‹ SeverineChapitre 4 sur 5 · II. it · texte numérisé non relu

II. it

Nous cnloiulîincs la voix de Jules Rohonrg, Angrle essuya ses lonj^ues paupières mouillées de larmes.

— Nous allons prendre le lhé,(Jil Jules en entrant bruyamment, j'ispère qu'à présent on me laissera tranquille. An^èîe, veux-lu que je ferme la fenêtre du balcon , il me semble que Tair humide du soir peut le faire du mal.

— Ah 1 laissez-moi respirer, répondit-elle doucement.

Le thé fut apporté ; il était parfaitement servi , et Angèle en lit les honneurs d'une manière charmante. Il était impossible de trouver une maîtresse de maison plus gracieuse et plus attentive ; tout aulour de ce ménage respirait le bien-être, Tordre el une parfaite union. M, Ilebourg me parla de ses affaires, de ses projets d'avenir, d'inlérieur, avec une sécurité qu'Angèle ne détruisit par aucun mot, par aucune réflexion.

LE MOULIN DE l'eLLKRA. 275

— Ma femme n*a pas voulu engager sa mère à venir habiler avec nous, dil-il , mais je conduirai Angèle en France avant deux ans.

Hélas! il avait devant les yeux la figure mourante d'Angèle, et il ne comprenait pas son danger. Je n'y pus tenir, et au moment de m'en aller, je dis à M. Rebourg , au risque de déplaire à Angèle, ma (illeule consent à voir un médecin ; je lui en amènerai un demain,

— Ah 1 monsieur de Ferrières, s'écria-telle avec un accent de reproche, mais enfin, puisque vous le voulez, puisque Jules le veut aussi, je verrai un médecin. Cependant, accordez -moi quelques jours pour me préparer à une chose qui me répugne beaucoup.

Au fait, reprit Juks Rebourg, on ne peut le refuser cela ; que peuvent faire quelques jours de relard dans une maladie qui n'est pas dangereuse. Cependant, j'y mets une condition *,

c'est que lu iras visiter le logement dont je l*aî parlé. Je veux, souviens-l'en bien, que lu passes riiiver à Florence : j'ai peur que Tair humide del'Ellera ne t'ait nui.

— Monsieur de Ferrières, ajouta le bon, Texcellent jeune homme , te rendra de fréquentes visites, j'en suis certain, et moi, j'irai dîner tous les jours avec toi ; puis, tu reviendras ici au printemps, fraîche et bien portante. Ne remettons pas davantage ce qui peut être fait demain ; laisse-moi prier ton parrain de venir te chercher pour que vous alliez ensemble voir cet appartement; il jugera mieux que moi de ce qui pourra te convenir. Allons, c'est arrangé, n'est-ce pas ?

Angèle voulut essayer de résister, mais monsieur Rebourg, avec cette bruyante décision qui lui était habituelle, s'écria :

— C'eit décidé, c'est convenu^ et monsieur

LE MOULIN DE l'eLLERA. 277

de Ferrières va avoir la bonté de nous dire à quelle heure il viendra te prendre demain.

— A midi, répondis-je, si cette heure convient à ma filleule.

Elle essaya de faire comprendre à son mari que cela me dérangerait; mais il n'écouta rien, et en me reconduisant à ma voiture, il me répéta plusieurs fois :

— A demain, à demain, midi.

Que te dirai-je, Laurent, je sortis de cette maison ne pouvant plus m*abuser sur lessentiments que m'inspirait toujours Angèle. Oui , cette femme qui sembiait avoir un pieddans la tombe, je l'aimais avec ardeur, et je me préparais à essayer de payer par une trahison la confiance que me montrait son mari. Je formais mille projets plus coupables les uns que les autres; j'éprouvais enfin une de ces fièvres de cœur et de léte qui font tout oublier. Loin que là froi-

278 LE MoruN DE l'ellera.

dour (ju^Angèle m'avait nionlréo m'tffr.iyàt, je me disais que c'était parce qu'elle m'aimait encore; je la croyais bien malade, mais j'étais certain que du moment qu'elle se sentirait aimée, passionnément aimée, elle renaîtrait à la vieet aubordieur. Ainsi, je ne me faisais aucun scrupule de troubler le bonheur d'un jeune homme estitnable qui valait cent fois mieux que moi : j'oubliais les conseils et les exemples de mon père; enfin, je trouvais tout naturel de faire ma maîiresse de celle dont je n'avais pas "voulu faire ma femme.

Le lendemain à midi, j'étais à l'Ellera, je trouvai le \isnge d'Angèle beaucoup plus animé qu'il ne rétait la veille. Elle fit beaucoup d'instances auprès de son mari pour qu'il nous accompagnât.

— Je l'assure que cela m'est impossible, répondit'il avec gaîié. Mais n'es-lu pas avec ton

2(S0 LE MOl^I^ dk l'klleua,

parrain, il te ramùiiera <Ie bonne heure, afin que la promenade ne le ialigue pas trop; et s'il \eut nous donner une nouvelle preuve d'aini' lié, il dînera avee nous.

Je me hâtai d'accepter, nous montâmes en voiture, et monsieur Rebourg donna à mon cocher l'adresse de l'appartement que nous devions visiter; nous partîmes. Angèle n'était plus silencieuse comme la veille-, elle parlait avec une animation qui la rendait charmante ; elle revenait sur les jours de son enfance qu'elle avait passés dans la maison de mon père; elle me rappelait millecirconslances quej'avaisoubliées, et qui toutes me concernaient. L'air avait ranimé cette frêle plante ; il me sem blait ne plus retrouver sur son visage aucun des cruels ravages qui m'avaient effrayés la veille.

La confiance que me montrait Angèle, le sourire qui entrouvrait ses lèvres, nie transpor-

laient el encourageaient encore mon imaginalion à de folleset coupables espérances. Me rappelant tout ce que j'avais entendu dire sur les femmes, me rappelant encore plus la conduite que pi usieurs d'elles avaient tenue envers moi . j'osais confondre Angèle avec elles, et je me persuadais qu'elle ne me refuserait pas longtemps les preuves d'un amour dont je ne doutais plus. J'avais même si entièrement oublié mesprincipes de délicatesse, qu'en visitant avec Angèle l'appartement que son mari nous avait indiqué, je me félicitais des facilités qu'il m'offrait pour venir à toute heure chez elle. Malheureux Lovelace que j'étais, je n ai connu que l'espoir d'un bonheur coupable ; il s'est évanoui comme un songe.

Malgré mes instances, Angèle refusa cependant d'arrêter le logemeni :» 1 iustaiil même, elle dit qu'elle enverrait la réponse sous quelques jourii.

282 LE MOULIN DE l'eLLERA.

Depuis un uiomcrii elle élail rcdcvenuc plus sérieuse, et quand nous passâmes devant l'église de Sanla-Croce, elle me pria de faire arrêter.

Nous nous trouvâmes seuls sous ces majestueuses voôtes. Le bras d'Angèle tremblait sous le mien, elle le retira doucement et fut s'agenouiller auprès d'une des magnifiques tombes que cette église renferme. J'étais debout, mais peu à peu mes genoux ployèrent, ma tête s'abaissa sur mes mains jointes, et toute pensée d'amour coupable et de séduction s'éteignit. J'entendais la respiration pressée et pénible d'Angèle, et un froid glacial vint rem • placer les pensées voluptueuses et terrestres qui m'occupaient un moment auparavant. Le souvenir de mon père s'empara de mon âme, il me sembla entendre ces paroles descendre dans mon cœur, paroles qu'il m'avait si souvent répétés :

LE MOULIN DE l'eLLERA. 285

« Ne sacrifie jamais le bonheur de ijersonne au tien. »

Eln'élait-ce pas une honleuse, une déloyale action, que de songer à porter le trouble dans une maison où on m'accueillait comme un protecteur, comme un ami? El qui au monde aurait fait plus de mal à Angèle que moi? Après lui avoir déchiré le cœur j''aurais voulu la déshonorer. Moi , qui avais juré devant Dieu de la protéger, de lui servir de père, j'aurais essayé de flétrir cette belle couronne d'innocence que Dieu laisse encore sur le front de la femme mariée, tant qu'elle respecte ses devoirs.

Comme j'étais plongé dans ces réflexions, l'orgue se lit entendre. Mon émotion fut portée à son comble, alors Angèle se penchant vers moi, me dit à voix basse !

-f- Edmond,! n'est-jl pas vrai qu'il serait

284 LE MOULIN DE l'ELLEUA,

doux (le mourir ici, mourir sans avoir commis une mauvaise action? Je n'osai rc[)onclre.

Quand elle releva la tête, son visage était couvert de larmes.

Nous sortîmes par le cloître, Angèle lisait tout bas les épitaphes placées sur les tombes. Elle s'arrêta devant une plaque de marbre blanc, sur laquelle était gravée la date récente de la mort d'une jeune lille.

• — Dix-neuf ans ! dit-elle, moi, je ne les ai pas encore.

Angèle! Angèle î m*écriai-je en Tenlraînant, voulez-vous me désespérer en vous livrant à de si tristes pensées?

Elle garda le silence, et ma main pressa la sienne sans qu'elle la retirât. Le soleil était encore chauvl et radieux, lorsque nous remon-

l.E MOI LIN D! l'fLLEUA. 285

làiLcs en voilure. Je l'avoue à ma lionte, toutes les bonnes pensées cjue m'avait inspirées le souvenir de mon père et la IVoicle majesté de l'église s'envolèrent, quand je me retrouvai en toiture à côté d'Angèie, quand je me sentis entraîné, et que je parcourus rapidement de délicieuses campagnes. On avait jeté dans notre voiture quelques beaux bouquets que je me plaisais à offrir l'un après Tautre à Angèle. Elle les admirait avec une expression doucement mélancolique. Je suis certain que dans ce moment, elle était heureuse, et heureuse par moi. C'est le seul souvenir doux qui me reste, que cette heure que nous passâmes ensemble.

Jules Rebourg nous accueillit avec des expressions joyeuses; il trouva que sa femme avait repris de belles couleurs, qu'elle paraissait tout-à-fait bien.

Il avait raison ; les joues d'Angèie étaient

28C LE MOITUN DE i/fLLEHA.

colorôos; mais, ni lui ni moi, nous ne pensâmes à iou( lier son pouls.

Mais, Laurent, je ne veux point m'appesnnlirsur les jours qui suivirent. Chaque aprèsmidi, et souvent môme le mnlin, je venais chez Angèle : elle me recevait avec la môme expression de mélancolie et d'embarras quand nous étions seuls, mais avec la plus affectueuse aménité quand son mari était présent.

Il la tourmentait souvent pour qu'elle retournât à Florence arrêter l'appartement, elle remettait chaque jour à prendre ce parti.

Aux yeux des indifférenls, et môme de son mari, qui l'aimait pourtant de toute son âme, la santé d*Angèle ne paraissait pas plus mauvaise; mais, moi, je m'apercevais que la pauvre jeune lemme devenait tous les jours plus diaphane, plus ombre.

Un soir que j'étais resté un instant seu

LE MOULIN DE l'i LLEUA. 287

avec elle, elle me demanda loul-à-coiip si je complais retourner bienlôl en France.

— Tant que je pourrai vous voir chaque jour Angèle, je ne quillerai pas ritalie.

— Cependant, reprit-elle, vous ne comptez pas vous y fixer, vous devez vous mai ier un jour, monsieur de Ferrières-, nem'avez-vouspas dit souvent que c'était le dernier vœu de votre excellent père?

— Quand par sa faute, on a manqué son bonheur, on ne doit plus Tespérer complet, répond is-je avec abattement.

— Elle se leva, et, pour la première fois, je m'aperçus qu'elle chancelait en marcliant; je courus à elle et la portai sur le divan.

— Je me sens bien faible, dit-elle, d'une voix éteinte, et elle me laissa sa main (jue j'avais prise dans la mienne. Sa tête était appuyée

28S LF, MOM.IN DK i/eLLERA.

sur un (les oreillers du divan, el, de temps en temps, elle fermait les yeux Je louchai son pouls, je le sentis exeessivemenl fuibic;, el je n'osai pourlanl témoigner toute i'infjuiélude que j'éprouvais-, cependani je me promis d'amener un médeein le lendemain, de très bonne heure, à T Pliera.

La soirée s'avançait, soirée remplie à la fois de charme el de terreur, car je ne pouvais me le dissimuler, Angèle était bien mal, et jamais ses yeux ne m'avaient laissé deviner autant d'amour. De temps en temps elle faisait effort pour prononoer quelques paroles, mais la force du mal dominait la puissance de celle âme courageuse.

M. Rebourg rentra.

— Qu'as-tu? demanda- 1- il avec inquiétude, Angèle est-ce que lu te sens plus mal?

LE MOULIN UE l/ELLEhA. 281)

mon Dieu, monsieui\deFeirières, comme vous éios pâle.

Augèla lova alors les yeux el nu; regarda avec un sourire, à la fuis si doux el si tendre, qu'il me sera présent toute la vie. Puis, elle fit un effort, se releva et dit avec sa voix d ange : je me sens mieux.

— Ah! tu m'as fait bien peur, s'écria Jules Rebourg, et j'allais prier (on parrain de passer la nuit à la maison, d'autant plus que voilà un orage épouvanlable qui commence.

— Un orage dit Angèle, je voudrais bien le voir.

— M. Rebourg ouvrit la fenêtre; les éclairs faisaient par moments pâlir la lampe qui était placée sur une table, le tonnerie grondait dans les Appennins,

— N'est-ce pas Angèle, qu'il ne f\uU pas

Page 1