‹ Sganarelle, ou, Le cocu imaginaireChapitre 36 sur 41 · SCENE XXI · texte numérisé non relu

SCENE XXI

CELIE, LELIE, SGANARELLE, LA SVIVANTE.

SGanarclIe qui comme vous auez veu dans la fin de la belle Scène ,« (puis qu'elle n'a point à présent d'autre nom dans Paris ) a pris resolution de se venger de Lelie, vient pour cet effet dans cette Scène, armé de toutes pièces : et comme il ne Tapperçoit pas d'abord, il ne luy promet pas moins que la mort dés qu*il le rencontrera'. Mais comme il est de ceux qui n'exterminent leurs ennemis que quand ils sont absens, aussi tost qu'il apperçoit Lelie, bien loin de luy passer l'espée au trauers du corps, il ne luy fait que des reuerences, et puis se retirant à quartier, il s'excite à faire quelque effort généreux et à le tuer par derrière : et se mettant après en colère contre luy mesme de ce que sa poltronnerie ne luy

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permet pas seulement de le regarder entre deux yeux, il se punit luy mesme de sa lascheté, par les coups et les soufflets qu'il se donne, et l'on peut dire, que quoy que bien souuent Ton ait veu des Scènes semblables, Sganarelle sçait si bien animer cette action, qu'elle paroit nouuelle au Théâtre. Cependant que Sganarelle se tourmente ainsi luy mesme, Celie et son Amant n'ont pas moins d'inquiétude que luy, et ne se reprochent que par des regards enflammez de couroux, leur infidélité imaginaire; la colère quand elle est montée jusqu'à l'exceds, ne nous laissant pour l'ordinaire que le pouuoir de dire peu de paroles. Celie est le premier qui a la veuë de Sganarelle, dit à son Amant de jetter les yeux sur luy, et qu'il verra dequoy le faire ressouuenir de son crime; mais comment y trouueroit-il de quoy le confondre, puisque c'est par là qu'il prétend la confondre elle-mesme : Il se passe encore quantité de choses dans cette Scène , qui confirment les soubçons de l'vn et de l'autre; mais de peur de vous ennuyer trop long temps par ma Prose, j'ay recours- aux Vers que voicy, pour vous les expliquer.

IMAGINAIRE. Sg

SGANARELLE entre armé.

G Verre, guerre mortelle, à ce larron d'honneur Qui sans miséricorde a souillé nostre honneur. CELTE à Lelie, Tourne? tourne les yeux? sans me faire respondre.

LELIE.

Ah! îe vois...

CELIE

Cet objet suffit pour te confondre.

LELIE.

Mais pour vous obliger bien plûstost à rougir.

Ma colère à présent est en estât d^agir, Dessus ses grands cheuaux est monté mon courage Et si ie le rencontre on verra du carnage :

Oûyi'ai iuré sa mort, rien ne peut Pempecher, Où ie le trouueray, ie le veux depescher, Au beau melieu du cœur il faut que ie luy donne...

LELIE.

A qui donc en veut-on?

le n'en veux à personne.

LELIE.

Pourquoy ces armes là?

C'est un habillement Que i^ay pris pour la pluye.

à part.

Ah! quel contentement l'aurois à le tuer, prenons-en le courage.

LELIE.

Hay?

6o LE COCV

SGANARELLE se donnant des coups de poings sur Vestomach, et des soufflets pour s'exciter,

à part.

le ne parle pas. Ah i poltron dont i*enrage, Laache, vray cœur de poule.

CËLIE.

Il t*en doit dire assez Cet obiet, dont tes yeux nous paroissent blessez.

LELIE.

Ouy, ie connois par là que vous estes coupable De ^infidélité la plus inexcusable.

Qui iamais d'vn amant puisse outrager la foy.

SGANARELLE à part.

Que n'ay ie vn peu de cœur.

CELIE

Ah 1 cesse deuant moy Traistre, de ce discours l'insolence cruelle.

Sganarelle, tu vois qu'elle prend ta querelle, Courage mon enfant, sois vn peu vigoureux, Là, hardy, tasche à faire vn effort généreux, En le tuant, tandis qu'il tourne le derrière.

LELIE faisant deux ou trois pas sans dessein y fait retourner Sganarelle qui s'approchait pour le tuer»

Puis qu'vn pareil discours esmeut vostre colère, le dois de vostre cœur me monstrer satisfait, Et l'applaudir icy du beau choix qu'il a fait.

CELIE

Ouy,ouy , mon choix est tel qu'on n'y peut rien reprendra:.

IMAGINAIRE. 6i

LELIE.

Allez, TOUS faites bien de le vouloir deffendre.

Sans doute elle a fait bien de de£fendre mes droits : Cette action Monsieur, n*est point selon les lois, Tay raison de m'en plaindre, et si ie n'estois sage. On verroit arriuer vn estrange carnage.

LELIE.

D'où vous naist cette plainte? et quel chagrin brutal. ..

Suffit, vous sçauez bien où le bois me hït mal, Mais vostre conscience et le soin de vostre ame Vous deuroient mettre auxyeux que ma femme est ma

femme, Et vouloir à ma barbe en faire vostre bien, Q.ae ce n'est pas du tout agir en bon Chrestien.

LELIE.

Vn semblable soubçon est bas et ridicule, Allez 4essu8 ce point n'ayez aucun scrupule, le sçay qu'elle est à vous, et bien loin de brûler ..

CELIE

Ah qu'icy tu sçais bien traistre, dissimuler.

LELIE.

Quoy me soubçonnez«vous d'auoir vne pensée De qui son ame ait lieu de se croire offencée : De cette laschet^ vouiez- vous me noircir.

CELIE

Parle? parle à luy-mesme^ il poura t'esciaircir.

Vous me deffendez mieux que ie n'aurois [sçeu] faire, Et du biais qu'il faut vous prenez cette afiaire.

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