‹ Shakespeare (volume 2)Chapitre 13 sur 23 · ET CF.TTE ÉTERNITI^- QUE LUI PROMIT NOTRE POETE IMMORTEL · texte numérisé non relu

ET CF.TTE ÉTERNITI^- QUE LUI PROMIT NOTRE POETE IMMORTEL

c'est LE SOUHAIT BIEN SINCÈRE DE CELUI OUI AVFNrURE * CETTE PUBLICATION.

Tout le monde est d'accord sur ceci, que les deux T désignent Téditeur Thomas Thorpe. Mais que signi-

fient ces initiales W. H. ? quel est ce M. W. H. auquel notre poêle a promis réternité? Sur ce point quatre hypothèses principales ont été mises en avant. Parlons d'abord des deux premières.

Les uns, invoquant uniquement l'identité des initiales, ont prétendu que ce M. W. H. était William Harte, le neveu du poëte; les autres, se fondant sur un vers du xxxix® sonnet qui prêtait à Téquivoque, ont prétendu que c'était un certain WilUam Hews, parfaitement inconnu d'ailleurs. Mais ces deux opinions ne tiennent pas devant une lecture quelque peu attentive des sonnets. Shakespeare représente en effet l'homme auquel il les dédie comme un personnage puissant, riche, noble, dont il se dit le vassal et qu'il appelle son lord ; il le peint, en outre, comme un protecteur des arts que tous les poètes de son tem.ps se plaisaient à chanter. Or, comment croire que ce protecteur des arts, célébré par tous les poètes, soit resté complètement inconnu comme ce William Hews? Comment supposer, d'un autre côté, que'Sha-^ kespeare se, soit déclaré le vassal, le serf, l'adorateur agenouillé de ce William Harte, le fils de sa sœur Jeanne, le même auquel il lègue cinq livres dans son testament ?

D'après la troisième hypothèse, adoptée par M. Hallam, les initiales W. H. désigneraient ^Yilliam Herbert, comte de Pembroke. On invoque à l'appui de cette hypothèse ce fait, que la première édition complète des pièces de Shakespeare a été dédiée, par Heming

et Condell, au comte de Pembroke, et que dans la dédicace, écrite en 1623 (c'est-à-dire sept ans après la mort du poë te), William Herbert est désigné, ainsi que son frère Philippe, comme ayant poursuivi Shakespeare vivant de sa faveur. Cette conjecture, qui semble plausible au premier abord, est réfutée par un fait bien simple, auquel M. Hallam n'a pas réfléchi. Ce fait, c'est la date même de la naissance du comte de Pembroke. William Herbert était né en 1580. Or, les sonnets, quoique publiés en 1609, étaient déjà célèbres en Angleterre en 1598, quand Mères en fit l'éloge dans son Trésor de l^esprit. En supposant qu'ils aient été tous composés dans la seule année 1597, William n'aurait eu encore que dix-sept ans, ce qui rend déjà l'hypothèse assez invraisemblable. Mais les sonnets n'ont pas été tous écrits dans la même année; ils ont été composés à diverses époques de la vie du poêle. Shakespeare mentionne lui-même un intervalle de plusieurs années entre ses

premiers sonnets et ses derniers. C'est ainsi qu'il dit au cxiii^ sonnet : (c Notre amour était tout nouveau quand j'avais coutume de le fêter de mes chants, » et qu'il ajoute au cxx^ : « Le parfum de trois avrils a été Lrûlé à la flamme de trois juins depuis que je vous ai vu pour la première fois. )) Le cxr sonnet commence par ce vers : « Où es-tu, Muse, pour avoir )) oublié si longtemps de parler de celui qui te donne » toute ta puissance? » Ainsi, en admettant seulement un espace de trois ans entre le premier sonnet et le dernier, c'est en 1594 que Shakespeare aurait commencé à célébrer sa liaison avec William Herbert. Or, en 1594, William Herbert avait treize ou quatorze ans. Est-ce donc un enfant de treize ou quatorze ans qui au* rait pu enlever au poëte sa maîtresse? est-ce un enfant de quatorze ans que Shakespeare aurait adjuré si vivement de se marier? Est-ce un enfant de quatorze ans enfin qui aurait pu être le Mécène de toute une littérature? D'après la quatrième conjecture, émise pour la première fois par le commentateur Drake, les lettres W. H. seraient les initiales transposées de Henry Wriothesly, comte de Southampton. A notre avis, toutes les présomptions sont en faveur de cette conjecture. On sait déjà, en effet, que c'est au comte de

Southamplon que Shakespeare a dédié ses deux poèmes de Vénus et Adonis et du Viol de Lucrèce, Le commentateur Drake a déjà appelé raltention sur Vanalogie qui existe entre la dédicace de Lucrèce commençant par ces mots : (( L'amour que j'ai voué à votre seigneurie est sans fin;» et le xxxvi'' sonnet commençant par ces mots : « Lord de mon amour ! » Nous signalerons deux autres analogies aussi frappantes. Dans la dédicace des sonnets, Téditeur T. T. parle à M. W. H. du bonheur et de Véternité que lui promit le poëte. Or, dans cette même dédicace de Lucrèce, Shakespeare souhaite à Southampton une longue vie, prolongée à jamais par le bonheur. C'est le même vœu exprimé presque dans les mêmçs mots. Nous avons noté plus loin certains passages des sonnets qu'on trouve répétés presque littéralement dans Vénus et Adonis. Nous sommes convaincu, quant à nous, que le poëme de Vénus et Adonis n'est que la répétition allégorique de l'idée si longuement développée dans les derniers sonnets : la nécessité du mariage. Dans ce poëme où Shakespeare nous montre Adonis obsédé par les sollicitations de Vénus, c'està-dire la beauté tentée par l'amour, Adonis est, selon nous, la personnification de Southampton lui-môme.

Or, une chose singulière, c'est que Shakespeare dit justement à son mystérieux ami dans le lxv^ sonnet :

Describe Àaonis, and the counterfeit Is poorly imitated after y ou.

Qu'on décrive Adonis, et le portrait ne sera qu'une pauvre imitation de vous.

Henry Wriothesly, comte de Southamplon, était né en 1573. Il avait donc de vingt à vingt-cinq ans à Tépoqueoù les sonnets furent composés. C'est bien l'âge qu'on doit donner à ce tout jeune homme que Shakespeare appelle parfois paternellement : ce Siveet boy, mon doux enfant ! » Tout le portrait que le poëte nous fait de son ami concorde parfaitement avec celui que l'histoire nous a laissé de Southampton. Southampton était beau, riche, noble ; son père était de ces seigneurs de vieille roche qui avaient conservé, en dépit de la despotique Elisabeth, les antiques croyances catholiques et les mœurs féodales. (( Le comte, dit Mar- » kham, avait pour suite , non pas quatre laquais, » mais une troupe d'au moins cent gentilshommes et » vassaux bien montés ; il ne se faisait pas précéder » dans les rues, par douze singes en livrée, mais par » des huissiers à chaînes d'or; non par des papillons

» bariolés, toujours courant comme si quelque monstre » les poursuivait, mais par de grands beaux gaillards, )) marchant toujours du même pas, qui gardaient sa » personne.» On retrouve quelque chose de cette fidélité aux vieilles traditions dans cette haine des modes nouvelles dont Shakespeare félicite son ami dans plusieurs de ses sonnets. Le jeune Henry de Southampton, élevé rigidement par sa mère au collège Saint-John, maître es arts à l'âge de seize ans, avait gardé de ses fortes études un goût passionné pour les lettres. Il était bien, en effet, ce Mécène des poètes que Shakespeare chante dans ses sonnets. Nashe, le pamphlétaire, lui disait dans la dédicace d'un de ses livres : ce Incompréhensible est la hauteur de votre esprit... Il est perdu sans retour le Uvre qui naufrage sur le rocher de votre jugement. » Le poète Markhan:, en lui dédiant une tragédie, l'appelait, dans un sonnet, ce la lampe brillante » de vertu à la clarté de laquelle les hommes mélo- » dieux puisent leur inspiration. ))Gambden écrivait de lui qu'il était aussi célèbre par son amour de la littérature que par ses exploits militaires. Sir John Beaumont vantait en vers ce cet amour de la science que Southampton exprimait dans sa conversation et par ses égards pour ceux qui avaient' un nom dans les arts,

£G iNTUODUGTION

en A ers et en prose. » Le vieux Florio, dédiant au comte son Monde des mondes, lui disait en 1598:

« Vraiment je me reconnais débiteur non-seulement » de toute ma science, mais de tout ce que je suis, » et de plus encore, envers votre généreuse seigneurie » à la paye et sous la protection de laquelle j'ai vécu » plusieurs années. Sur moi et sur beaucoup d'autres, » le glorieux et gracieux rayon de votre honneur a ré- )) pandu la vie avec la lumière. » Voilà bien ce noble Mécène a sous le patronage duquel toutes les plumes répandaient la poésie. » Ne reconnaît-on pas Henry de Southampton dans ce M. W. H. qui, au dire du poëte des sonnets, ajoutait des plumes à l'aile de la science^? Une fois ceci établi que Henry de Southampton est bien celui auquel furent adressés et dédiés les sonnets, le mystère avec lequel ceux-ci furent publiés s'explique aisément. On verra à la fin des sonnets avec quelle insistance Shakespeare presse son jeune ami de se marier. Il lui répète sous toutes les formes et avec une incroyable profusion d'images la nécessité du mariage. Or, on sait qu'en 1598, peu de temps après que ces sonnets furent composés , Southampton épousa , malgré la

1 Soimei cxix.

défense formelle de la reine, une femme dont il était épris depuis plusieurs années, la belle mistress Varnon. La reine Élisabelh qui, pour des raisons diverses, n'avait jamais voulu ou pu se marier, était plus sévère encore pour la virginité d'aulriii que pour la sienne. Ainsi que le roi de Navarre, dans la comédie de Peines d'amour perdues^ elle avait imposé le célibat comme loi à toute sa cour; elle voulait, elle aussi, que son palais fût (( une petite académie consacrée au repos et à la contemplation. » Comme le roi de la comédie à ses courtisans, Elisabeth avait défendu à Essex cl à Sou- Ihampton d'approcher d'une femme. Le pauvre Southampton se trouvait donc placé comme Longuevillc et Dumaine, entre son respect pour la volonté royale et sa passion pour sa belle, entre sa loyauté et son amour. La poésie venait en aide à la beauté pour entraîner le comte à la rébellion; Shakespeare plaidait pour le mariage presque aussi éloqucmment que mistress Varnon. Dans ses sonnets, dans son poëme allégoriiiue de Vénus et AdoniSy dans sa comédie de Peines d'amour perdues, Shakespeare, montrant à Soulhamplon les charmes de la femme, lui disait: a Marie-toi! » Mais la reine, lui montrant la Tour de Londres, lui disait : «Ne te marie pas. » Or, c'était une chose grave que

de désobéir à la reine-vierge. Walter-Scott a admirablement peint, dans Kenilworthy la terreur du favori Leicester qui, pour dissimuler jusqu'au bout son union secrète avec Amy Robsart, finit, le misérable! par la faire tuer dans un guet-apens. C'est sous l'empire de cette même terreur qu'était placé Southampton. Dans une situation aussi critique, le malheureux courtisan résista pendant quatre années aux tentations de l'amour. Mais Shakespeare était là qui lui disait, comme Biron dans la comédie :

Les femmes lancent les étincelles du vrai feu prométhéen, elles sont tous les livres, tous les arts, toutes les académies : elles enseignent, elles élèvent, elles font vivre le monde entier. Sans elles, il n'y a personne qui devienne parfait. Fou que vous êtes de renoncer aux femmes !

Ah ! comment résister indéfiniment aux vers éloquents de Shakespeare? Comment résister toujours aux yeux doux de la belle Yarnon ? C'en était trop pour l'infortuné célibataire. Comme dans Peines d'amour perdues, la nature finit par l'emporter. Et Southampton finit comme Longueville par épouser sa bien-aimée. Toutefois le dénoûment fut beaucoup plus grave dans

l'histoire que dans la comédie. Le roi de Navarre, coupable lui-môme du crime d'aimer, finit par pardonner à Longneville. Mais la reine d'Angleterre fut impitoyable. Elle envoya Southampton contempler à la Tour de Londres la lune de miel. Et peu s'en fallut, sous prétexte d'un complot imaginaire, que l'ami de Shakespeare n'expiât sur l'échafaud son mariage insurrectionnel.

On comprend maintenant comment les libraires, si peu braves en général, mirent fort peu d'empressement à publier les sonnets où cette union fatale avait été conseillée et où Shakespeare attaquait avec tant d'audace le célibat ordonné par la reine. Ce ne fut qu'après la mort d'Elisabeth, quand la terreur inspirée par la fille de Henri VIII fut passée, que les sonnets de Shakespeare trouvèrent un éditeur. Mais alors, la haute position qu'occupait Southampton et des considérations de famille durent empêcher qu'on livrât sans réserve à la publicité le drame intime où figurait un des premiers personnages de l'Angleterre. Pour dérouter l'attention des contemporains, l'éditeur imagina la mystérieuse dédicace où les initiales de Henry W^riotheslv, comte de Southampton, étaient maintenues, mais interverties ; il fit mieux encore : il publia les sonnets

dans un désordre prémédité qui en rompait Tunité logique et les rendait presque incompréiiensibles , laissant à la postérité patiente le soin d'en deviner rénigme.

C'est ce secret que nous avons aujourd'hui l'indiscrétion de trahir.

Placé par sa naissance et par sa profession au niveau de (onles les souffrances, Shakespeare les a toutes connues Fils d'un artisan sur une terre d'aristocratie, longtemps pauvre dans un pays d'argent, comédien au milieu d'un peuple puritain, il eut à lutter de toutes paris contre des p; éjugi's impitoyables. Il faut lire ses sonnets pour savoir combien il maudissait cette livrée de bouffon dont le besoin l'avait affublé, et ce métier qui laisse toujours une marque, comme celui du îcin-

tiirierK Le théâtre de Shakespeare, comme cehii de Mohère, est fait de toutes ces douleurs. Mais Shakespeare ne souffrait pas seulement de ses propres malheurs, il souffrait également des malheurs d'autrui ; il trouvait dans son grand cœur une solidarité infinie avec toutes les afflictions ; il se sentait le frère de tous les déshérités ! Et alors il s'écriait :

Lassé de tout, j'appelle à grands cris le repos de la mort : lassé de voir le mérite né mendiant, et le dénùment affamé travesti en drôlerie, et la foi la plus' pure douloureusement parjurée, et l'honneur d'or honteusement déplacé, et la vertu vierge prostituée à la brutalité, et le juste mécite à tort disgracié, et la force paralysée par le pouvoir boiteux, et l'art bâillonné par Tautorité, et la niaiserie, vêtue en docteur contrôlant le talent, et le bien captif esclave du capitaine mal 2.

Merci, poëte, de ta douleur ! merci de ces larmes que tu as versées sur tant de plaies vives ! Merci de cette protestation contre la prostitution et la misère ! Merci de ce cri sympathique pour ces vertus vierges que la faim livre à la brutalité, pour ces dénûments que le besoin travestit en drôleries, pour ces mérites nés mendiants qui, travailleurs souvent obscurs, luttent avec

1 Voyez le c^ sonnet.

2 Voyez le XLViii^ sonnet.

tant de courage contre riniquilé du berceau ! Merci de Tanathème que tu as jeté au pouvoir boiteux paralysant la force, au parjure violant la foi la plus pure, à Tautorité bâillonnant Tart, à la niaiserie pédante contrôlant le génie , au mal triomphant ! Hélas ! à l'aspect de tant d'injustices et d'inégalités, il y a donc eu une heure où tu t'es senti découragé ! En voyant tant de souffrances chez les uns, tant d'indifférence ou de perversité chez les autres, tu t'es donc pris à douter de l'avenir ! L'avenir, de quel côté était-il ? tu le cherchais en vain à tous les coins de l'horizon. Tu invoquais la tolérance et partout le fanatisme te répondait. Tu jetais du haut de ton théâtre ce grand cri : Humanité ! et Ta moitié de l'Europe se ruait sur l'autre au nom d'un Dieu d'amour : et les catholiques faisaient la Saint-Barlhélemy ! et les protestants brûlaient Michel Servet et décapitaient Marie Stuarl ! Tu faisais ta propagande sublime, et le peuple pour qui tu la faisais courait aux combats de coqs ; et les plus avancés te reniaient ; et les puritains voulaient fermer ton théâtre et renverser ta tribune, à toi ! Alors tu te voilais la face ! et tu te sentais désespéré ! et tu prenais la vie en dégoût ! et tu voulais mourir î Ah ! c'est qu'alors on n'apercevait pas comme au-

jourd'hui les solutions immédiates. Perdu dans la nuit profonde du moyen âge, tu ne voyais pas poindre encore Taube sainte du progrès. Les idées dont tu étais épris, les idées de justice, de liberté, de fraternité, ne t'apparaissaient que comme des utopies insaisissables. Tu ne les voyais pas comme nous, transformées par quatre révolutions en réalités nécessaires. Et voilà pourquoi cet amour de l'humanité qui fait notre ardeur, faisait ton accablement! Voilà pourquoi tu

n'avais pas comme nous cette force que donne Tespérance, cette sérénité que donne la foi !

Guernesey, Hauteville house, novembre ISo?,

DE WILLIAM

A d'autres la satiété! Toi, tu gardes ton désir, désir exubérant qui déborde toujours : moi qui te poursuis sans cesse, je viens par-dessus le marché faire addition à tes amours.

Toi dont le désir est si large et si spacieux , ne daigneras-tu pas une fois confondre mon désir dans le tien? Ton désir sera-t-il toujours si favorable aux autres sans jeter sur mon désir un rayon de consentement?

La mer qui est tonte eau, reçoit pourtant la pluie encore et ajoute abondamment à ses réservoirs : ainsi toi, riche de désir, ajoute à tes désii's

La goutte du mien , et élargis ton large amour. Ne te laisse pas accabler par tanl de suppliants, beaux ou laids : dis-toi que tous ne font qu'un , et aime Will (1) dans ce désir unique.

i Le caractère intime et tout personnel des sonnets se montre dès les premiers vers. Ici nous ne voyons plus Shakespeare à travers son œuvre j nous le voyons directement : ce n'est plus le

poëte qui parle, c'est rami, c'est Tamant; ce n'est plus Thomme public, c'est ITiommc. Ce grand nom se familiarise et devient un petit nom : William devient Will. Ceux qui aimaient et approchaient l'auteur d'Eamleî rappelaient Will : aussi est-ce sous ce nom que Shakespeare se présente ici. Mais Will n'est pas seulement le petit nom de Shakespeare; will est un mot anglais qui signifie volonté, désir. C'est sur cette double signification que sont faits les trois premiers sonnets.

Si ton cœur te gronde de me laisser pénétrer ainsi, jure à ton cœur aveugle que Will est ton désir; et ton cœur sait que le désir est toujours admis chez lui. Donc, ôma Charmante, exauce mon amour par amour pour toi :

Quoi que tu fasses, Will remplira toujours le trésor de ton cœur et, en le remplissant de désirs, le remplira de moi seul. On est à Taise dans de vastes espaces : dans le nombre un ne se remarque pas.

Laisse-moi donc passer inaperçu dans la foule, bien

que je doive compter pour un au chiffre de tes amours.

Regarde-moi comme rien; tu trouveras pourtant, ne

l'en déplaise,

-^ Dans le rien que je serai quelque chose de doux

pom* toi. N'aimasses-tu de moi que mon nom, aime-le

toujours : c'est encore moi que tu aimeras ; car mon

nom est Désir.

Vois comme la femelle inquiète court hors du nid pour rattraper un de ses petits, déjà couvert de plumes, qui a pris son vol, et, déposant le marmot qu'elle tient , s'élance à tire d'ailes à la poursuite de celui qu'elle voudrait arrêter.

Vois comme le petit abandonné la cherche partout et pleure après sa mère dont l'unique souci est d'atteindre l'oiseau envolé devant elle , sans s'occuper de la douleur de son pauvre dernier né !

Tu cours, toi aussi, après celui qui s'envole loin de toi, tandis que moi, ton marmot, je te poursuis de loin en arrière. Pourtant, si tu attrapes celui que tu espères , retourne vers moi

Et fais comme une mère ; embrasse-moi, sois bonne. Grâce à ma prière, tu posséderas ton désir, si tu reviens calmer les lamentations de Will.

Ces lèvres que la main même de TAmoiir a faites m'ont dans un murmure jeté ces mots : je hais, à moi qui languissais près d'elle : mais quand elle a vu mon douloureux état,

Vite du fond de son cœur la pitié est venue pour gronder cette langue qui, charmante toujours, était en train de prononcer doucement mon arrêt, et lui en fait changer la teneur.

Ma belle a modifié ce je hais par une conclmion qui Ta suivi comme un beau jour suit la nuit chassée ainsi qu'un démon

Du ciel dans l'enfer. « Je hais, » avait-elle dit ; mais, reprenant ces mots à la haine, elle m'a sauvé la vie en ajoutant : — Pas vous 1

Que de fois, ô ma vivante musique, quand tu joues

'de la musique sur ce bienheureux morceau de bois

dont la vibration résonne sous tes doigts harmonieux,

quand tu règles si doucement l'accord métallique qui

ravit mon oreille,

J'envie les touches * qui, dans leurs bonds agiles,

-baisent le creux délicat de ta main ! tandis que mes

pauvres lèvres, qui voudraient recueillir celte récolte,

restent près de toi toutes rouges de la hardiesse du

'bois.

Pour être ainsi effleurées, elle changeraient bien d'état et de place avec les touches dansantes sur lesquelles tes doigts se promènent d'une si douce allure.

Rendant le bois mort plus heureux que des lèvres vivantes. Puisque ces petites effrontées en sont si joyeuses, donne-leur tes doigls h baiser, mais donnemoi tes lèvres.

1 L'instrument dont il s'agit ici était fort à la mode au temps (le la reine Élisalieth : on rappelait virginal. Il a précédé le cla- \ncin, qui a lui-mcnic précédé Tépinette^ qui^ à son tour, a précédé lo piano.

DE SHAKESPEARE 7a

Si musique et douce poésie s'accordent comme le doivent deux sœurs, alors nous devons bien nous aimer, toi et moi, car tu aimes Tune et j'aime Tautre.

Ton goût est pour Dowland^ dont la touche céleste sur le luth ravit les sens humains, le mien est pour Spenser ^ dont la pensée est si profonde que dépassant toute pensée, elle échappe à l'éloge.

Tu aimes entendre le doux son mélodieux que Phébus tire de son luth, ce roi de la musique, et moi je suis surtout noyé dans des délices profondes

Quand il se met à chanter. Poésie et musique ont le môme Dieu, dit la fable; toutes deux ont le môme amant, car toutes deux vivent en toi.

1 Ce sonnet est emprunté à un recueil de poèmes imprimé en 1599^ avec le nom de Shakespeare, sous ce titre ; Le Fèlerin passionné. 11 nous a paru complètement isolé dans la collection où le hasard et peut-être la fraude Ta fait entrer; et nous croyons l'avoir remis ici à sa véritable place. Le lecteur en jugera.

2 Dowland était un musicien fort en vogue vers 1590. On peut

croire que c'est à peu près à la même époque que les premiers sonnets furent composés,

3 En 1590, Spenser n'avait encore publié que les trois premiers livres de son fameux poëme : La Reine des Fées. Les trois autres ne furent imprimés qu'en 1596.

Oh ! ne me demande pas d'excuser le mal que ta cruauté fait subir h mon cœur. Blesse-moi, non avec tes yeux, mais avec ta langue : accable-moi sans retour, mais ne mets pas d'art à me tuer.

Dis-moi que tu aimes un autre, mais, devant moi, cher cœur, abstiens-toi de jeter de côté tes yeux doux: qu'as-tu besoin de ruse pour me blesser, quand ton pouvoir excède déjà mes faibles moyens de défense?

Faut-il pour t'cxcuser que je dise : ah ! elle sait, ma bien-aimée, que ses jolis regards sont mes pires ennemis, aussi les délournc-t-elle de ma face

Pour en diriger les coups ailleurs. Va, ne prends pas cette peine ; mais, puisque tu m'as presque tué, achèvemoi à force de regards et termine ma souffrance.

Sois prudente dans ta cruauté : n'accable pas ma patience jusqu'ici muette de trop de dédains, de peur que le désespoir ne me prête des paroles et que ces paroles n'expriment la rancune de ma douleur méprisée.

Si je pouvais fenseigner la prudence, mieux vaudrait, vois-tu, amour, quand tu ne m'aimerais pas, me dire que tu m'aimes : de même qu'aux malades moroses dont la mort est proche, les médecins n'annoncent que le retour à la santé.

Car, si je désespérais, je deviendrais fou, et dans ma folie je pourrais mal parler de toi ^ Maintenant le monde perverti est devenu si méchant

Que des médisances de fous sont crues par ses folles oreilles. Oh! pour qu'il n'en soit pas ainsi et que tu ne sois pas calomniée, regarde-moi en face, quand même la coquetterie égarerait ton cœur.

ALCESTE, à Célimène,

Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage. Percé du coup mortel dont vous m'assassinez,

Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés ; Je cède aux mouvements d'une juste colère Et je ne réponds pas de ce que je puis faire.

(Le Misanthrope^ act. iv, se. ii.)

Dans le vieux temps la brune ne passait pas pour belle, ou, si elle l'était, elle ne portait pas le nom de la beauté ^ Mais aujourd'hui la brune hérite de la beauté par succession et la calomnie par des attraits bâtards :

Depuis que Fart empiète sur la nature, la beauté harmonieuse n'a plus de nom, plus d'âge sacré, mais elle est profanée, si elle ne vit pas en disgrâce. Les yeux de ma maîtresse sont noirs comme le corbeau

Et cette couleur leur sied; car ils semblent porterie deuil de toutes ces beautés qui n'étant pas nées blondes calomnient la création par une fausse apparence.

Mais la couleur du deuil va si bien à ses yeux chagrins que tout le monde dit : ce La beauté devrait être brune.»

1 Pour bien comprendre ce sonnet^ il faut savoir que le mot anglais [air, qui signifie blondy signifie en même temps beau. En Angleterre donc^ dire à une femme qu'elle est blonde^ c'est lui dire qu'elle est belle. La langue anglaise adresse là une flatterie

à la pâle race d'Albion, et Shakespeare se plaint ici du monopole qu'elle donne à la blonde au détriment de la brune. Il s'élève en même temps contre cette habitude trop modeste qu'avaient les brunes de son temps de porter des perruques blondes pour ne pas paraître ce qu'elles étaient.

Telle que tu es, tu es aussi tyrannique que celles que rend cruelles Torgueil de leur beauté : car tu sais bien que pour mon pauvre cœur qui radote tu es le plus charmant et le plus précieux bijou.

Pourtant, il faut Tavouer, il en est qui disent en te voyant que ton visage n'a pas le pouvoir de faire pleurer Tamour : je n'ose pas dire qu'ils se trompent, bien que je me le jure à moi-même.

Et pour prouver que je jure la vérité, mille soupirs, à la seule pensée de ta personne, viennent, les uns à la suite des autres, témoigner

Que tes yeux noirs sont pour moi les plus beaux. Tu n'es noire en rien, si ce n'est en tes actions : et ce sont elles, à mon avis, qui donnent lieu à la calomnie.

J'aime tes yeux, même quand, avec leur air de pitié, obéissant à ton cœur, ils me tourmentent de dédains : ils sont en noir et sous ce deuil adorable ils jettent sur ma peine leur joli regard de compassion.

Et vraiment le rayon de soleil du matin ne sied pas mieux aux joues grises de TOrient; et Tastre épanoui qui annonce le soir ne donne pas autant de gloire à l'austère couchant

Que ces deux yeux en deuil à ton visage. Ah ! puisse ton cœur aussi se mettre en deuil pour moi puisque le deuil te va si bien !

Et puisse la pitié parer ton âme comme ton corps I Alors je jurerai qu'il n'y a de beauté que la brune el qu'elles sont toutes laides celles qui n'ont pas ton teint.

Les yeux de ma maîtresse n'ont rien de l'éclat du soleil. Le corail est beaucoup plus rouge que le rouge de ses lèvres ; si la neige est blanche , certes sa gorge est brune. S'il faut pour ctieveux des fils d'or, des fils noirs poussent sur sa tête.

J'ai vu des roses de Damas, rouges et blanches, mais je n'ai pas vu sur ses joues.de roses pareilles : et dans certains parfums il y a plus de suavité que dans l'haleine qui s'exhale de ma maîtresse.

J'aime à l'entendre parler : et pourtant je sais bien que la musique est plus harmonieuse. J'accorde que je n'ai jamais vu marcher une déesse :

Ma maîtresse, en se promenant, reste pied à terre : et cependant, par le ciel! je trouve ma bien-aimée aussi belle que toutes les donzelles calomniées par une fausse comparaison.

Ainsi il n'en est pas de moi comme de cette muse dont ]a peintm^e de la beauté emporte la poésie, qui emploie le ciel même comme ornement et donne à toutes les belles les plus beaux pendants ;

Les accouplant dans une comparaison orgueilleuse avec le soleil et la lune , avec les pierres précieuses de la terre et de la mer, avec les fleurs premières nées d'avril et toutes les choses rares que Tair du ciel entasse sur ce globe immense.

Oh ! que du moins, vrai en amour, je n'écrive que la vérité : et crois-moi alors , ma bien-aimée est aussi charmante que peut l'être une créature née d'une mère, bien que moins brillante

Que les chandelles d'or ^ fixées dans le ciel éthéré. Que ceux-là en disent plus qui se satisfont avec des paroles : moi, je ne veux pas tant vanter ce que je ne désire pas vendre *.

i Gold candies. Cette image est souveut dans Shakespeare» Exemples :

BASSAMO, à Portia, Par ces chandelles bénies de la nuiti

[Marchand de Venisej act. v, se. i.)

BANQUo. Où en est la nuit, enfant?

FLÉANCE. La lune est couchée; je n'ai pas entendu l'horloge.

BANQuo. Elle se couche à minuit.

FLÉANCE. Je crois qu'il est plus tard, monsieur.

BANQuo. Tiens! prends mon épée. Le ciel est économe; il a éteint

toutes ses chandelles.

(Macbeth, act. ii, se. i.)

' c ROMÉO, à Juliette. Les chandelles de la nuit sont brûlées, et le jour joyeux se dresse sur la pointe du pied au sommet brumeux des montagnes.

(Act. III, se. V.)

2 Dans un autre sonnet^ Shakespeare dit :

That love is marchandised, whose rich esteeming The ownefs tongue doth pub'ish everywhere.

C'est faire marchandise de ce qu'on aime que d'en publier partout 1 riche estimation.

Peux-lu dire, ô cruelle, que je ne t'aime pas S quand contre moi-même je prends ton parti ? Est-ce que je ne pense pas à toi quand je m'oublie tout entier dans ton intérêt, ô reine tyrannique ?

Quel ennemi as-tu que j'appelle mon ami ? Quel est celui auquel tu montres un front sévère, que je salue ? Si tu me menaces d'un orage , ne fais-je pas tomber ta colère sur moi-même en larmes subites ?

Quel mérite vois -je en moi assez hautain pour dédaigner ton service, lorsque ce que j'ai de plus noble adore tes défauts mômes,

Obéissant à un mouvement de tes yeux ? Mais non, hais-moi, amour! je connais maintenant ton cœur; tu aimes ceux qui voient clair et je suis aveugle.

I ALCESTE

Alil traîtresse! mon faible est étrange pour vous; Vous me troiupez sans doute avec des mots si doux...

CLLIMÈNE,

Non, vous ne m'aimez pas comme il faut que ron aime.

ALCESTE

Ah 1 rien n'est comparable à mon amour extrême.

[Le Misanthrope.)

0 toi , aveugle fou , amour, que fais-tu à mes yeux pour qu'ils regardent ainsi sans voir ce qu'ils voient ? Ils savent ce qu'est la beauté, ils voient où elle se trouve: pourtant pour ce qu'il y a de meilleur ils prennent ce qu'il y a de pire.

Si mes yeux corrompus par un regard plus que partial sont ainsi mouillés dans une baie que fendent toutes les proues, pourquoi as- tu forgé d'illusions l'ancre où est amarré le jugement de mon cœur?

Pourquoi mon cœur considère-t-il comme un parc réservé ce qu'il sait bien être le champ commun ouvert à tous ^ ? Pourquoi mes yeux voyant cela disentils : cela n'est pas.

Et parent-ils de fidélité cette face coupable? C'est que mon cœur et mes yeux ont perdu le chemin du vrai et sont maintenant en proie à la peste du mensonge.

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