‹ Severo Torelli: drame en cinq actes, en versChapitre 11 sur 75 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

Quand nous sommes passés prés du Palais Ancien,

As-tu senti mon bras tressaillir sur le tien ?

C'est là que se dressait l'échafaud; c'est la place

Où le Guelfe abhorré m'accabla de sa grâce !

Pour moi, bien que déjà vingt hivers l'aient lavé,

Le sang de mes amis souille encor le pavé...

Ah ! tous ces souvenirs 1 Voilà ce qui me tue.

Et tout à l'heure encor, devant cette statue,

Je suis devenu pile et mon cœur a bondi.

C'est celle du héros pisan, de Sismondi,

Qui battit les Génois et conquit la Sardaigne...

Brisée!... Il n'est plus rien que ce Barnabo craigne!

En outrageant ce bronze, il a décapité

La gloire du pays, l'honneur de la cité !

Ah ! vieillard impuissant, quelle fut ma démence

De rendre à ce tyran clémence pour clémence !

Image d'un héros, dans mon cœur désolé,

J'envie amèrement ton airain mutilé.

Ton front tomba du moins sous les coups de ces drôles,

Et moi, moi, j'ai ma tête encor sur mes épaules !

SEVERO

Mon père, calmez-vous. Tout le monde sait bien Que vous êtes un grand et parfait citoyen; Le scrupule d'honneur de votre âme correcte, Père, chacun l'admire et chacun le respecte.

Quand, contre Spinola, pour une fois clément, Vous désarmiez, Dieu même approuva le serment. Il bénit dés ce jour votre union stérile, Et bientôt, héritier de la race virile

Dont vous êtes le chef, je naquis, suscité Pour l'œuvre de vengeance et pour la liberté. Le peuple Ta compris; c'est en moi qu'il espère, Mais en se souvenant des vertus de mon père ; Comme il croyait en vous, il me donne sa foi, Et s'il m'aime, c'est vous encor qu'il aime en moi. Au bras de votre enfant montrez-vous dans la ville ; Le peuple, tressaillant sous le haillon servile, Comprendra ce qu'au jour de la rébellion, Vaudra le lionceau, rien qu'à voir le lion.

GIAN-BATTISTA

Merci, mon Severo, merci ! Tu me consoles De mon profond chagrin par ces bonnes paroles. Excuse le vieillard, aux morts presque pareil. Pour moi, la servitude obscurcit le soleil; Pour moi, l'air qu'un tyran respire est délétère. Laisse-moi regagner ma prison volontaire.

Loin du spectacle affreux de mon pays en deuil, J'y vivrai, désormais, jusqu'au jour du cercueil, Prés de ta sainte mère, en relisant Tacite ; Et si j'en sors jamais, comme un mort ressuscite, — Quel espoir ! — ce sera le jour où mon enfant, Mon Severo, mon fils, en vengeur triomphant, Viendra, parmi les cris où la victoire vibre, M'embrasser sur le seuil, suivi d'un peuple libre !

Il gravit les marches de son palais et frappe à la porte avec le marteau; un serviteur la lui ouvre.

O soleil ! je te fais mes adieux aujourd'hui.

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