a pu le changer à ce point, il domine quelque chose de fatal, d'irrité dans ta physionomie, que n'inspire point une perte cruelle, mais qui doit nous trouver résignés ; car nous devons nous attendre à voir nos parents s'en aller les premiers.

— Mon cher Laurent, dit M. de Ferrières en soupirant, jamais je n'oublierai la perte que j'ai faite, mais il est vrai qu'une autre douleur est venue se joindre à celle qu'elle m'a causé. Ne me demande rien dans ce momeal, il m'en

LE MOI LIN i)i: i/ellera. ^25

coûterait Irop de parler de moi. Tn ne ({iiilles pas Florence de longtemps, j'espère.

— Certainement; je ne me séparerai de toi que le plus tard possible : J'espère môme que tu viendras avec moi en France. Estce que tu aimes beaucoup l'ftalie, toi, Edmond?

— Moi, je n'aime plus aucun pays ; mais je reste ici parce que j'y suis.

— Allons, allons, s'écria Laurent, je ne permettrai pas que tu t'abandonnes ainsi à cet état d'inertie et d'abattement. Dès aujourd'hui, tu vas me servir de cicérone.

Celle occupation forcée et la présence de son ami, produisirent une impression assez heureuse sur Edmond de Ferrières; il devint plus coniiant; la glace de son âme se fondit devant la chaleureuse amitié de Laurent ; et un soir qu'ils se promenaient sous les ofliees pendant que la lune éclairait ces deux larges et magnifiques galeries, Edmond consentit à

^2C J.R MOULIN DE l'eLLLUA.

raconler à son ami tout ce qu'il avait souffert pendant leur longue séparation.

— Tu conçois, mon cher Laurent, que je ne dois rien avoir à t'apprendre sur ma première jeunesse, puisque nous l'avons presque passée ensemble. Mon père ne me demandait aucun compte de mes actions , et j'étais si persuadé que je le désespérerais si je faisais une faute grave, que je pus toujours lui avouer celles dont je me rendais coupable; il se montrait constamment indulgent pour elles. Puis, quand l'effervescence du plaisir et de la folie était passée, il en raisonnait avec moi, il me faisait convenir que je n'étais réellement pas heureux quand je m'abandonnais à un genre de distraction, qui convenait si peu à mon caractère.

— Crois-moi, Edmond, me disait-il, la morale n'est point une invention née de l'humeur grondeuse des vieillards , mais bien une inspi-

LE MOULIN DE l'eLLERA. 427

ration de l'âme, qui nous révèle que hors de sa route il n'est point de satisfaction véritable, ïu es (ils unique ; que tu diminues tes revenus de quelques mille francs, ce serait certes de peu d'importance dans ce moment; mais tu te marieras un jour, et quand il te viendra de la famille, sois certain que tu regretteras les sommes que tu auras follement dépensées. Crois-moi, amuse-toi; mais sans désordre; ne fais pas d'effort pour devenir un viveur, dans le fond lu n'en as pas le goût, Dieu merci, et lu regretterais amèrement de t'être laissé entraîner.

Les avis de mon père pénétrèrent doucement dans mon âme. Il n'y avait pas longtemps que tu avais quitté Paris, que je commençais à m'ennuyer de m'amuser toute la journée. Peu à peu, j'employai mes matinées à suivre des cours; je sortais tard afin de trouver le temps (le lire. Je me remis à la peinture pour laquelle tu le rappelles que j'avais beaucoup de goût;

L'I sans que mon pèrcî ino 1(3 (lominidal, jo venais souvent dîner avec lui. Il m'cspérail toujours, mais ne me le disait jamais; soulemeni, le vieux Robert, son valet de chambre, que lu viens de retrouver près de moi, se tenait patiemment à la fenêtre à l'heure du dîner; et, quand il m'apercevait, il ouvrait le cabinet de mon père, et disait avec expansion : « Monsieur Edmond. >

Oh î alors , je trouvais toujours un doux sourire sur les lèvres de mon père; il ne venait pas au-devant de moi, dans la crainte de me gêner en me montrant trop d'empressement, la maison prenait un air de fête ; Robert marchait plus légèreinent, et, avec un air victorieux , il semblait dire aux autres : — Je vous avais bien dit, moi, que mon jeune maître viendrait.

A ma majorilô, mon père ui'avait offert do me rendre comple du bien de ma mère. Je Favais refusé, je ne voulus pas même savoir à

LE MOULIN DE l'eLLERA. >I 29

combien se monlait cet héritage. Mon père me faisait une pension de douze mille francs; et souvent il me demandait si je n*avais pas besoin d'argent; mais mon revenu me suffisait parfaitement.

Un jour j'arrivai de bonne Iieure, Robert n'était point encore près de fa fenêtre. En traversant l'antichambre, je vis, entr'ouverte,une porte que je n'avais jamais remarquée; machinalement je la poussai. Je me trouvai dans un appartement si coquettement meublé et décoré, qu'il était impossible de voir quelque chose de plus frais, de plus élégant. Plusieurs tableaux, que jadis j'avais remarqués dans le cabinet de mon père, et dont j'avais fait l'éloge, y étaient placés ; je croyais, depuis longtemps, qu'il les avait échangés ou vendus. Robert rangeait, époussetait, et ne me voyait pas. Tout-à coup il se retourne , m'aperçoit, et demeure comme

frappé de la foudre.

^50 LE MOtLlN Di: L ELLERA.

— Ah î monsieur Kdiiiond, s'écric-l-il enlin, ne dites pos que vous êtes entré ici, que vous connaissez cet appartement.

— Je ne dirai rien, Robert, mais expliquez moi...

— Voilà la chose. Monsieur; quand vous fûtes si dangereusement malade, il y a deux ans, Monsieur espéra que vous viendriez demeurer avec lui. Cet appartement, qui pouvait se joindre au sien, était à louer; il le prit, et le fit arranger comme vous voyez ; mais vous ne témoignâtes point le désir de venir. Monsieur, à ce sujet, vous interrogea d'une manière détournée, vous ne parûtes point le comprendre, il n'insista pas, et fit fermer cet appartement, en me recommandant de n'en jamais laisser la porte ouverte. Il m'a dit bien des fois, je ne veux pas qu'Edmond se gêne jamais pour moi.

J'étais tellement ému, que je ne voulus pas entrer chez mon père sur le moment, et

LE MOULIN DE l/iXLERA» 451

je fus faire un tour. Deux pensées combattaient dans mon esprit : je savais que je rendrais mon père très heureux en venant demeurer avec lui , mais je savais aussi qu'il faudrait que je renonçasse à bien des habitudes qui, par moments, me rendaient fort agréable d'avoir mon chez moi ; mais la joie de mon père, cette joie divine qui me faisait tant de bien, pourrais-je trop y sacrifier !...

En rêvant et marchant toujours, j'aperçus, sur les boulevards, une grande quantité de fleurs. Je demandai quelle était la fête du jour; c'était la Saint-Joseph, la fêle de mon père, que je ne lui avais pas souhaitée depuis bien des années.

Je résolus de lui faire une surprise, je courus chez moi, et j'ordonnai de transporter à l'instant ma garde-robe, et tout ce qui m'était nécessaire dans le moment, chez mon père; de remettre le tout à Robert. Le brave garçon me

17)2 lî: MOl:\l^ Dr i/t,LM:uA.

comprit, car duranl le dîner, il eiil peine à contenir l'expression de sa joie.

Mon père avait ce jour-là deux vieux amis à sa table. Après dîner je proposai à mon père de iaire une partie de wislli. Il assura que j'étais beaucoup plus fort que lui ; je ne l'avais jamais vu si bien disposé, ni si gai. A onze heures ses convives le quittèrent ; mon père voulait que j'acceptasse une place dans la voiture de l'un d'eux, parce qu'il pleuvait, je refusai et restai à causer avec lui. Mais quand il vit arriver minuit, il insista pour que je m'en fusse en voiture.

Je vous obéisj, dis-je en riant, et je vais me coucher. Mon père m'accompagna jusqu'à l'antichambre, il aperçut alors la porte de Tappartement ouverte et un feu brillant dans la cheminée; il lui prit un tressaillement de joie qui me fût au cœur, puis, se retournant, il dit à son valet de chambre :

— Mon pauvre Robert, tu n'as plus besoin de caclier ton bouquet, celui de mon lils vaut bien le tien.

J'appris ainsi (jue tous les ans, Robert donnait un bouquet à mon père, qui lui ordonnait de ne pas le mettre en évidence, de crainte que cette marque d'attention du vieux serviteur, ne me fit rougir de mon oubli. Si j'entre dans tous ces détails avec toi , mon cher Laurent, c'est que je sais combien tu aimais et respectais mou père , et que je sais aussi, que lu comprendras quelle douleur immense a dû m'étreindre, quand arriva l'heure de mon éternelle séparation d'avec lui. Je veux te la raconter en détails, car j'éprouve un triste et douloureux plaisir à revenir sur ce moment.

Jedemeuraischez mon père depuis plusd'une année; ma tante deMeildorf, mariée en Allemagne, après avoir perdu son mari, était venue se fixer aux environs de Paris. Quoiqu'il

^54 LE MOULIN DE l'eLLËRA.

ne fallut (jue trois Iieiiros pour se rendre chez elle, j'avais refusé d'y aller sans mon père. Cependant il me grondait souvent deTindilIérenceque je montrais pour ma tante, et, afin de ne plus encourir ce reproche, je me décidai à l'aller voir un malin, pour revenir le lendemain. Pourtant je me déterminai à faire ce voyage avec d'autant plus de répugnance, qu'au moment de partir, je trouvai la figure de mon père plus fatiguée que je ne l'avais vue depuis longtemps. Il m'assura néanmoins qu'il ne souffrait pas plus que de coutume. Tu dois te souvenir qu'il se plaignait souvent de douleur au cœur, mais c'était avec tant de sérénité, de patience et de douceur, qu'on ne pouvait se persuader que le mal fut bien séi ieux. Ah ! c'est que personne, pas môme moi, ne connaissait la bonté de son cœur et la fermeté de son caractère !

Je lis connaissance, chez ma tante, avec des cousins et des cousines dont je ne te parlerais

LE MOULIN I)L l'eLLEUA. 455

assurément pas, si le caraclôre bruyant et enfant de l'un d'eux , n'avait pas été cause d'une circonstance que je regretterai toute ma vie. Mes cousins et mes cousines étaient tous d'une santé robuste, ils me trouvaient trop raisonnable, parce qu'ils ne se plaisaient que dans des plaisirs bruyants, et quand, le second jour, j'annonçai que je voulais partir, on se récria en m'annonçant qu'il devait venir du monde dîner et que l'on danserait après. Il me fallut céder pour dîner, mais quand on sortit de table, je déclarai que je voulais m'en aller. Ferdinand, le plus jeune de mes cousins, courut fermer à clé la porte de l'écurie où était mon cheval, me cacha mon chapeau, et ne laissait enlrer ni sortir personne de !a maison , que quand il m'avait sous les yeux. Je n*osai me fâcher, ma tante riait comme une folle ; j'eus la complaisance de danser deux ou trois quadrilles et d'«n jouer sur le piano. Mais à mesure que la soirée s'avançait, un poids cruel s'établissait sur

^50 LIi MOtLlN h\ù l'iXLEUA.

mon cœur, uiiosomhK; tristesse s*ernpnrnil do moi, jV'loulïais et je ne j)us plus y tenir.

Je descendis nu jardin pour essayer si l'air ne nie ferait pas (jueUpie bien. Je trouvai le ciel noir et sans étoiles; le vent s'était élevé et munissait dans les arbres, les sons du piano qui arrivaient jusqu'à moi, m'étaient odieux , je m'en éloignai. J'atteignis une petite grille qui donnnait du jardin dans la cour de la ferme, et j'entrai dans cette cour; un cluirrclier attelait ses chevaux pour aller porter des légumes à Paris. La porte qui donnait sur le chemin était ouverte, je ne balançai pas à m'engager sur la grande roule. Quand j'eus fait quelques pas, je me sentis moins oppressé , mais aussi triste; cependant le ciel s'était éclairci et je nie calmai un peu.

Je n'avais pas fait une demi lieue, que le bruit d'une voiture, roulant avec rapidité, se (jt entendre -j cette voiture venait de Paris et

LE MOULIN DE l'eLLEK\. ^57

c'était un cabriolet. Dire pourquoi je restai immobile pour le voir passer, je ne saurais l'expliquer. Une «xclamalion sortit de celte \oilure.

— Ohî quel bonheur, M. Edmond de Ferrières, c'est vous! j'allais vous chercher.

— Me chercher, Antoine, vous m'elîrayez?

— Hélas ! Monsieur, votre père est bien mal, mais je n'ai pas perdu de temps, aussi voyez, le cheval est en nage.

Je ne prononçai pas un seul mot, Antoine descendit , je montai à sa place, et je mis une pièce d'or dans la main du cocher.

— Je ne puis aller plus vite, Monsieur, me dit-il tristement; et il voulut me la rendre.

A la barrière du Trône, le cheval s'abattit et le brancard se cassa. Je me mis à courir comme un fou. En me voyant sans chapeau à la bar-

458 LE MOILIIS \>E i/eM.EU\.

rièrc et dans un état de trouble extraordinaire, on voulut ni'arrêlor; je jetai ma carte en m'écriant :

— Mon père se meurt, laissez-moi passer.

Je ne trouvai pas de voitures ; je courus jusqu'à la maison. Quelqu'un en sortait. La femme d'Antoine , qui venait pour refermer la porte, rentra chez elle, quand elle me vit, et se cacha la tête sur la table. Je ne voulais pas comprendre encore toute retendue de mon malheur, et je montai sans lui parler.

Robert se tenait à genoux près du chevet de mon père. Il tourna la tête, en m'apercevant, et poussa un gémissement. J'écartai le rideau ; mon père était étendu comme s'il dormait, mais il était mort.

Mon père était mort d'un anévrisme, et je ne l'avais pas embrassé; il m'avait appelé, désiré, et je n'étais pas venu! Ah! Laurent, je fus bien malheureux ! je ne pouvais me pardonner d'avoir consenti à partir, et je n'ai jamais pu me décider à revoir mon cousin Ferdinand. Sans sa sotte et interminable plaisanterie, j'aurais reçu la bénédiction de mon père, peut-être aurais-je arrêté son àme par mes prières et ma douleur; hélas, mon père n'était mort qu'une demi-heure avant mon arrivée.

'^40 LE MOULIN DE l'eLLKKA.

Mais je no veux pas in'a[)|)esaiJtir davanta^^^e sur los soufTranccs (jue j'é|)rouT;n dans ce moment ; j'ajouterai seulement que je fus très malade. J'avais depuis loui^lemps icssenli les symptômes d'une maladie de foie : clic se déclara d'une manière assez sérieuse pour que lés médecins rae conseillassent d'aller passer l'hiver en Italie, ou tout au moins à Nice.

J'ai toujours regarde les conseils que les médecins donnent, dans une semblable occasion, comme un passeport pour l'autre monde. J'acceptai ceux qu'on me donnait avec beaucoup de résignation, et, avant de paitir, je résolus de mellie ordre à mes affaires. Mon père n'avait pas laissé de testament, seulement une lettre m'était adressée, monument de tendresse, de bonté et de raison. Il laissait une pension à la plupart de ses gens, et surtout à Robert, qu'il m'engageait à garder avec moi tant qu'il voudrait servir.

Mon père m'invitait à ne point quitter l'ap-

parlement que nous occupions ensemble, en ajoutant qu'il ne faisait aucun cas de la douleur qui craignait le souvenir. Il m'engageait à me marier, et à ne faire, dans Faccomplissement de cet acte important, aucune concession à la naissance ni à la fortune.

€ — Quand tu seras en état de t'occuper d'af-

c faires, ajoutait-il, tu verras que tu possèdes

€ une fortune bien claire, montant à trente

€ mille livres de renie; uses généreusement

c et prudemment, d'une quarantaine de mille

€ francs d'économies que je le laisse, outre tes

€ revenus.

« L'homme qu'une telle position ne satis- € ferait pas , serait à mes yeux un sot ou € un fou, et tu n'es ni l'un ni l'autre; mais, € je le le répète, ne te marie pas trop tard. « Crois-moi, le repos ne se trouve que dans < les affections de famille , que dans ce qui « doit durer. Certes, je ne prétends pas qu'on

V<2 LE MOULIN DE l'eLLEUA.

c gonlcori ménage un bonheur sans mélange, « mais il est bien certain qu'avec delà raison, € les moments de félicité y sont plus fréquents € que ceux des contrariétés. Si Dieu t'accorde « une femme, comme celle qu'il m'a reprise si tôt, un iils, tel que lu l'as étéjiour moi, il faudra, quoiqu'il t'arrive, Edmond, remercier la Providence et ne jamais murmurer € contre elle. >

Le reste de la lettre de mon père contenait des expressions de tendresse, et le post-scriplum renfermait le secret de ma destinée. Car ma destinée est manquée maintenant , et je pouvais être heureux.

— Explique-toi ! s'écria Laurent, je ne puis comprendre ce que tu me dis, la destinée d'un homme est dans sa volonté.

— Et dans celle de Dieu , reprit Edmond

LE MOULIN DE l'eLL3RA. ^45

gravement; mais laisse-moi continuer. Mon père ajoutait :

M Je pense que tu n'as point oublié madame « Gervois , pour qui ta mère a\ait un vérita- € ble attachement , et qu'elle méritait; c'était € une excellente femme. Si lu peux savoir ce € qu'est devenue madame Gervois et sa fille, « dont lu es le parrain , je n'ai pas besoin de « te recommander d'être bon pour elles, mais € ce que je le rappelle, c'est qu'un parrain € est un second père, et que M. Gervois est un c fou. >

— Eh bien ! cette bonne petite madame Gervois , l'as-tu retrouvée ? interrompit Laurent ; moi aussi je me souviens bien d'elle ainsi que de sa jolie petite fille. Tu avais, je crois, une douzaine d'années quand elle vint au monde et que tu lui servis de parrain , et ton excellente mère de marraine. Je me rappelle cette enfant quand elle avait trois ou quatre ans, il

«Hail viniinc^nl impossible croître plus aiiiiaMe el plus gracieuse. Je vois encore ses beaux cbevcux cbatains toul bouclés ; ses grands yeux d'un bleu foncé, bordés de longs cils noirs; sa bouche si mélancolique ; tout son petit être si délicat que, situ t'en souviens, Edmond, nous la posions sur une table , et nous nous mettions à genoux devant elle comme si c'était // divino bambino. Puis nous partîmes pour le collège, que devinrent alors la mère et la fille, dis-le moi ?

— Madame Gervois , reprit Edmond; avait épousé fort jeune, un homme rempli d'activité et d'intelligence, mais affligé d'une de ces imaginations dévorantes, qui embrassent tout et n'étreignent rien. Antoine Gervois fit la fortune de beaucoup de capitalistes, sans jamais faire la sienne. Un mois ne se passait pas, qu'il ne trouvât, dans son cerveau, quelques découvertes qui lui faisaient à l'instant même aban-

LE MOULIN DE lV.LLERA, 445

donner Taffaire la plus infailIiMe, la position la plus sûre. Il ne parlait jamais que par millions. Quand il avait de l'argent, il devait se montrer d'une générosité royale ; mais il était presque dans la misère quand il vint occuper un petit logement dans la maison de mon père.

M. Gervois partit pour je ne sais quel pays, et, durant plusieurs années, il ne donna point de ses nouvelles. Il avait laissé sa femme enceinte et sans ressources; elle ne perdit point courage et travailla. Ma mère lui donna et lui procura de l'ouvrage, et, en la connaissant mieux, elle l'apprécia ce qu'elle valait. Madame Gervois devint non-seulement l'objet de la bienfaisance de ma mère, mais de son amitié. Elle avait reçu une éducation simple mais soignée ; ses parents étaient pauvres, mais bien nés ; c'était en un mot une personne si distinguée et d'une douceur si attrayante , que tous ceux qui la connaissaient Faimaient et l'estimaient.

>Ï46 LE MOLLIN I)K lVjXERA.

M. Gervois repaïut toul-à-coup, sans avoir prévenu sa femme. J'étais alors au collège; je ne sais pas si elle avait conservé pour lui l'amour qu'elle avait ressenti au moment de son mariage, mais elle le reçut comme une honnête femme, sûre d'elle-même, reçoit son mari et le père de son enfant.

Gervois revenailavec une assez forte somme, que mon père l'engagea à placer. Mais il avait bien d'autres projets vraiment; il accourait chercher sa femme et son enfant pour aller s'établir en Angleterre et se mettre à la tète d'une affaire, qui, disait-il , avec assurance, devait lui rapporter des millions. Mon père lui conseilla de laisser près de nous sa femme et son enfant, jusqu'à ce qu'il fut certain de sa position; mais Gervois repoussa tous les conseils et partit avec sa famille.

Madame Gervois écrivit pendant longtemps à ma mère ; elle ne se plaignait jamais, partout

LE MOILTN DE l'eLLERA. >I47

ses lettres étaient bien tristes. Ma mère disait souvent : <r Pauvre petite femme ! c'est un ange qui manque dans ma maison ; encore si elle était heureuse. Dans tous les cas elle trouvera toujours, elle et sa fille, un asile près de moi. »

Hélas! ma mère mourut et nous n'entendîmes plus parler de madame Gervois. Mon père avait si bien jugé le mari, qu'il me recommanda ma filleule, dans sa lettre si touchante, la dernière qu'il

Pour lui obéir, autant que par intérêt, je fis faire de minutieuses recherches à Londres, à Paris; personne ne put me donner le moindre renseignement sur madame Gervois.

Vers la fin de septembre, je partis pour ritalie.

Quand j'arrivai à Naples, j'élais tellement souffrant et abattu, que le mouvement et l'animation de cette ville, son air de fôte presque continuel, me déplurent extrêmement.

On m'avait retenu un logement sur la rivière de Chiaja, le plus gai quartier de la ville : au bout de quelques jours, je crus que je deviendrais fou. Je jouissais, il est vrai, de la vue de la mer, mais il fallait, vivant qiie mes yeux pussent

^50 LE MOULIN DE l'eLLERA.

se reposer sur ces Huis si bleus, qu'ils s'arrêtassent, sous mes fenêtres, sur des groupes de mendiants se livrant à la plus honteuse paresse. J'y voyais des femmes débraillées et demie nues, criant à mes oreilles la langue liarmonieuse du Tasse tellement défigurée, que c'était à douter si elles parlaient italien. Puis au milieu d'enfants sales, roulés dans la poussière, à certaines heures du jour paraissaient deux rangées de voitures chargées de femmes parées, à l'œil ardent et quêteur, mendiant l'amour, comme le lazzarone l'aumône. Ces femmes m'inspiraient une profonde répulsion ; les Françaises dont la coquetterie est passée en proverbe, déploient au moins de la réserve dans leurs agaceries et dans leur regards, elles s'aftaquent surtout à l'esprit. En Italie, les femmes ne s'adressent qu'aux sens; les Françaises cherchent à arriver par le cœur à l'imagination, mais les Italiennes vous forcent à rougir de les trouver si faciles.

LE MOULIN DE l'eLLEIU. ^54

Je résolus de clierclier une habilalion dans les environs de INaples; j'en trouvai une à la colline du V orner o.

— Tu n'eus pas mauvais goût, interrompit Laurent, quelle magnifique vue on y découvre. En face de soi Caprée, Ischia, INisida et toute la baie de Pouzzoles, le Cap Misène : à gauche, Caslellamare, Sorrente et le Vésuve qui me fit la galanterie de s'enflammer deux fois pendant mon séjour à Naples ; mais revenons à loi, tu l'établis donc au Vomero.

— Oui, je découvris dans un vaste enclos plusieurs casins. Je choisis le plus modeste, il était caché au milieu d'orangers, de citronniers et d'arbousiers couverts de leurs fruits rouge. C'était une délicieuse retraite, la seule où je parvins à retrouver du sommeil et un peu de tranquUHté. Je me levais de bonne heure, je n'allais point dans le monde , je jouissais avec délices de ces magnifiques soirées

-152 LR MOIMN DE l'kLLFFIA.

qu'on no Irouvo (\[\'À Naples, soirées calmes, sileneiouses , [iendanl lesijuelles l'azur du ciel est si pioCondénient bleu, que la mcîr ne semble faire qu'un avec le (irmamenl; la mer sur laquelle les phosphorescentes éa)analions des vagues semblent des étoiles tombées de la voûte céleste. Oh! que ces nuits étaient ravissantes, Lauretit! Oh! que je te regrettais, que souvent dans leur contemplation je pensais à toi, à toi (jui ne m'avais pas écrit depuis si longtemps et dont j'étais inquiet.

Le souvenir de mon père, était toujours aussi vif, mais je ne demandais pas à Dieu de me rendre ce cher auteur de mes jours; je n'étais pas assez égoïste pour désirer le ravir au bonheur qu'ildevait goûter près de son Créateur.

Robert, comme tu le vois, ne m'a point quitté, il me soigne comme ^son enfant. Je n'ai qu'un reproche à lui adresser, c'est de in'enpècher de vivre t»our m'empêcher de mourir.

LE MOULIN DE l'eLLERA» ^55

— Monsieur ! me dit-il un jour, voilà votre promenade dans l'enelos un peu restreinte, heureusement vous pouvez en sortir maintenant.

— Pourquoi restreinte, Robert? lui demandai-je.

— C'est qu'on vient de louer le grand casin et qu'on pose, dans ce moment, une barrière pour former autour un petit bosquet particulier.

Robert qui ne peut apprendre un mol d'italien et qui aime causer, fut encbaulé que je l'y engageasse. Aussi, m'apprit-il que ce casin était loué à une famille anglo-américaine, qui avait l'air très distingué, et que celte famille pourrait devenir une société fort agréable pour moi, durant l'hiver où nous allions

entrer.

— Cela m'ouvrirait aussi Tantichambre de sir Uarlington, ajouta-t-il, et m'empécheiait

454 LE MOULIN DE l'ELLERA.

de trouver les soirées si longues, à moins pourtant que Monsieur ne songe à retourner bientôt à ce cher Paris.

— Non, Robert, pas enrore, mais vous savez que quand vous voudrez renlrer en France vous en êtes le maître.

Il ne me répondit rien et marcha vers la porte la tête basse, je le rappelai, il revint; deux grosses larmes coulaient sur ses jours.

— Vous savez bien, lui dis-je en lui tendant la main , vous savez bien Robert, que vous ne me quitterez pas plus que vous n'avez quitté mon père. Je vous promets de chercher à me distraire, mais il faut avant tout attendre que nos voisins soient établis.

— Certainement, Monsieur, puis avant de se lier avec ces gens-là , il faudra bien savoir qui ils sont, répondit Robert tout consolé.

Je causai encore assez longtemps avec lui; je mangeai un peu davantage à dîner et Robert me parut si content, si heureux, qu'il ouvrit mes malles et se mit à ranger mes habits, comme si je devais aller dans le monde le soir même. Le lendemain, le temps était assez mauvais, la mer se montrait méchante, et la nature avait un aspect que je ne lui avais pas encore remarqué à Naples. Je me rendis sur la terrasse et je me disposais à demander à Robert ma longue vue, quand je vis arriver une personne sur cette terrasse que j'allais quitter. Mon teint pâle, mes cheveux presque blonds , peut-être rabattement sérieux de ma physionomie lui fit-il présumer que j'étais un de ses compatriotes, car

il me salua d'un Good morning sir. Je répondis en assez bon anglais ; mais sans doute il reconnut à l'accent que nous n'étions pas compatriotes; il sourit et me parla en français.

Nous nous retrouvâmes plusieurs fois dans

^56 LE MOULIN DK l'lLLEKA.

la même journée sur la terrasse. L'oraj^'e augmenlail, cl le soir il devint si violenl, qu'il était à la fois magnifique et eHra^anl. Un domestique accourut demander à Robert, où il trouverait la pharmacie la plus proche. Quoicjue je ne m'en serve jamais, Robert traîne toujours après nous une boîte remplie d'^élixirs, de sels, d'êiher, etc., etc. Il prétend qu'il est beaucoup plus tranquille sur ma santé avec cet attirail, et certainement il préféreiait laisser perdre ses effets, et les miens même, plutôt que sa boîte de pharmacie.

Il l'ouvrit à son camarade, il lit plus , il porta les remèdes au grand casin^ et quand il revint au bout de plus de deux heures, il m'apprit qu''il avait fait prendre à miss llarlington, des gouttes qui lui avaient fait grand bien.

— C'est une fort belle personne, ajouta Robert ; mais cela ne me suffisait pas, et comme je savais que iMonsieur n'avait pas besoin de

LE MOILIN DE l'kLLKT.A. ^57

moi dans le luomciU, j'ai accc|>lé de prendre le thé à l'office. Le domeslicjue est nombreux: il y a deux valets de chambre , deux valets de pied, deux palefreniers, un cocher et deux femmes de chambre, indépendamment d'un cuisinier et d'un aide. Tout cela est anglais et fort poli.

Le thé était servi comme pour les maîtres; tout en causant, j'ai appris ce que je voulais apprendre.

— Comment, Robert?

— C'est qu'il ne me paraissait pas convenable que Monsieur se liât, sans savoir avec qui, et comme sir Harlington doit venir demain faire une visite à Monsieur, j'ai voulu avoir quelques détails.

— ' Eh bien ! Robert , qu'avez- vous appris?

— Que sir Harlington s'est retiré des affaires avec une fortune considérable ; qu'il vient pas-

458 LE MOULIN DE l'ELLEUA.

ser un ou deux ans en Italie, pour distraire, dit-on, sa (ille d'une inclinalion (ju'elle a formée en Angleterre. Miss Anna est belle comme un ange.

— Elle est fdie unique? demandai-je pour encourager le bavardage de Robert, tant il semblait heureux de causer.

— Oui , monsieur. Car ayant aperçu de loin une jeune personne, petite, mince, délicate, j'ai demandé si c'était une autre fille de sir Harlington. On m'a répondu que la jeune personne que je venais d'apercevoir, était placée près de miss Anna pour lui tenir compagnie.

Robert me fit encore un long détail du grand train de maison de sir Harlington. Je m'aperçus qu'il se trouvait très heureux de ce voisinage , qu'il était tout disposé à espérer

LE MOULIN DE L'ëLLERA, ^59

qu'il pouvait avoir des suites sérieuses pour moi.

Le lendemain, sir Harlingloa vint en effet me rendre visite. Nous causâmes longtemps.

Sir Harlington était un homme d'une politesse

douce et affectueuse, d'un esprit distingué, mais en qui il était facile de reconnaître Tégoïsme d'une personne qui avait été constamment heureuse, et à qui tout avait continuellement réussi. Je n'eus pas de peine à deviner qu'il était l'esclave des volontés dé sa femme et de sa fille, non pas je crois par excès de tendresse, mais parce qu'il aimait avant tout la paix de son intérieur.

Le lendemain même, je profitai de la permission qu'il m'avait accordée, et je fus prier sir Harlington de me présenter à ces dames. La mère était encore fort bien ; miss Anna me parut une éblouissante beauté anglaise.

^^0 VE MOrriN 1)F l/i-LLEKA.

Je pris !)ionlol riiabiliule do me rendro tous les soirs au casiii llarlinj^^ton ; peu à peu le cercle, d'abord très rétréci, s'augnfienla.

Miss Anna était, tantôt inélancoli(|ue et négligée, lantôtbrillanleet parée. Un jour, Robert me dit en confidence, que ses gens l'acîcusaient d'être un peu diverse. Je trouvai que l'expression lui convenait parfaitement, mais elle était si belle, que j'avoue que je lui pardonnais ses inégalités, sous quelque forme qu'elles se présentassent.

Un soir j'arrivai, miss Anna était à sa toilette, elle entra dans le salon un instant après et me parut abattue; elle m'apprit, d'un ton fort plaintif, qu'elle allait eu bal. Je lui annonçai que j'^avais une invitation pour la même fête, mais que je comptais m'en dispenser.

— Je voudrais bien en faire autant, me ré-

LE MOULIN DE l'eLLERA» ICI

pondit-elle d'un air mélancolique. D'autant plus que j'ai une amie malade.

— Une amie malade!

' — Oui, reprit-elle, une jeune personne que sa mère nous a conliée et qui est d'une santé fort délicate. Depuis quinze jours elle me semble plus mal, et il faut que j'aille au bal \ que je danse, que je paraisse gaie.

Jamais miss Anna ne m'avait semblé si attrayante; des larmes roulaient dans ses beaux yeux bleus. Elle m'assura qu'elle resterait à peine une heure au bal, tant elle était inquiète. Je lui donnai le bras pour monter en voiture, je revins chez moi, très préoccupé et très fâché de n'être pas allé à cette fête, et je ne m'endormis qu'après avoir entendu le roulement de la voiture qui ramenait miss Anna. Il était plus de cinq heures du matin.

Le lendemain, je dis un peu railleusement, II. il

-4 62 LE MOULIN DE l'eLLERA.

à miss Anna, qu'elle m'avait assuré la veille qu'elle rentrerait de bonne heure, et que, cependant, il était presque jour quand j'avais entendu sa voiture.

— Toutes les jeunes fdles, et surtout Anna, sont ainsi faites, dit tranquillement sir Harlington. C'est au moment où elles se prétendent inconsolables qu'elles sont consolées. Anna était fort abattue, il est vrai, quand elle est partie pour le bal, eh bien ! elle n'a pas quitté la place, et il a presque fallu la descendre de voiture, tant elle était fatiguée et endormie.

Miss Anna se mordit les lèvres, sortit et ne reparut pas de la soirée.

— Je puis te Tassurer, Laurent, j 'étais ébloui de la beauté de miss Anna , mais je n'en étais pas amoureux. Cependant, peut-être pouvaitelle le penser. Je la quittais le moins possible; j'avais de la répugnance pour le monde, et,

LE MOULIN DE L ELLEUA. >lfi5

pour la voir, depuis quelques jours, j'allais dans toutes les réunions, dans toutes les maisons où j'étais certain de la rencontrer. Je n'avais jamais aimé la danse ; eli bien ! je dansais quand ce pouvait être avec miss Anna. Le matin, nous faisions ensemble de longues promenades à cheval ; nous parcourions les environs de Naples, si poétiquement pittoresques. Quelquefois, sir Harlington nous accompagnait en calèche -, mais comme ces . promenades ne Tamusaient pas toujours, il nous laissait aller seuls, escortés de deux domestiques, et nous n'en étions nullement contrariés.

Pendant ces longues et fréquentes courses , miss Anna déployait, pour moi seul, une coquetterie fort séduisante. Tantôt gaie, tantôt mélancolique et rêveuse, elle cherchait conlinuellemenlà me donner bonne opinion de son cœur et de son esprit. Elle me racontait plusieurs particularités de sa première enfance, où

^64 LE MOULIN DE l'eLLERA.

ellejouail toujours un rôle iiiléressaut.Mais, souvent aussi, emportée par la conversation, sa vanité perçait à chaque parole ; on voyait qu'elle était avide d'hommages, n'importe de qui elle put les attendre. Elle faisait pour me plaire des frais qui auraient dû me toucher; elle n'y réussissait pasentiérement; je la trou vaisbelle, voilà tout. Enfin, il lui manquait quelque chose que jefuslongtempsàm'expliqueretà reconnaître, et qui ne se révéla à moi que le jour que je vis, prèsdemissAnna, uneautrefemmequi lui était assurément bien inférieure sous beaucoup de rapports, mais à qui Dieu avait donné avec profusion, ce je ne sais quoi que je ne pouvais définir^ et qui manquait à miss Anna.

Plusieurs fois , depuis la soirée du bal où elle s'était montrée si triste de ce que son amie était malade, je lui avais demandé des nouvelles de cette amie ; elle m'avait répondu brièvement qu'elle allait mieux. Elle ne m'en

LE MOULIK DE LELLERA. -165

parlait jamais d'elle- même. Celte amie ne paraissait point, personne de la famille ne prononçait son nom. Et comme je passais en quelque sorte ma vie avec miss Anna , je me demandais parfois, quel temps elle consacrait h cette amitié si vive, et dont elle m'avait parlé une fois avec tant d'expansion.

Quand miss Anna n*étail pas sur ses gardes, elle paraissait très violente, et je remarquais qu'elle passait de l'impatience au sourire avec une promptitude presque incroyable. Un matin, j'arrivai de meilleur heure que de coutume au Casino; j'avais à rendre compte à miss Anna d'une commission dont elle m*avait chargé. Ne trouvant personne pour m'annoncer, je me misa me promener dansun petit parterre qui fleurissait sous ses fenêtres. La croisée de son cabinet de toilette était ouverte: j'entendis parler miss Anna, Je ne pou vais savoir à qui elle s'adressait , mais c'était avec emportement et

nmorUimo. Sa voix, ordinairement flallouso et nncsuiéc, s'élevail à un diapason désagréable. Toul-à-coup, je l'entendis frapper du pied et s'écrier :

— Certainement, mon père ne le permettra pas, et je vous le ferai défendre par le médecin.

— Je ferai ce que vous voudrez, Miss, répondit une voix douce et plaintive; mais je connais mon tempérament, et je suis persuadée que Tair et l'exercice me feraient plus de bien que tous les remèdes.

— Faites comme vous voudrez, reprit miss Anna ; vous êtes si obstinée.

Je lis maladroitement crier le sable sous mes pieds ; Miss Anna m'aperçulsans doute, car elle fit fermer la fenêtre, et cinq minutes après elle m'apparut, belle et douce comme un ange.

LE MOULIN DE l'ELLERA. -167

Un mois environ se passa, durant lequel je quittai très peu la société des Harlington ; Robert était presqu'.aussi souvent dans Tanlichanibre que moi dans le salon, et comme il était fort adroit pour le service d'office, les jours qu'il y avait bal, il se rendait de bonne heure au Casino.

Un des soirs de réception, je Tenvoyai de bonne heure. L'air était vif et froid ; j'avais fait allumer du feu dans un petit salon du rez-dechaussée. Je me trouvais abattu, soit par l'engourdissement causé par le feu, soit par un commencement de fièvre, car je m'étais senti alternativement froid et chaud toute la journée. Je n'étais éclairé que par la réverbération du foyer, Robert avait oublié de fermer les volets et les rideaux du salon. 11 y avait, devant une des fenêtres, un superbe pin qui s'élevait et s'étendait de manière à former comme un petit bosquet. Je sortis tout à coup de ma som-

^68 LK MOl)M?l DE L^ELLEKA.

noleiice ; je tournai la IcHe vers la fenêtre, et je distinguai |)airaileinent une forme blanche, appuyée conlr(; le |)in. Comme je ne croyais nullement aux revenants, je ne m'imaginai pas (jue vo |)Ut ètrcî (juelqu'apparilion de l'autre monde. Je regardai avec plus d'attention j c'était une femme hahillêe de blanc. Cette femme se détachait parfaitement sur le tronc obscur de l'arbre, elle restait immobile et me regardait toujours.

Accuse-moi de stupidité, Laurent, mais pendant plus de cinq minutes je n'osai bouger; il me semblait qu'il y avait une sorte de fatuité à paraître ni'apercevoir de Taltention avec laquelle on me regardait. Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne pensai pas le moins du monde que ce fut miss Anna. D'abord cette femme, car c'en était bien une, était infiniment plus petite, plus mince que la belle Anglaise» Elle ressemblait à une statue dé la pudeur, ainsi à

LE MOULIN DE l'ëLLERA. ^ G9

demi cachée clans les arbres. Je la regardais de côté, elle restait immobile.

Malheureusement, un énorme tison roula sur le tapis. Je fus obligé de me baisser pour le relever; quand je repris ma première position, Tarbre était solitaire.

Mais ce pouvait être une vision créée par mon imagination lièvreuse, je ne devais y attacher aucune importance. Je (juiuai lentement ma place, je pris, lentement aussi, mes gants et mon chapeau, et me dirigeai vers l'habitation de la famille Harlinglon.

Au détour d'une allée qui m'apparut illuminée et brillante comme un château de fée, et au travers des draperies et des rideaux, on pouvait distinguer la foule qui se pressait dans les salons.

J'arriverai toujours assez tôt, pcnsai-jc, et au lieu d'entrer, je^pénétrai dan^un petit bos-

^70 LE MOULIN DE l'eLLERA.

quel d'ai brcs vcrls, tapissé de roses de Bengale. Il formait une espèce de labyrinthe; en y entrant, j'entendis conrinne le bruit léger d'une colombe qui s'envole, et j'aperçus une femme qui fuyait de l'autre côté du bosquet.

Je m'assis sur un banc de marbre; en y appuyant ma main, je rencontrai un petit volume. Curieux de savoir ce que pouvait lire cette jeune femme , car c'était une jeune femme qui venait de fuir, je l'aurais juré, à la légèreté de sa course, je m'approchai du portique éclairé. J'ouvris le livre, c'était un volume des Méditations de Lamartine ; une petite branche de myrthe marquait un des passages les plus touchants et les plus religieux.

Je ne saurais trop m' expliquer pourquoi je ne reposai pas ce livre sur le banc, mais enfin, je l'emportai.

Sir Harlington vint avec empressement audevant de moi, en s' écriant qu'il commençait

LE MOULIN DE l'elLERA. 174

à craindre que je ne fusse malade. Madame Harlington parut piquée, je crois, de ce qu*en effet je n'étais pas dans mon lit; miss Anna me sembla très mal disposée, et me dit d'un ton fort amer qu'on avait déjà beaucoup dansé, qu*elle avait une foule d'engagements et ne pouvait plus disposer d'aucune contredanse.

Le voile était-il entièrement tombé de mes yeux , et la voyais-je réellement ce qu'elle était, mais je trouvai à sa voix une inflexion de sécheresse désagréable, et à son regard une hauteur presqu'impertinente. Cependant elle était très belle, jamais je ne l'avais \ue si bien mise; elle était surtout coiffée d'une manière admirable. Je le dis à madame Harlington, plutôt pour dire quelque chose que parce que cela m'intéressait.

— C'est vrai, me répondit-elle, il est impossible d'avoir plus de goût que la jeune personne qui remplace momenlanément la femme de

472 LE MOULm DE l'£LLERà.

chambre de ma fille, vous savez, cette jeune personne que nous avons ramenée d'Angleterre.

— Je croyais, Madame , qu'elle n'était près de miss Anna, qu'à litre d'amie, de compagne.

— Sans doute , sans doute ; mais ma fdie pense que c'est lui rendre service que de la mettre à même d'exercer son adresse, et que nous ne devons pas la produire dans le monde; d'ailleurs à quel titre? Son père est mort insolvable, et il ne reste à sa mère qu'une très petite rente viagère.

Madame Harlington parlait encore, quand quelqu'un vint la saluer; je m'éloignai en trouvant toute la famille insupportable. Pourquoi avais-je tant d'humeur: c'est que je ne doutais pas que la jeune fdle qu'on traitait avec si peu d'égards, ne fut celle que j'avais aper-

LE MOLLIR DE L'tLLERA. 475

çue dans le bosquet. Je me plaçai en face du quadrille où dansait miss Anna, et je me mis à Texaminer avec malveillance et humeur. Je découvris qu'elle avait un très vilain pied et une main trop forte 5 je ne dansai pas avec elle, mais je ne dansai non plus avec personne. Je trouvai la soirée interminable, et rentrai chez moi, abattu , souffrant ; je ne pus reposer. Le lendemain malin , je fis présenter mes excuses à miss Harlington, de ce que je ne pouvais avoir le plaisir de l'accompagner dans sa promenade.

Une demi heure après, Robert me dit qu'elle était sortie à cheval avec son père.

Je respirai comme si un poids s'était soulevé de dessus ma poitrine, et, comme Tair était fort doux, je descendis dans le parc et fus tout droit à la terrasse ; une femme y était, les yeux fixés vers la mer ; elle se retourna au bruit de mes pas et s'écria :

— Mon parrain ! mon cher parrain!

Je l'aurais, je crois, reconnue sans l'exclamation cju'elle venait de laisser échapper. C'était

^76 LE MOULIN DE l'eLLEUA.

bien Angèlc Gervois , Aiigèle (jui avait trois ou (jiialre ans quand elle était partie avec su mère, et dont je retrouvais cependant dans ma pensée les yeux et le sourire,

— Quoi 1 m'écriai-je, quoi, Angèle, vous me saviez si près de vous et vous n'avez pas cherché à me voir? Qu'ai-je fait? Comment ai-je mérité cette indifférence?

— Ce n'est pas ma faute, dit Angèle en jetant des regards autour d'elle; ah! c'est que vous ne savez pas comment... de quelle manière.,.

Elle balbutiait, on voyait que la pauvre petite n'osait dire toute sa pensée.

— Que craignez-vous, Angèle, lui dis-je, et à présent que je suis ici, ne savez- vous pas que j'ai le droit de vous protéger.

— J'ai peur que miss Anna ne rentre et ne m'en veuille d'avoir bravé sa défense.

LE MOULIN DE l'eLLERA. 177

— Sa défense ! êtes-vous donc l'esclave de miss Anna? Angèle, apprenez-nnoi ce qui vous est arrivé et pourquoi vous êtes séparée de votre mère.

Les yeux d'Angèlese remplirent de larmes; mais, comme si ma présence l'eût un peu rassurée, elle ne regarda plus autour d'elle avec la même inquiétude. Elle consentit à s'asseoir, et, laissant sa main dans la mienne, elle m'apprit que son père, après avoir entrepris diverses affaires, qui toutes devaient lui donner d'immenses bénéfices, les avait abandonnées successivement, les unes pour les autres et la dernière pour une industrie à laquelle il était toutà'fait étranger. Gervois s'y livra avec l'ardeur qu'il mettait à tout ce qui était nouveau ; il prit des engagements importants, échoua d'une manière éclatante et plus malheureusement que jamais, car il perdit, non-seulement ce qui lui restait et îe crédit qu'il pouvait

478 LE MOULIN DE L'eLLI IW.

avoir, mais plus oncorc, sa réputation d'habilelé; niallieureusement il avait contracté des dettes considérables.

— Mon pauvre père, continua Angèle d'une voix brisée, ne put supp . ter ce dernier coup, il tomba malade et mourut. Il nous laissa bien à plaindre , ma mère aussi délicate de santé que je le suis moi-même. 11 lui restait une petite rente viagère , insuffisante pour toutes deux. Nous essayâmes de travailler, mais les forces nous manquaient souvent.

Ma mère me conduisit un matin au parc Saint-James, j'étais pâle et sans force; une très belle personne, c'était miss Anna Harlington, \int s'asseoir sur le banc oti nous étions. Miss Anna est une personne très impressionnable, qui croit toujours aimer ce qui lui plaît et la distrait ; elle ne serait peut-être pas méchante, ai elle n'était dominée par un orgueil excessif et par un insatiable désir de dominer. Je crois

LE MOULIN DE l'eLLEHA. ^79

cependant, que, dans le premier moment, l'intérêt qu'elle me montra fui généreux et sincère. Elle demanda à ma mère son adresse et vint nous voir. Elle était à cette époque fortement énervée, par suite de la passion violente qu'elle avait inspirée à un jeune Américain, sans fortune, et qu'elle croyait aimer 5 mais elle ne l'aimait pas.

— Elle ne l'aimait pas, m'écriai-je !

— Non, reprit Angèle, car si elle l'avait aimé, elle ne l'eût point oublié.

— Revenons à vous, chère Angèle.

— Miss Anna amena sa mère chez la mienne ; elle y vint souvent seule, me fil mille caresses, me donna à faire des broderies, qu'elle me payait fort cher; m'accablait de cadeaux que je refusais, autant que cela m'était possible. Elle se fâchait alors, me priait, me tourmentait ; je cédais, mais je me sentais souvent irritée dece qu'elle me forçait d'être ainsi son obli-

480 LK MOVIUN DF l-Vj.LFnA.

gée. J'ai peul-ètre lorl (Je voub raconter cela, mon parrain, mais, je vous i'avoue, je ne me senlais si fière, que parce <|ue je ne pouvais aimer miss Anna; pourquoi? je i'ignore ; mais enfin, je ne l'aimais pas.

II y avait un an que mon pauvre père était mort, et six mois que je connaissais miss Anna, quand elle arriva un jour, le visage riant et rempli (le bienveillance, m'annonçant, disaitelle, une bonne nouvelle. Elle nous dit qu'elle partait pour l'Italie, et qu'elle m'emmènerait, si ma mère y consentait.

— Oh! non, non, m'écriai-je, je ne veux pas quitter ma mère, et je m'attachai à elle, et je pleurai si fort, que miss Anna me dit d'un ton hautain :

— Je ne >^ous emmènerai pas de force, Angèle, soyez tranquille. 4e croyais que vousserie» bien aise de faire avec moi un voyage en Italie, qui ne vous coûterait rien.

LE MOULIN DE l'ëLLKRA. 184

— Et ma mère, miss Anna ! et ma mère resterait seule.

— Votre mère désire rentrer en France, vous l'y rejoindriez dans un an on doux, bien portante et bien fortifiée. Je suis certaine que madame Gervois , qui raisonne mieux que vous, sera d'avis que vous accepli{ z.

Ma mère ne répondit rien, et nous pleurions aussi fort l'une <|ue l'autre: miss Anna reprit avec humeur :

— Je sais maintenant apprécier votre amitié, Angèle,et je chercherai à Tavenir à mieux placer mes affections.

J'espérais qu'il ne sertiit plus question de cette proposition , mais sir Harlington vint trouver ma mère ; il plaida avec chaleur, seulement pour satisfaire un désir de sa fille, et il remporta. Mon départ fut décidé, malgré moi, quoique je ne cessasse de répéter à ma mère^

^182 l.K MOULIN I)K L'fcLLEUA.

que je liavaillorais, <|ue je gagnerais de l'argenl. Mais mon execllenle mère connaissait mieux ma faiblesse que je ne la connaissais moi-même; elle craignait pour ma santé, et elle montra une fermeté et une persévérance de volonté qui m'affligèrent. Elle m'assura que sirHarlington lui avait promis de me ramener, près d'elle, avant deux ans. Je me sentais trop malheureuse pour me consoler avec cette espérance, et je partis désolée et malade.

Je suis persuadée que, dès ce premier moment, ma tristesse et le mauvais état de ma santé ennuyèrent miss Anna , de qui j'avais déjà froissé l'orgueil , en témoignant si peu d'empres^ sèment à la suivre; c'est d'ailleurs une personne d'une légèreté de goûts et de sentiments vraiment extraordinaire, attachant cependant beaucoup d'importance à ce qu'on lui croie les qualités qui lui manquent. Elle n'est ni sensible, ni constante, et elle veut qu'on la croie

LK MOULIN DE l'eLLERA. >i 85

1res profonde. Vous la ver rez, dans la même heure, rêveuse et mélancolique, puis loul-àcoup brillante et coquette. Elle ne peut souffrir l'idée qu'on lui préfère une autre personne, et toute supériorité la blesse. Je crois qu'elle ne me trouva, dès le commencement, ni assez flatteuse, ni assez soumise. Elle me tourmentait, se moquait de mon imagination impressionnable. Hélas! c'est le seul et fatal héritage que m'a laissé mon pauvre père.

— Vous paraissez bien habile à juger les faiblesses des autres, Angèle , m'écriai-je un peu ironiquement.

Elle rougit légèrement , quelques larmes tremblèrent au bord de ses paupières ; puis elle retira sa main, et me dit avec une sorte de dignité :

— Je ne voulais pas vous offenser, monsieur de Ferrières, seulement je croyais pouvoir

^Sj Lv. Monr.iN DE l'elleiu.

penser lonl. Iiaul avec vous; mais si je connais si bien le caractère de n»iss Anna, c'est (jue j'en ai bea»j( ouj) soulVerl, c'est que j'en b-ouiïre beaucoup encore.

— Angèleî ma clière Angèle, in'écriai-je, pardonnez-moi, j'ai voulu plaisanter, et c'est d'autant plus mal à moi, que j'ai découveit, plus ({ue personne, les défauls de miss Anna ; soyez toujours conlianlc avec moi, un parrain n'est-il pas un second père.

Angèîe sourit, quoique ses yeux fussent encore mouillés, et elle reprit après un moment de silence :

— En arrivant à Paris, j'aurais bien voulu m'informer de vous, de monsieur votre père , mais je n'osai en parler à miss Anna. Elle a une manière de refuser ce qui ne lui plaît pas, qui glace et intimide; c'est une personne qui ne vous permet de penser et de

LE MOULIN DE l'eLLEUA. ^85

plaire qu'à ce qui lui plaît à elle-même. L'inquisition qu'elle exerce sur mes actions les moins importantes, s'étend jusqu'à ma toilette, jusqu'à ma coiffure, qu'elle inspecte d'une façon insupportable. Vous lui auriez sacrifié cent fois vos opinions et vos goûts, qu'elle ne vous pardonnerait pas de suivre une seule fois les vôtres; et, comme elleest extrêmement fantasque, on ne sait si ce qui lui plaisait , il y a une heuie, lui plaira une heure plus taid.

Nous vînmes en Italie par la Suisse et les lacs , ce voyage dura six mois. Qnand nous arrivâmes ici, miss Anna ne m'aimait plus, si elle m'avait jamais aimée. Depuis ce moment, ce n'est plus la tyrannie d'une jeune personne, quelquefois adoucie par la gaîté de son âge, qui pèse sur moi, c'est l'humeur d'une maîtresse aîtière, qui s'irrite delacontrainte que lui impose mon calme et ma fermeté. Quelquefois, quand miss Anna m'a traitée avec hauteur

186 LE MOULIN DE L'eLLKUA.

et dureté, elle revient à uioi, croyant nne ramener |)ar des caresses et des ijrésenls ; mais elle ne [)eut plus me tromper, et j'ai la force de repousser les unes et les autres. Ma position n'étant point fixée dans la maison , je souffre doublement. Miss Anna n'a aucun empire sur ellemême, elle m'élève et m'abaisse tour à tour, et je ne saurais quelle attitude tenir dans le monde; heureusement, elle prolonge chacune de mes indispositions de façon à en faire des maladies qui me retiennent dans ma chambre. Vainement le médecin assure-t-il que j'ai plus besoin d'exercice, d'air et de distractions que de remèdes; elle exige que je ne sorte point, parce qu'elle' prétend que je retomberais malade. Depuis que nous sommes à Naples, je n'ai point paru dans le salon ; cette solitude m'a fait bien du mal; seule, je ne pense qu'à ma mère et je pleure sans cesse.

Cependant, mon esclavage fut supportable

jusqu'au moment où votre intimité avec la famille est devenue si grande.

Un matin , je reconnus Robert dans Tantichambre.

— ' Vous reconnûtes Robert ?

— Oui, mon parrain; il n'a pas beaucoup changé; que de fois, d'ailleurs, ne m'a-t-il pas fait danser sur ses genoux ! Il ne me vit que de loin. Miss Anna m'appela; il se retourna en entendant prononcer le nom d'Angèle; il lui rappelait sans doute son excellente maîtresse et peut-être aussi sa petite amie.

Miss Anna est si violente, qu'elle ne peut garder de femme de chambre, je me vis donc appelée peu à peu à lui rendre quelques services. Mais il serait trop long, mon parrain, de vous raconter les mille et une exigences dont j'ai à souffrir; il est des moments où je succombe sous le poids de ses caprices. Depuis

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quelques jours surtout, elle est dans un état d'agilalion extraordinaire. Sir llarlin^Uon s'imagine que sa fille conserve le souvenir de eelui qu'elle a laissé en Angleterre; je la connais mieux que lui, ce n'e«t pas cela (|ui l'occupe. Vous comprenez, mon parrain, comment surveillée comme je l'étais par miss Anna, et retenue souvent dans ma chambre par ma santé ou plutôt par sa volonté, il m'a été impossible de me rencontrer avec vous. Cependant, j'étais décidée à parler à Robert, et hier, quand la toilette de miss Anna fut achevée et que je fus certaine qu'elle ne sortirait pas des salons, je descendis dans îe parc; je courus plutôt que je ne marchai, et me trouvai par hasard en face de votre petit casin. La flamme d'un grand feu éclairait votre salon du rez-de-chaussée. Je regardai au travers des vitres , et je m'assurai que c'était bien vous.

Oui, mon parrain, je vous reconnus comme

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j'avais reconnu ce bon Robert, comme je reconnaîtrais votre bon, votre excellent père.

A celte dernière phrase d'Angôle, je baissai tristement les yeux; elle me comprit, une larme tomba sur ma main.

— Ce matin, reprit-elle, je croyais que vous étiez sorti avec miss Anna , j'ai profilé de ma liberté pour écrire à ma mère, puis je suis venue ici respirer à mon aise 5 je vous ai vu , mon parrain , et je me suis jetée dans vos bras comme si vous étiez mon frère, mon appui, mon prolecteur.

— Je le serai, ma chère Angèle, je le serai. Miss Anna n'est point une puissance à laquelle on ne puisse se soustraire ; je crois comprendre son caractère et sa jalousie.

— Sa jalousie! s'écria Angèle avec une naïveté charmante, et de quoi! bon Dieu, peut-elle être jalouse ! elle est si belle, tant de luxe, de

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bonheur ronvironnc; non, mon parrain, non, elle ne pont cire jalouse d'une pauvre enfant comme moi • mais elle aime k dominer, et son caractère impérieux ne veut pas supporter qu'on ne lui cède pas à l'inslant môme.

Pendant notre conversation, le vent s'était élevé, je craignis qu'Angèle n'eût froid, je l'engageai à marcher un peu. Nous causions ainsi, elle appuyée sur mon bras, et arpentant la terrasse de long en large. Angèle me parlait de sa mère , de la mienne, et moi je la regardais de temps en temps, et je retrouvais peu à peu sur son doux visage les traits charmants de la petite fille que nous avions tant aimée; de cette petite enfant dont peut-être tu le souviens, Laurent, que j'avais fait le portrait.

Nous nous trouvions à l'extrémité de la terrasse quand nous entendîmes marcher vivement ; Angèle arracha son bras de dessous le mien et s'écria :

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— Miss Anna !

Je m'avançai avec beaucoup de sang-froid, et j'aperçus, en effet, la fière Anglaise en habit de cheval et la cravache à la main. Sa belle figure était bouleversée par la colère; elle jetait tour à tour, sur Angèle et sur moi, des regards de surprise et d'indignation. Sir Harlington marchait sur les pas de sa fille ; il ne parut ni surpris, ni mécontent de nous voir réunis; mais pour prévenir ce que miss Anna allait dire, je m'avançai vers sir Harlington après m'être emparé de la main d' Angèle :

— Sir Harlington, et vous miss Anna, dis-je, vous voyez un homme bien heureux de retrouver, protégée par votre famille, ma filleule qui fut aussi celle de ma mère. Mademoiselle Angèle Gervois a, non-seulement droit à mon amitié, mais encore à mon appui, si elle en avait besoin, près de vous et chez vous.

Sir Harlington s'écria avec franchise :

^92 LK MODIJN DE l'kLLEUA.

— Je suis cnchanlc de ce que vous nra|)prenez-là, monsieur de Ferriéres, mademoiselle Gcivuissail ce (jue j'ai promis à sa mère, et j'espère qu'elle uo s'est pas plaint de nous.

— Elle se plaint seulement de ce qu'on a trop soin d'elle, repris-je en souriant, et de ce que, dans la crainte qu'elle ne tombe malade, on la rend prisonnière.

Sir Harlinglon regarda sa fdle, qui devint pourpre.

— J'espère, reprit sir Harlington, que maintenant la santé d'Angèle lui permettra de se joindre souvent à nous, et que sa présence augmentera le plaisir que vous paraissez prendre a nous honorer de vos visites.

Nous reprimes ensemble le chemin du casino Harlington.

— Sir Harlington, miss Anna, dis-je en minciinantj au moment de me retirer, veuillez rece-

LE MOULIN DE l'eLLEIU. 493

voir mes remercîmenls de \olre amitié pour ma filleule, vos bontés, pour elle, ajoutent au respect et à Tadmiration que je vous porte , et dont je serai toujours heureux de vous renouveler l'expression.

A compter de ce moment, miss Anna n*osa plus soustraire Angèle à la société, et je la retrouvais chaque soir dans le salon de madame Harlington 5 à compter aussi de ce moment, miss Anna et même sa mère devinrent beaucoup plus froides pour moi. Peut-être, devais-je m'accuser de ce changement. Depuis que j'avais retrouvé Angèle, je ne voyais plus miss Anna des mêmes yeux ; sa beauté, qui m'avait paru si éclatante, me semblait isntié*

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rcnionl dénucc de cliarrncs depuis que je connaissais le peu de générosité de son caritctère; car il me semblait qu'il fallait (ju'elle en (Vil entièrement dépourvue, et qu'elle pécliâl réellement par le cœur, pour faire payer si durement, à une jeune (ille intéressante, une protection qu'elle n'avait ni demandée, ni désirée.

Ne pouvant douter de ma froideur, miss Anna m'en voulut comme un maître en veut à un esclave qui brise sa chaîne ; son orgueil était blessé, et elle faisait tomber j'en suis sûr, sur la pauvre Angèle, tout le poids de sa colère. Je m'en apercevais aux regards chaque jour plus attristés et plus contraints de ma filleule, à l'affectation avec laquelle miss Anna Toccupait sans cesse auprès d'elle, tout cela, avec des airs de bonté et de douceur qui ne pouvaient plus me tromper.

— Si nous allions faire quelques promenades, raiss Anna, au lieu de prendre mon bras

LE MOULIN DE l'eLLEI\A. >I 07

OU celui de son père, s'emparait d'Angèle; mais plus souvent, madame Hariington, qui sortait peu, retenait Uia lilleule pour lui tenir compagnie, et je puis dire qu'elle et moi , nous étions gardés à vue.

Cependant, il se présenta une occasion dont je profitai. Ce fut à un second bal donné par sir Hariington 5 cette fois, Angèle devait en être. C'était à l'époque du jour de l'an, miss Anna savait que je voulais oifiirà ma filleule une robe de bal; elle lui en donna une d'avance. Angèîe n'y perdit rien ; j'envoyai une magnifique corbeille, remidiede fleurs, de bagatelles, à madame Hariington et à miss Anna, et une jolie parure de perles à ma filleule.

Quand j'arrivai chez sir Hariington, le bal élait commencé, Angèle, quoiqu'assez parée, ne portait point la parure que je lui avais offerte.

J'invitai d'abord miss Anna à danser; nous

498 Ll MOULIN DE lV.LLERA.

cc'hangcûinos (|ucl(ju(;s mois remplis de froideur et degônc. Je m'approcliui ensuite d'Angéle, elle me dit qu'on l'avait fait inviter d'avance pour dix quadrilles. Je me (is inscrire pour le onzième ; j'étais si irrité contre miss Anna, que je m'occupai plus de ma 111- Icule que je ne l'eusse probablement fait sans cela. Miss Anna devait être d'autant plus piquée, qu'Angèle était réellement charmante et que chacun le répétait. C'était la première fois qu'elle paraissait dans le monde, et c'était avec une toilette qui faisait ressortir tous ses avantages. Je la vois encore telle qu'elle était alors et telle que je ne l'ai jamais revue. Elle portait une robe de gaze blanche, garnie de petites marguerites roses; ses jolis cheveux, si doux et si lins qu'ils semblaient faits pour servir de couronneà cette têtesidélicate,étaient parsemés de petites pâquerettes, rosées comme son teint.

Sans doute, Angèlc ne pouvait, au pre-

LE MOULIN DE l'eLLEKA. ^M

mier moment, l'emporter sur la belle miss Anna ; mais quand on avait rencontré les prunelles chatoyantes d'Angèle, quand on avaitsaisi son regard à la fois si doux et si spirituel, on ne la comparait plus à personne. La taille de miss Anna, élevée et un peu forte, lui faisait, avec justice, donner le titre de belle. Angèle, petite et mince, semblait si délicate et si blanche, qu'on se demandait si on oserait traiter comme un être matériel, une forme si légère, si aérienne.

Je la regardais sans cesse, mais je ne pouvais lui parler. Quand elle ne dansait pas, elle venait se rasseoir au milieu des danseuses, toutes rangées sur des banquettes dont il était impossible d'approcher. Enfin, il était fort lard lors* qu'arriva mon tour de danser avec ellej je conduisis victorieusement Angèle , el nous nous trouvâmes placés en face de miss Harlington, qui nous regardait avec l'air du plus profond

200 LF MouLiw F»E i/i:llkua.

dédain. Je n*y fis aucune nllenlion, mon seul but était de parler à nia filleule. Voici (jucMo l'ut notre convuM'salion , intcrronipue par les ligures du (juadrille :

— Pourquoi, Angèle, ne vous êtes-vous pas parée de mon présent ?

— Parce qu'on prétend qu'il est trop riche, trop brillant pour moi, et que ce serait me compromettre que de le porter; on a môme ajouté qu'on ne le souffrirait pas.

— Et pourquoi ne puis-je vous parler? pourquoi ne vous quitte^t-on pas des yeux?»

— Parce qu'on dit que, tant que je serai sous la protection de la famille Harlington, elle doit veiller sur moi et sur ma réputation. savez-vous,ajouta Angèle, dont les yeux se remplirent de larmes, savez-vous ce qu'on a osé me faire entendre : c'est que vous n'étiez pas mon parrain, c'est que c'était un titre que vous

LE MUILIN DE l'eLLëRA. 201

aviez pris par ruse, et (juc j'étais bien coupable (le vous aider à celte tromperie. N'est-ce pas horrible!

La colère nrétoufîait.

— Mais sir Harlington? demandai-je avec impatience.

— Sir Harlington voit qu'on m'accable de soins, de présents; il ne me croirait pas si je me plaignais à lui; d'ailleurs, il a accoutumé sa fille à faire toutes ses volontés.

Le quadrille linissait. Angèle me dit :

— Je suis bien fatiguée, mon parrain, je vais me coucher, maintenant que je me sens plus tianquiile, car je suis sûre que vous ne me refuserez pas votre appui jusqu'à ce qu'on m'ait rendue à ma mère.

— Je vous le jure, répondis-je,

— Aussitôt qu'Angèle fut parlie, je m'ap-

202 LE MOULIN I)K l'eLLERA.

prochai de sir llarlinglon et sollicilai un entrelien pour le lendemain.

— J'allais moi-même vous demander vos commissions pour Rome, nie répondit-il , je pars au point du jour; j'ai reçu une lettre de mon frère qui m'annonce qu'il est assez malade; je vais le chercher et l'amener ici. À mon retour, nous causerons, mon cher monsieur de Ferrières ; je n'ai pas besoin de vous recommander ces dames pendant mon absence.

Je me sentais fort inquiet, fort agité; je craignais qu'il ne me fut impossible de ne pas me brouiller avec la famille Harlinglon, si, comme c'était mon intention, je voulais arracher Angèle à l'injuste et jalouse tyrannie de miss Anna. Je ne pouvais compter sur madame Harlinglon, dont la faiblesse pour sa fille était poussée jusqu'à l'absurde; et puis, ce n'était pas encore là ce qui me tourmentait davantage.

Je mé sentais mécontent de moi, comme on

LE MOULIN DE l'elleha. 203

Test toujours quand on n'est pas sûr de ses sentiments ; je ne croyais pas assurément, à cette époque, ressenlir de Tamour pour Angèle, et, cependant, la pensée de ses souffrances m'affligeait et m'irritait profondément. J'éprouvais un si vif désir de la savoir heureuse, que j'eusse donné une grande partie de ma fortune pour contribuer à son bonheur, mais je ne pensais pas encore que ce fut moi-même qui dût le faire. Je me sentais aussi fort embarrassé de revêtir, à mon âge, le rôle de protecteur, et je me disais parfois : ne serait-il pas imprudent, en effet, à la famille Harlington de me remettre Angèle? miss Harlington n'a-t-elle pas osé déjà élever d'odieux soupçons sur ma véracité? mais, enfin , quand cette famille aurait raison de se montrer prudente, pourquoi cet acharnement de miss Anna contre Angèle? pourquoi le changement de ses manières envers moi ? serait-il possible que la seule coquetterie rendît une femme si dangereusement mé-

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chanle? lui avnis-jo donné le choit (rùlrc jalouse? jalouse! de cjui , d'ailleuis? d'un enfant (jue je devais traitei' connue une sœur.

C'est ici, Laurent, que commencent mes véritables torlsj je ne voulais pas nravoucrque j'avais de l'amour pour Angèle, parce que je ne voulais pas m'avouer non plus que je rougirais d'en faire ma femme. El pourquoi, me dirastu, ton père ne t'avait-il pas conseillé de ne point te laisser arrêter dans ton choix ni par la fortune, ni par la naissance? n'élais-tu pas assez riche pour deux?

Tout cela est vrai, mais un méprisable orgueil dominait mon amour pour ma filleule. D'abord, son éducation avait été très simple , elle ne possédait aucun talent d'agrément; son père avait peut-être laissé une réputation peu honorable; enlin, sa mère, quoi- ({u'aimée et révérée dans la maison de mon père, y avait vécu sur un pied d'infériorité.

LE MOULIN t)E l'eLLEÏIA. 205

Pitoyable orgueil ! mais que dirait aussi la fiére et moqueuse miss Anna, si je devenais répoux d'une personne dont elle avait fait une espèce de femme de chambre?

Toutes ces réflexions étaient aussi frivoles que ridicules et injustes; j'ai été fatalement puni de les avoir écoutées.

Je m'endormis fort lard, et, lorsque je me réveillai, la matinée était si avancée, que Robert commençait à être inquiet. Quand je fus levé, j'envoyai savoir des nouvelles de ces dames et demander si elles étaient visibles; c'était une précaution que je prenais toujours, quand je savais que les dames lîarîington s'étaient couchées lard.

Robert vint m'apprendre qu'elles étaient allées à Napîes, et qu'elles ne reviendraient que dans la soirée; elles avaient emmené Angèle, sir Harlington était parti pour Rome au point <Ju jour.

206 LE MOULIN DE l'eLLERA.

J'ordonnai de sellor mon clioval et je partis comme un fou. Je m'imaginais qu'on avait emmené Angèle pour ne plus la ramener; j'interrogeais tous les visa^^es, je plongeais mes yeux dans toutes les voitures ; je fus chez toutes les personnes que voyait habituellement la famille Harlington ; j'entrai dans tous les magasins oùj'avais accompagné miss Anna; je crois qu'il n'y eut pas une rue de Naples que je ne parcourus. Il était fort tard quand je retournai au Vomero, encore plus rapidement que je n'étais venu. Je fus droit au casin Harlington, ces dames n'étaient pas de retour; il fallut bien prendre le parti d'attendre.

Il était plus de minuit quand la calèche de la famille Harlington passa près de moi , je m'étais placé près de la grille d'entrée. J'entendis miss Anna dire d'une voix doucereuse :

— N'est-ce pas, ma chère Angèle, que nout

LE MOtLlN DE l'eLLERÀ. 20T

VOUS avons fait faire une excursion charmante?

II n'était plus l'heure de me présenter, je rentrai chez moi. Je ne sais si ce fut la course forcée que j'avais faite, ou si je couvais depuis quelque temps une maladie, mais, au point du jour, j'avais une fièvre tellement violente, que Robert et mon autre domestique avaient peine à me contenir.

Je croyais sans cesse voir une femme que j'appelais tour à tour ma mère et Angèle. Je fus plus d'un mois dans un imminent danger ; quand je pus parler, je demandai à Robert s'il avait vu ma fdleule ?

i — Elle est venue plusieurs fois la nuit visiter Monsieur, me répondit-il ; je ne crois pas avoir mal fait en lui procurant l'occasion de remplir un devoir; mais mademoiselle Angèle ne pouvait se rendre ici en secret.

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— DUS ce soir, vous l'iroz ciierclier, n'est-ce pas, Uobcrl?

— Dans quel(|ues jours, Monsieur, dans quelques jours, car matlenioiselle Angcle est elle-même un peu incommodée.

Robert me vit si inquiet, je lui répétai tant de fois d'aller savoir des nouvelles d'Angèle, qu'il finit par m'avouer que la famille Harlington avait quitté Naples ; il me remit en même temps une petite lettre de ma filleule.

Je le priai de me laisser, j'avais besoin d'être seul, je ne pouvais plus me contraindre.

« Cher parrain, m'écrivait Angèle, on € m'emmène loin de vous, nous partons de- < main et vous êtes encore en danger. Figurez- € vous ce que je dois souffrir. J'ai pourtant c beaucoup pleuré et beaucoup prié, et je « pense que Dieu m'aura exaucée, puisque « Robert vient de m'assurer que le médecin € répondait de vos jours.

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< Oh ! monsieur de Ferrières, suis-je mal- « heureuse que vous soyiez malade, ajoutait « Angèle. On me défond de vous voir, quoi- € que j'ai bien répété que, puisque j'avais « eu le bonheur de vous retrouver, je croyais € ne devoir plus faire une seule démarche « sans vous consulter.

« Miss Harlinglon m'a répondu alors en € m'ouvrant la porte toute grande :

« — Eh! bien, ma chère, partez donc; €c allez trouver votre parrain , établissez-vous « chez lui, vous passerez pour sa maîtresse « mais il paraît que cela vous importe peu de € vous perdre de réputation, et de quitter une < famille à qui votre mère vous a confiée. € Cependant, si cela vous plaît, allez...

« En parlant ainsi , elle paraissait disposée came jeter dehors ; mais madame Harlingc ton a dit avec assez de fermeté :

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