ACTE II, SCÈNE I
— D'ailleurs, je ne mettais jamais ces braveries — Et j'ai chez l'argentier vendu mes pierreries... Oh ! sans vous en parler... Vous n'auriez pas dît : non... Les proscrits sont partis bénissant votre nom.
GIAN-BATTISTA, se levant et lui prenant Us mains,
O ma Pia, douceur et fierté de ma vie, Certes, je ne suis pas de ceux-là qu'on envie Et l'on plaint le vieillard qui porte dans son cœur D'un grand rêve détruit la cruelle rancœur; Je ne suis qu'un captif dans ma patrie esclave. Mais Thumble moine élu pape par le conclave, Mais le condottiere devenu prince et duc, M'envieraient, quand, pauvre homme égrotant et caduc, Je prends avec amour tes deux mains et les presse, Ces larmes de bonheur, d'orgueil et de tendresse !
DONNA PIA
Mais, monseigneur, j'ai fait simplement mon devoir.
GIAN-BATTISTA
Que je t'aime, Pia! Tu ne peux pas savoir De quel profond chagrin mon âme est oppressée, Quand je songe à ta vie, auprès de moi passée. J'avais plus de trente ans quand ce bonheur m'advint De te voir, de t'aimer; tu n'en avais pas vingt. Tu m'aimas, ignorant mon rang et ma naissance, Me croyant pauvre enfin, dans ta chère innocence, Et ton regard charmé dans le mien se plongea, Oubliant que j'avais des cheveux gris déjà.
Mais l'idylle fat courte et trop vite achevée . La hache du tyran sur mon front fut levée, Et de cette épouvante et de cette douleur Tu gardes pour toujours l'effrayante pâleur, Et le sourire, après tant d'angoisse et de fièvres, Même en me revoyant, n'a plus fleuri tes lèvres,
DONNA PIA, à part.
Hélas!
GIAN-BATTISTÀ.
J'étais sans joie au moment du retour; Au monde je n'avais plus rien que ton amour; Je revenais ici, le désespoir dans l'âme, Le front courbé, frappé d'une clémence infâme, Je cachais dans ton sein ma honte de vaincu... Et depuis lors, Pia, comment as-tu vécu?
Prés du vieux combattant, perdu pour sa patrie, Dans ce sombre palais ta beauté s'est flétrie, Et ce morne destin, je te le vois subir, Sans un sanglot, sans un regret, sans un soupir ! Telle une fleur — les fleurs ont une âme très douce Que le vent a semée au hasard et qui pousse Sur la pierre, entre les barreaux noirs d'un cachot, Doit préférer parfois au soleil doux et chaud, A l'air libre, aux amours de ses sœurs des prairies, Le bonheur de charmer de tristes rêveries Et de mettre un parfum suave et printanier Dans la tombe où languit un pauvre prisonnier.