‹ Sganarelle, ou, Le cocu imaginaireChapitre 16 sur 41 · A VN AMY · texte numérisé non relu

A VN AMY

ONSIEVR,

Vous ne vous estes pas trompé dans vostre pensée, lors que vous aue:{ dit (auant que ton le ioûast) que si le Cocu Imaginaire estoit traité par un habile homme, se deuoit estre une parfaitement belle Pièce : cest pourquqy ie croy qu'il ne me sera pas difficile de vous faire tomber d'accord de la beauté de cette Comédie i mesme auant que de Vauoir veuë, quand ie vous auray dit qu'elle part de la plume de ï ingénieux Autheur des Pretieuses Ridicules. luge:{ après cela, si se ne doit pas estre un Ouurage tout à fait galand et tout à fait spirituel y puisque se sont deux choses que son Autheur possède auantageusement.

Elles Y brillent aussi auec tant d'éclat, que

cette pièce surpasse de beaucoup toutes celles qu'il a faites, quoy que le sujet de ces Pre^ tieuses Ridicules soit tout à fait spirituel, et celuy de son Dépit Amoureux tout à fait galand. Mais vous en alle:{ vous mesme estre iuge dés que vous Vaure^ leuë, et ie suis as-seuré que vous y trouuere\ quantité de Vers qui ne se peuuent payer, que plus vous relire\ plus vous connoistre^ avoir esté profondement pense:{. En effect le sens en est si mystérieux, qu'ils ne peuuent partir que (t un homme consommé dans les Compagnies , et fose mesme auancer que Sganarelle n'a aucun mouuement ialoux, ny ne pousse aucuns sentimens, que l'Autheur n'ait peut-estre ouys luy-mesme de quantité de gens au plus fort de leur ialousie, tant ils sont exprime:^ naturellement; si bien que l'on peut dire que quand il veut mettre quelque chose au iour, il le lit premièrement dans le monde (s'il est permis de parler ainsi), ce qui ne se peut faire sans auoir un discernement aussi bon que luy, et aussi propre à choisir ce qui plaist. On ne doit donc pas s'estonner après cela, si ses Pièces ont une si extraordinaire

réussite, puisque Von ri y voit rien de forcé, que tout y est naturel, que tout y tombe sous le sens, et qu enfin les plus spirituels confies^ sent, que les passions produiroient en eux les mesmes effects qu' ils produisent en ceux qu* il introduit sur la Scène.

le riaurois iamais fait, si ie pretendois vous dire tout ce qui rend recommandable rAutheur des Pretieuses Ridicules et du Cocu Imaginaire : C'est ce quijait que ie ne vous en entretiendray pas dauantage, pour vous dire que quelques beauté:^ que cette Pièce vous fasse voir sur le papier, elle n'a pas encor tous les agrémens que le Théâtre donne d' ordinaire à ces sortes d'Ouur âges.

le tascheray toutefois de vous en faire voir quelque chose aux endroits où il sera neces^ saire pour l'intelligence des Vers et du sujet, quoy qu'il soit asse\ difficile de bien exprimer sur le papier ce que les Poètes appellent leux de Théâtre, qui sont de certains endroits où il faut que le corps et le visage jouent beaucoup, et qui dépendent plus du Comédien que du PoëtCj consistant presque tousiours dans l'action : C est pourquoy

ie vous conseille de venir à Paris, pour voir représenter le Cocu Imaginaire par son Au^ theur^ et vous verrez qu'il y fait des choses qui ne vous donneront pas moins d^admirationy que vous aura donné la lecture de cette Pièce ,• mais ie ne m'apperçois pas que ie vous viens de promettre de ne vous plus entretenir de Pesprit de cet Autheur, puisque vous en découurirej{ plus dans les Vers que vous alle\ lirey que dans tous les discours que ie vous en pourois faire, le sçqy bien que ie vous ennuie, et ie m'imagine vous voir passer les yeux auec chagrin par dessus cette longue Epistre; mais prene\ vous en à P Autheur.,. Foin, ie voudrois bien éuiter ce mot d* Autheur; car ie croy quil se rencontre presque dans chaque ligne, et Vay desia esté tenté plus de six fois de mettre Monsieur de Molier en sa place. Prenej{ vous^-en donc à Monsieur de Molier, puisque le voila. Non , laisse:{'le''là toutefois y et ne vous-en prene\ qu'à son esprit qui m' a fait faire une lettre plus longue que ie riaurois voulu , sans toutefois auoir parlé d'autres personnes que de luy, et sans avoir dit le quar de ce que ïauois à dire à

son auantage. Mais te finis^ de peur que cette Epistre ri attire quelque maudisson sur elle , et ie gage que dans r impatience où vous estes vous sere\ bien aise d'en voir la fin et le commencement de cette Pièce.

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