II. i
que M. do Fcrriùres rclouine à Florence par un pareil temps, reprit l'excellent, le eonliant Jules.
— La voiture de M. de Ferrières ferme bien, fit observer Ang(Mc avec quelque vivacité, et il me semble qu'il n*y a aucun danger.
Je compris qu'elle désirait que je partisse, et je me levai en disant :
— J'aurai le temps d'arriver à Florence avant que Forage ait entièrement éclaté.
Angèle me tendit sa main, je sentis même qu'elle pressait la mienne. Si j'avais été seul, je me serais jeté à ses pieds.
-^ Adieu, prononça-t- elle d'une voix éleînie. El elle retomba sur les coussins du divan.
— Je vous en conjure, Angèle, m'écriai-je, ]o vous en conjure, laisse z-îiioi rester ici.
LE MOULIN Di:: LELLERA. 294
— Non, dit-elle en se levant courageusement et en se tenant debout; non, je suis mieux, bien mieux, bonsoir monsieur de Ferrières, bonsoir mon parrain, bonsoir mon ami. Et elle entra dans sa chambre en me jetant un regard dont il m'est impossible de peindre l'expression.
— Il paraît que cela contrarierait Angèlc que vous restiez, me dit M. Rebourg, en me reconduisant; elle craint sans doute que vous ne soyiez pas bien chez nous.
— Demain, au point du jour, j'arriverai ici avec un médecin, répondis-je précipitamment, Angèle souffre beaucoup, elle est bien malade.
— Mon Dieu! mon Dieu! s'écria le pauvre Rebourg, en joignant les mains, est-ce que vous la croiriez en danger.
— J'espère que non, mais nous avons eu tort de ne pas insister pour qu'elle vît plus tôt un médecin.
2î>2 Lt MOIIJN DK L'kLLEIU,
Le loiiiierre fjrundail avec force quand je inoiUai m voilure; mais, cerles, quelque bou- JeversrMjue full auuosphère, il ne Télallpas autant «|ue uion anio. Je ne croyais pas, je ne voulais pas seuleineiil supposer (ju'Angèle l'ut ce qui s'appelle en danj>er, mais je me reprochais d'avoir laissé aggraver sa maladie, en n'insistant pas pour qu'elle eût recours à un médecin.
Il fjiisait un temps affreux quand je rentrai dans Florence. Je n'en priai pas moins Rol)eft de courir chez un médecin dont on m'avait vanté la science, pour le prier de se tenir prêt à partir au point du jour.
Pour la première fols, je recommandai à Robert de parler de ma fortune et de la manière dont je saurais récompenser le secours que je venais invoquer.
Robert revint bientôt m'annoncer que le médecin serait prêt à partir avec moi. Le brave homme chercha à me consoler, en nae
LE MÔL'LIN DE L*£LLERA. 293
rappelant la jeunosso d'Angèle. Il me raconia je ne sais combien d'histoires de personnes qu'on avait vues très malados, et qui s'étaient pariiiitement rclablies.
Pour tranquilliser ce bon Robert, je me jetai sur mon lit, niais sans me déshabiller. Il insista pour rester sur un fauteuil, prés de moi, et toutes les demi- heures je voulais lui persuader qu'il était temps de partir.
— Il faut attendre, monsieur; me répétait-il, vous effrayeriez madame Rebourg en arrivant avant le jour chez elle.
Je me cabnais quelques minutes; puis, je recommençais à montrer de l'insistance pour me rendre à l'Ellera.
— Encore une demi -heure, monsieur, me répondait Robert pour la quatrième fois, lorsque toul-a-ooup on sonna à la porte.
Ce coup de sonnette me glaça , qui à pa-
201 LE M()rI,I^ DK i/elleua.
roille hcMijc |)(>i.v;iii wuii chrz moi. lloberl courut ouvrir. C'éinil Hoppo, dcfail, pAlc, jelunl ces bruyanlcs ol inlcriiMnaMcs (*X( latualions à Taido (Ies(|uel!es les llaliens exhalent leur douleur.
— Beppo! qu'esl-il arrivé, criâmes -nous Robert et moi.
Boppo me lendil un paquet cacheté, et je compris enfm ses paroles fatales : Lapadrona, la signora Ange la è morta.
Angéle était morte, reprit Edoiond après être resté asfez longtemps dans le silmce, tandis que Laurent pressait sa main et chrrcLail à lui rendre du courage, Angôle était morte, rien ne pouvait ranimer ctlte anie (p e j'avais achevé de briser. Car, bien qu'Angè'e eût apporte en naissant le germe de la maladie sous laquelle elle venait de succoiuber, je ne
pouvnis me dissimulcM' <|ne la douleur (juejc lui avais causée n'cùl abrégé ses jours.
J'ouvris le paquet que m'avait apporté Beppo, il renfermait la parure de perles que j'avais donnée à Angèle. Jules Rebourg avait respecté le cachet de sa femme. Elle devait en être bien certaine, tu en auras la preuve, Laurent, en lisant ce dernier adieu d'Angèle.
c Je vous ai revu, Edmond, aujourd'hui, de-
€ main je vous verrai encore, et tous les jours
« jusqu'au dernier qui m'est déjà compté. Eh
a bien ! savez-vous que pour échapper à ce
€ bonheur dangereux, pour que vous ignoriez,
€ tant que j'existe, à quel point je vous aime,
c il faut que je prie Dieu de me rappeler
c promptement à lui. Mais puisque tout sera
c fini (juand vous lirez celle lellre, est-ce un
« crime de vous apprendre à quel point j'ai
« souffert.
Il "i !L1N DE L*r,LTER4. 297
€ O'J'ind jo vous revis après laiit d'années, € quand vous me monhates tant d'inlérèt , « lant d'auiilic , je vous aimai, moi pauvre € fille, je vous aimai comme personne ne vous € aimera jamais ; je vous aimai comme j'ai- « mais Dieu ; je vous aimai au [)oinl que je b<'s « nissais presque les tournienls que me faisait « souiïVir miss Anna, puis([ue je savais ({uo c vous me plaigniez. Puis, je pensais que vous € ne pourriez jamais vous attacher à elle en « la sachant si cruelle et si méchante. Vous « souviendrez-vous de ce bal où vous me pro- « mîtes d'être mon protecteur et mon appui ; c de ce bal où je fus heureuse, car on me loua € devant vous; car vous vous occupâtes de c moi seule.
€ Je dois vous le confesser, Edmond, de ce « moment là j'eus la fatale pensée que vous € pourriez oublier que j'étais sans furUine, et € que ma position dans le monde était h'un € différente de la vôtre, Dangereu ^.r espé?*ance,
298 LE MOULin l)K l'ellbha.
chimère impnidinic; «jui devait rendre le reste de ma vie si mallicnreux.
c On m'eideva de Naples presque de force. Je vous laissai dangereusement malade, mais j'emportai Tespcrance que vous ne m'abandonneriez pas. Quand vous arrivâtes à Florence, quand je NOUS revis, madame Harlinglonetsa fille avaient, malgré moi, permis à M. Rebourg de venir assiduement chez elles. On avait encouragé ses espérances, quoique je répétasse que je ne voulais jamais me marier; mais vous proposâtes de me doter, mais vous vous battîtes pour miss Anna, tout cela comme pour me punir d'avoir espéré que vous pouviez m'aimer. Aubsi. à compter de ce moment, je ne le crus plus; M. Rebourg que j'estimais, je l'acceptai pour pouvoir mv>urir en paix, et afin d'échapper à la persécution de miss Anna.
« J'avais promis y j^étais la fiancée de M. Re-
LE MOULIN DE l'eLLERA. 299
€ bourg, quand je roçns volrc billet. Il s*élait
€ montré aussi généreux que dévoué. Vous
« me proposiez votre protection, était-ce contre
€ lui qui m'aimait si sincèrement, devais-je en
€ écoutant mon cœur faire une mauvaise,
« une lâche action. Je me sentais frappée à
« mort, et je voulais mourir respectée, hono-
« rée. Je ne voulais point, parce que j'étais
c malheureuse , faire couler les larmes de
c personne. Vous savez ce que je vous répon-
€ dis, mais ce que vous ne savez pas ce sont
€ les atroces combats qui me brisèrent.
c Je vins m'élablir à l'Ellera; je sentis dès
« les premiers temps que ce séjour serait con-
f traire à ma santé, mais je ne me plaignis
« pas; la plainte témoigne le désir d'être se-
€ courue, et je ne voulais point rèlre; je ne
« voulais point me rattacher à la vie par quel-
« (jue lien que ce fût. Mais vous voilà revenu,
€ Edmond. Je conçois que si vous ne m'avez
€ pas assez aimée pour tout me sacrifier, vous
500 LE MOUMN T>R l'fIT.ERà.
« m'aiinicz pourlant assez pour fjue voire « amonr pùl meperdic. Alors j'ai prié Dieu « (lu fond (!<' Famé, je l'ai prié, je puis le dire, € avec une sainte ardeur, el il ni'e\auc(% je « sens que mes forces s'aiïaiblisscnt ; yi uiour- € rai sinon pure de pensée du moins d'action. « Ne me regrellez donc pas trop amèrement ; € je ne de\ais vivre que p<'u d'années, n'esl-il € pas heureux que je m'en aille sans enqjorler € un seul remords véritable. Oh! quel mal- € lieur, Edmond, si je vivais quei({ucs années, € quelques mois, même quelques semaines, « où prend rais- je le courage de résister à votre « amour, moi (|ui l'ai tant, désiré! Pensez donc € avec moi (pie ma morl est un bienfait de la « Providence. Elle vous épargne de trahir « rhonnête homme qui croit en vous; elle me € donne l'assurance que j'emporterai vos rec grels et votre estime.
€ Je ne vous recommande pas ma mère, € je connais votre générosité. Je sais aussi que
l.E MOULIN DK i/fJ.LK) A. 50^
• lo cacliel de ce pyquel, qui est fermé depuis « quelques jours, sera inspecté par M. Re- « bourg, et je vous renvoie votre parure de « perles (jue je n'ai jamais portée; donnez-là « en souvenij- de moi à la fenjme qui devien- « dra la votre. Je (Jeuiandcrai à M. Kebourg « d'être entiirree à Sania-Croee; c'est la der- € nière é^^lise où nous sommes entrés, où nous « avons prié ensemble. Venez y quelquefois, « Edmond, avant de retourner en France.
€ La France! j'aurais tant voulu y aller € mourir. Il me semble qu'ici les froides dalles < (jui vont me recouvrir, me déroberont plus € entièrement à ce que j'aime.
c Mais jjardon, mon Dieu ! de ces frivoles € regreU, de ces folies terreurs. Qu'importe € que la terre qui nous couvre soit celle où € nous avons pris naissance. Eh bien ! quand c ma tombe serait pour toujours abandonnée, € je sais bien que l'œil de mon créateur tom- « bera sur elle.
502 LE MOl'LIN DE L ELLEUA.
« Adiou, l^lmond, adieu, vous (\\\o j:»i lant € aimé; vous (|ue je ne |)ouvais aimer sans « crime. Al)! pourquoi ni'a-t-on mariée? Mais € celle réflexion n'est -elle pas une offense « cnveis le meilleur des hommes? Allons, V dans quelques jours loul sera (ini ; Dieu me c pardonnera, si vous restez bienfaisant et « bon. Au revoir, Edmond, au revoir devant € lui. 9
Je n*essayerai point, Laurent, de te peindre ce que je ressentis en lisant celle lettre, il se fit dans tout mon être un changement qui tVlonnera sans doute. Je n'avais jamais élé alliée, mais j'avais souvent négligé de penser à Dieu. Eh Lien ! dès ce momeni, je compris sa grandeur, sa puissance; c'était elles qui \enaient d'inspirer à un être si faible et si jeuae la
5^'^* l.K MOILIN II, l/ELLËnA.
force (le (lé«;ir(îr sîi lin cl celle de mourir avec coiirat^c.
Je priui longfernps pour Angèle, pour moi, qui en avais plus besoin qu'elle; je pleurai ensuile de ces larmes qui viennent du cœur et qui y relournent moins amères.
Aussitôt que je m'en sentis Ja force, je partis pour l'Ellera. 11 était environ huit heures du matin, un épais brouillaid de novemlne eiiveloppait la maison, le moulin élait arrêté; on n'entendait que la voix d'un prêtre qui priait dans la chambre mortuaire dont la fenêire élait ouverte. Cette voix monotone troublait seule le profond silence de la campagne.
Je descendis, nie soutenant à peine, la petite allée d'yeuses que j'avais franchie si souvent, avec tant de joie et d'empsessement; jene trouvai personne dans le jardin ni dans le petit salon. Je poussai la porte de la chambre d'An-
gèle; elle était étendue sur son lit et cachée par un voile blanc; je n'osai le soulever. Si j'avais été seul, j'eusse posé mes lèvres sur ce front que j'avais tant de fois admiré; mais Jules Rebourg était assis près du lit, il avait la tête appuyée sur le même oreiller où Angèle dormait pour ne plus se réveiller; il avait le droit, lui, démontrer toute sa douleur. 11 leva la tête, m'aperçut, et se jeta dans mes bras. Ah ! il était cent fois plus heureux que moi , il pouvait pleurer !
Mais je ne veux, ni ne puis m'appesantîr sur des sentiments dont je ne pourrai jamais faire comprendre la violence remplie de remords et de profondeur.
Les restes d'Angèle furent conduits à Santa Croce, il ne fut permis à personne de l'accomgagner à sa dernière demeure. Ce n'est pas l'usage en Italie; dès qu'on a cessé de vivre on vous remet à des étrangers, à une confrérie qui vous
emporte en psalinoiliaiit je ne sais quelles prières; puis, la terre vous couvre sans cju'il y tombe une larme.
Ajoulerai-je que depuis plus d'une année qu'Angèle n'est plus, j'ai vécu sans vivre, j'ai souffert sans me plaindre. J'ai repris toutes les habitudes ordinaires de l'existence ; mais je ne puis me décider à prendre un parti, ni à quitter Florence. Presque tous les jours je me rends au cloître de Santa Croce, j'y reste longtemps à rêver, je ne pleure plus, et je me sens beaucoup plus calme quand j'ai prié. Ne te moque pas de moi, Laurent-, va, celui qui souffre croit au remède qui le soulage.
— Me moquer de toi, s'écria Laurent, loin de moi une telle pensée î je t'approuve , au contraire, d'avoir cherché et trouvé cette consolation 5 mais, ami, l'homme n'est pas fait pour continuer toujours cette vie de contem-
Le moulin de lVxlera. 307
plalion et de prières. Plus d'une carrière est ouverte devant toi, et si tu ne veux en embrasser aucune, fais du moins un bon et utile usage de ta fortune, rentre dans ta pairie; tu trouveras dubien à faire el toujours quelques services à rendre.
Je ne te dis point de chercher à oublier Ange! e , d'espérer même d'en aimer une autre comme tu l'as aimée; mais enfin, moucher Edmond, la vie ne se compose pas seulement de sentiments passionnés ; il arrive même un moment où l'on se sent satisfait d'avoir échappé à leur empire. Je n'en suis pas encore arrivé moi-même à cet état, mais je le pressens, car je n'ai jamais cherché à être heureux hors des bornes de la raison, que je n'en aie été bien puni. Tu te reproches amèrement de ne point avoir épousé Angèle. Hélas I qui sait cependant à quelle autre douleur tu as échappé en ne le faisant pas. Elle était condamnée à ne pas
308 I>E MOtl.l.N DE l'kLLKIW,
jouir d'une longue exisfence; et lu aurais encore bien plus souffert que tu ne l'as fait, si lu Tavais perdue quand elle serait devenue ta fidèle compagne, la mère de tes enfants. Saislu encore si ton orgueil, que tu aurais fîîit lairo un instant pour devenir l'époux d'Angèle, ne se fut pas réveillé au bout de quelques mois, de quelques années? sais-tu si tu n'aurais pas découvert chez Angèle des défauts antipathiques aux tiens? L'Amour est un grand magicien, mon cher Edmond, tant qu'il vous tient sous sa baguette il domine votre volonté et votre imagination, mais....
— Angèle était un ange, interrompit Edmond, un ange que je n'ai pas su apprécier.
— Mon pauvre Edmond, je n'ai guère connu d'homme qui n'ait trouvé dans sa vie, quelque courte qu'elle fut encore, un ou deux anges sur son chemin. Jeté Ta voue, je blâme moins,
LE MOULIN DE l'eLLERA. 309
l'excès de ta constance, toute constance est respectable , que je ne blâme l'atonie de ta douleur. Allons, donne-moi une preuve d'affection, consens à rentrer en France, et si je ne puis te décider à venir avec moi faire un tour en pays étranger, je donnerai ma démission pour ne plus te quitter,
— Je te remercie, répondit Edmond, je voudrais peut-être suivre tes conseils, mais laissemoi le temps de la réflexion , laisse-moi jouir sans trouble du bonheur de t'a voir retrouvé ; ne parlons pas de mon avenir dans ce moment.
A compter de ce jour , Edmond parut commander à sa mélancolie pour faire à Laurent les honneurs de Florence; il le conduisit dans les environs visiter ce qu'il y a de pittoresque et d'intéressant. Laurent osait espérer que cette distraction forcée apporterait quelque trêve à la douleur de son ami. Mais comme les
540 LE MOULIN 1)K LELLElU.
Jours se passaient ol que sou congé allait expirer, il rappela à Eclinoiid qu'il fallait prendre une résolution.
— Je te dirai la mienne dans trois jours, lui répondit Edmond, aujourd'hui allons voir Jules Rebourg et le moulin de l'Ellera ; je veux faire mes adieux à l'un et à l'autre.
Cette dernière parole fit espérer à Laurent que son ami le suivrait en France, et il l'accompagna dans cette course.
Au moment où les deux amis allaient s'engager dans la petite avenue d'yeuses, qui descend au moulin, une femme apparut sur un balcon couvert de fleurs ; elle était toute jeune, et si fraîche, si colorée, qu'elle faisait pâlir les roses qui Tentouraient. Sa figure riante, ouverte, exprimait une gaîLé expansive ; elle était petite et assez grasse. Jules Rebourg, dans le moment , s'approcha derrière elle et lui
LE MOULIN DE l'eLLERA. Z\\
donna un baiser sur le cou ; elle tourna la lôte et le lui rendit.
— Mon Dieu ! s'écria Edmond, mon Dieu! serail-il possible que Jules Rebourg eût oublié Angèle ?... ah! je ne veux pas le voir.
— C'est ce que tu as de mieux à faire, s'empressa de répondre Laurent en Tentraînant, il paraît heureux et n'a pas besoin de toi.
Les deux amis allaient remonter en voiture, quand Beppo passa prés d'eux ; il reconnut M. de Ferrières, qui s'écria :
— Beppo! ton maître; celte jeune femme que je viens de voir; serail-il possible...
— Oui, Monsieur, Dieu merci! nous avons une nou\ e\\ e padrona. Après être resté bien longtemps veuf, monsieur s'est décidé à se remarier ; il a épousé une brave demoiselle qui est alerte, vive et bien portante 5 ils rient en-
512 Li: MOULIN i)K l'llleua.
semble Coule la jounicc et nous dansons tous lesdiuiaiiches dans le grand magasin à farine. Est-ce que vous ne venez pas à la maison, monsieur de Ferrièies? vous verriez eomme \à padî'onaesi fraîehe et avenante.
— Merei, dit Edmond en mettant une pièce d'or dans la main de Beppo, et il s'éloigna.
— Angéle oubliée! s'écria-t-il , elle l'avait prédit....
• — Elle avait eu raison , reprit Laurent , il serait impossible de supporter la vie si la douleur était éternelle 5 Dieu ne l'a pas'^voulu. Et, crois-moi , mon cher Edmond , c'est une dure nécessité, non d'oublier, mais de sentir un souvenir résigné succéder au désespoir.
— Je me mépriserais si je changeais ainsi , s'écria Edmond.
Le troisième jour, époque que M^de Ferrières
LE MOULIN DE l'ëLLERÀ. 545
avait fixée pour apprendre sa résolution à son ami, il lui dit le soir :
— Demain , nous parlerons affaires, nous parlerons de mon avenir 5 mais ne viens que tard, enlends-lu Laurent, j*ai besoin d'être seul toute la matinée.
Avant de quitter son ami, Edmond lui pressa plusieurs fois la main et lui témoigna encore plus d'amitié que de coutume.
Le lendemain, en effet, Laurent ne vint qu'assez lard chez monsieur de Ferrières. Robert commençait à s'inquiéter; son maître, sorti de très bonne heure , n'était pas encore rentré.
— Est-il sorti à cheval ou en voilure ? demanda Laurent.
— A pied, Monsieur, à pied.
Laurent courut à Sanla*Croce, les j>orii'^ e»
544 LE MOULIN DE l'eLLERA.
étaient fermées, et ils'^assnra qu'on ne permettait à personne (Je rester dans le cloître, dès que la nuit était arrivée. Laurent retourna en toute hAte chez Edmond.
— Une lettre pour \ous, Monsieur, s*écria Robert, une lettre, et je crains bien qu'elle n'annonce une mauvaise nouvelle.
Laurent brisa précipitamment le cachet de la lettre, et la lut avec une anxiété croissante. Edmond écrivait ce qui suit :
« Ne m'accuse pas , mon cher Laurent, ne € dis pas que j'ai trompé ton amitié; ne dis < pas surtout que j'ai tort de prendre le parti € que je viens l'annoncer. Crois-moi , mon € cher ami , nous sommes les meilleurs juges de ce qui peut convenir à noire douleur, et jamais je ne veux guérir d« la mienne. Ton affectueuse amitié ne peut rien contre le mal que je me suis fait à moi-même. La solitude
LE MOULIN DE l'elLERA. 5^3
< est le seul remède (\m puisse me faire quelque t bien. Si je restais dans le monde, chacun se € croirait le droit de me donner des conseils; € chacun m'indiquerait une manière de me dis- € traire et de me guérir. Avec un caractère € comme le mien, irritable et désenchanté, tout € me deviendraitinsupporlable, même l'amitié. € Ne me crois pas, cependant, dirigé par un© c passion déraisonnable ; sans doute, je pleure « Angèle, mais jela pleure sans désirer que « mes larmes la rappellent à la vie. Car qui € sait si je me sentirais maintenant les moyens € de la rendre heureuse. Tu m'as engagé à « choisir des occupations, à me rendre utile. « Tu le sais, je n'ai aucun penchantpour m'oc- € cuper de politique; j'ai épuisé à peu près € tous les plaisirs de la jeunesse; qu'irais-je € donc demander maintenant au monde? des € déceptions et des mensonges; qu'atlendrais-je
< des femmes? la trahison et le dégoût.
« Te souviens-tu que dans nos promenades;
€ je t'ai montré de loin sur une hauteur, à « doux mille d'ici, la Certosa qui s'élève sur la « route de Sienne et domine Florence. C'est là, « ami, où je me suis retiré. Là je me contente- « rai d'une retraite composée de tiois modestes € pièces, d'un petit jardin et d'un grand enclos € commun pour la promenade. De l'endroit € d'où je t'écris, je découvre en plein le clocher € de Santa-Croce, et il me semble deviner d'ici « le marbre qui cache Angèle.
« Je ne regrette que deux personnes, toi et « le bon vieux Robert. Sous peu de semaines, € tu aurais été obligé de me quitter ; j'attriste A la vieillesse de Robert et il a besoin de repos. € Voilà dix-huit mois que j'ai perdu Angèle, « et voilà dix-huit mois que le monde m'est à € charge. Je t'en conjure, n'essaie pas d'ébran- «^ 1er ma résolution. Le supérieur de cette re- € traite est un homme d'un esprit sage et élevé. a II y a longtemps que je le supplie de me re- «cevoir; il s'y était refusé jusqu'à présent
« parce qu'il prétendait que je ne devais point « céder à une vocation qui ne m'est point insc pirée par la religion seule; mais j'espère qu'il « reconnaîtra bientôt que le chagrin conduit à
< une piété sincère. ^
€ Ce qui me restait de plus pénible à faire, c< mon cher Laurent, c'était de l'annoncer ma
< détermination. Hier, j'ai été au moment de € te l'avouer, mais j'ai craint que tu n'essayas- « ses encore sur moi des objections que tu
< penses raisonnables , mais qui ne m'auraient € pas convaincu. Ne cherche point à parvenir « jusqu'à moi; j'ai pris mes précautions pour « que ta présence ne vînt point ébranler mon € courage ; je ne te verrai plus^ mais je penserai « à toi, je prierai pour ton bonheur.
et Emmène Robert en France; passe, ainsi
< que lui, chez mon notaire pour y prendre « connaissance des articles de mon testament, € qui vous concernent.
« Maintenant, encore adieu ; je viens de me
548 LE MOULIN DE l'eLLEUA.
f revêtir de l'habit de Tordre, puisse mon âme € revêtir aussi la pureté du vêlement blanc qui € va me couvrir pour le reste de ma vie. Adieu, • Laurent, sois heureux. »
Malgré les recommandations de son ami, Laurent ne quitta pas Florence sans avoir écrit plusieurs fois à Edmond^ et sans avoir essayé toutes les démarches possibles pour arriver jusqu'à lui ; ne pouvant y parvenir et son devoir le forçant de partir, il quitta l'ilalie. En passant à Paris, il fut voir le notaire de monsieur de Ferrières, Il apprit de lui que son ami le faisait héritier de la moitié de sa fortune; depuis la mortd'Angèle, une pension était allouée à madame Gervois , celle de Robert était doublée.
Laurent écrivit plusieurs fois à la Certosa sans recevoir de réponse. Il y a environ un an, revenant de nouveau d'Afrique, il se rendit en Italie ; ne pouvant supporter l'incertitude et le
LE MOULIN DE l'eLLERA. 5^9
chagrin que lui causait le silence de son :)mî, îl se rendit à la Certosa, Le supérieur le conduisit lui-même dans le cloître, et lui montrant une des lombes qui l'environne :
— Votre ami repose là depuis plusieinps mois» dit le supérieur; il fut conduit ici par un mauvais sentiment qui a dominé toute sa \ie.
— Un mauvais sentiment ! s'écria Laurent , Edmond de Ferrières était un noble cœur.
— C'est par orgueil qu'Edmond de Ferrières est mort sous l'habit de chartreux, répondit le supérieur, c'est par orgueil seulement qu'il ne Ta pas quitté, car il lui pesait ; et il a succombé bien plus à l'ennui qu'à la douleur.