II
€ — Fermez celle porte , Anna ; cl, loin de
< l'engager à nous (|uitter, sachez (jue, diissé- € je retenir Angèle de force, je ne la reinetlrai
< qu'entre les mains de sa mère ou sur un € ordre d'elle, tel est mon devoir,
« Miss Anna abandonna mon bras tout meur- € tri , je pus me retirer dans ma chambre. € Heureusement, ce bon Robert est venu me € chercher la même nuit. Que de larmes j'ai € versées sur vos mains si amaigries et si pâ- « les. Oh! que j'aurais voulu vous assurer que € je donnerais ma vie pour sauver la vôtre.
« Il faut que je finisse, et que je vous dise € tout ce que je sais sur la route que nous € allons prendre.
€ Sir Harlington a été obligé de rester à « Rome à cause de la santé de son frère. Nous € parlons pour le rejoindre, et de là nous dec vons aller à Venise ; mais on a dit cela devant € moi avec une telle affectation que peut-être
LE MOULIN DL l'eLLERA. 24 I
€ n'esl-cc pas vrai. Je sais bien pourtant que « vous pouvez me retrouver, si vous le voulez, « et vous le voudrez.
< Je n'ose écrire à ma mère tout ce que je c souffre, elle est déjà si à plaindre; elle me € croit heureuse. Oh! qu'elle garde son illu- € sion. Hélas! je suis forcée de finir cette « lettre ; j'étais presque consolée en récrivant.
« Adieu , monsieur Edmond , que Dieu vous € donne la santé et le bonheur, et, si je dois € souffrir encore longtemps , une de mes con- « solations sera de penser à vous et a votre € amitié. »
Cette lettre d'Angèle, me fit verser beaucoup de larmes et abattit mon agitation. Je restai pendant plus de quinze jours dans un étal d'inertie tellement profond, que Robert me répéta plusieurs fois :
—- Cette pauvre mademoiselle Angèle doit être bien tourmentée, car c'est une méchante
212 TE MOIIMN T>K l'kXLERA;
personne (juc miss IJarlington 5 el votre pauvre el chère lillouleespùre, Lien certainement, (|ue vous ne l'abandonnerez pas. Si vous vouliez, Monsieur, prendre des aliments , faire (juelques efforts pour retrouver des forces, vous pourriez aller au secours de mademoiselle Angèle. Qui sait ce qu on lui fait éprouver de chagrins 1
Ces réflexions de Robert me ranimèrent. Je consenlib à faire un peu d'exercice, je me réveillai enfin de ma torpeur, et je fus bientôt en étal de prendre la route de Rome.
A peine descendu de voilure , je courus chez le marquis Torlonia ; sir Harlinglon m'avait dil que c'était son banquier. J'appris, là, qu'il y avait environ six semaines, (jue sir Harlington était parti pour l'Angleterre avec son frère ; madame Harlinglon et sa /iile s'étaient mises en route peu de jours après pour Venise, où sir Harliiigton devait venir les rejoindre.
En arrivant en Italie, j'avais eu l'intention de passer au moms six mois à Rome; mais
d'après C(M|iuî je venais d'apprendre, je ne songeai nuMne pas à m'y arrêter un jour.
Je revins à Ihùlel d'I^spagne, où j'étais descendu; pour arriver à l'appartement que l'on m'avait donné, il fallait traverser un fort joli jardin. Je venais de faire une assez longue route, en relevant d'une maladie longue et dangereuse , je me sentais très faible , et mon énergie, un moment réveillée, menaçait de m'abandonner de nouveau. 11 y avak un pavillon ouvert au milieu du jardin, j'y entrai pour me reposer. Je m'assis auprès d'une fenêtre, et je me mis à réfléchir tristement.
J'étais extrêmement contrarié de l'absence de sir Harlington; je craignais avec raison qu'Angèle ne fut plus malheureuse en son absence. Je sentais aussi qu'il me serait plus difûcile de m'expliquer avec des femmes, et d'obtenir qu'on rendu à Angèle la liberté de réjoindre sa mère ; mais en(in\ j'espérais qu'a-
LE MOULIN DE l'ëLLEBA. 2\b
\ec de la persévérance je Tobliendrais. Et alors, me disais-je , alors, quand elle sera heureuse, quand j'y aurai contribué de tout mon pouvoir , il me semble que j'aurai fait ce que je devais. Mon malheureux orgueil m'empêchait de m'avouer à moi-même que, pour que je fusse heureux à mon tour, il faudrait que je ne me séparasse plus d'Angèle. Puis, je me disais encore avec effroi, tant l'absence d'énergie m'inspirait de craintes dénuées de raisonnement , je me disais que j'aurais peut-être bien de la peine à retrouver Angèle, que peutêtre madame Harlington n'était plus en Italie; et que c'était sans doute pour que je né la suivisse pas, qu'elle avait annoncé qu'elle se rendait à Venise.
Toutes ces craintes n'étaient pas fondées; il était impossible que je ne découvrisse pas la famille Harlington , soit en Italie , soit en Angleterre, et j'étais le maître de la chercher partout.
2^C LK MOULIN I)K ï/kLLKHA.
En rcvani à loiil cela J'appuyais macliinalemenl ma tôle contre les carreaux ; je remarrpje lout-à-coup (pi'on y a tracé (pjchpies liâmes. Ce n'est point un songe, une illusion, je lis dislincleinent :
<L — Nous n'allons pointa Venise, mais à € Florence; — Angèle. »
Certainement, c'était le désir , plutôt que l'espoir, qui avait inspiré la pauvre Angèle. Mais combien je bénissais cette inspiration, combien je remerciais la Providence de m'avoir fait découvrir les tiaces de ma jeune amie. Le soir môme, malgré les observations de Robert, j'étais sur la roule deFIorence, et moins de trenteheuresaprèSjj'arrivaisdans cette ville.
Florence, au printemps, est un délicieux séjour ; parée de son soleil et de ses fleurs , ses rues, blanches comme des pavés de marbre , font ressortir les noirs palais qui les bordent.
'^ Mais je ne vis ni le soleil, ni les fleurs-, et deux heures après mon arrivée, je savais (|u'en etfet madame Harlington habitait Florence et où elle demeurait.
Je connaissais les habitudes de la haute société; j'étais certain que miss Anna ne devait pas manquer de se faire voir chaque jour à la promenade adoptée par la mode, et qu'elle n'y conduisait pas ma filleule. J'étais à peu près certain, aussi, de trouver Angèle seule ; mais c'était peut-être donner prise à d'odieux soupçons. H était plus prudent que ces dames ne fussent pas prévenues ; je pouvais espérer, alors, de changer à l'instant la position d'Angèle.
Que m'eût appiis cette chère tourmentée , que je ne susse déjà? qu'elle continuait à être la victime d'une orgueilleuse coquette. On va si tard au théâtre ou dans le monde , que le soir j'étais assuré de trouver ces dames à la prima serra.
2i8 LE MOLLIIS DE L*ELLERA.
Elles élaienl on t llci du z tHos, et un des violets, (jui me rcconnul, m'ouviil, avec eni[)rci5scnienl, la porte du salon et m'annonça à haute voix.
Madame llarlinglon se tenait à demi couchée sur un canapé: miss Anna, assise à quelcpjcs pas d'elle , s'évenlait avec un magnifique éventail; uniiomme qui n'était plus jeune, maisdont la iigure et la tournure accusaient une grande distinction, était place près d'elle. Dans l'embrasure d'une fenêtre, la lête baissée sur un métier à tapisserie, j'aperçus A ngèle, et, à ses côtés, un jeune homme dont le visage me sembla régulier, dont la physionomie était agréable et joyeuse, mais gâtée , pour ainsi dire , par des couleurs trop vives et un manque absolu de finesse et d'élégance. Du reste , grand , robuste , ce qu'on appelle un beau garçon.
Angèle poussa un petit cri de joie, mais n'osa quitter sa place. Madame HarlingtoQ
tE MOULIN DE LELLERA, 2\9
me reçut avec beaucou[) de bonté, Miss Anna avec une politesse affecte^. Je m'avançai ensuite vers Angèle, et je pressai ses deux mains dans les miennes avec une vive affection. Après m'êlre informé de sir Hariington, après qu'on m'eût témoigné le regret qu'on avait éprouvé de partir sans pouvoir me dire adieu, la conversation devint générale et dura ainsi quelques minutes; enfin, le prince Morsini , car la personne qui se tenait auprès de Miss Anna élait un prince, présenta ses hommages en exprimant l 'espoir- de revoir ces dames, le soir même, à h Pergola-^ Miss Anna s'inclina en signe de consentement. Le jeune homme assis près d'Angèle se relira discrètement, moi je restai.
— Madame , dis-je à madame Hariington quand il n'y eut plus d'étrangers, je viens vous prier de me conlier Angèle pour la conduire à sa mère ; je pars pour la France.
220 LE MOULIN in: l'i:llkua.
— Quand il n'y aurait pas d'autre obslacle (|ue votre âge, (jui ne permet pas que vous vous déclariez le protecteur d'Angèle dans ce moment, répondit madame Ilarlington, je devrais vous faire observer, monsieur de Ferrières, que c'est à moi (jue niadameGervois a confié safdie
— Madame, je ne compte pas partir seul avec Angèle, je trouverai une femuie lespectable
— Je suis persuadée que les convenances seraient parfaitement observées, reprit madame Harlington en souriant presque ironiquement , mais je suis persuadée, aussi, que vous renoncerezà ce projet, quand vous saurez qu'il se présente un assez bon établissement pour votre fdleule, et qu'elle n'a pas, je crois, l'intention de le refuser. Ce jeune homme qui vient desortirest un Français, d'une honnête famille, d'une excellente conduite. Il possède, ici, un
très bon élablissemenl (jui le inellraà même de faire une forlune honnête, assurée. Angèle n'en a aucune, et, par intérêt pour elle, nous devons, vous et moi, l'engager à
' — Mais, ma mère, interrompit Miss Anna avec beaucoup de douceur, il n'est , je crois, nullement dans les intentions d'Angèle de refuser monsieur Jules Rebourg, quoiqu'il ne soit pas précisément de notre société. Vous lui avez permis de venir ici tous les jours , Angèle paraît prendre plaisir à s'entretenir avec lui; je crois môme qu'ils ont en France des connaissances communes. M. Rebourg est un fort bel homme et on ne peut pas supposer qu'il déplaise
— Miss Anna, înterrompis-je avec un peu d'impatience, c'est à Angèle de déclarer ce qui lui convient. Si monsieur Rebourg lui plaît, si elle l'aime , j'appuyai fortement sur ce mot, Eh
222 LE MoruN DE i/elleîi\.
bien! pourquoi, m ( ITcl , no répouscnil elle pas? S il se picscnlo niùnie (|n('l(|nes obstacles de forUine, je suis prêt à les lever.
Je prononçai ces paroles ovee une expression de dépit qu'il était facile de rernar(|uer ; Miss Anna ne fit cependant pas semblant de me comprendre et elle reprit.
— Je vous disais bien, ma mère , que monsieur de Ferrières serait encbanté qu'Angèle trouvât un bon établissement-, je vous disais également qu'il fallait lui écrire pour le prévenir de celui qui se présentait pour sa filleule.
Pendant que nous prétendions décider ainsi le sort d'Angèle, elle gardait le silence. Le jour était baissé ; elle ne pouvait même plus feindre de travailler, mais sa tête restait penchée sur ses deux mains jointes et appuyées sur son métier.
— Ma chère ! s'écria Miss Anna d'un ton doucereux, vous devriez avouer à votre parrain vos \éntables sentiments. Il n'est plus temps d^
LE MOULIN Di L'tLLElU. 225
les cacher; d'ailleurs, ils sont fort convenables, puisque monsieur Jules Rebourg vous a demandée, ce matin, en mariage à ma mère.
— Eh bien ! m'écriai-je , les choses étant si avancées, je n'ai plus rien à faire, si ce n'est de signer au contrat et de constituer une dol à ma filleule. Pour son bonheur, monsieur Jules Rebourg s'en chargera, puisqu'il est aimé.
Je prononçai ces phrases avec le ton d'une profonde indifférence. Je voulais blesser Angèle, et je n'y réussis que trop bien.
— Je vous remercie, monsieur de Ferriéres, dit-elle avec une noble fierté. J'ai déclaré à monsieur Rebourg que je n'avais point de fortune, celte déclaration ne Ta point arrêté, et, si je consentais à l'épouser, je ne voudrais rien devoir à la générosité de personne.
— Et vous auriez tort, ma chère enfant, dit madame Harlington, monsieur de Ferriéres a
224 LE MOULIN i)i: l'ellera.
I(î cil'oil (le vous prouver son aiuiiié, pîiree qu'il est voire pamin, parce que voire mère a été allachée à sa maison, el eiilin il faul réfléchir qu'une dol ne ^^ale jamais rien.
Angèle se leva, s'avança vers nous et dit d'une voix brisée :
— Je consulterai ma mère , Madame, et je ne me conduirai que d'après ses conseils.
— Vous ferez fort bien, mon enfant, reprit madame Harlington, et à présent, monsieur de Ferrières, il faul que nous vous demandions la permission de vous quitter-, ma fille et moi nous allons ajouter quelque chose à notre toilette; est-ce qu'on ne vous verra pas ce soir à h Pergola?
Je m'inclinai et sortis sans jeter un seul regard sur Angèle. De cette fois, je crus ne sentir que de l'humeur contre elle.
Je me misa me moquer de moi-même d'à-
LE MOULIN bE l'iLLLERA. 225
voir pu attacher de l'importance à mes relations avec ma pauvre filleule. J'en vins même à me dire qu'elle ferait très bien d'épouser ce monsieur Jules llebourg , que leur position sociale était la même, qu'ils n'auraient rien qui ne fut en rapport, qu'ils se convenaient parfaitement, et seraieiat parfaitement heureux. Enfin tu vas comprendre , Laurent , jusqu'à quel point je poussais la folie et la légèreté, c'est que je courus, avec empressement, m'habiller pour me rendre au théâtre, tout à fait résolu de m'occuper uniquement de Miss Anna.
En entrant à la Pergola, je rencontrai un jeune Français que j'avais connu à Napies ; il m'assura qu'il n'était bruit à Florence que de la beauté de Miss Harlington, que tous les hommes, et lui-môme, en étaient amoureux, mais qu'il paraissait que la belle Anglaise donnait la préférence au prince Morsini , dont Timmense fortune et l'illustre naissance étaient
226 LE MOL'LIN l)i: L ELLLIIA.
bien faites pour flallor rauioiu-propic le plus dilïicileàsalibfairc.
En causant, nous étions arrivés devant la lof^e de madame HarTmglon; Miss Anna m'aperçut, rougil beaucoup, et devint d'une éclatante beauté.
— Peste! me dit mon compatriote, il paraît, de Ferrières, que vous êtes bien vu de la belle miss. Mais prenez garde à vous, on assure que le prince Morsini fait des armes comme Saint- Georges.
— Eh bien ! tant mieux, m'écriai-je, je ne serais pas fàclié de me refaire un peu la main.
Et, sans plus hésiter, je me présentai dans la loge de ces dames.
Je me plaçai derrière madame Harlington , en face de Miss Anna et du prince. Celui-ci était devenu très sérieux depuis mon entrée. J'eus la sotte fatuité de m'en enorgueillir et de
faire parler à mes yeux un langage que Miss Anna ne leur connaissait pas encore. Que le dirai-je, Laurent, j'étais fou, je crois, car je me montrai sémillant, empressé, fat môme ; je rappelai à Miss Anna, nos promenades, nos courses à cheval aux environs de Naples -, j'insistai sur mille détails qui prouvaient notre longue intimité; je parlai de sir Harlington comme si j'étais Fami de la famille. Le prince pâlissait et rougissait de colère et d'inquiétude. Il vint du monde, je cédai ma place et je fus m'élablir dans une loge en face, d'où mes yeux ne se détournèrent pas de Miss Anna. Je la rejoignis à la sortie ; sa mère me dit qu'elle recevait après le spectacle j j'y courus. On fit de la musique , ]\Iiss Anna chanta mal comme de coutume; je l'applaudis, cependant, avec enthousiasme et affectation.
Le lendemain, et lesjourssuivants, je continuai à témoigner le même empressement. Je
Noyais souvent Auyôlo, mais ni elle ni moi nô cherchions à nous parler en parlicuIi(.T. M. Jules Rehourg arrivait tous les jours avant riieure du speclac!(\ madame Ilarlinglon l'accueillait avec bienveillance* et le f'aisiiit causer; il s'en acquittait avec bon sens, intelligence et surtout avec beaucoup de francliise, mais il était impossible de ne pas reconnaître qu'il lui manquait de la distinction et de l'usage du monde. Sa conversation favorite roulait sur ses affaires. Il avait acheté un moulin sur le bord de i'Arno, la vue qu'on découvrait de cet endroit était délicieuse; VEllera, élait la terre promise, on y ferait de bonnes aifaires, et on serait heureux là comme le poisson dans Teau. Puis, Jules Rebourg riait bruyamment, regardait de côté Angèle, et sa bouche grande et fraîche, laissait, en s'ouvrant, apercevoir deux rangées de dents blanches comme l'ivoire.
Miss Anna se plaisait à le mettre en scène,
Lt. 3I01JL1N DE LELLEUA. 229
à le faire parler, ù l'égayer; je suis cerlain que si elle eût osé, elle eût fait la coquette avec lui , mais c'eût clé du temps de perdu. Rebourg n'avait pas appris les usages du grand monde, niais c'était un homnje délicat, et il aimait sincèrement Angèle Quant à elle, on ne pouvait deviner s'il lui plaisait, car elle restait constamment sérieuse, réservée, et sortait du salon le plus tôt qu'il lui était possible, surtout quand il était là. Elle devait savoir que j'avais repris mes anciennes assiduités auprès de miss Anna. En effet, quoique d'autres personnes fussent avec nous à la promenade, parlicniièrement le prince Morsini , je ne cédais la gauche de son cheval à personne. J'allais exaclcfnentdans les mêmes fêtes que miss Anna, et on assurait dans Florence , que notre mariage était arrêté.
Un malin, Robert vint m'avertir qu'il venait d'introduire le prince Morsini dans mon çaloi). .le me balai d'aliif l'y joindre.
250 lE MOILIN DE l'eLLEIU.
— Monsieur, inc clil le prince avec une exquise politesse, je vous demande mille pardons de me présenter si matin, mais j*ai pensé qu'en m'y prenant de bonne heure, nous [)ourrions finir aujourd hui même l'alTaiie qui m'amène.
— Je ne comprends pas, Prince, veuillez prendre la peine de vous expliquer.
— En France, il est possible , reprit le prince, qu'on se laisse enlever sa liancée sans se fâcher, mais en Italie, nous avons d'autres habitudes.
— Il en est une fort respectée en France, Prince, c'est de ne pas en laisser approcher, si longtemps, sans le défendi e !
— Bien! Monsieur; quelles sont vos armes?
— Mais, ré[)ée, Prince, si cela vous convient ?
LE MOULIN DE l'eLLERA. 234
• — Parfaitement. Vous aurez des témoins ?
— Je me trouve assez embarrassé sur cet article.
— J'en amènerai quatre, deux pour \ous, deux pour moi.
— Le lieu?
— A votre volonté, choisissez, Prince, \ous êtes sur votre terrain , je m'en rapporte entièrement à vous.
— Eli bien , si vous voulez, dans un étroit vallon prés du cimetière, sur la route de Bologne.
— Dans une demi-heure , le premier venu attendra Faulre.
— Je tâcherai d'être le premier.
Je reconduisis le prince, je m'habillai, et j'écrivis dix lignes pour mon homme d'affaires à Paris. Je dotais Angèle de quarante mille
252 LK Mon. IN bF. l/iLLFUA.
francs ; j'augmentais la r<înle de Robert, le reste de ma fortune rcîournait .1 loi, Laurenl, et à ma famille.
Deux heures ajirès avoir quitté llorence, je rentrais eliez-nioi, je venais de donner un joli couj) d'épée au prince Morsini.
A compter de ce moment , je passai dans tout Florence, pour être fou de miss Anna. Ce jour-là, ni le suivant, Angèle ne parut point au salon, et Jules Rebourj^ m'apprit qu'elle était malade. Le pauvre garçon avait les larmes aux yeux en parlant d'elle, et moi j'affectais la légèreté, l'indifférence. Miss Anna paraissait radieuse, sa conduite ni la mienne ne démenlaienl pas les bruits que l'on faisait courir, que nous n'attendions pour nous marier, que le retour de sir Harlington.
Madame Harlington me pria un soir de venir lui parler le lendemain de bonne heure. Je me sentisglacé, parce quejeprévoyais qu'elle allait
LE MOILIÎN Dii l'eLLLRA. 255
exiiicr (juc je nrexrjlifuiassc clairement rclativenient à sa fille. J'osai, dans ce moment, clescendre dans mon cœur; je reconnus que je n'avais ni amour, ni ar.eune s^mpalhie pour miss Anna, el que jamais je ne me déterminerais à l'épouser. Je n'en redoutai que davantage l'enlretien que j'allais avoir avec madame Harlington.
Aussitôt que je fus assis près d'elle, elle me dit :
— J'ai \oulu vous parler relativement à Angèle, mon cher monsieur de Ferrières ; le consentement de sa mère est arrivé et elle m'a chargé de vous demander le votre.
— Elle est trop polie, répondis-je, elle îi'a assurément pas besoin de mon consentement.
— Mais vous n'êlcs pas conséquent avec vous-même, reprit madame Harlington; vous faisiez hautement valoir vos droits de parrain
2"S4 LE MouLI^ DE i/ellera.
poïir emmener An^èle el mainlcnanl
— C'est vrai, c'est vrai, eli bien ! je le donne ce consentement, avec quarante mille francs (le dot.
— Angèle a déclaré positivement, qu'elle ne se marierait pas, si vous persistiez à la doter. M. Rebourg la veut toute nue, comme il dit galamment; mais néanmoins il [)r()fesse une profonde reconnaissance pour vous , tandis que votre filleule me paraît fort irritée. Savezvous une idée qui m'est venue, ajouta madame Harlington en riant , c'est que la petite ambitieuse s'était imaginée que vous étiez amoureux d'elle et que vous l'épouseriez , comme si la chose était possible.
Je me sentis rougir, et mon cœur battit si fort que je crus qu'il allait rompre ma poitrine. Cependant je fus assez lâche pour imiter ma-
dame Harlinglon, et je me mis aussi à rire ironiquement.
— Enfin, reprit madame Ilarlington, Angèle ne veut pas de dot parce qu'elle espérait un beau douaire. Sa mère, qui ne se doute pas de toutes ses rêveries, accepte avec reconnaissance vos bonnes intentions, ainsi vous êtes le maître de faire ce que vous voudrez.
— Je veux voir Angéle, m'écriai-je, je le veux à l'instant même.
Miss Anna n'était pas là, madame Harlinglon sonna pour qu'on avertisse Angèle, elle entra. Je l'attirai dans l'embrasure d'une fenêtre et lui dis :
— Angèle, vous allez vous marier avec un homme que vous aimez, est-ce donc une raison pour refuser un don de mon amitié, ditesm'en au moins la raison.
2ôG LE MOL'LIN DE l'eLLEHA.
— La raison, rcpondit-elle, en plongeant ses yeux dans les miens, c'est (jne je veux que riionime (jue j'épouserai, soii noble, généreux, désintéressé ; je veux (ju'il ni'airne pour moi-même, c'est qu'aussi je ne me reconnais aucun droit à vos bienfails, monsieur de Fer-
rières.
— Ouoi ! ne suis -je pas votre parrain?
— Je n'invoque plus ce titre, reprit-elle, avec amertume, et je désire que personne à l'avenir ne s'occupe de mon sort.
Je fus profondément blessé de la hauteur des expressions d'Angèle, et, laissant aller sa main que j'avais retenue jusque-là, je lui dis :
— Je désire que vous soyiez parfaitement heureuse, Mademoiselle, et je m'inclinai.
Angèle me rendit mon salut, et après avoir
LE MouMN Dr. l'ij.ijuia. 257
demarulé à madame Harlington si elle n'avait rien à lui ordonner, elle sortit.
— Eh bien î vous n'en avez rien obtenu ?
— - Non, madame, mais je sais ce qui me reste à faire.
Je me hâtai de rentrer chez moi, je me sentais dans un état inexplicable, et tellement douloureux, que j'aurais voulu être prisa l'instant même d'une maladie violente.
Robcî'i me demanda de Técouter quelques minutes.
— Monsieur, me dit-il avec embarras, vous savez combien je vous suis altaclié, vous savez que je complais vous consacrer !e reste de mes forces de ma vie, eh bien, je viens vous demander de vous quitter.
Et deux grosses larmes roulaient sur les joues de ce bon serviteur.
258 LE MOuu.N !)i: i/elleiu.
— Me qiiillcr ! pourquoi lioberl?
— J'espérais, je pensais que monsieur se marierail bienlol, reprit-il, mais je ne croyais pas que ce serait avec miss llarlington. J'en demande pardon à monsieur , mais je ne pourrais jamais me déeider à servir cette Anglaise.
— Et qui vous a dit que j'épousais miss Anna, Robert?
— Et qui ne ledit pas? Monsieur, puisque
l'on assure que les articles du contrat sont rédigés et que l'on n'attend plus que sir Harlinglon-, enlin, les gens de la maison vous considèrent comme leur maître. L'autre jour, par exemple, mademoiselle Angèîe revenait de la messe, moi j'avais été porter un bouquet de votre part à miss Anna; mademoiselle An^èle m'a arrêté et m'a demandé :
LE MOULIN DE l'lLLEUA. 239
— Kst il donc vrai, Robert, que voire maître se soit battu pour miss Harlinglon?
J'ai menti à cette cbère demoiselle, continua Robert, car je lui ai répondu que je ne le savais pas ; mais je crois bien qu'elle n'a pas été dupe de ma réponse.
— Robert, ai-je demandé d'une voix sombre, pourquoi donc ne voudriez -vous pas servir miss Anna?
— Parceque je voudrais non-seulement respecter, mais encore aimer la femme de mon maître.
— MissHarlington ne sera jamais ma femme, elle ne le sera jamais, Robert, je vous le jure.
— Ab ! tant mieux, tant mieux ; car, voyezvous, Monsieur, tous ceux qui Tapprocbenl le disent : miss Anna est dure avec ses inférieurs
240 Lfci Mol LIN Dlù LliLLEKA,
et difficile ;'; vivre avec ses égaux ; jamais, jamais elle ne songe aux malheuieux. Quelle (liirérence d'elle avec celte lionne mademoiselle Angèle ! Savez-vous, Monsieur, la première chose qu'elle a demandé à son (iancé, c'est qu'il procure du travail à un pauvre père de famille, un Français sans ressources. Le brave jeune homme a fait plus, il a pris chez hji le père, la mère, les enfanls ; il les a habillés tout de neuf. Ah ! c'est un cœur d'or que celui de M. Rebourg, et il aime mademoiselle Angèle comme ses yeux ; elle a bien fait de Taccepter, ils sont dignes l'un de l'autre.
Robert avait raison, ils étaient dignes l'un de l'autre , mais nioi j'étais digne de pilié. Je montai à cheval, j'avais besoin de solitude et de respirer l'air.
Je sortis par- la porte Smiîa Croce; elle conduit sur la rouie de Perouse cl de Rome , et
LE MOLLIN I)L L ELLERA. 241
sur cette route, à environ quatre nnilles, est situe le moulin qui appartient à M. Rebourg. Le \illyge, dont il prenrl son nom, s'appelle VEllera.
Placé sur le bord de TArno, dans une situalion admirable, ce village est baigné par une masse d'eau assez imposante. En face de lui sont de riches coteaux plantés de vignes et d*olivîers, semés aussi de villas charmantes; puis, dans l'éloignement , les Alpes s'élèvent comme de verts remparts qui touchent le ciel. D'un côté, le mouiinetlapelite maison blanche qui le touche se mirent dans les fraîches eaux du fleuve, et donnent, d'un autre, dans un charmant jardin que je me serais élonnéde voir dessiné avec autant de goût, si Je n'avais pas su qu'il altrndait Angèle. Rien n'était paisible et char^ mant comnic le .spectacle que j'avais sous les yeux. L< soleil descendait (!ans la plaine et l'inondait d'une teinie rose; le lic-îac monotone du moulin ne nuisait point à ce tableau, il sem-
242 LE MOULIN DE l'eLLERA.
blail, nii coiiliairo, prêter de la vie à cette solitude sans tristesse.
Ali ! pensais je amèrement, Ângcle a raison, elle sera heureuse ici avec ses goûis modestes, son amour pour la campagne et les fleurs. Elle épouse un homme excellent ; il l'aime passionnément , elle l'aimera un jour, si ce n'est déjà fait; et, quand j'aurais fait tuire mon orgueil, je n'aurais jamais su la rendre si heureuse quelui y parviendra sans elTortset sans sacrifices. Je sentais malgré moi les larmes qui montaient de mon cœur à mes yeux ; je sentais que j'aimais A ngèle, que la vanité seule m'avait empêché de le lui dire; que le dépit de l'avoir trouvée presque liée, quandjélais arrivé à Florence, m'avait engagé à me conduire d'une manière aussi imprudente et aussi inconvenante avec Miss Anna. Angèic, ccrtaincmenî, ne dcNait plus m'eslimor, puisqu'elle saxail l'opinion que dans le fond de l'âme j'avais de
LE MOllLÎN DE l'eLLERA. 243
miss llarlinglon; Angèlc, j*él:iis force (Pcn convenir, s'étnii conduite avec noblesse en refusant la dot que je voulais lui donner.
^-Oh! mon Dieu! mon Dieu, m'écriais-je, sonl-ce là les exemples de droiture et de justice (jue j'ai reçus démon père! ah ! je le sentis dans ce moment, LaurenI, la douleur la plus insupportable est celle que nous cause une mauvaise action. Je n'avais été entraîné à en commettre que par une petitesse méprisable et sans excuse. Mon père m'avait laissé une fortune avec lacjuelle je pouvais écouter tous les mouvements de mon cœur. J'avais rencontré un ange et je l'avais repoussé, jeté dans les bras d'un autre. Que ferais-je, maintenant, de cette vie (jue j'avais gâtée! qui viendrait remplir le \ide de mon âme I
J'étais placé sur une hauteur qui dominait le moulin de l'Ellera au moment où je faisais
244 LE MOULL> DK l'eLLERA.
ces désolantes réflexions. J'entendistoul-à-coup s'élever une voix jeune et sonore ; elle chantait une petite barearolle, la seule que sut Angèle, et'qu'eile accompagnai sur le piano. J'aperçus alorsdans sonjardin Jules Rebourg, il était vêtu d'un pantalonetd'une vcsleblanclie, et un large chapeau de paille abritait sa tête; rien ne gênait ses mouvements naturellement vifs et gracieux. Il me parut vingt fois mieux ainsi que je ne l'avais trouvé dans le salon de madame Harlinglon ; il allait gaîment du jardin à la maison Blanche, d'où il transportait des arbustes chargés de fleurs; il les plantait en chantant toujours sa barearolle chérie; puis il s'arrêta toul-à-coup et s'écria :
Beppo ! Beppo ! selle mon cheval, il se
fait tard, il faut que j'aille porter un bouquet à ta future maîtresse.
Cinq minutes après, je le vis de loin galoper sur la route de Florence ; moi je la repris len-
tE MOULIN DE l'eLLERA. 245
temenl, personne ne m'allendait , moi ; personne qu'une coquette à laquelle j'étais résolu d'échapper. J'avais dédaigné le bonheur qu'il m'eût été si facile d'obtenir, et je me sentais le plus malheureux des hommes.
Je fus plusieurs jours sans aller chez madame Harlington. Je fis dire que j'étais souffrant; on envoyait tous les malins savoir de mes nouvel'os. Ce|;enuant, je sentais que je ne pouvais me dispenser de reparaître, de faire au moins une visite, quand Robert vint m^averlir que sir Harlington avait écrit de Marseille et qu'on l'attendait de jour en jour.
248 LE MOUMN DE l'eLLERA.
Il ('taii im()ossib!{' cjik», |)res(jirMiJssilùl son anivée, sir Harlingluii nv. choicliàlpas à savoir (jnelles étaient mes inlcntioiis. Si je n'épousais pas miss Anna, son père n'avail-il pas le droit de me demander pourquoi j'avais compromis sa lille en me battant avec un homme qui s'élait missur les rangs pour s'unir à elle? d'un autre cùlê, je ne me sentais pas le courage d'assister au mariage d'Angèle; et comment m'en dispenser, si je restais à Florence.
Dans cette circonstance, je me conduisis comme un lâche, Laurent ; je me déterminai à fuir; oui, je résolus de partir la nuit même. Jedisà Robertqu'il vieadraitmerejoindreà Bologne; mais je lis encore une nouvelle imprudence, encore une mauvaise action : j'écrivis à
Angèle.
J\)sais conserver l'espoir d'être aimé; ma conduite fui pitoyable, je le sais. Mon billet était ainsi conçu :
c Je pars , Aogéle , je pars , c'est vous dire
€ que je ne serai jamais Tépoux de miss Anna. € Vous êies encore libre, si la crainte de ne « pas èlre heureuse vous arrêtait , remettez «un mot à Robert, et soyez certaine que je ne « vous laisserai pas sans appui ; je reviendrai c pour vous, seulement pour vous. >
Tu vois que c'était en dire beaucoup et n'en pas dire assez; tu vois que Ion malheureux ami n'avait su ni se faire heureux, ni soutenir dignement le malheur qui! s'était attiré.
J'ordonnai à Robert de ne confier à personne que j'étais parti. Je le répèle, je fuyais comme un lâche.
S'il m'eût été possible de jouir de quelque chose, je n'aurais jamaisadmiré uue pi us ravissante nuit que celle qui régna pendant que jo traversais les Alpes. Le ciei profond et bleu était resplendissant d'étoiles, et c'était avec raison qu'on pousail le compiirer ii uii UiaiiU.au de Roi. Mais de quoi |)eul jouir celui qui est bouirelé par le renît^r 1> J'avoir gàié sa \h) cl celle
2î)0 LE MOCLl?! DE l'eLLEIU.
(l'un aiilr(i! Si j'alhjchais iiies^euxsiir!eciel,il mesoniblaily ronconlrerlercgarddomon père ; il me semblail que ce regard s'arrôlail trisle et inquiet sur moi; il me semblait entendre mon père dire : Pauvre Edmond ! comment as-tu pu faire tant de mal à un autre et à toi-môme !
Quand je fus arrivé à Bologne j'essa)ai de tromper mon impatience en visitant les églises , les galeries. Je connaissais l'exaclilude de Robert; je savais qu'il ne perdrait pas un moment, mais comme il ne venait pas en poste, il pouvait arriver très tard. Je me coucbai, la nuit était avancée, mais je donnai Tordre qu'on fit entrer Robert chez moi aussitôt qu'il arriverait. Quoiqu'extrôniemcnt faligué , le point du jour brillait que je ne dormais pas, Robert ouvrit ma porte.
-^Robert, m'écriai-je, Robert! avez-vous une réponse d'Angèle?
-r^Oui, monsieur, oui, mais laissez-moi d-abord vous rendre compte.
LE MOULIN D?. l'ELLERÀ. 2o^
Je m'ordonnai la patience, je savais que je rendais Robert heureux en récoutant.
— Hier malin, me dil-il, je ne voulais pas aller chez madame Harlingion , de crainte qu'on ne me questionnât, mais comme c'était dimanche, j'étais certain que mademoiselle Angè!e se rendrait à la messe. En effet, à peine étaitil huit heures que je l'ai vue sortir de la maison. De peur que quelque domestique ne rodât par là et ne m'aperçut, je la suivis et ne lui remis votre lettre qu'au moment où elle entrait dans Tcglisede Santa-Croce, Elle devint très rouge, hésita, et finit, cependant, par la mettre dans sa poche.
Je crois qu'il y a une réponse, mademoiselle, lui dis-je, et vous serez bien bonne de ne pas me la faire attendre, car je suis impatient d'aller rejoindre monsieur.
— Rejoindre monsieur de Ferrières, Robert, s'écria-t-elle, est-ce qu'il n'est plus à Florence?
252 LE MOULIW DE L*ELLEKA;
Mais, comme si elle se fut reproché cette question, elle me fit un signe de la main et dit bien bas :
• — Vous aurez la réponse dans la matinée.
Puis, elle entra dans l'église. Comme j'avais mon livre d'Heures sur moi, j'entrai aussi pour entendre la messe. Mademoiselle Angèle resta tout le temps la tête penchée, et je la vis plusieurs fois essuyer ses larmes.
Je sorlis avant elle et rentrai à la maison pour faire mes préparatifs. Personne ne m'a vu, personne ne sait que monsieur n*est plus à Florence.
— Et la réponse de ma filleule, Robert?
— Nous y arrivons, monsieur, me réponditil en cherchant dans son portefeuille une petite lettre qu'il me remit. Monsieur Reboii rg, poursuivit-il, est venu me l'apporter à deux
• heures, à trois j'étais en route. J'aurais dû
élro arrivé plus tùl, mais les voiluiiers de ce pays-ci sont tous des menteurs et....
— Allez vous reposer, mon bon Robert, interrompis-je, et soignez-vous.
— Monsieur est bien bon. repril-il, en arrangeant mon lit comme il a conservé l'habitude de le faire, comme il le faisait quand j'étais enfant. Eniin il m'a quitté.
— Voici la lettre d'Angèle, continua Edmond en la passant à Laurent. Je la conserve toujours sur moi dans ce souvenir, en la lisant tu comprendras ce que je dois ressentir.
€ Dieu m'a exaucé, monsieur de Ferrières, € vous n'épouserez pas miss Anna, je craignais € tant que vous ne compromissiez pour jamais c le bonheur de votre avenir. Vous partez, il € est vraisemblable que je ne vous reverrai « plus. Recevez mes adieux , mes remercî- € ments et mes vœux. Le désir de contenter € ma mère, la raison, m'ont ordonné d'accep-
254 LE MOULLN DR L*ELLEUA.
€ 1er (le devenir la compagne d'un honnête « liomnie, (jui nTaime sincèrenjenl. Ce dont « je puis répondre; c'est que je r(Mnplirai mes « devoirs. On dit que la paix rentre dans le u cœur quand on le ferme à de folles illusions, € ^ de dangereuses espérances. La paix vicn-
< dra donc pour moi, car je n'ai plus ni illu- « siens, ni espérances.
« J'ai dit à monsieur Rebourg que vous
< étiez parti, que je vous écrixais pour vous
< faire mes adieux; il njc charge d'y joindre « les siens avec l'expression de son dévoue- « ment et de sa reconnaissance, car il sait tout € le bien que vous avez voulu me faire; par- « donnez-moi de pas l'avoir accepté. Ahî je « ne pouvais pas, je ne voulais pas recevoir « une dot de \ous.
« Adieu pour la dernière fois, monsieur « Edmond, si vous revoyez la France et ma
< mère, dites-lui que je lui ai obéi, et que je
LE MOILIN DJ- L*ELLERA. 255
« lâcherai croire heureuse, (liles-lui..... mais « mon cœur se brise, adieu. »
Ainsi nous élions à jamais sépares; par un orgueil indomptable, j'avais perdu la seule femme que je sentais pouvoir aimer. Qu'avaisje à faire maintenani, sinon de prendre mon parti d'être malheureux et de me résigner. Je pris ce parti comme il était dans mon caractère, je ne cherc hai pas à me distraire par l'occupation ou par les plaisirs; je m'enveloppai au contraire dans ma tristesse, je m'en lis un manteau que rien ne pouvait soulever, je n'eus même pas permis que personne l'essayât.
Je restai quelques semaines à Bologne; puis, je me rendis à Venise, à Milan, à Turin. Quand je fus près de la frontière de France, je me dis que je devrais y rentrer, que rien ne devait plus me rel(uiir en lialie. Mais je reculai au moment de franchir les Alpes, comme si une force irrésistible me repoussait sur cette terre où j'avais tant souffert, mais où du moins j'a-
vais ;i|)|)ris à aiiiK.T. Tonl à coup je mo résolus à partir pour Na(>Ios,je me retrouvai au Vomero, j'y clierchai la trace de celle que j'avais drclaignée et qui m'aurait rendu si heureux.
De Naplesje partis pour la Sicile; j'espérais que le changement de lieu, que la fatigue physique, me feraient quelque bien. Mais tous mes efforts furent inutiles.
Comme je ne restais pas longtemps dans chaque endroit, je ne formais aucune relation , et je n'en désirais pas. Je poussais les heures pour faire des journées, les journées, pour faire des semaines et des mois. Qu'espérais-je donc en faisant un si mauvais usage du temps qu'on ne retrouve jamais.
Un matin je me rappelai que j'avais passé à Rome sans m'y arrêter, je nt'y rendis; je me flattais que je trouverais quelque plaisir à visiter cette merveilledumontie. Durant plusieurs semaines je forçai ma volonté à m'occuper
LE MOLLIN DE l'eLLERA. 257
sans cesse à parcourir tout ce que Rome renferme de curieux. Mais je ne pouvais arracher l'image d'Angèle de mon cœur, et il me prit un insurmontable désir de savoir si elle était effectivement mariée. Hélas ! je gardais l'espoir que quelque obstacle avait rompu ce mariage.
Quand Robert apprit que je voulais retourner à Florence, il chercha à me faire renoncer à mon projet. Quoiqu'il ait peu Texpérience des passions, son cœur est si excellent, qu'il lui avait faitdevinerla cause de mes souffrances; il comprenait que je regrettais de ne point avoir épousé Angèle. Du reste il n'osa insister et m'obéit avec son respect ordinaire, quand je lui ordonnai de tout préparer pour mon départ.
Je pris cependant le chemin le plus long et le plus pittoresque ; je m'adressai partout où je croyais trouver des distractions, puis, lout-àcoup, je me remis en route avec rapidité,