SGANARELLË, ET SA FEMME
QVelques beautez que l'autheur ait fait voir dans la Scène précédente, ne croyez pas qu'il soit de ceux qui souuent après vn beau début donnent (pour parler vulgairement du nez en terre) puisque plus vous aduancerez dans la lecture de cette Pièce, plus vous y descouurirez de beautez, et pour en estre persuadé, il ne faut que ietter les yeux sur cette Scène, qui en fait le fondement. Celie en s'éua-
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noûîssant, ayant laissé tomber !e portraict de son Amant, la femme de Sganarelle le ramasse, et comme elle le considère attentiuement , son mary ayant aidé a reporter Celle chez elle , rentre sur la Scène et regarde par dessus l'espaulle de sa femme, ce qu'elle considère : et voyant ce portraict, commence d'entrer en quelque sorte de jalousie, lors que sa femme s'auise de le sentir, ce qui confirme ces soubçons, dans la pensée qu'il a qu'elle le baise ; mais il ne doute bien-tost plus qu'il est de la grande confrairie, quand il entend dire à sa femme, qu'elle souhaitteroit d^auoir vn Espoux dWne aussi bonne mine : c'est alors qu'en la surprenant, il luy arrache ce portraict. Mais deuant que de parler des discours qu'ils tiennent ensemble sur le sujet de leur jalousie, il est à propos de vous dire, qu'il ne s'est iamais rien veu de si agréable que les postures de Sganarelle, quand il est derrière sa femme, son visage et ses gestes expriment si bien sa jalousie, qu'il ne seroit pas nécessaire qu'il parlast pour paroistre le plus jaloux de tous les hommes : Il reproche à sa femme son infidélité et tâche à la persuader qu'elle est dautant plus coupable qu'elle a vn mary qui (soit pour les qualitez du corps, soit
pour celles de lesprit] est entièrement parfait. Sa femme qui dVn autre costé croit auoir autant et plus de sujet que luy d*auoir martel en teste, s'emporte contre luy en luy redemandant son bijou ; tellement que chacun croyant auoir raison, cette dispute donne vn agréable diuertissement à l'auditeur, à quoy Sganarelle contribue beaucoup par des gestes qui sont inimitables et qui ne se peuuent exprimer sur le papier. Sa femme estant lasse d^otiir ses reproches luy arrache le Portrait qu'il luy auoit pris, et s'enfuit, et Sganarelle coure après elle. Vous auriez sujet de me quereller, si je ne vous enuoyois pas les Vers d'vne Scène qui fait le fondement de cette Pièce; c'est pourquoy je satisfaits à vostre curiosité.
N la croyoit morte, et ce n'estoit rien, II n'en faut plus qu'autant, elle se porte bien. Mais j'apperçois ma femme.
SA FEMME
O Ciel ! c'est mignature.
Et voila dVn bel homme vne viue peinture.
SGANARELLE,^ pai^t et regardant sur
Vespaule de sa femme, Que considère t'elle auec attention , Ce Portrait mon honneur né nous dit rien de bon,
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D'vn fort vilain soubçon je me sens l'ame esmuâ.
SA FEMME sans Vapperceuoir continué.
lamais rien de plus beau ne s'offrit à ma veu£. Le trauail plus que l*or s'en doit encor priser. Hon que cela sent bon.
SGANARELLE àpart.
Quoy peste le baiser.
Ahl j'en tiens.
SA FEMME poursuit, Auoûons qu'on doit estre rauie
Quand d'vn homme ainsi fait on se peut voir seruie.
Et que s'il en contoit auec attention,
Le penchant seroit grand à la tentation.
Ah ! que n'ay-je vn mary d'vne aussi bonne mine,
Au lieu de mon pelé, de mon rustre...
SGANARELLE luy arrachant le Portrait,
Ah! mâtine, Nous vous Y surprenons en faute contre nous, En diffamant l'honneur de vostre cher espoux : Donc à vostre calcul, ô ma trop digne femme 1 Monsieur, tout bien conté, ne vaut pas bien Madame, Et de par Belzebut, qui vous puisse emporter, Quel plus rare party pourriez-vous souhaitter : Peut-on trouver en moy quelque chose à redire. Cette taille, ce port, que tout le monde admire, Ce visage si propre à donner de l'amour.
Pour qui mille beautez soupirent nuit et jour; Bref, en tout et par tout ma personne charmante, N'est donc pas vn morceau dont vous soyez contente: Et pour rassasier vostre appétit gourmand, Il faut à son mary le ragoust dVn galand.
SA FEMME
Pentends à demy-mot où va la raillerie.
Tu crois par ce moyen...
A d^autreSy je vous prie, La chose est auerée, et je tiens dans mes mains Vn bon certificat du mal dont je me plains.
SA FEMME
Mon couroux n'a desja que trop de violence.
Sans le charger encor dVne nouuelle offence ; Escoute, ne crois pas retenir mon bijou, Et songe vn peu...
le songe à te rompre le cou.
Que ne puis-ie aussi bien que ie tiens la coppie Tenir Poriginal.
SA FEMME
Pourquoy ?
Pour rien mamie, Doux objet de mes vœux i*ay grand tort de crier, Regar^ Et mon front de vos dons vous doit remercier. (tant le
Le voila le beau fils, le mignon de couchette, portraict
Le malheureux tison de ta flame secrette, ^* Lelie,
Le drôle auec lequel...
SA FEMME
Auec lequel, poursuis?
Auec lequel, te dis-ie... et i'en creue d'ennuis.
SA FEMME
Que me veux donc par là conter ce maistre yurogne.
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Tti ne m'entends que trop Madame la carogne; Sganarelle, est yn nom qu'on ne me dira plus. Et Ton va m'appeller Seigneur Coraeillius :
l'en suis pour mon honneur; maisàtoyqui me Postes, le t'en feraj du moins pour vn bras ou deux costes.
SA FEMME
Et tu m'oses tenir de semblables discours.
Et tu m'oses ioûei de ces diables de tours.
SA FEMME
Et quels diables de tours, parle donc sans rien feindre''
Ah ! cela ne vaut pas la peine de se plaindre, D'vn panache de Cerf sur le front me pouruoir, Helas ! voila vrayment vn beau venez-y voir.
SA FEMME
Donc après m'auoir fait la plus sensible offence Q.ui puisse d'vne femme exciter la vengeance, Tu prends d'vn feint cou roux le vain amusement Pour preuenir l'efFect de mon ressentiment :
D'vn pareil procédé l'insolence est nouuelle, Celuy qui fait TofTence est celuy qui querelle.
Eh ! la bonne effrontée, à voir ce fier maintien Ne la croiroit-on pas vne femme de bien.
SA FEMME. Va, poursuis ton chemin, cajolle tes maistresses, Addresse leurs tes vœux, et fais leurs des caresses .
Elle luy ^^ais rends moy mon portraict sans te joûer de moy.
arrache le SGANARELLE, courant après elle,
portraict Ouy, tu crois m'eschapper, le l'auray malgré toy. et s'enfuit.