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LA SEXTI NE PRIMITIVE

De tous les rhythmes compliqués imagines par les vieux poètes dans leur amour des difficultés, la Sextine est certainement un des plus singuliers. Est-il également difficile? Moins peut-être qu'il n'en a l'air au premier abord.

En voici les règles primitives dans leur rigueur absolue, telles qu'elles furent formulées par l'inventeur et mises en œuvre par lui et par ses premiers imitateurs :

1° Six stances, de six vers chacune;

2° Les vers dans les six stances termines par les six mêmes mots ne rimant pas entre eux et qui devaient être exclusivement des substantifs de deux syllabes ;

3° L'arrangement de ces mots terminaux variant d'une stance a l'autre suivant une loi regu-

HISTOIRE

liére qui consiste, ces mots étant donnés par la première stance, à les disposer dans chacune des autres en prenant alternativement un mot des trois derniers vers et un mot des trois premiers vers de la stance précédente, mais dans un ordre inverse, c'est-à-dire en remontant pour les trois derniers vers et en descendant pour les trois premiers ;

4° La pièce terminée par une demi-stance de trois vers, appelée par les Italiens ripresa ou commiato (reprise ou conclusion), laquelle doit contenir, rangés dans le même ordre où ils sont offerts par la première stance, les six mots terminaux, trois dans Tintérieur et trois à la fin des vers.

De ces régies, nous devons le dire, la seule qui n'ait jamais ou presque jamais souffert de dérogation est celle qui concerne le changement de place des mots terminaux dans les différentes stances. La combinaison est du reste très-ingénieuse, et c'est en elle que réside principalement le mérite (si mérite il y a) de l'invention d'Arnauld Daniel.

En effet, par ce procédé, les six mots terminaux se trouvent occuper successivement dans la stance les six places différentes, non pas toutefois suivant l'ordre numérique ; et non-seulement

leur rang varie dans chaque stance, mais encore ils y sont toujours placés d'une façon différente par rapport aux autres, c'est-a-dire qu'un de ces mots ne se retrouve jamais deux fois précède et suivi par les deux mêmes mots. Mais peut-être un exemple est-il nécessaire pour bien faire toucher au doigt le mécanisme de leur translation.

Etant donc donnes les six mots terminaux de la première stance d une sextine, lesquels nous désignerons, suivant la place qu'ils y occupent, par les chiffres i, 2. 3, 4, $ et 6; dans la seconde stance on prendra pour premier mot terminal le G de la première stance, puis pour second mot le I ; puis en remontant et descendant alternativement, le 5, le 2, le 4 et le 3, lesquels deviendront les troisième , quatrième , cinquième et sixième de cette seconde stance. Ainsi l'ordre primitif des mots terminaux se trouvera interverti de cette façon : 6, i, 5, 2, 4, 3, ou l'on voit qu'en effet il n'y a plus deux chiffres qui se suivent selon l'ordre numérique.

Dans la troisième stance les mots terminaux seront ranges d'après le même système, par rapport a l'ordre qu'ils occupent dans la seconde stance, et, en continuant a les designer par les chiffres primitifs, on aura cette nouvelle suite : 3, 6, 4, I, 2, 5.

O HISTOIRE

Agissant de même pour la quatrième stance. on aura : s, 3, 2, 6, i, 4.

Pour la cinquième stance 14, $, i, 3, (5, 2.

Pour la sixième : 2. 4, 6, 5, 3, i.

Et enfin pour la reprise, en opérant toujours de la même façon, on retrouvera l'arrangement primitif indiqué par la suite naturelle des chiffres, i, 2, 3, 4, s, 6.

C'est fort logique, comme on le voit, et pas si formidable qu'il pouvait sembler à première vue.

A l'aide de la figure suivante on peut connaître facilement, d'un simple coup d'oeil pour ainsi

dire, la place assignée dans les différentes stances a chacun des mots terminaux.

DE LA SEXTIN'L.

Le chiffre i dans cette figure désignant le premier mot terminal de la première stance de la sextine, les chiffres 2, 4, 5, 3, 6 qu'on trouve insuite en allant de droite à gauche, suivant le 3ens indiqué par les flèches, marquent les différentes places qui devront être occupées successivement par ce mot dans les autres stances ; c'est donc a dire qu'après avoir terminé le premier vers de la première stance, il terminera dans la seconde stance le second vers, dans la troisième le quatrième, dans la quatrième le cinquième, dans la cinquième le troisième, et enfin le sixième dans la sixième stance pour redevenir le premier dans la reprise.

Mais, puisque le mode de changement de place des mots terminaux d'une stance a l'autre reste toujours le même, il est clair que de même que le mot qui occupait la première place dans la première strophe devient, après avoir été le second, le quatrième, le cinquième, le troisième et le sixième, de même celui qui est le second dans la première stance doit devenir aussi successivement dans les stances qui suivent quatrième, cinquième, troisième, sixième et enfin premier, pour redevenir le second dans la reprise ; et pareillement pour les autres mots.

Ainsi, pour connaître d'après cette figure les

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différentes places qui doivent être occupées dans la sextine par l'un des mots terminaux de la première stance, on prendra le chiffre indiquant le rang ou ce mot est placé dans la première, et les cinq chiffres qu'on trouvera à la suite dans le sens des flèches marqueront les places successives du mot dans les stances suivantes.

Il est clair d'ailleurs que d'une stance à l'autre, quel que soit le rang qu'elles occupent dans la pièce, on pourra également, au moyen de cette figure, connaître le changement qui doit s'opérer entre les mots terminaux, lequel est toujours le même que de la première stance à la seconde, le premier mot terminal de celle qui précède devenant le second dans celle qui suit, le second mot devenant le quatrième, le quatrième devenant le cinquième, le cinquième prenant la troisième place, le troisième la sixième, et le sixième la première.

Toute cette arithmétique paraîtra peut-être un peu aride dans un sujet de poésie. Nous ne croyons pas cependant qu'elle y soit déplacée, mais, en tout cas, nous devons en décharger la mémoire d'Arnauld Daniel. Rien ne nous autorise à penser qu'aucune analyse de ce genre l'ait guide dans sa docte combinaison. Il est plus probable que, comme beaucoup d'autres inventeurs, l'intuition seule l'aura inspiré.

DELASEXTINE. II

En examinant les poésies qui nous ont été conservées des anciens poètes de la langue d'oc : Bertrand de Born, Foiquet de Marseille, Gaucelm Faydit, Aimeri de Bellinoi, Giraud de Calanson, Pons de Capdueil, Giraud de Bornueil, Pierre d'Auvergne et autres, on comprend du reste comment l'idée première de la Sextine a pu venir a leur illustre confrère. En effet, dans toutes ces pièces des troubadours : chants historiques ou religieux, rondes, ballades, aubadas (chants du matin), seradas (chants du soir), et élégies diverses, c'est presque une régie invariable que toutes les strophes soient construites sur les mêmes rimes. De là a employer les mêmes mots il n'y avait qu'un pas. Ce pas, Arnauld Daniel l'a franchi, mais, sans la variété qu'il introduisit en même temps dans l'agencement respectif des mots et qui obvie, du moins en partie, a la monotonie résultant de leur répétition, il est certain que l'innovation n'eût pas été heureuse et qu'elle n'aurait obtenu aucun succès.

Telle qu'il a su nous la donner, la Sextine a survécu. Pendant plusieurs siècles elle a trouve d'illustres adeptes dans toutes les langues d'origine latine, a l'exception de la langue française. Dante, Pétrarque, Cervantes, Camoéns ont laisse

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des sextines parmi leurs autres poésies. Si celles d'Arnauld Daniel sont depuis longtemps tombées dans l'oubli, c'est quelque chose pour sa gloire d'avoir eu de semblables imitateurs.

lES SEXTINES ITALIENNES.

Les poétiques italiennes distinguent deux sortes de Sextines : la simple et la double. Elles n'admettent dans l'une et dans l'autre que le vers endécasyllabe qui est le vers héroïque de la langue italienne. Pour la Sextine simple, les régies qu'elles formulent sont celles que nous avons précédemment exposées, les régies d'Arnauld Daniel.

Ces régies sont également applicables à la Sextine double, sauf en ce qui concerne le nombre des stances. La Sextine double en comporte douze dont les six dernières ne font que reproduire l'arrangement des mots terminaux offert par les six premières.

Elle est terminée aussi par une reprise de trois vers conçue dans les conditions que nous avons énoncées.

DE LA SEXTINE.

IJ

Cette seconde espèce de Sextine a été du reste très-rarement pratiquée, et, croyons-nous, avec raison. Il est clair en effet que, lorsque les mots choisis pour lins de vers ont passé dans la stance par toutes les différentes places, le cycle du rhythme est clos; tout ce qu'on peut y ajouter, en dehors de la reprise qui en est comme le sceau, n'est plus qu'une superfetation propre à le déformer et a en détruire l'harmonie.

Il est peu de poètes italiens, du xiii« au XVI* siècle, qui n'aient composé quelques sextines. Il en reste deux de Dante et neuf de Pétrarque, dont une double ; c'est, avec une autre d'Annibal Caro et une troisième de F. Molza, les seules de ce genre que nous connaissions. Quant aux simples, on en trouve cinq dans les poésies de Firenzuola, trois dans celles de Marmitta, plusieurs aussi parmi celles de Cieco d'Adria. Il y en a une de Trissin, une de Giovanni de la Casa et une de Caporali. Bien d'autres poètes plus ou moins connus se sont également essayés sur ce rhythme singulier.

Il tomba tout a fait en désuétude au xvn* et au xviii* siècle. On ne trouve aucune sextine dans les poésies de Filicaja, ni dans Zappi, ni dans les Raccolte des poètes arcaiiens. Il y en a une de Chiabrera, mais elle est irreguliére. C'est

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