ACTE 21, SCÈNE I
DONNA PIA
C'est beaucoup trop d'éloge et de reconnaissance,
Monseigneur. Loin de vous comme en votre présence,
Je n'ai qu'un souvenir : le jour où je vous vis,
Jeune et noble Pisan, debout sur le parvis,
Me donner l'eau bénite au sortir de la messe.
Dés ce jour où, rempli d'amoureuse promesse,
Votre regard brûlant sur le mien s'arrêta,
Je vous aimai, je fus à vous, Gian-Battista !
Et moi, qui vous voyais presque avec épouvante,
Moi, dont vous auriez pu faire votre servante,
Votre jouet, oui, moi, qui vous aurais béni,
Quand vous m'auriez chassée en disant : c'est fini!
Moi, qu'un baiser de vous à jamais eût ravie,
Je fus le seul amour de toute votre vie !
Ce sort était si beau qu'il me comblait d'effroi.
Il dure encor pourtant. Aussi, demandez-moi
Mon repos en ce monde et mon salut dans l'autre ;
Oui, changez, mon seigneur et maître, — je suis vôtre,—
En supplices futurs tous mes bonheurs passés;
Demandez-moi mon sang!... Je n'ai pas fait assez.
GIAN-BATTISTA
Que dis-tu, ma Pia? Quelle maison royale
M'aurait jamais donné d'épouse plus loyale,
Qui me fît plus d'honneur et portât mieux mon nom?
Non,, tu ne me dois rien, ma Pia, cent fois non !
Les femmes comme toi, le ciel les prédestine
Aux grands et saints devoirs, et l'humble contadine
Au centuple a payé le peu qu'elle m'a dû.
Mère de notre fils, tu me Tas bien rendu.
DONNA PIA, à part.
Notre fils!
GIAN-BATTISTA, souriant.
Ah! ton cœur n'a plus rien qui proteste; Et tu ne songes plus à faire la modeste, Et moi j'ai bien le droit d'être reconnaissant... Notre fils bien-aimé!... Je pleure en y pensant... S'il est pur, généreux, bon, rempli de courage, O ma chère Pia, c'est surtout ton ouvrage, Et tu l'as, pour le faire aujourd'hui tel qu'il est, Nourri de tes vertus autant que de ton lait.
Ah! tu ne dis plus rien, tu gardes le silence... Pesez les sentiments d'un fils dans la balance; Du côté de la mère incline le plateau.
Va, quand nous dormirons dans le Campo-Santo, Les jours où notre fils, errant parmi les pierres, Viendra nous apporter des fleurs et des prières, Et nous verra tous deux, en marbre copiés, Les mains jointes, avec un lion à nos pieds, Sa tendresse, suivant sa pente accoutumée, Rêvera plus longtemps à toi, la mieux aimée.
Sans que j'en sois jaloux, hélas! car c'est la loi... Il priera pour nous deux ; les fleurs seront pour toi.
DONNA PIA
Vous êtes bon pour moi plus que je ne mérite, Monseigneur... Mais, souffrez qu'un instant je vous quitte.