‹ Sganarelle, ou, Le cocu imaginaireChapitre 17 sur 41 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

GORGIBVS, CELIE, SA SVIVANTE.

CEtte première Scène, ou Gorgibus entre auecque sa fille, fait voir à Tauditeur que Tauarice est la passion la plus ordinaire aux Vieillards, de mesme que l'amour est celle qui règne le plus souuent dans vn ieune cœur, et principalement dans celuy

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d'vne fille : car l'on y voit Gorgibus, malgré le choix qu'il auoit fait de Lelie, pour son gendre, presser sa fille d'agréer vn autre Espoux nommé Valere, incomparablement plus unal fait que Lelie, sans donner d'autre raison de ce changement, sinon que le dernier est plus riche. L'on voit dVn autre costé que l'amour ne sort pas facilement du cœur d'vne fille, quand vne fois il en a sceu prendre : c'est ce qui &it vn agréable combat dans cette Scène entre le père et la fille, le père iuy voulant persuader qu'il faut estre obeïssante, et Iuy proposant pour la deuenir, au lieu de la lecture de Clelie, celle de quelques vieux Liures qui marquent l'antiquité du bonhomme, et qui n'ont rien qui ne parut barbare, si l'on en comparoit le style a celuy des ouurages de l'illustre Sapho. Mais que tout ce que son père Iuy dit la touche peu, elle abandonneroit volontiers la lecture de toutes sortes de Liures pour s'occuper à repasser sans cesse en son esprit les belles qualitez de son Amant, et les plaisirs dont jouïssent deux personnes qui se marient quand ils s'aiment mutuellement ; mais las que ce cruel père Iuy donne sujet d*auoir bien de plus tristes pensées, il l'a presse si fort que cette fille affligée n'a plus de recours qu'aux larmes, qui sont

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les armes ordinaires de son sexe, qui ne sont pas toutefois assez puissantes pour vaincre Pauarice de cet insensible pere^ qui Ta laisse tout esplorée. Voicy les Vers de cette Scène qui vous feront voir ce que ie vous viens de dire, mieux que ie n'ay fait dans cette Prose.

CELIE sortant toute esplorée, et son père la suiuant,

AH ! n'espérez iamais que mon cœur y consente. GORGIBVS.

Que marmottez-vous là petite impertinente, Vous prétendez choquer ce que i'ay résolu, le n'auray pas sur vous un pouuoir absolu, Et par sottes raisons vostre jeune ceruelle Voudroit régler icy la raison paternelle.

Qui de nous deux à Tautre a droit de faire loy, A vostre aduis, qui mieux, ou de vous, ou de moy, O sotte, peut iuger ce qui vous est vtille 1 Par la corbleu, gardez d'eschauffer trop ma bille, Vous pouriez éprouuer sans beaucoup de longueur, Si mon bras sçait encor montrer quelque vigueur. Vostre plus court sera Madame la mutine, D^accepter sans façons Pépoux qu'on vous destine. rignore, dites-vous, de quelle humeur il est^ Et dois auparauant consulter sHl vous plaist. Informé du grand bien qui luy tombe en partage, Dois-je prendre le soin d'en sçauoir dauantage, Et cet espoux ayant vingt mille bons Ducats, Pour estre aimé de vous doit-il manquer d'appas.

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Allez, tel qu'il puisse estre auecque cette somme, le vous suis caution qu*il est tres-honneste homme.

CELIE

Helas !

GORGIBVS.

Et bien helas! que veut dire cecy.

Voyez le bel helas! qu'elle nous donne icy.

Hé 1 que si la colère vne fois me transporte, le vous feray chanter helas ! de belle sorte. Voila, voila, le fruit de ces empressemens Qu'on vous voit nuit et jour à lire vos Romans, De colibets d'amour vostre teste est remplie. Et vous parlez de Dieu, bien moins que de Clelie. lettez-moy dans le feu tous ces méchants écrits Qui gastent tous les iours tant de ieunes esprits , Lisez-moy comme il faut au lieu de ces sornettes Les Quatrains de Pibrac, et les doctes Tablettes Du Conseiller Mathieu, ouurage de valeur Et plein de beaux dictons à reciter par cœur. La Guide des pécheurs est encore vn bon liure ; C'est-là qu'en peu de temps on apprend à bien viure, Et si vous n'auiez leu que ces Moralitez, Vous sçauriez vn peu mieux suiure mes volontez.

CELIE

Quoy, vous pretendez-donc mon père, que l'oublie La constante amitié que ie dois à Lelie, Taurois tort si sans vous ie disposois de moy; Mais vous mesme à ses vœux engageastes ma foy.

GORGIBVS.

Luy fut-elle engagée encore dauantage,

Vn autre est suruenu dont le bien Ten dégage.

Lelie est fort bien fait ; mais apprends qu'il n'est rien

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Qui ne doiue céder au soin d'auoir du bien,

Q.ue Tor donne aux plus laids certain charme pour plaire,

Et que sans luy le reste est vne triste affaire.

Valere, je croy bien n'est pas de toy chery ;

Mais s'il ne Test amant, il le sera mary.

Plusque Ton ne le croit, ce nom d'espoux engage,

Et l'amour est souuent vn fruit du mariage.

Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner.

Ou de droit absolu j'ay pouuoir d'ordonner.

Tréue donc le vous prie à vos impertinences,

Que je n'entende plus vos sottes doléances:

Ce gendre doit venir vous visiter ce soir.

Manquez vn peu, manquez, à le bien recevoir,

Si je ne vous luy vois faire fort bon visage,

le vous... je ne veux pas en dire dauantage.

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