LUI
Je suis comme le riche qu'une clef enchantée peut mettre en présence du doux trésor qu'il cache, et qui ne veut pas le contempler à toute heure de peur d'émousser le piquant aiguillon du plaisir rare.
De même les fêtes sont d'autant plus solennelles et recherchées qu'elles sont mises dans l'étendue de l'année à de lointains interyalles * ; elles sont espacées comme des pierres précieuses, ou comme les joyaux à effet dans un colUer.
Ainsi le temps où je vous possède est ma cassette, à moi : il est la garde-robe où est cachée ma robe d'apparat, et je réserve pour quelque instant spécial le spécial bonheur
De dévoiler de nouveau ces splendeurs emprisonnées. Vous êtes béni, vous dont la perfection donne la joie à qui vous a, et l'espérance à qui ne vous a plus.
1 La même pensée se reproduit dans ces vers de Henri lY (première partie) :
My State, Seldom but sumptuous, show'd like a feast, And won by rareness much solemnity.
Ma yie, n'étant somptueuse que rarement, apparaissait comme une fête, et gagnait par la rareté une grande solennité.
Ainsi, vous êtes pour ma pensée ce qu'est la nourriture pour la vie, ou la pluie bien distribuée pour la terre ; et je lulte pour la pacifique possession de vousmême comme un avare avec ses richesses :
Tantôt ayant la fierté de la jouissance, et tantôt ayant peur que le monde filou ne vienne voler mon trésor, aimant mieux parfois être avec vous seul, parfois préférant que Tunivers puisse voir mon bonheur :
Tantôt plein de Tivresse de votre vue, tantôt tout affamé d'un regard; ne possédant ou ne cherchant d'autres joies
Que celles que je tiens ou dois recevoir de vous. Ainsi je suis tour à tour languissant ou rassasié, ou bien gloutonnanl h même, ou bien n'ayant plus rien.
Doux amour, renouvelle ta force : qu'il ne soit pas dit que tu t'affaiblis plus vite que l'appétit qui s'émousse aujourd'hui par la nourriture, mais qui demain s'ai-^ guise de nouveau.
Sois ainsi, toi, amour! Quand tu rassasierais aujourd'hui tes yeux affamés jusqu'à ce que la satiété les ferme, regarde demain encore et n'éteins pas la flamme de l'amour sous la monotonie.
Que ce triste intérim soit comme l'Océan qui abandonne la côte pour revenir chaque jour en embrasser deux fois les bords, afin qu'à chaque
Retour l'entrevue soit encore plus ineffable! Ou comparons-le à l'hiver* qui, plein d'ennui, donne à la bienvenue de l'été trois fois plus de séduction et de prix.
1 Le LXii« sonnet commence par ce vers :
How like a winter hatli my absence been ! Quel hiver a éià pour moi mon absence I