Sextines
La Sextine, comme la Canzone, dont elle est une variété, et comme la plupart des formes poétiques employées par les Italiens, tire son origine des Provençaux. D'accord sur ce point, les écrivains de re j:oetica et les commentateurs les plus en renom d'au delà des Alpes : Tassoni, Muratori, Salvini, Anton Minturno, Crescimbeni, sont unanimes aussi à en attribuer l'invention au troubadour Amauld Daniel.
C'est ce poète que Dante a cite plusieurs fois avec grand éloge dans son traite De vulgari elo-
a HisroxRE
quio, et qu'il fait ainsi parler en son idiome natal aa xxvi^ chant du Purgatoire :
Tan m'abellis vostre certes deman
Qu'ieu non me puesc ni m'voil a vos cobrire.
leu sui ArnautZj que plor e vai cantan ;
Consiros vei la passada follor
E vei jauzen lo joi qu'esper denan ;
Aras vos prec, per aquella valor
Que us guida al som sens freich et sens câlina,
Sovegna vos atenprar ma dolor.
« Tant me plaît votre courtoise demande que je ne puis ni ne veux me celer à vous.
« Je suis Arnauld qui pleure et vais chantant ; avec douleur je vois ma folie passée, et joyeux je vois le bien que j'espère obtenir plus tard;
u Maintenant je vous prie, par cette vertu qui sans froid ni chaud vous guide au sommet, qu'il vous souvienne de donner adoucissement à ma souffrance. »
Pétrarque a son tour a dit au chapitre iv de son Triomphe d'Amour :
Fra tutti il primo Arnaldo Daniello Gran maestro d'Amor : ch'a la sua terra Anchor fa honor co'l suo dir novo e belle.
DELASEXTINE. j
« Entre tous le premier Arnauld Daniel, grand maître d'amour, qui a sa patrie fait toujours honneur avec son parler neuf autant que beau. »
Pétrarque , a qui la langue provençale était aussi familière que la langue italienne, a plus d'une fois imite dans ses poésies celui qu'il glorifiait ainsi, il s'en faisait honneur loin de s'en cacher. On trouve une de ses canzones (la septième dans l'édition de Modene) dont la première stancs est terminée par ce vers qui commence une canzone d'Arnauld Daniel :
Drez et raison es qu'ieu ciant e m'demori.
« Droit et raison est que je chante et me réjouisse. »
Les autres stances sont terminées chacune par le premier vers d'une canzone de Guido Cavalcanti, de Dante, de Cino de Pistoie et de Pétrarque lui-même. On ne peut douter que ceux-là a qui Pétrarque rendait un semblable témoignage ne fussent, parmi les poètes nouveaux, sinon les seuls dont il fît cas, du moins ceux dont il faisait le plus de cas.
Les renseignements que nous avons pu recueillir sur la vie d'Arnauld Daniel ne sont pas considérables et ne concordent pas toujours entre eux. Ainsi, selon les uns, c'était un gentilhomme
de Tarascon et il serait mort vers l'an 1189. Selon les autres, il était originaire de Ribeyrac en Périgord et il florissait de 1180 à 1200. Toujours est-il qu'il appartient à l'époque où la poésie provençale jeta le plus grand éclat, période qui va du milieu du xii* siècle à la moitié du siècle suivant et qui fut suivie d'une rapide décadence. Il paraît qu'il s'était d'abord occupé de sciences, de philosophie et d'alchimie probablement. Ce fut l'amour qui le fit devenir poète. Outre ses Sextinas, il a composé des Sirvantes, des Auhadas, des Martegalas et enfin un poème contre les erreurs du paganisme intitule : Les Fantaumaries dau Paganisme.
Apres tout cela, n'est-il pas étrange que la Biographie universelle, qui a ouvert ses colonnes a tant de noms inconnus, ne fasse aucune mention de cet illustre troubadour? Sic transit gloria mundi l Pourquoi a-t-il écrit en provençal? Et pourquoi la langue d'oc n'a-t-elle pas su conserver sur la langue <ïûil sa prépondérance primitive?
Le nom d'Arnauld Daniel survivra cependant dans les œuvres immortelles de Dante et de Pétrarque. Quant à ses productions, incapable que nous sommes d'en apprécier par nous-même le mérite intrinsèque, nous ne pouvons que les recommander, pour une plus ample réparation,