‹ Seyyèd Ali Mohammed, dit le BâbChapitre 54 sur 56 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

ÉXÉCUTION DE QOURRÉT-OUL-AÏNE

Il est certain que Qourrèt-oul-Aïne était rentrée à Casvine (245), puisque ce fut là qu'on l'arrêta pour l'amener à Téhéran ou elle fut emprisonnée dans la maison de Mahmoud Khan, Calenter.

Klle y resta longtemps, recevant de nombreuses visites tant d'hommes que de femmes : elle passionnait ces dernières en leur démontrant le rôle abject que l'islam leur assignait : elle les séduisait en leur démontrant la liberté et le respect que la nouvelle religion leur accordait, et 1l y eut bien des scènes de ménage dont les maris ne sortirent pas toujours vainqueurs.

Ces discussions eussent pu durer longtemps si Mirza Agha Khan Nouri n'avait pas été nommé Sadr A’azam. Le premier ministre, en effet, donna l’ordre a Hadji Molla Mirza Mohammed Endermani et à Hadji Moila Ali Kéni d'aller la voir pour examiner ses croyances. Il y eut sept conférences entre les deux hommes et la prisonnière : elle y discuta avec passion et affirma que le Bab était l'’imam promis et attendu. Ses adversaires lui firent alors remarquer qu’en vertu des prophêties, l'imam promis devait venir de Djab

(245). D’après Mirza Djani elle serait allée à Barfourouch., et de 1à avec Soubh-i-Ezel à Nour,

oul Qa et de Djab oul Sa. Elle leur répondit violemment que cela était faux et inventé par de faux traditionnistes; que ces deux villes n’existaient pas et que ce ne pouvait être là qu'une superstition digne d'un cerveau maladif. Elle exposa la nouvelle doctrine, en fit ressortir la vérité, mais se heurtait toujours au même argument du Djab oul Qa. Impatientée, elle leur dit: « Les raisonnement que vous » tenez Sont d'un enfant ignare et stupide. J'usques à » quand vous arrêterez-vous à ces insanités, à ces » mensonges : Quand donc élèverez-vous vos regards » jusqu'au Soleil de la Vérité. »

Outré du blasphème, Hadji Molla Ali se leva et entraîna son compagnon. en lui disant: ( Quelles dis- » cussions plus longues pouvons-nous avoir avec une » infidèle. » Ils se rendirent chez l’un d'eux et rédigérent la sentence qui, constatant son apostasie et son refus d'en faire pénitence, la condamnait à mort au nom du Qoran ! |

Une des femmes, domestique musulmane de la maison du Qalenter raconte ainsi le séjour qu'y fit Qourrèt-oul-Aïne : « La prisonnière se levait au » moment du Séhèr (un peu avant l'aube) alors que » tous dormaient encore. Elle faisait ses ablutions » tout en chantant à mi-voix des prières et des orai- » sons jaculatoires. Le jour elle ne sortait jamais de » sa chambre qu'elle tenait dans une propreté scrupu- » leuse. Personne n’était admis auprés d'elle sans » avoir d'abord obtenu sa permission. Seule, elle était » toujours soigneusement vêtue et se tenait comme si » elle se trouvait au milieu d'une assemblée sans » jamais le moindre laïsser-aller. Parfois elle se levait » et marchait dans sa chambre en priant. Les femmes » qui venaient la voir, après en avoir obtenu congé, » subissaient toutes le charme de sa beauté et de son } éloquence : elles restaient subjuguées el transportées » d'admiration. »

« Pendant qu'elle était prisonnière, eut lieu dans la maison le mariage du fils du Qalenter. Toutes les femmes des grands personnages s'y trouvèrent naturellement conviées. Maïs, quoiqu'on eût fait de grandes dépenses pour réunir tous les divertissements usités en la circonstance, elles réclamèrent à grands cris quon fit venir Qourrèt oul {Aïne. À peine celle-ci se fut-elle présentée et eut-elle commencé à parier. qu'on renvoya musiciennes et danseuses, et qu'oubliant toutes les sucreries dont elles sont si friandes, ces dames n eurent plus de regards et d'attention que pour Qourrèt oul Aîne. »

« Enfin, une nuit elle Sortit de sa chambre ainsi qu'elle faisait d'habitude, J'étais éveillée et je la vis aller dans la cour où elle se lava tout le corps, puis elle rentra dans sa chambre où {elle revêtit

des vêtements entièrement blancs. Ellese parfuma

tout en chantant, de telle sorte que je ne l'avais jamais vue si contente et si joyeuse. Elle vit toutes les femmes qui habitaient la maison et les pria de lui pardonner les désagréments que sa présence avait pu leur occasionner et les fautes qu’elle aurait pu commettre envers elles: elle agit, en un mot, exactement comme quelqu'un qui va entreprendre un grand voyage. Nous étions toutes surprises, nous demandant ce que cela voulait dire. Le soir venu, elle s’enveloppa d’un tchadour qu'elle fixa à sa taille en se faisant une ceinture de son tcharqad, puis elle revêtit son tchagchour. Sa joie, en agissant ainsi était tellement étrange que nous nous mîmes à pleurer, car nous l’aimions pour sa bonté et son inépuisable bienveillance. Mais elle nous sourit et nous dit : «Je vais faire ce soir un grand, un bien grand voyage. » En ce moment on frappa à la porte de la rue: « Courez ouvrir, dit-elle, car c’est moi que l’on vient chercher. »

(« Cé fut le Kélanter qui entra. Il pénétra jusqu’à sa

chambre et lui dit : « Venez, Madame, car on vous demande. » — « Oui, dit-elle, je le sais. Je sais où l'on va me conduire, je sais ce que l’on va faire de moi. Mais, songes-y bien, un jour viendra où ton maître te fera tuer à ton tour. »

Cette prédiction devait se réaliser à bref délai.

» Elle sortit donc avec le Qélanter, vêtue comme elle l'était: nous ne savions où on la conduisait et napprimes que le lendemain qu'on l'avait

exécutée. )

L'un des neveux du qélanter donne les détails sui-

vants sur la mort de Qourrèt-oul-Aïne: « Quand la

sentence juridique de Hadji Molla Mirza Mohammed Endermani et de Hadji Molla Ali Kéni.

condamnant l’apôtre babie à la peine de mort eut été remise au Chah, S. M. en ordonna l'exécution. Le secret fut bien gardé et n'était connu que de deux fonctionnaires du Gouvernement. Déjà depuis quelques jours mon oncle m'avait donné l’ordre de surveiller attentivement la police et de m'assurer, par des patrouilles fréquentes que nos policiers étaient bien à leurs postes. On publia la défense expresse aux habitants de rester dans les rues plus tard que trois heures après le coucher du soleil, heure après laquelle il était interdit à quiconque de sortir de chez soi. Cette nuit-là je reçus l'ordre d'établir un cordon de policiers depuis la maison de Qalenter jusqu’au jardin d'Ilkhani.Jedissimulai mes hommes le mieux que je pus et leur ordonnais de tirer sur quiconque se présenterait et ne serait pas de notre administration. Quatre heures après 12 coucher du soleil le Qalenter me demanda si toutes mes mesures étaient prises et, sur les assurances que je lui donnais, il me conduisit dans sa maison. Il entra seul dans l'endéroun et en revint bientct après, accompagné de Qourrèt-oul-Aïne. Il me remit un pli cacheté en me disant: « Tu conduiras

cette femme au jardin d'Ilkhani et tu la remettras

contre reçu à Aziz Khan Serdar. »

« On amena un cheval et je fis monter Qourrètoul-Aïne. Mais, craignant que les babi fussent avisés de ce qui se passait, je jetai mon manteau sur elle de façon à ce qu'on la ‘prit pour un homme. Avec une escorte bien armée nous nous mîmes en route à travers les rues. Malgré les précautions prises et les forces imposantes qui nous entouraient, je Suis convaincu qu'en Cas d'attaque tout mon monde aurait lâché pied, tant les babi inspiraient de terreur ».

« Je poussai un soupir de soulagement en entrant dans le jardin. Je fis mettre ma prisonnière dans une chambre qui se trouvait sous le corridor de l’entrée, j ordonnais à mes soldats de garder Soigneusement la porte et je me rendis au premier étage pour y trouver le serdar. »

(€ IT était seul et m’attendait. Après avoir lu la lettre

que Je lui remis : (« Personne n'a compris qui tu ame-

nais ? me demanda-t-il, » — « Personne, dis-je, et maintenant que jai rempli ma mission, délivrez-mol un reçu de ma prisonnière. ) — « Non pas, dit-il,

tu dois assister à l'exécution, je te donnerai ensuite ton reçu. } |

(« Il appela un valet de chambre turc qu'il avait: c'était un homme tout jeune et de fort belle figure. Le serdar lui fit maintes flatteries et lui dit: «Il y a longtemps que tu es à mon service et jai eu tort de ne pas m occuper de toi: je t'aime cependant hien et je veux te récompenser. Prends ces vingt pièces d'or, dépense-les comme tu le voudras ; pendant ce temps je vais te chercher un bel emploi. Mais en attendant, prends ce mouchoir de soie et descends avec cet officier. Il te conduira dans une chambre où tu trouveras une jeune femme infidèle et qui détourne les croyants de la voie de Moham-

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med. Etrangle-là avec ce mouchoir : tu rendras ainsi un immense service à Dieu et je t'en récompenserai largement. »

« Le valet s inclina et sortit avec moi. Je le conduisis dans la chambre où j'avais laissé ma prisonnière. Je la trouvai prosternée et priant. Le jeune homme s approcha d'elle pour exécuter l’ordre qu'il avait reçu. Alors elle releva la tête, le regarda fixement et lui dit : € O jeune homme ! il serait indigne

que ta main se souille de ce meurtre. »

« Je ne sais ce qui se passa dans l'âme de ce domestique mais 1l s enfuit comme un fou. Je courus après lui et nous arrivämes ensemble chez le serdar à qui il déclara qu'il lui était impossible d'accomplir l'acte qui lui avait été ordonné. « Je perds votre protection, lui dit-il, je me perds moi-même; faites de moi ce que vous voudrez, mais Je ne toucheraïi pas à cette femme. )

(« Aziz Khan le chassa et réfléchit quelques minutes. Il fit alors mander un de ses cavaliers que, pour punir de sa mauvaise conduite, 1l avait envoyé servir aux cuisines. Quand cet homme entra, il le gronda amicalement : « Allons, fils de chien, bandit, coureur, j espère que ton châtiment t'aura fait réfléchir et que tu seras plus sage à l'avenir : tu dois être dégoûté, maintenant, de faire des folies et je pense que tu es digne de reconquérir mon affection, Cà a

vraiment dû te gêner de rester si longtemps sans

boire de l’eau-de-vie, tiens, prends ce grand verre et avale, je te le permets. » Il lui remit alors un nouveau mouchoir etliul renouvea l'ordre qu il avait déjà donné au jeune l'urc.

« Nous arrivames ansemble dans la chambre. et dès qu'il fut entré, il se précipita sur Quourrèt oul Aïne : il lui mit le mouchoir autour du cou et le serra à plusieurs tours. La respiration ui manquant, la femme tomba à terre : alors il lui mit un genou

» sur le dos ét tira de toutes ses forces sur le mouchoir. » Comme il était ému et qu'il avait peur, il ne lui » laissa pas le temps d’expirer. Il l'enleva dans ses » bras ainsi évanouie et la porta jusque derrière le mur » de la glacière où il y avait un puits dans lequel il la » précipita vivante. Nous appelâmes quelques hommes » et nous comblâmes hâtivement le puits, car l'aube » approchait. » |

__ En face de la Légation d'Angleterre et de l’Ambassade de Turquie s'étendait une place assez vaste qui a disparu depuis 1895. Vers le milieu de cette place, mais rentrant dans l'alignement de la rue, s’élevaient cinq ou six arbres solitaires marquant l’endroit où mourut l'héroïne babie, car à cette époque le jardin d’Ilkhani s'étendait jusque-là.

À mon retour, en 1898, la place avait disparu, envahie par les constructions modernes, et je ne sais si l'acquéreur actuel a respecté ces arbres qu une main pieuse avait plantés (246).

(246). Je ne sais à qui M. de Gobineau fait allusion quand il parle à la page 313 de son ouvrage d'une femme nommée « Djenab Motcherrèh ». Je sais que Qourrèt oul Aïne — Dje-

Persans.

NotTE A

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Kétab-el-Harémeïn (manuscrit de ma bibliothèque).

Kitab-el-Harémeïn. Le verset du Qoran auquel il est fait allusion ici est le x-t 4, al pe ele 151.

Cette lumière la plus haute de Dieu est Housseïn :

il s’agit donc là des prédications du Rechti sur le martyr de Kerbelah, ce quon nomme le « mou-

cibête ».

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Beyan, v. IV, porte XVI.

Note E

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Kétab bein el- Harémeïn, manuseri de .ma bibliothèque.

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