‹ Shakespeare (volume 2)Chapitre 12 sur 23 · LE TEMPS · texte numérisé non relu

LE TEMPS

Moi qui plais à quelques-uns et qui éprouve tout le monde, moi qui suis la joie des bons et la terreur des méchants, moi qui fais et découvre Terreur, je prends maintenant sur moi, en ma qualité de Temps, de déployer mes ailes. Ne m'imputez pas à crime, si, dans mon vol rapide, je glisse par-dessus seize années, et si je laisse inexplorée la transition de ce vaste intervalle. Car il est en mon pouvoir de renverser la loi, et, dans une heure d'initiative, de faire germer ou de bouleverser une coutume. Laissez-moi passer tel que j'étais avant que fiU établi le système ancien ou le système aujourd'hui reçu. J'ai été témoin des époques qui ont fait naître ces usages, comme je le serai des modes les plus nouvelles qui désormais régneront.

Telle fut la résistance raisonnée que fit Fauteur (ÏHamlet aux sommations des classiques , opposant toujours, comme les grands penseurs révolutionnaires, comme Rabelais , comme Descartes . le bon sens au préjugé, la raison au texte écrit, la nature éternelle

^^ IMUODUGïlON

aux convenlions factices. Mais parce que Shakespeare, résistant aux entraînements exagérés de la Renaissance, repoussa les règles antiques, TunKé de temps, Tunité de lieu, la séparation de la comédie et de la tragédie; parce qu'en dépit des goûts aristocratiques, il continua de faire paraître sur la même scène le paysan et le prince, et d'y mêler le peuple et la cour ; parce que, malgré l'école euphuiste qui déclarait barbare le vieil idiome anglo-saxon il continua de parler la langue nationale; parce que Shakespeare fit tout cela, est-ce à dire qu'il n'ait pas été influencé ni modifié par la Renaissance? Est-ce à dire que Shakespeare soit resié insensible devant cette étonnante apparition d'un monde nouveau , révélé tout à coup par la Grèce proscrite et par l'Italie conquise aux générations du moyen âge?

Eh quoi! il y aurait eu un siècle, ce grand seizième siècle! où l'on aurait vu successivement Homère, Platon, Sophocle, Eschyle, Euripide, Aristophane, Virgile, Horace, Plante, Dante, Pétrarque, secouer la poussière funèbre des palimpsestes et ressusciter dans leur splendeur première, portés à jamais sur les ailes infatigables de l'imprimerie 1 et William Shakespeare n'aurait pas é!é ému de cette prodigieuse renaissance!

Tandis que les plus humbles têtes en étaient tout illuminées, son front, ce front le plus haut et le plus vaste qui fût, n'aurait pas été éclairé par cette éblouissante aurore! Quoi! au milieu de cette froide théogonie chrétienne, Tardente mylhologie antique aurait apparu! le ciel, rempli jusque-là par le Créateur unique de la Bible, se serait subitement peuplé de mille apparitions nouvelles, essaim de dieux et de déesses que l'humanité avait adorés! et la muse de Shakespeare n'aurait pas senti à travers les brouillards du Nord les chauds rayons de l'Olympe !

Non, cela n'était pas possible. Pour que le génie de Shakespeare n'eût pas été modifié par la Renaissance, il eût fallu qu'il ne fiit pas de son temps. Au seizième siècle, la Renaissance est partout : elle est dans le fauteuil où vous vous asseyez, dans le costume que vous portez, dans la maison où vous demeurez, dans le miroir où vous vous regardez, dans l'assiette où vous mangez. Elle révolutionne l'arcliitecture, la sculpture, la peinture, la musique, la danse, l'escrime et jusqu'à la cuisine. La Renaissance est de tous les bals et de toutes les fêtes. Quand Leiccster invile la reine Elisabeth au château de Kenilworth, il croirait manquer aux plus vulgaires convenances s'il n'adressait pas

aussi une invitation à quelques divinités mythologiques, comme Orion, Sylvain, Pomone, Bacchus!

Aussi, ce respect que tous ont pour Tantiquité, Shakespeare ne s'en défend pas. Il admire profondément la Grèce et Fltalie. Seulement cette admiration n'est pas une abdication. Là est la distinction essentielle. Shakespeare glorifie la Renaissance, mais il ne jette pas la pierre au moyen âge. Il ne veut pas que sa race essentiellement septentrionale perde son originalité dans une imitation servile. Le travail de l'humanité pendant les siècles qui ont suivi le Christ lui paraît aussi sacré que le travail de l'humanité pendant les siècles qui l'ont précédé. Pourquoi immoler l'art gothique à l'art antique? Pourquoi sacrifier la cathédrale d'York au Parthénon , Notre-Dame au Colysée , Dante à Homère? Shakespeare ne repousse ni la tradition chrétienne ni la tradition païenne : au contraire, il les réunit pieusement l'une et l'autre. Il ne détruit ni le moyen âge ni la Renaissance : il les résume.

Voyez son œuvre : ne semble-t-il pas que, par le choix même des sujets dont il a rempli son drame , Shakespeare ait voulu, avec l'impartialité du génie, faire une part égale aux deux époques?

Aux traditions du moyen âge, aux chroniques scan-

dinaves, écossaises ou saxonnes, h Holinshed, à Hall, à Chaucer, à Saxo-Grammaticus, etc., Shakespeare emprunte le motif de quatorze pièces : le Roi Jean, Richard II, Henri /F (première et deuxième parties), Henri F, Henri 7/ (première, deuxième et troisièmie parties), Richard III, Henri VIII, Comme il vous plaira, Macbeth, le Roi lear, Hamlet.

Aux traditions de la Renaissance, aux chroniques, au théâtre , à l'histoire de la Grèce et de l'Ilalie antique, aux romans de Tltalie nouvelle, aux contes espagnols, à Homère qu'il lit dans la traducfion de Chapman, à Plutarque qu'il étudie dans la traduction de North et dans les commentaires de Montaigne, à Aristophane, à Lucien, à Boccace, à Cynthio, à Bandello, au Masaccio deNaples, à Luigi da Porto, à Lollius d'Urbino, à Belleforest, etc., il emprunte le cadre de dix-huit autres pièces : les Deux gentilshommes de Vérone, Titus Androniciis, la Douzième nuit, Mesure pour mesure, le Conte d'hiver, Beaucoup .de bruit pour rien, le Marchand de Venise, Tout est bien qui finit bien, la Mégère apprivoisée, la Comédie des erreurs, la Tempête, Troïlus et Crcssida, Timon d'Atlicncs, Coriolan, Jules- César, Antoine et Cléopdtre, Roméo et Juliette, Oihello!

Parfois Shakespeare confond les doux traditions

IS INTCODUGÏION

dans la même création : il lit la chronique Gesfa Romanorum et un poëme de Gower, et il fait Périclcs ; il s'inspire de Holinshed et de Boccace, et il crée Cymbeline.

Chose remarquable que ce mélange dans la miême œuvre de deux génies si divers, le génie du moyen âge et le génie de la Renaissance ! Shakespeare accueille avec la môme bonne foi dans son drame la religion de l'un et les superstitions de l'autre. Il s'écrierait volontiers, comme Dante au Purgatoire : « 0 souverain Jupiter, crucifié pour nous sur h terre! » Dans son œuvre, comme dans celle du poëte italien, la théogonie païenne semble se confondre avec la théogonie chrétienne en une sorte de panthéisme fantastique. Au cinquième acte de Peines cVamour perdues, la princesse prie naïvement saint Denis de la proléger contre saint Cupidon. Au quatrième acte du Songe d'une nuit de la mi-été, le demi-dieu Thésée s'écrie très-naturellement : « Bonjour, mes amis, la Saint- Valentin est passée. »

La mythologie et la féerie peuplent à la fois le monde que rêve Shakespeare. C'est à ce mionde merveilleux qu'appartiennent cette île enchantée où la Tempête nous jette et cette impossible forêt d'Athènes

qu'on voit dans le Songe crime nuit d'été. Là, à l'appel de Prospero- Shakespeare, les divinités du Midi se mêlent sans répugnance aux fées et aux génies du Nord. Là, les feux follets, les sylphes, les gnomes, les trilbys, les esprits évadés des contrées boréales, folâtrent amoureusement avec les nymphes et les naïades accourues des bois d'Italie. Là, le Thésée de la fable se rencontre avec la Titania des légendes. Là un Ariel , un simple lutin, ose appeler pour la danse Junon, la plus orgueilleuse des déesses !

Shakespeare ne résume pas seulement son siècle ; il résume tous les siècles précédents. Il se sert du travail antérieur de l'humanité et il le transfigure dans son œuvre. Comme Michel-Ange, qui prend une poignée de terre et en fait une statue, Shakespeare prend des ombres dans l'histoire et dans la légende, et il en fait des vivants. Qu'est-ce qivHamlet dans la cl ronique? un spectre. Qu'est- il dans le drame? un homme.

La liberté de l'art, voilà le grand principe qnc Sliakespeare garda du moyen âge. Qui se souvient aujourd'hui de cette farce religieuse, jouée avec tant de succès devant nos pères et qui s'appelait le Mystère de la Passion? Ce mystère modèle, où Satan jouait le rôle de comique, commençait à la chute de l'homme

et finissait à sa rédemption par le sacrifice du Christ. Eh bien! cette farce aujourd'hui oubhée, où, en dépit d'Aristote, Faction durait des siècles entiers, où la loi des unités était naïvement violée , où le grotesque se mêlait au sublime, et où le diable coudoyait le bon Dieu , cette farce dont les classiques de la Renaissance se sont tant moqués, Shakespeare la transforme et en fait son drame.

A la Renaissance Shakespeare prend autre chose; il lui prend le langage imagé, riche, coloré, plein de métaphores, que parle tout le seizième siècle avec Ronsard et avec Tasse : ce langage tout méridional, il le transforme en lui donnant Ténergique accent du Nord, et il en fait son style.

C'est dans cette transformation qu'éclate Toriginalité du poëte ; c'est là vraiment qu'il est lui. Shakespeare prend la forme dramatique du moyen âge , et il l'anime de ses créations; il prend le langage figuré de la Renaissance , et il se l'approprie par l'idée. Comme il le dit lui-même dans un des poëmes que nous traduisons plus loin , « tous les mois dont je me sers disent presque mon nom, trahissant leur naissance et leur origine. »

Dans la poésie lyrique, Shakespeare emprunte en-

core quelque chose à la Renaissance , il lui emprunte la strophe favorite de Pétrarque, et il verse dans cette strophe , devenue sienne , toutes les émotions intimes de son âme :

Gli occhi, di ch'io parlai si caldamente E le braccia e le mani, e i piedi, e'I viso Che m'avean si da me stesso diviso, E fatto singular da Faltra gente ;

Le crespe chiome d'ar puro lucente E'I lampeggiar de Tangelico viso, Che solean far in terra un paradiso Poca polvere son che nulla sente.

Ed io pur vivo : onde mi dcglio e sdcgno, Rimaso senza'l lume ch*amai tanto, In gran fortune, in disarmato legno.

0 ! sia qui fine al mio amoroso canto : Secca e la vena de Fusato ingegno E la cetera mia rivolta in pianto K

Le sonnet! cette strophe musicale et savante dans laquelle le poëte de Vaucluse a chanté et pleuré

1 « Ces yeux dont je pai lais si ardemment, ce bras, cette main, ce pied, ce visage, qui me transportaient hors de moi-même et m'clcvaicnt au-dessus des autres hommes;

» Ces boucles de cheveux d'or à l'éclat si pur, cette face angéliciue et splcndide qui faisait un paradis sur la terre, ne sont plus qu'un peu de poussière insensible.

Laure, Shakespeare aussi va la remplir de ses joies et de ses douleurs , de ses désespoirs et de ses amours. Ce mètre tout méridional , inventé , dit-on , par les troubadours français , que les exigences de la rime rendent presque impossible aux idiomes du Nord, Shakespeare va y plier de force le rude idiome saxon. L'Anglais, ce jargon brut, si réfractaire aux assonnances, si hérissé de consonnes, Shakespeare va le jeter à la fonte du sonnet et en retirer une langue chaude, élincelante, harmonieuse , toute ciselée d'antithèses et de concetti , qui sera la langue de Roméo et de Juhette, d'Othello et de Desdemona.

Le sonnet, si nouveau encore pour l'Angleterre au temps de Shakespeare, était déjà depuis trois siècles la forme nationale de l'Italie. Depuis le triomphe de Pétrarque, il n'y avait pas un poëte au delà des Alpes qui se fût permis de soupirer autrement qu'en sonnets; toutes les déclarations se faisaient par sonnets; le sonnet était le bouquet de vers que tous les cavaliers

» Et pourtant je vis! ce dont je pleure et je m'indigne; et je reste sans la lumière que j'aimais tant, exposé à tous les hasards dans ma barque désarmée.

» Oh ! que ce soit la fm de mes chants d'amour ! Tarie est la \eine de mon génie fatigué, et ma lyre se fond dans les pleurs. »

bien appris offraient à leurs clames. De leur côté, toutes les belles tenaient à être chantées sur le même rliylhme que Laure; et ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'elles voulaient aussi être aimées comme elle : plaloniquement. Le sonnet n'était pas seulement la poésie des amants, il était surtout la poésie des amants malheureux.

Oui, chose bizarre! le sonnet portait généralement malheur aux rimeurs. Il semble que la fatalité, qui avait poursuivi Pétrarque, s'attachait à ses imitateurs. QueUe existence, en effet, que celle du proscrit de Vaucluse ! Aimer éternellement, aimer infmiment une créature toujours invisible, toujours insaisissable, qui fuit sans cesse devant son amant et qui, à force de fuir, finit par tomber aux bras d'un autre! Quand on pense que Pétrarque, dans les vingt années qu'a duré son amour, n'a jamais eu avec Laure un tête-àtéte, et que la plus grande faveur qu'il ait obtenue d'elle, c'a été de pouvoir lui parler un jour dans un jardin et devant témoin! Ramasser une fleur jetée par elle, s'asseoir sur le banc où elle s'était assise, apercevoir de loin son ombre, telles furent les joies les plus vives de Pét#iu\iue. Un matin que le pauvre poëte errait dans la campigne, il rencontre une la-

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veuse qui travaillait penchée sur un ruisseau. Il s'approche d'elle, et, apercevant ce qu'elle avait à la main, il se trouble, rougit, pâlit, perd presque connaissance : le linge qu'elle tenait était à Laure ! La laveuse, qui venait de tremper le linge, le relire de l'eau et s'apprête à le tordre : « Laissez-moi vous » aider, dit l'autre tout tremblant. — Ah ! lui répond » la paysanne, vous êtes Pétrarque ! » Ce fut un tel bonheur pour le poëte de tordre ce hnge de sa bienaimée, que, le lendemain, il fit planter un laurier au bord de la fontaine pour perpétuer ce souvenir. Mais ce qu'il y avait de plus extraordinaire, et, ajoutons-le, de plus triste dans cette Uaison illustre, c'était que, pendant que Pétrarque se consumait ainsi dans un amour immatériel, Laure ne se croyait nuhement obligée à la même abstinence. Tandis que son pauvre amant couchait si consciencieusement à la belle étoile, Laure faisait onze enfants avec son mari.

Soupirer beaucoup, désirer peu, ne rien demander, telles étaient les conditions que les Cours d'amour du Midi, ces premières académies littéraires toutes composées de femmes, avaient imposées aux disciples de Pétrarque. Alors, pour être un ftyseur de sonnets accompli, il ne suffisait pas d'observer ces lois rigou-

reuses que rappelle Boileau dans son Art poétique. Il ne suffisait pas d'avoir bien soin

Qu'en deux quatrains de mesure pareille, La rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille, Et qu'ensuite six vers, artistement rangés, Fussent en deux tercets par le sens partagés.

Le faiseur de sonnets devait s'imposer, comme amant, des règles plus rigoureuses que comme poêle. Après avoir subi les exigences de la rime, il fallait qu'il subit patiemment les cruautés de la belle ; il fallait qu'il continuât sans relâche de courir après l'une comme après l'autre, avec cette condition de toujours manquer la belle et de ne jamais manquer la rime. Alors il eût mieux valu, pour la réputation d'un auteur, hasarder un enjambement d'un tercet à l'autre, qu'un baiser de ses lèvres aux lèvres de sa maîtresse. La continence était la première règle de la prosodie du sonnet. A en croire les belles dames qui tenaient leurs parlements à Avignon, h Toulouse, à Ferrare, à Florence, on eût dit que tous les sonnets à elles adressés devaient finir comme celui d'Oronte :

Belle Philis, on désespère Alors qu'on espère toujours!

Les peines de cœur devaient poursuivre partout les faiseurs de sonnets. Voyez le premier qui, en Angleterre, ait osé imiter Pétrarque, ce fameux lord Surrey, que Henri VIII fit décapiter à Londres, le 19 janvier 1547. Surrey avait, comme on dit, tout ce qu'il faut pour plaire : il était beau, il était jeune, il était spirituel, et, ce qui vaut mieux encore, il était riche ; enfin, séduction suprême, il était lord ! Un jour il s'amourache d'une charmante Irlandaise, la jeune Géraldine, ^lle de Gérard Fitz-Gérald, comte de Kildar. Que fait-il? l'imprudent! Il lui fait sa déclaration dans un sonnet. Immédiatement, il perd toute espèce de charme aux yeux de la belle : beauté, jeunesse, noblesse, esprit, tout cela n'est plus rien pour Géraldine. Ce pauvre Surrey n'a plus aucune chance : il a fait un sonnet ! Dès lors il a beau prier, supplier, il ne peut rien obtenir, pas même la main de sa bien-aimée. — De même que Surrey avait imité Pétrarque, Géraldine tint à imiter Laure. Comme Laure, elle en épousa un autre ; nous nous trompons, elle en épousa plusieurs autres ; car elle eut successivement trois maris. Inutile de dire que Surrey ne fut pas un de ces trois-là.

Les femmes mêmes n'étaient pas à l'abri de ces

infortunes fatales, quand elles se mêlaient de faire des sonnets. Alors c'était leur tour de languir et d'aimer platonique ment. On n'a pas oublié, au delà des Alpes, l'aventure de cette belle fille du pays padouan, Gaspara Stampa, « cette Sapho italienne, » qui s'éprit d'un certain comte CoUalto. Collalto lui avait promis de répouser ; mais, un jour, elle fit la faute de lui rappeler sa promesse en sonnet. Collalto partit pour la France et revint, après trois ans, dire à la malheureuse qu'elle devait renoncer à lui. Gaspara pleura longtemps; mais, enfin, la nature reprit le dessus. Elle eut alors le bon esprit d'essuyer ses larmes et de se donner à un autre.

A cet insuccès général des faiseurs de sonnets, nous ne prétendons pas dire qu'il n'y eut pas d'exceptions. Oui, sans doute, il y eut des heureux : comme Bembo, qui put chanter dans la Morosina la mère de ses enfants; comme Bernardino Rota, qui réussit, après seize ans d'attente , à être le mari de Portia Capcce ; ou comme Spenser, qui finit aussi, après de longs mois, par achever ses amoretti dans un épithalame. Mais, nous le maintenons, ce furent là des bonheurs exceptionnels. L'amour platonique resta la règle pour presque tous. La plus illustre faiseuse de sonnets du

seizième siècle, Elisabeth d'Angleterre, a été surnommée la Reine-Vierge.

Le sonnet n'a donc été presque toujours qu'une variante de l'élégie. Malgré cela et peut-être à cause de cela, la quantité de sonnets produits depuis la mort de Pétrarque a été immense. D'après le calcul de Crescimboni, dans l'Italie seule, pendant le seizième siècle, il n'y eut pas moins de six cent soixante et un faiseurs de sonnets. Qui se souvient aujourd'hui des plus connus de cette longue hste : Costanzo, Camillo Pellegrini, Baldi, Garo, Francesco Copelta, Claudio Tolomei, Ludovico Paterno ? Qu'est devenue la gloire de Casa, ce poëte si fameux de son temps pour avoir osé modifier le sonnet de Pétrarque et risquer un enjambement du premier tercet au second ? Audace inouïe qui fit école non-seulement en Italie, mais dans toute l'Europe ^

Le sonnet, comme tout ce qui venait d'Italie, fut bien vite à la mode en France. Là, la pédanterie de la critique contribua autant que la coquetterie des femmes, à sa vogue extraordinaire. Dans le livre de du Bellay que nous avons déjà cité, la Pléiade conseillait

1 La modification introduite par Casa dans le sonnet a été adoptée par Shakespeare^ par Daniel et par Drayton.

ainsi aux poètes futurs do renoncer aux vieilles formes naïves de Villon et de Marot pour prendre les formes plus savantes de la Grèce et de l'Italie.

c( Lis donc et relis premièrement, ô poëte futur, les exemplaires grecs et latins; puis, me laisse toutes ces vieilles poésies françoises aux jeux floraux de Toulouse et au Puy de Rouan, comme rondeaux, ballades, chants royaux, chansons et telles autres épiceries qui corrompent le goust de notre langue et ne servent sinon à porter témoignage de notre ignorance. Chante-moi ces odes inconnues encore de la langue française, d'un luth bien accordé au ton de la lyre grecque et romaine, et qu'il n'y ait rien où n'apparoissent quelques vestiges de rare et antique érudition... Soniie-ihoi ces beaux wnneU, non moins docte que plaisante invenlion italienne pour laquelle lu as Pétrarque et quelques modernes italiens. »

En Angleterre comme en France, tous les poêles se mirent à sonner ces beaux, sonnets : Surrey, Wyat, Philipp Sidney, Raleigh, Spcnser, Daniel, Drayton. Ce fut une rage chez la reine d'Angleterre comme chez le roi de France. Que d'Oronles parmi tous ces courtisans! Voulez-vous voir la cour d'KUsabelh? Lisez celle charmante comédie de Peines d'amour perdars,

Là, tous les amoureux font des sonnets : le prince pour la princesse, Biron pour Rosaline, Longueville pour Marie, Dumaine pour Catherine. Il n'est pas jusqu'à don Adriano d'Armado qui ne s'écrie, dans sa passion pour la paysanne Jacquinette : (c Adieu, valeur! rouilletoi, rapière! tais-loi, tambour! car votre maître est amoureux. Oui, il aime ! Que quelque dieu de la rime impromptue m'assiste, car, j'en suis sûr, je vais devenir faiseur de sonnets. »

Comme à don x^driano, l'amour a fait faire des sonnets à trois poètes fameux : à Pétrarque en Italie, à Ronsard en France, à Shakespeare en Angleterre.

UHOMME DANS SHAKESPEARE

Les sonnets de Shakespeare sont encore aujourd'hui une énigme pour les historiens et pour les critiques. La dédicace mystérieuse qui les accompagnait dans la première édition , le désordre involontaire ou préconçu dans lequel ils parurent, l'obscurité de certains passages ont donné lieu à mille interprétations diverses. Les uns ont déclaré que ces sonnets étaient adressés uniquement à une femme; les autres, qu'ils étaient uniquement adressés à un liomme; ceux-ci en

n ÎNTRODUCTION

ont attribué Tinspiration à un personnage bizarre qui n'aurait été ni homme, ni femme, ou plutôt qui aurait été Tun et l'autre ; ceux-là y ont vu autant de petits poèmes séparés, adressés à diverses personnes; d'autres enfin, et ce sont les plus nombreux, ont soutenu qu'ils étaient dédiés à des créatures imaginaires, n'ayant jamais existé que dans le cerveau du poëte. Déroutée par tant de contradictions , la postérité, si curieuse pourtant de tout ce qui porte le nom de Shakespeare, a fini par perdre patience: ne pouvant résoudre l'énigme, elle a donné sa langue aux chiens et jeté par dépit ce livre impertinent qu'elle ne comprenait pas. C'est ainsi que les sonnets qui, au temps d'Elisabeth , étaient plus célèbres que les drames même de Shakespeare ^ , sont aujourd'hui tombés dans un oubli complet. Un écrivain distingué de l'Angleterre nous disait dernièrement qu'il n'y avait peut-être pas cent de ses compatriotes qui les eussent lus en entier. Quant à la France, nous aurons tout dit sur son indif-

1 En 1598, le critique Meres écrivait clans son Trésor de Vesjfirii : « De même que Tâme d'Euphorbe passait pour vivre dans Pytha- » gore, de même 1 ame harmonieuse d'Ovide vit dans Shakespeare » à la langue de miel : j'en veux pour preuve Venus et Adonis, » sa Lucrèce et ses sonnets sucrés {sugared) qui circulent parmi ses » amis privés. »

terence, par ce simple fait que, depuis 250 ans qu'a paru le texte original, en voici aujourd'hui seulement la première traduction complète.

Nous Tavouons, en lisant ces admirables poésies oii le plus grand poëte du moyen âge a, suivant l'expression de Wordsworth , donné la clé de son cœur, nous nous sommes indigné de cet oubli de la postérité, et nous aurions cru manquer à un devoir si nous n'avions pas au moins essayé de réparer ce qui nous semblait presque une ingratitude. D'ailleurs, nous nous sentions attiré vers cette œuvre étrange par le mystère même qui avait rebuté tant d'autres.

A force de relire ces poëmes, en apparence décousus, nous finîmes par y retrouver les traces de je ne sais quelle unité perdue. Il nous sembla que les sonnets avaient été jetés pêle-mêle dans l'édition de 1G09, comme ces cartes des jeux de patience dont les enfants s'amusent à remettre en ordre les morceaux. Nous fîmes comme les enfants : nous nous mîmes patiemment à rapprocher, dans ces poésies, les morceaux en apparence les pins éloignés, et nous réunîmes ensemble tous ceux que le sens adaptait les uns aux autres. Tel sonnet, par exemple, marqué le xxr dans l'édition de IG09 et dans toutes les éditions modernes, nous parut faire

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suite à un autre marqué le cxxx^; tel autre qui, dans ces mêmes éditions, n'avait aucun sens après le xxxn^ sonnet, devenait parfaitement intelligible après le CXLIY^ Nous n'avons pas hésité à faire presque partout ces transpositions nécessaires. Ainsi restitués à leur unité logique et rationnelle, les sonnets, tout en conservant chacun son charme lyrique intrinsèque, auront pour le lecteur un intérêt nouveau, l'intérêt dramatique.

Les sonnets de Shakespeare contiennent en effet tout un drame. Exposition, complications, péripéties, dénoament, rien ne manque à ce drame intime où figurent trois personnages : le poète , sa maîtresse et son ami. Là le poète paraît, non sous le nom que le genre humain lui donne, mais sous celui qu'il recevait dans la vie privée : ce n'est plus William Shakespeare, c'est Will que nous voyons. Ce n'est plus l'auteur dramatique qui parle, c'est l'ami, c'est l'amant. Ce n'est plus l'homme public, c'est l'homme. Quant aux deux autres personnages, ils restent anonymes. Comment s'appelle cette femme, cette brune aux yeux noirs que Shakespeare honore de son amour? Comment s'appelle ce jeune homme qu'il glorifie de son amitié? L'auteur n'a pas voulu dire leurs noms.

Dans le premier sonnet, au moment où l'aclion commence, nous voyons Shakespeare amoureux. Comment l'est-il devenu? En quel lieu, à quel moment a-t-il vu pour la première fois celle qu'il aime ? Est-ce au bal qu'elle lui est apparue, comme Roméo à Juliette, ou à réglisc, comme Laure à Pétrarque? On l'ignore. Ce que nous savons tout de suite, et ce qui nous rassure un peu pour la patience de notre amoureux , c'est que celle qu'il aime n'a^pas de préjugés : elle n'est ni prude, ni cruelle. Dans l'océan de ses désirs, l'am-Dur de Will Shakespeare ne sera qu'une goutte de pluie. c( Laisse-moi passer inaperçu dans le nombre, dit-il à sa bien-aimée; dans le nombre ce n'est pas un de plus qui importe. » On le voit, \M11 est modeste; il a pour idéal d'être traité comme tout le monde. Mais il a beau supplier pendant trois sonnels , la belle fait une exception pour lui, elle lui résiste !

Attristé de cette distinction , Will veut en savoir le motif: Voyons, demande-t-il, m'aimez-vous? — Je ne vous hais pas. — Shakespeare est devenu si humble qu'il regarde cetle réponse comme un aveu. Au \® sonnet , nous voyons W^ill assis près de celle qu'il aime, tandis qu'elle joue nonchalamment sur le clavecin quelque nouveau morceau de Dowland, le

compositeur en vogue. Olil regardez un peu Shakespeare ! comme il est heureux en ce moment ! comme il écoute! comme il oublie tout dans celte double extase de la musique et de Famour! tout, les injures de Greene et les attaques de la critique euphuiste , et les jalousies de Burbadge, et les huées et les pommes cuites à lui jetées par la cabale des montreurs d'ours ! Regardez ce beau et fier visage où le fard de la dernière farce est à peine essuyé. Comme il rayonne à présent ! comme ce front immense s'illumine ! comme les narines de ce nez aquilin se dilatent! comme ces yeux profonds rayonnent!, quel bonheur d'entendre une femme qu'on aime faire de la musique! Shakespeare est tellement ravi que lui, le poêle des harmonies éternelles, il devient jaloux de celte épinette. Il envie « ces touches effrontées » qui sautent ainsi aux mains de sa bien-aimée. (( Soit! lui dit-il, à elle, » donne-leur tes doigts à baiser, mais donne-moi les » lèvres. »

Mais Will a beau supplier ; c'est comme s'il chantait! Tandis qu'il soupire après un baiser, la coquette fait des avances à d'autres. Oui, chose triste à dire ! tandis que cet homme de rien sublime qui a fait Oihello et Ilamlet^ est à ses pieds, celte femme promet

tout à un autre, sans doute à quelque beau gentilhomme comme celui que nous voyons dans Peiius d'amour perdues : « Un galant qui attache les ûUes » avec une épingle sur sa manche, un singe de la » mode, un monsieur le charmant! » Oh! comme Shakespeare souffre alors! avec quel désespoir il dit à sa bien-aimée : « Dis-moi que tu aimes ailleurs, mais » ne fais les yeux doux à d'autres devant moi! »

Au vm^ sonnet, cependant, W'ill finit par perdre patience. Son humilité tourne visiblement à l'exaspération. « Sois prudente , s'écrie-t-il ; ne me réduis » pas au désespoir, car je deviendrais fou, et, » dans ma folie, je dirais du mal de toi. » Ainsi notre amoureux passe brusquement de la supplication à l'intimidation. Mais, elle, elle n'en lient pas compie : elle ne croit pas à la révoUe possible de cet honnne jusqu'ici si humble. Shakespeare insiste: il l'avertit encore du danger qu'elle court : « Prends garde ! tu » n'es pas assez belle pour élre si cruelle. » Ceci n'est plus une déclaration d'amour ; c'est [ resque une déclaralion de guerre. Mais l'imprudente pcisi.^te dans ses dédains entêtés, et un beau malin , au l.eu de l'élégie accoutumée, voici le sonnet (lu'elle reroil : a Les yeux » de nui maîtresse n'ont rien de l'iclat du soleil ; le

» corail est beaucoup plus rouge que le rouge de ses » lèvres ; si la neige est blanche , certes , sa gorge est » brune... J'ai vu des roses de Damas rouges et blan- » ches, mais je n'en ai pas vu de pareilles sur ses )) joues ; et certains parfums sont plus délicieux que » celui qui s'exhale de ma maîtresse. » Si nous ne nous trompons, ceci est bel et bien une épigramme. Or, il est des femmes sur qui le sarcasme a plus de prise que la prière, et celle-ci est du nombre. Elle fait une scène à WiU : « Vous ne m'aimez pas ! lui criet-elle. » — (( Cruelle, lui répond-il ironiquement, peux-tu dire que je ne t'aime pas, moi qui adore tes défauts même ? » Will s'aperçoit que ce ton railleur réussit plus que l'autre ; aussi, il n'en change plus. Tous les sonnets qui suivent offrent un curieux mélange d'adorations et de sarcasmes. Il semble que Shakespeare veuille se venger sur la femme qu'il aime de l'amour qu'elle lui inspire, tant il l'accable à la fois de tendresses et d'injures. « Mes yeux»savent ce qu'est )) la beauté , et pourtant ils prennent ce qu'il y a de » pire pour ce qu'il y a de plus charmant... Ils sont )) à l'ancre dans une baie que sillonnent toutes les )) proues... Mon cœur prend pour un parc réservé ce )) qu'il sait être la place publique ouverte au genre

» humain (xvi' sonnet). Lorsque ma bien-aimée me » jure qu'elle est faite de chasteté, je la crois , bien » que je sache qu'elle ment (xv^ sonnet)... Si celle » dont mes yeux radotent est belle, que veut dire le » monde en affirmant qu'elle ne l'est pas (xviir son- » net) ? »

En réalité, cette ironie du poëte masque le désespoir de l'amant. Le rire est sur les lèvres, mais le sanglot est au fond du cœur. « Oh ! s'écrie-t-il comme » malgré lui, au xx^ sonnet, de quelle puissance tiens- » tu cette faculté toute-puissante de dominer mon » cœur du haut de ton imperfection ? » Dans ce combat extraordinaire qu'il livre à sa passion , Will Shakespeare appelle vainement la réalité à son aide. Il a beau se dire : cette femme est laide! il la trouve charmante. Il a beau se dire : elle ment ! il la croit. Il a beau se dire : elle a un tas d'amants ! il la trouve chaste. Chose singulière que ces démentis continuels donnés par la passion h la vérité! Que de fois n'a-t-on pas ri de ces insensés qui, devant une courtisane, se croient devant une vierge, et qui , éi ris de Marion de Lorme, se figurent l'être de Jeanne d'Arc ! Et pourtant ce sont de nobles erreurs après fout : car elles naissent du besoin d'idéal que l'amour donne h l'âme.

Ces erreurs-là ne nous étonnent pas dans un grand cœur comme Shakespeare : c'est en vain qu'il essaie de s'en défendre. Lui, ce misanthrope sublime qui s'est peint dans Timon d'Athènes y il est dominé, lui aussi, par celte passion pour une coquette, et le voilà qui pousse le cri lamentable d'Alccste. ■ ,

Ah ! que si de vos mains je rattrape mon cœur,

Je bénirai le ciel de ce rare bonheur.

Je ne le cèle pas, je fais tout mon possible

A rompre de ce cœur l'attachement terrible.

Mais mes plus grands efforts n'ont rien fait jusqu'ici,

Et c'est pour mes péchés que je vous aime ainsi.

La Célimène de Shakespeare a la répartie prompte commue celle de Molière, ce N'avez-vous pas de honte » de m'aimer ainsi? lui dit-elle. Vous oubliez que » vous êtes marié et que vous avez juré fidélité à » une autre. Vous violez votre serment. Ah ! j'ai hor- » reur du parjure ! » El la voilà qui, dans ce reproche de parjure, rappelle au poëte éperdu tout ce passé disparu, la cabane de Wilmcole, le lit nuptial de Stratford, et cet intérieur austère où la femme du poêle veille sur trois berceaux I

Mais ce doux fantôme do la famille brusquement

évoqué n'arrête pas Shakespeare. Mal lui en a pris à cette femme d'accuser Will de parjure. — ce Ah! lui » répUque-l-il durement, compare seulement ma vie » à la tienne, et tu verras qu'elle ne mérite pas cette » réprobation; ou, si elle la mérite, ce n'est pas de » tes lèvres qui ont profané leurs ornements écarlates » et scellé de faux serments d'amour aussi souvent » que les miennes (xxi^ sonnet). »

Après cette foudroyante réplique, la triste créature semble à bout de résistance. Elle est vaincue , sinon convaincue. Sans doute elle a compris le danger qu'il y aurait pour elle à prolonger une lutte où son adversaire aurait toujours le dernier mot. Elle se donne enfin, et le xxv° sonnet est, dans son équivoque anacréontique, le cri de victoire de Shakespeare.

Mais ce triomphe n'est pas de longue durée. Au moment où Will croit avoir trouvé le bonheur, une effroyable catastrophe se prépare pour lui. En effet, on l'entend tout à coup, au xxvii* sonnet, jeter une exclamation de douleur : <( Maudit soit le cœur y> qui fait gémir mon cœur de la double blessure y> faite à mon ami et à moi 1 » N'entrevoycz-vous pas d'ici l'horrible représaille? Cette femme, que Shakespeare croit posséder, ne s'est donnée à lui que pour se

venger. A peine Ta-t-il eue qu'elle se dérobe et se jette aux bras d'un autre. Et savez-vous qui elle veut pour amant? ce n'est pas le premier venu, comme d'habitude ; ce n'est pas tel petit maître ou tel gros financier pris au hasard. Cela serait déjà bien cruel, dites-vous? Non, la vengeance ne serait pas suffisante ainsi. Celui qu'il faut à cette CéUmène, celui qu'elle veut séduire, c'est ce tout jeune homme que Shakespeare vient de lui présenter, c'est l'ami intime du poëte !

Pour avoir une idée de la façon dont Shakespeare aime cet ami, il faut avoir lu les cent et quelques sonnets qu'il lui adresse plus tard. Qu'on se figure, réunis dans le même cœur, le dévouement du vassal pour le suzerain, l'admiration du paria pour le brahmine, l'affection de l'amant pour la maîtresse, la reconnaissance du protégé pour le protecteur, la tendresse du père pour le fils, et l'on pourra à peine se rendre compte du sentiment que Shakespeare éprouve pour cet ami. Il l'appelle de tous les noms possibles : son doux enfant ! son bien-aimé ! le lord de son amour ! son Dieu ! Eh bien ! c'est justement cet ami de Shakespeare que la maîtresse de Shakespeare veut pour amant. « Cruelle, lui dit le poëte au xxvii^ son- » net, ce n'était pas assez de m'avoir enlevé à moi-

» même, tu accapares mon autre moi-même ! » Mais le pauvre Will ne sait pas encore à quoi s'en tenir sur la double infidélité de son ami et de sa maîtresse ; il n'a pas encore cette preuve que le maure de Venise réclame d'Iago en lui serrant la gorge. Le xxix^ sonnet est l'expression de cette anxiété, ce J'ai » deux amours, Tun, ma consolation, l'autre, mon » désespoir, qui, comme deux esprits, ne cessent de » me tenter. Mon bon ange est un homme vraiment » beau, et mon mauvais est une femme fardée... Mon yi démon femelle tâche de séduire mon bon ange... )) Mais mon bon ange est-il devenu démon ? Je puis le » deviner sans l'affirmer positivement. » Quelle situation poignante que celle de Shakespeare alors ! Ce qu'il éprouve, ce n'est pas la douleur d'Alceste, jaloux d'Oronte qu'il hait, c'est le désespoir d'Othello, jaloux de son cher Cassio ! Alceste, au moins, peut encore survivre à sa douleur ; il peut encore chercher sur terre un endroit écarté

Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.

Mais Othello, jaloux h la fois de sa femme et de son meilleur ami, ne peut pas survivre à tant de tortures; il faut qu'il tue et qu'il meure !

Ces angoisses intolérables qu'il a si merveilleusement décrites dans son drame, il y eut un moment où l'auteur d'0^/i^//o les éprouva lui-même. Ces doutes, ces défiances, ces crédulités enfantines, ces soupçons infatigables qui se font cauchemar, la nuit, et vision, le jour, il les a subis ! La jalousie ! cet épouvantail des heureux ! la jalousie ! cette chauve-souris des crépuscules d'amour ! Shakespeare l'a vue voler dans l'azur de ses illusions et il s'est senti prendre aux cheveux par ces griffes hideuses !

Enfin, cette incertitude cesse. L'ami qui l'avait trompé avoue tout en pleurant. Que fait Shak(îspeare? Il trouve dans la tendresse infinie de son cœur un dénoûment sublime. Il pardonne.

Il ne fait pas une récrimination, pas un reproche; il n'a pas une parole amère, (( Le chagrin de l'offen- » seur, dit-il tristement à son ami au xxxr sonnet, )) n'apporte qu'un faible soulagement à celui qui porte » la lourde croix de Toffense. Ah ! mais les larmes que » tu verses sont la riche rançon de tous tes torts. » Et il ajoute dans le sonnet suivant : « N'aie plus de )) chagrin de ce que tu as fait. Les roses ont les épines, y) et les fontaines d'argent, la boue... Tous les hommes )) font des faules ! » Shakespeare cherche ainsi dans

son génie la consolation de son cœur ; il voit toujours les choses de haut : il a cette indulgence souveraine que donne aux grands hommes le spectacle d'un horizon supérieur.

Telle est la générosité du poëte offensé qu'il se fait, comme il le dit lui-même, V avocat de Toffenseur. Quant à la femme qui Ta trompé, Shakespeare a le courage de ne plus la voir ; mais ce n'est pas sans un serrement de cœur qu'il s'y résigne : « Pourtant, s'écrie-t-il » au xxxv^ sonnet, on peut dire que je l'aime bien! » C'est là la dernière parole qu'il lui adresse. De ce moment, il ne parle plus d'elle. Cette femme qu'il a tant aimée est désormais pour lui comme morte. De l'injure qu'il a reçue, le poëte se venge par le silence.

Trompé en amour, Shakespeare se jette éperdu dans l'amitié. C'est à l'amitié qu'il demande ce bonheur impossible qu'il a vainement cherché ailleurs. Il renonce désormais à celte affection matérielle qui a les instincts changeants de la bote : ce qu'il cherche, c'est une affection immuable, inépuisable, idéale. Par un de ces retours soudains, si fréquents chez les natures absolues, il passe tout à coup d'un extrême à l'autre : il était épris d'une courtisane, le voilà qui s'éprend d'une âme ; dans son désespoir d'avoir tant aimé par

la chair, il se met à n'aimer que par l'esprit. « Donne » ton corps aux femmes, dit-il à son ami dans le » XXXIX® sonnet, mais donne-moi ton âme. A moi ton y> amour, à elles la jouissance de ton amour. » Dans ces termes-là, ce ne sont plus deux amis qui se serrent la main; ce sont deux âmes qui s'épousent, ce Ohl puissé-je, s'écrie le poëte plus loin, ne jamais mettre d'obstacle au rtiariage de nos âmes fidèles ^V»

Ce mariage, Shakespeare ne veut pas seulement qu'il soit heureux ; il veut qu'il soit éternel. La grande préoccupation du poëte, celle qu'on retrouve à chaque page dans ses sonnets, c'est la brièveté de cette vie. Vieilli avant l'âge par la misère, la lutte et le chagrin, il n'a qu'une idée, c'est de combattre l'action destructive du temps, ce Je déclare la guerre au temps, dit-il fièrement quelque part.» Chose remarquable, cet homme que tant de critiques ont accusé de ne s'être pas soucié de l'avenir, ne songe qu'à l'avenir. Pour lui, vivre n'est rien, c'est se survivre qui est tout ! et se survivre, non-seulement dans l'autre monde, mais dans celui-ci. En effet, l'homme ici-bas a deux moyens de prolonger son existence, la procréation physique et

i Sonnet cxliv.

la procréation inlellecluelle, la famille et la poésie. Par la famille, Thomme reproduit indéfiniment son image ; par la poésie, il éternise sa mémoire. Par la famille, il perpétue sa beauté matérielle ; par la poésie, il perpétue sa beauté immatérielle. Son corps se survit dans la génération physique ; son âme, dans la génération morale. Créer moralement, créer physiquement, voilà donc la double mission de Thomme sur la terre. C'est cette double perpétuité que Shakespeare veut assurer à son ami. — A toi, lui répète-t-il sous toutes les formes, de perpétuer ton corps; à moi, de perpétuer ton âme. Marie-toi et je te chanterai. Fais des enfants, toi! moi, je te ferai des vers, ce Ainsi tu vivras deux fois : dans tes fils et dans mes rimes^ ce Les quarante derniers sonnets sont le développement de cette idée. Rien n'est plus grand, selon nous, que cette confiance du poëte dans sa propre puissance et de la manière toute simple avec laquelle il promet à son ami rimmortalité. Ah! c'est que pour Shakespeare, la poésie a un caractère auguste et religieux: elle a, comme Tamour, cette faculté mystérieuse d'engendrer. La muse aussi est mère !

1 Sonnet cxxxTfi.

Nous n'avons pas eu la prétention d'analyser ici les sonnets de Shakespeare : on n'analyse pas de pareilles œuvres, on les lit. Nous avons voulu seulement appeler l'attention du public sur la partie dramatique que les sonnets contiennent et indiquer à grands traits renchaînement moral qui les relie les uns aux autres ; nous avons voulu prouver ainsi, en dépit des dénégations de la critique anglaise, que ces poëmes ne sont pas, malgré leur désordre apparent, des inspirations jetées au hasard, et montrer jusqu'à l'évidence cetle unité cachée, qui jusqu'ici n'avait été que confusément entrevue.

Mais, nous objectera-t-on , si cette unité a jamais existé réellement, comment se fait-il qu'elle n'ait pas été respectée? Pourquoi ces mêmes sonnets que vous nous présentez aujourd'hui dans un ordre logique, ont-ils été livrés tout d'abord au public dans un désordre incompréhensible ?

Pour répondre à cette objection, il est nécessaire, en premier lieu, d'éclaircir un point, resté jusqu'ici trèsobscur, de l'histoire littéraire du seizième siècle. A qui les sonnets de Shakespeare furent-ils dédiés? Sur ce point important, les antiquaires, les critiques et les commentateurs ont accumulé les conjectures les

plus contradictoires. On sait déjà que les sonnets ont été publiés pour la première fois en 1609. Voici la dédicace énigmatique qui les précédait :

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