GIAN-BATTISTA TORELLI SEVERO
Gian-Battisia Torelli, barbe et cheveux blancs, entre, la main posée sur V épaule de son fils.
GIAN-BATTISTA
Non, Severo, j'eus tort de suivre ton conseil,
De sortir avec toi, vois-tu... Ce bon soleil
Ne m'a pas réchauffé; car, devant le ravage
Qu'a fait dans ma patrie un siècle d'esclavage,
Devant ce peuple au joug condamné sans recours,
C'est au cœur que j'ai froid, mon fils, froid pour toujours!
Rentrons.
SEVERO
Votre douleur, hélas ! me désespère.
Plus qu'aucun je respecte, ô cher, ô noble père,
Le fier isolement où vit enseveli
Dans sa promesse, Gian-Battista Torelli.
Mais, à rester toujours reclus et solitaire,
— Ne le voyez-vous pas? — votre santé s'altère;
Le médecin Ta dit, il faut que vous sortiez.
Quand vous rêvez, le soir, les pieds sur les landiers,
Roulant dans votre esprit quelque pensée amére,
Souvent je vois des pleurs dans les yeux de ma mère.
Non, ne revenons pas si vite à la maison.
Sous ce ciel calme et pur de l'arriére-saison,
Respirez longuement l'air qui vous fortifie.
Père, reprenez goût et courage à la vie.
GIAN-BATTISTA
Je te cède toujours, mon enfant bien-aimé.
Mais il vaut mieux, crois-moi, que je reste enfermé,
Sans jeter un regard curieux aux fenêtres,
Dans mon palais, avec mes vieux portraits d'ancêtres.
Là, je puis quelquefois oublier, ô mon fils !
Que ma patrie est morte et que je lui survis.
Oui, je puis oublier, dans cette solitude,
Pise et nos quatre-vingt-dix ans de servitude.
En sortant avec toi, qu'ai-je vu tout d'abord?
La misère d'un peuple en haillons ; dans le port,
Pas une barque, et l'herbe en a disjoint les dalles;
Au fronton lézardé des maisons féodales,
Des débris d'écussons; — les maîtres sont proscrits! —
Une ville de morts, sans commerce et sans cris;
Les lions florentins, les lions symboliques,
Debout, en marbre blanc, sur les places publiques!...