‹ SextinesChapitre 4 sur 21 · DE LA SEXTINE. IJ · texte numérisé non relu

DE LA SEXTINE. IJ

les compositions de cette espèce, « lesquelles, dit-il, ne meintent pas d'arrêter un instant le regard des hommes studieux. » Ce jugement plus que severe n'a pas eu force de loi, et il n'est jamais venu à l'idée de personne qu'on dût, par respect pour la mémoire de Pétrarque, retrancher les sextines de son Can:^onierf, comme y faisant tache.

Nous donnerons ici la traduction de la première de ces sextines en vers français finissant par les mêmes mots que les vers italiens et ne rimant pas entre eux par conséquent. Notre but par la n'est pas, bien entendu, de faire apprécier, a ceux qui ne connaissent pas la langue de Pétrarque, la valeur poétique de l'original. L'entreprise serait de toutes façons outrecuidante, et manquerait par la base même, notre versification ne disposant pas des mêmes moyens que la versification italienne. Nous avons voulu simplement montrer dans cet essai ce que serait en français la Sextine, madelee exactement sur celle d'Arnauld Daniel et de ses disciples de la langue de si. On comprendra cependant qu'en conservant les mots terminaux, ce qui était indispensable, nous n'ayons pu les rendre toujours en français par des mots de deux syllabes. J'ai beaucoup cherché , mais je n'ai pas trouve

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une seule sextine où cela fût praticable. Que Ton veuille donc bien fermer les yeux sur cette défectuosité et excuser toutes les autres.

SEXTINE.

Pour tout être vivant qui s'héberge en la terre, Sauf quelques-uns ayant en haine le soleil, Le temps de la fatigue est aux heures du jour; Mais, après que le ciel rallume ses étoiles, L'un rentre à la maison, l'autre dans la forêt S'abrite, pour avoir du repos jusqu'à l'aube.

Et moi, dès que dans l'air commence la belle aube A faire évanouir l'ombre autour de la terre, Éveillant à la vie animaux et forêt.

Je n'ai plus de soupirs trêve avec le soleil ; Puis, vois-je de nouveau flamboyer les étoiles. Je vais pleurant encore et désirant le jour.

Quand le soir a banni la lumière du jour

Et qu'en d'autres pays nos ténèbres font l'aube.

Je regarde pensif les cruelles étoiles

Qui m'ont voulu former d'une sensible terre;

Et je maudis le jour où je vis le soleil

Qui m'a donné l'aspect d'un homme de forêt.

Je ne crois pas que paisse en aucune forêt De bête si féroce, ou de nuit ou de jour. Qu'est celle-ci qu'à l'ombre aussi bien qu'au soleil Je pleure, sans répit du premier somme à l'aube; Car, si mon corps mortel procède de la terre, Mon désir immuable émane des étoiles.

DELASEXTINE. Ip

Avant que je retourne à vous, claires étoiles, Ou que, tombé parmi l'amoureuse forêt, J'abandonne ce corps que dissoudra la terre^ Puissé-je enfin trouver pitié ; car un seul jour Répare bien des ans et pourrait avant l'aube Combler mes vœux depuis le déclin du soleil

Qu'avec elle je fusse au départ du soleil, Sans avoir de témoins autres que les étoiles, Seulement une nuit où jamais ne vînt l'aube, Et que jamais, changée en arbre de forêt, Elle ne pût s'enfuir de mes bras, comme au jour Qu'Apollon ici-bas la suivait par la terre!

Mais je serai sous terre au fond d'une forêt Et le jour s'en ira plein de vives étoiles Avant qu'à si douce aube arrive le soleil.

Ce petit poëme est certainement conduit avec beaucoup de logique et d'art, il a son commencement, son milieu et sa tin, sans aucun soubresaut d'une strophe a l'autre. Les images y ont de la grâce et de roriginalité, et la gêne des mots répétés ne s'y fait sentir que modérément. Qu'avec cela on suppose dans les vers toute l'harmonie que nous n'avons pu y mettre et que, même avec une habileté beaucoup plus grande, il eût été impossible d'y mettre en s'astreignant à traduire Htteralement et vers pour vers ; il est certain cependant que pour des oreilles fran-

caises il y manquera toujours quelque chose, l'effet de la repétition des mots terminaux étant absolument insuffisant pour y suppléer la i-ime. Sans cette répétition les vers italiens n'en seraient pas moins des vers. Les vers, dans la la.igue italienne, ont une prosjdie déterminée, des accents intérieurs obliges qui font qu'ils existent isolément. La rime n'y est, pour ainsi dire, qu'un agrément de plus; elle n'y est pas indispensable. Aussi les vers sans rimes, appelés sciolti (détaches) par les Italiens, ne sont-ils pas moins usités dans leur poésie que les vers rimes. Ils n'en emploient pas d'autres dans tous leurs poèmes dramatiques, depuis la tragédie jusqu'à la pastorale, pas d'autres non plus dans le poème didactique, et c'est a la poésie épique et a la poésie lyrique qu'ils réservent particulièrement les vers rimes.

Il n'en saurait être de même dans notre langue. Avec notre prosodie, non pas nulle assurément, mais indécise et purement emphatique ou ad libitum, c'est-a-dire dépendant uniquement du goût et de l'oreille du poète en rapport avec ce qu'il veut exprimer, on comprend a l'avance que ces vers sans rimes que nous appelons des vers blancs, on ne sait trop pourquoi, soient radicalement impossibles. C'est ce qu'ont sura-

bondamment démontré les essais infi-actueux qui en ont ete faits et dont l'idée n'a jamais pu venir a aucun poète de quelque talent.

Il y a peu de chose à dire des sextines espagnoles et poi'tugaises. Pour les sentiments et les expressions, elles sont exactement calquées sur les sextines italiennes. Ce sont toujours des plaintes amoureuses soit sur la cruauté, soit sur l'absence ou la perte de la personne aimee^ sans rien d'original m de particulier, ainsi qu'on devrait s'y attendre d'après les différences pro. fondes de mœurs et de caractère qui existent entre les deux nations ibériques et les populations italiennes.

Aussi les poètes espagnols et portugais n'ontils eu la Sextine que de seconde main, c'est-a-dire des Italiens, et non pas, comme il serait naturel de le supposer, des Provençaux leurs voisins immédiats. Historiquement le fait s'explique. Aux xii« et XIII* siècles, époque où la langue

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et la poésie provençales furent le plus en faveur, les Espagnols, absorbés par leurs luttes contre les Arabes et leurs héroïques efforts pour reconquérir leur indépendance nationale, n'avaient guère de loisir a consacrer aux fantaisies poétiques et a l'étude des littératures étrangères. Leur seule poésie alors était la Romance, le chant historique et guerrier. Ce ne fut que bien plus tard, au xvi*^ siècle, après la chute définitive du royaume de Grenade, que les sonnets, les canzones et les sextines prirent la grande vogue parmi eux. La poésie italienne tenait alors le haut bout en Europe. Dante, Pétrarque l'avaient revêtue d'un incomparable éclat, et ce n'était qu'a elle seule, et non plus aux œuvres oubliées des troubadours, que les poètes des autres nations pouvaient songer à demander des inspirations.

Cette influence étrangère n'a pas, ce semble, produit des fruits bien remarquables. Dans les poésies espagnoles et portugaises qui s'y rattachent, l'imitation des Italiens est flagrante, presque servile. Pour les sextines particulièrement, c'est ce que suffirait a démontrer l'examen des mots sur lesquels roulent les lins de vers. Ce sont toujours les mêmes mots que nous avons notés dans les sextines italiennes : vie, mort,

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jour, nuit, yeux, âme, pleurs, douleur, peine, etc. Nous ne voyons pas du reste que, parmi les poètes espagnols les plus célèbres, beaucoup se soient laissé séduire aux grâces ou aux bizarreries de la Sextine. On en trouve seulement deux citées dans le Parnaso espanol de don Juanjoseph Lopez de Sedano (Madrid 1773) : l'une est de Herrera (xvx'^ siècle) ; l'autre de Francisco de Rioja du commencement du xvii^ siècle. Celleque D. Juan Diaz Rencifo donne en exemple dans son Art poétique est de sa propre composition ainsi que tous ses autres exemples, faits exclusivement sur des motifs religieux. Il n'en existe aucune de Lopez de Vega, de Boscan Almogaver, de Quevedo, de Melendez m de Garcilaso de la Vega. Il y en a une de Cervantes au premier livre de sa Galatée. Toutes ces sextines espagnoles sont rigoureusement construites d'après les règles primitives. Camoéns s'est montre moins scrupuleux. Dans les quatre sextines que nous offre le recueil de ses poésies il a mis complètement de côte la règle qui n'admet pour mots terminaux que des substantifs de deux syllabes. Non-seulement on trouve parmi ceux dont il a fait usage des adjectifs et des verbes aussi bien que des substantifs, mais encore des mots de trois et de quatre syllabes tels que :

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brandura (douceur, charme), contente (content), crue^a (cruauté), liberdaie (liberté), remédia (remède) et gloria (gloire). Cette licence était presque indispensable dans la langue portugaise où les mots sont généralement assez longs. Toute forme poétique, en passant d'une langue a l'autre, doit nécessairement se modifier pour s'approprier au vocabulaire et au génie de la langue nouvelle.

D'après Pierre-Antoine Benter, qui affirme la chose dans la dédicace de sa Chronique générale d'Espagne imprimée à Valence en iS4<î, ce serait un certain Mossen Jordi, de Valence, qui, dés le milieu du xiii^ siècle , aurait le premier composé des sextines en langue espagnole ; mais l'assertion ne paraît pas reposer sur des preuves bien authentiques. Pour le Portugal, les écrivains de ce pays s'accordent à reconnaître la priorité aux sextmes de Jorge de Monte-Maior qui en cela du reste précéda de peu Luis de Camoéns.

L'idée de faire des sextines en vers hexamètres latins était assurément des plus bizarres, et peutêtre ne pouvait-elle germer que dans les cerveaux de savants italiens tout imprégnés des souvenirs de l'ancienne langue et préoccupés d'y tout rapporter dans le but de lui conserver la vitalité. Du moins ne croyons-nous pas que cette

imagination pseudo-classique se soit jamais produite chez aucune des autres nations lettrées de l'Europe. Même en Italie les explosions en ont ete rares. Dans ses Commentaires sur l'Histoire de la. Poésie vulgaire, Crescimbeni mentionne trois de ces sextines latines : l'une de Lidio Catti de Ravenne, publiée dans les Opuscoli de cet auteur a Venise en 1502; les deux autres du père dom Guido Grandi, moine Camaldule et confrère de Crescimbeni a l'Académie des Arcades. L'une de ces deux dernières pièces est rapportée tout au long dans les susdits Commentaires ou on pourra la trouver si on en est curieux, vol. I, liv. VI, page 326 de l'édition in-4" de 1702. Les mots sur lesquels roulent les tins de vers sont : Amynthas, flores, venti, frondes, rivi, cantus, tous bien connus déjà dans les sextines italiennes, a l'exception du premier; et voici quelle est la teneur de la reprise :

Has igitur sylvas hsec rura relinquet Amynthas! • Cur flores, venti, frondes; car vos quoque, rivi, Non iter abstruitis ' nequeunt quod claudere cantus?

«( Ces forêts, ces campagnes seront donc abandonnées par Amynthas ! Pourquoi, fleurs, vents,

1 Mot de basse latinité qu'on ne trouve que dans la VuJ~ gâte une seule fois.

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feuillages; pourquoi, vous aussi, ruisseaux, ne dérobez-vous pas le chemin que ne peuvent fermer mes chants? »

Disons en passant que (en Italie toujours) il a été fait aussi un assez grand nombre de sonnets latins soit en vers rhythmiques, soit en hexamètres. Mais ce qu'il y a eu de beaucoup plus beau encore, c'est un poème héroïque en octaves latines rimées où est résumée la Somme de saint Thomas d'Aquin. L'auteur de cet étrange chef-d'œuvre fut frère Giacinto de Ruggieri. Après cela il n'y a plus certainement qu'a tirer l'échelle. Nous ne la remonterons pas au sujet des sextines allemandes ; tout ce que nous savons de celles-ci, c'est qu'on a essaye de notre temps d'introduire cette forme de poé>ie dans la langue germanique ; avec quel succès ou quel insuccès? nous l'ignorons et il ne nous a pas paru urgent de nous en informer.

LA SEXTINE FRANÇAISE.

Ici je pourrais tout simple.ment renvoyer le lecteur à M. de Banville, qui récemment, et le premier, dans son Traité de poésie française , a

DE LA SEXTINE.

donné in extenso les régies de la Sextine et m'a appris en même temps que je suis, pour le présent du moins, le seul adepte de cette forme de poésie dans notre langue. Cependant, comme je l'ai modifiée d'une façon assez notable, j'ai pensé, en y refléchissant, qu'il ne serait pas hors de propos que je rendisse compte des motifs qui m'ont déterminé a ce changement.

Il y a une trentaine d'années environ, j'avais entrepris et même assez avance une traduction en vers du Can:^oniere de Pétrarque. Elle ne fut pas achevée, l'éditeur, pour des raisons tout a fait en dehors de la littérature, ayant préféré une traduction en prose.

Comme je m'étais imposé de traduire aussi littéralement que possible, et dans la forme même de l'original, je n'avais pu traduire les sextines qu'en vers non rimes, ainsi que j'ai fait dans le spécimen donné précédemment.

Le défaut d'harmonie de semblables vers et l'inquiétude qu'y laisse à l'oreille l'absence de la rime me firent comprendre comment il se faisait que, de toutes les langues d'origine latine, la langue française fût la seule où la Sextine n'avait pu s'impatroniser. L'idée me vint alors d'essayer ce qu'elle pourrait donner avec l'adjonction de la rime aux mots terminaux. Bien

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entendu je ne songeai pas à réformer le système d'interversion de ces mots, lequel constitue l'essence même du rhythme. Seulement il fallait trouver une combinaison de rimes qui pût s'y accommoder.

Mettre trois rimes dans la stance, ce n'était absolument pas possible. Dès la seconde stance, le changement de position des mots aurait juxtaposé deux rimes différentes de la même sorte, soit masculine, soit féminine.

Il fallait donc de toute nécessité faire lastance sur deux rimes, et ici trois arrangements différents se présentaient :

Entre-croiser les rimes une à une de cette façon : a, b, a, b, a, b ;

Ou bien deux et deux, puis une et une : a, a, b, b, a, b;

Ou enfin l'inverse, une et une, deux et deux : a, b, a, a, b, b.

C'est à cette dernière combinaison que je m'arrêtai, comme a la seule qui donnât des strophes non point pareilles, mais symétriques, c'est-a-dire avec le même entre-croisement, mais avec interversion des rimes d'une strophe à l'autre, les rimes masculines prenant la place des rimes féminines et réciproquement, de telle sorte que les strophes impaires i, 3 et $ son

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pareilles entre elles , et les strophes paires 2, 4 et 6 pareilles aussi entre elles et symétriques aux autres.

Cela résolu, je fis une sextine. Elle fut publiée dans la petite Revue parisienne de Balzac (1840), qui la fit suivre d'une explication où il donnait, en termes un peu embrouillés, les régies de ce petit poème et cherchait a en faire apprécier la difficulté.

« La pensée, disait-il, doit s'y montrer auss libre que si elle ne portait pas un joug pesant et gênant; en un mot, la fantaisie des poètes doit danser comme la Taglioni, tout en ayant les fers aux pieds. »

Ceci était un peu exagéré, mais j'aurais mauvaise grâce à m'en plaindre.

Cette même sextine a paru depuis dans le Chant du passé (1854). C'est la iv*= du recueil qui suit.

Trois autres sextines sont comprises aussi dans le Chant du passé : ce sont la m^, citée par M. Asselineau dans la notice qu'il a bien voulu m'octroyer au IV® volume des Poètes français (1862), la V® et la vi*; la 11® a été donnée par M. de Banville dans son Traité de poésie au chapitre des Curiosités poétiques; enfin les cinq autres, i""*, vii®, vin^ ix'' et x«, sont inédites.

Le fait de la rime excepté, je me suis conformé à la facture des sextmes italiennes. Toutefois j'ai cru devoir me dégager de l'obligation de n'employer comme mots terminaux que des mots de deux syllabes, — ce qui m'aurait privé de la plupart des rimes un peu rares et brillantes , — et que des substantifs , — ce qui, pour des pièces d'une certaine étendue, eût été en français d'un effet trés-malheureux.

Il faut cependant éviter de se servir de mots trop longs qui augmenteraient la fatigue de la répétition et ôteraient tout ressort aux vers en y prenant une telle place. Deux syllabes pour les mots à terminaison masculine et trois syllabes pour ceux à terminaison féminine sont,' croyons -nous, des mesures qu'on ne doit dépasser qu'a bon escient. Quant aux mots à terminaisons féminines dissyllabes plurielles , telles que aies, ées, ies, oies et ues, on doit les rejeter absolument, car, des mots de ce genre n'étant pas admis dans l'intérieur des vers, il serait impossible de les faire entrer tous dans la reprise. C'est ce qui m'est arrivé, faute d'avoir eu cette attention, dans la première sextme que

fis, où se trouvent en fins de vers les mots génies, bannies et harmonies.

Une autre attention qu'on doit avoir et qui est

D li LA S EX TIN E.

spéciale à la Sextine française, c'est, dans la reprise, de ne placer à l'hémistiche aucun des mots terminaux qui autrement feraient fausses rimes et couperaient les vers alexandrins en vers de six syllabes, ou les vers de dix syllabes (qu'on peut aussi employer à la rigueur) en vers de cinq.

Ces explications données, je dois ajouter qu'il n'est pas tout a fait exact, comme l'ont dit Balzac et après lui M. de Banville et comme j'ai pu le croire moi-même, que je sois le seul ouvrier en sextines qui se soit produit dans la littérature française. Il serait en effet bien extraordinaire que nos poètes du xvi^ siècle, très au fait de la poésie italienne et qui s'en sont approprié à peu prés tous les autres rhythmes, n'eussent fait aucune tentative a l'égard de celui-là. A la vérité il n'existe point de sextines de Ronsard, de Jodelle, de Du Bellay, de Baïf, de Belleau ni de Dorât; mais tout récemment un jeune poète, M. Anatole France, — suum cuique. — nous en a révélé une de Pontus de Thyard, lequel, comme on le sait, avec les six dont les noms précèdent, formait ce qu'on a appelé la Pléiade. Il est possible, sinon même probable, qu'on en trouvât quelque autre dans les œuvres de poètes contemporains encore moins connus.

Celle dont il s'agit ici , et dont j'ai tenu a constater l'existence de mes propres yeux, n'a pas une valeur poétique considérable. Elle est en vers de dix syllabes et conforme aux règles de la Sextine provençale et italienne quant au système d'interversion des mots terminaux et au nombre des strophes; seulement la reprise est de quatre vers au lieu de trois. Pas plus que moi Pontus de Thyard n'a voulu s'astreindre a l'obligation de n'employer en fins de vers que des substantifs de deux syllabes; pas plus que moi encore il n'a cru pouvoir se passer de la rime, mais avec cette différence qu'au lieu de se borner à deux rimes, comme j'ai fait, il en a employé trois, ce qui, par le changement de place des mots terminaux, amène une disparate complète entre les différentes strophes, avec des juxtapositions , des entre-croisements et des écartements de rimes absolument inadmissibles aujourd'hm dans notre versification et qui n'étaient même pas tous admis du temps de Pontus de Thyard. C'est ce dont suffiront a faire juger les deux premières strophes de sa sextine :

Lorsque Phebus sue le long du iour, Je me travaille en tourments et ennuiz : Et sous Phebé les languissantes nuits, Ne me sont rien qu'un pénible seiour :

Ainsi tousiours pour l'amour de la belle Je voy mourant en douleur éternelle.

Bien doy-ie, hélas, en mémoire éternelle, Me souvenir et de l'heure et du iour, Que ie fut pris aux beaux yeux de la belle : Car onques puis ie n'ay receu qu'ennuiz, Qui m'ont priué du plaisir, et seiour Des plaisans iours et reposantes nuits.

Ceux qui seront curieux de connaître dans son intégrité cette pièce, — vaguement inspirée, a ce qu'il semble, de la première sextine de Pétrarque dont nous avons donné la traduction, — la trouveront dans les Œuvres poétiques de Pontus de Thyard, au II* livre des Erreurs amoureuses, page 72 de l'édition de 1573 (in-40, Paris, par Galliot du Pre).

Maintenant est-il vrai, comme semblent le prouver par leur exemple tous les poètes méridionaux, que la Sextine, que ce petit poème si savamment et si délicatement organisé soit fatalement condamne a n'exprimer que les langueurs ou les tourments de l'amour? Pour notre part nous ne l'avons pas cru. En réalité la Sextine n'est autre chose qu'une rêverie, où les mêmes idées, les mêmes objets se présentent a l'esprit sous des aspects successivement différents, mais

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