LV
Épuisé de fatigue, je me jette sur mon lit, reposoir cher h mes membres lassés du voyage; mais alors commence un voyage dans ma tête qui fait travailler mon esprit, quand expire le travail de mon corps;
Car alors mes pensées, loin du lieu où je suis, entreprennent vers toi un religieux pèlerinage et tiennent mes paupières languissantes toutes grandes ouvertes, fixées sur les ténèbres que les aveugles voient.
Là, la vision imaginaire de mon âme présente ton ombre à ma vue sans yeux. Et ton ombre, comme un bijou pendu à la nuit lugubre,
Fait belle cette nuit noire et en fait jeune la vieille face. Ainsi, hélas! le jour, mon corps, la nuit, mon âme, à cause de toi, pour nioi ne trouvent pas de repos.
Comment puis-je revenir en heureuse santé, quand le bienfait du repos m'est refusé, quand l'épuisement du jour n'est pas réparé par la nuit, quand mes jours épuisent mes nuits, et mes nuits, mes jours?
Le jour et la nuit, quoique puissances ennemies, se tendent mutuellement la main pour me torturer, l'un, par la fatigue, l'autre, par le chagrin de ce que cette fatigue n'a fait que m'éloigner de toi.
Je dis au jour, pour lui plaire, que tu brilles et que tu l'embellis quand les nuages tachent le ciel : je flatte de même la nuit au teint sombre en lui disant
Qu'à défaut de l'étincelle tremblante des astres tu dores la soirée. Mais, chaque jour, le jour allonge mes chagrins, et chaque nuit, la nuit fait paraître plus grande l'étendue de ma douleur.
Est-ce ta volonté que ton image tienne mes lourdes paupières ouvertes à la nuit fastidieuse? Désires-tu rompre mon sommeil, quand des ombres qui te ressemblent viennent se jouer de ma vue?
Est-ce ton esprit même que tu envoies hors de toi pour me surprendre en faute en de frivoles passe-lemps, d'après Tordre rigoureux de ta jalousie? Oh! non, ton amour, quel qu'il soit, n'est pas si grand;
C'est mon amour qui tient mes yeux éveillés, oui, c'est vraiment mon amour qui dissipe mon repos en se faisant pour toi éternel guetteur de nuit :
Tu me fais faire le guet, tandis que tu veilles ailleurs loin de moi et trop près de bien d'autres.
C'est surtout quand mes yeux se ferment qu'ils voient le mieux, car tout le jour ils tombent sur des choses indifférentes : mais quand je dors, mes yeux te contemplent dans le rêve et, s'éclairant des ténèbres, deviennent lucides dans la nuit.
0 toi! dont Tombre rend si lumineuses les ombres, quelle apparition splendide formerait ta forme réelle à la clarté du jour grandie de ta propre clarté, puisque ton ombre brille ainsi aux yeux qui ne voient pas?
Oui, quel éblouissement pour mes yeux de te regarder à la lumière vivante du jour, puisque dans la nuit morte Tombre imparfaite de ta beauté
Apparaît ainsi à travers le sommeil pesant à mes yeux aveuglés! Tous les jours sont nuits pour moi tant que je ne te fois pas ; et ce sont de brillants jours que les nuits où le rêve te montre à moi.
ia SONNETS
Si mon être grossier n'était fait que de pensée, la distance injurieuse n'arrêterait pas ma marche : car alors, en dépit de l'espace, je me transporterais des limites les plus reculées au lieu où tu résides.
Qu'importe alors que mon pied fût posé aux confins de la terre les plus éloignés de toi? car ma pensée aérienne franchirait la terre et la mer aussi vite qu'elle penserait au lieu souhaité.
Mais, hélas ! cette pensée me tue que je ne suis pas fait de pensée pour traverser d'un bond les longs milles qui nous séparent, et qu'au contraire, fait si complètement de terre et d'eau,
Je dois attendre dans ma douleur le bon plaisir du temps, ne tirant rien de ces éléments inertes ^ que des larmes pesantes, insigne de ma double servitude.
1 Le moyen âge, répétant l'antiquité, faisait consister la création comme la vie humaine dans la réunion de quatre éléments, l'eau, Tair, la terre et le feu. Shakespeare rappelle souvent dans
ses œuvres cette théorie de la chimie de son (emps. Exemple, ces lignes de Henri V :
He is pure air and fire ; and the dull éléments of earth and water never appear in him.
Il est pur air et pur feu ; et les grossiers éléments, terre et eau, n'apparaissent jamais en lui.
Le moyen âge manichéen mettait la guerre du bien et du mal entre ces quatre éléments : l'air et le feu emportaient Thomme vers ridée^ Teau et la terre le retenaient à la matière.
Shakespeare fait dire à Gléopâtre :
I am fire and air ; my other éléments I give to baser Ufe.
Je suis feu et air ; mes autres éléments, je les donne à une vie plus TJle.
Dans la Douzième nuit^ sir Toby dit d'un air pédant : « Boes not our Ufe consist of the four éléments? — Est-ce que notre vie ne consiste pas en quatre éléments? » — A quoi sir André répond : « Faith, so they say, but I tliink it rallier consists of eaiing and drinking. — - On le dit^ ma foi, mais je pense qu'elle consiste plutôt à boire et à manger. »
i^^ SONNETS
Les deux autres éléments, Tair et le feu puriflant, sont avec toi partout où tu résides : le premier, ma pensée! le second, mon désir! présents, absents, ils filent d'un mouvement rapide.
Aussi, quand, plus vifs que les autres, ils sont partis vers toi en tendre ambassade d'amour, ma vie formée de quatre éléments, n'en ayant plus que deux, s'affaisse dans la mort sous le poids de la mélancolie,
Jusqu'à ce qu'elle reprenne sa composition première au retour de ces messagers rapides qui reviennent, dès qu'ils sont sûrs
Que tu vas bien, aussitôt me le raconter. Cela dit, je suis heureux : mais, à peine satisfait, je les renvoie encore et vite me voilà triste.
Quel hiver a élé pour moi Ion absence, ô toi, joie de Tannée fugitivel quels froids glacés j'ai sentis! quels sombres jours j'ai vus! partout quel désert gris de décembre 1
Et pourtant le temps de notre séparation était le plein élé, c'était l'époque où l'automne féconde, pleine de riches moissons, portait dans son sein le gage d'amour du printemps, comme une veuve restée grosse après son mari mort.
Mais moi je ne voyais dans cette abondante famille qu'une génération orpheline et des fruits sans parents; car c'est près de toi qu'est l'été avec ses plaisirs.
Et, toi absent, les oiseaux même sont muets, ou, s'ils chantent, c'est d'un ton si triste que les feuilles pâlissent, craignant que l'hiver ne soit proche.
C'est au printemps que j'étais éloigné de toi, alors qiVAvril aux fières couleurs, paré de ses habits de fêle, animait toute chose d'un tel esprit de jeunesse que le lourd Saturne riait et dansait avec lui.
Et pourtant ni les chants des oiseaux, ni les suaves parfums des fleurs les plus diverses en odeur et en couleur, ne pouvaient me faire dire un conte d'été, ou cueillir un seul bouton au sein coquet qui me l'offrait ;
Je ne m'extasiais pas à la blancheur des lys, et je n'admirais pas le vermillon profond des roses : je ne les aimais que comme des formes charmantes
Dessinées d'après toi, leur modèle à toutes. Mais je me croyais toujours en hiver, et, toi absent, j'ai joué avec elles comme avec ton ombre.
J'ai grondé la violelie effrontée, lui disant : «Suave voleuse, d'où as-tu tiré le parfum que tu exhales si ce n'est du souffle de mon bien-aimé? Cette nuance empourprée qui sert de teint à ta joue si douce,
Tu l'as prise trop grossièrement à ses veines. » J'ai condamné le lys au nom de ta main, et le bourgeon de la marjolaine comme plagiaire de tes cheveux. Deux roses effarées se dressaient sur leurs épines.
L'une, rouge de honte, l'autre, blanche de désespoir : une troisième, ni rouge ni blanche, les avait volées toutes deux, et h cette dépouille avait ajouté ton parfum :
Mais, pour punition, dans la fierté de son épanouissement, elle est dévorée h mort par un ver vengeur. J'ai remarqué d'autres fleurs encore et n'en ai vu aucune qui ne t'ait volé son parfum ou sa couleur.
De quelle substance êles-vous donc fait, vous qu'accompagnent des millions d'ombres étrangères? Chaque être n'a que lui seul pour ombre, et vous qui n'êtes qu'un pourtant, vous prêtez votre ombre à tout.
Qu'on décrive Adonis, et le portrait n'est qu'une pauvre imitation de vous-même : que l'art mette toute la beauté sur la joue d'Hélène, c'est vous qu'il peint encore sous le costume grec ;
Qu'on parle du printemps et de la saison féconde, Tun n'est qu'une ombre de votre beauté, l'autre que l'apparence de votre bonté.
Il n'est pas de grâce extérieure où vous n'ayez quelque part : mais nul ne vous ressemble et vous ne ressemblez à nul par l'ame immortelle.
Oh ! ne dis jamais que mon cœur t'a trahi, bien que Tabsence semblât y inviter ma flamme 1 Je ne puis pas plus facilement me séparer de moi-même que de mon âme qui vit dans ta poitrine.
En toi est mon logis d'amour : et si j'ai erré comme le voyageur, j'y reviens de nouveau, me détournant à temps avant que le temps me détourne, et rapportant avec moi Teau amère qui doit laver ma faute.
Ne crois pas, quoique ma nature soit sujette aux faiblesses qui assiègent toutes les créatures de chair, qu'elle se souille jamais à ce point absurde
De quitter pour néant tous tes trésors; car je tiens pour rien tout ce vaste monde hors de toi, ma rose. En lui, tu es mon univers.
Hélas ! c'est vrai, je suis allé de côté et d'autre, et je me suis travesti comme un paillasse^ ; j'ai blessé mes propres sentiments, vendu bon marché ce qu'il y a de plus cher, j'ai fait de vieilles offenses a\ec de nouvelles affections.
Cela n'est que trop vrai : j'ai jeté à la bonne foi un regard oblique et étranger : mais, après tout, ces écarts ont donné à mon cœur une jeunesse nouvelle, et les essais du pire ont prouvé ta supériorité.
C'est fini maintenant. A toi désormais mon dévouei}ient sans ternie. Jamais je ne broierai plus mon cœur sous une expérience nouvelle pour éprouver ma vieille affection.
Tu es le dieu d'amour à qui je me consacre. Donnemoi la bienvenue au seuil de mon ciel idéal, à la place la plus pure et la plus aimante de ton cœur.
i II y a dans le texte le mot motUy, dont on remarquera la parenté avec notre mot matelas. C'était en effet d'une sorte de
toile à luatclas que s'affublait le bouffon du théâtre anglais. Jacque, dans Couime il vous ]plaira ^ dit : nlnvest me in my motlcy, — Donnez-moi mon habit de bouffon. » Le mot inotlcy a fini par s'appliquer^ non plus seulement au costume, mais à celui qui le portait : « Will you be married, motley? — Voulez-vous vous marier, bouffon? » Chose singulière, le mot ijaillasse, par lequel nous traduisons le mot moîkyy est aussi le nom du costume appliqué à celui qui le porte.
Ohl grondez à mon sujet la fortune, celle déesse coupable de toutes mes fautes, qui ne m'a laissé d'autre ressource que la contribution publique qui nourrit ma vie publique !
C'est là ce qui fait que le stigmate est sur mon nom, et que ma nature est presque toujours marquée du métier qu'elle fait, comme la main du teinturier. Ayez donc pitié de moi et souhailez que je sois régénéré,
Alors que, patient soumis, je boirai le calice de vinaigre qui doit détruire mon infection. Car il n'est pas d'amertume que je trouve amère,
Pas de pénitence trop redoublée pour la juste correction de mon mal. Ayez donc pitié de moi, cher ami, et, je vous assure, votre pitié à elle seule suffira à me guérir.
^ip^^
Votre amour et voire pitic effacent la marque que le scandale vulgaire a imprimée sur mon front. Pourquoi m'inquiéterais-je que d'autres me traitent bien ou mal? voire ombre couvre mes fautes, voire approbation fait mon mérite.
Vous êtes mon univers et je dois m'efforcer de connaître de votre bouche ou mon blâme ou mon éloge. Comme nul autre n'existe pour moi et que je n'existe pour nul autre, vous modifiez en bien ou en mal nia conscience d'acier.
Je jette dans un si profond abîme le souci du cri des autres que je suis, comme la couleuvre, insensible à leurs critiques ou h leurs ffalfcries.
Remarquez quelle compensation je trouve à leur abandon! Vous êtes si fortement enraciné dans ma pensée qu'en dehors de vous il me semble que tout le monde est mort.
lô'. SONNETS
Depuis que je vous ai quitlé, mes yeux sont dans mon esprit; l'organe qui me gouverne dans ma marche ne remplit plus qu'imparfaitement sa fonction et est presque aveugle : il semble voir encore, mais en réalité il n'y voit plus ;
Car il ne transmet plus à mon âme l'image d'un oiseau, d'une fleur, de la forme quelconque qu'il saisit : mon âme reste étrangère à ces vivants objets, ou du moins elle ne s'approprie pas l'impression qu'elle reçoit ;
Car si elle voit la chose la plus grossière ou la plus charmante, la plus suave beauté ou la créature la plus difforme, la montagne ou la mer, le jour ou la nuit,
Le corbeau ou la colombe, elle la transforme à votre image. Mon âme, remplie de vous, ne peut contenir rien de plus, et si vrai est mon amour qu'il me fait tout voir à faux.
DE SIIAKLISPEARE 153
LXÎ
Est-ce mon âme qui, couronnée par vous, avale ce poison monarchique, l'illusion? ou dois-je croire que mes yeux disent vrai et qu'ils apprennent de mon amour ralcliimie
Par laquelle ils changent les monstres et les êfres informes en autant de chérubins qui vous resseml)lent, et transfigurent la laideur en beauté suprême aussi vile que les objets s'assemblent sous leurs rayons?
Ohl la première idée est la vraie : c'est dans mes regards qu'est l'illusion ; et mon âme s*en enivre trèsroyalement. Mes yeux savent bien ce qu'elle aime,
Et ils lui préparent la coupe selon ses goûts. Si c'est du poison qu'ils y mettent, leur crime a pour excuse qu'ils aimenUc poison-là et en boivent les premiers»
Ils en ont menli, les vers écrits par moi naguère qui disaient que jane pouvais pas vous aimer davantage ; c'est qu'alors mon jugement ne voyait pas de motif pour que ma flamme toute pleine allumée brillât jamais de plus d'éclat.
Alors je songeais au temps, à ces millions d'accidents qui se glissent entre les serments, changent les décrets des rois, hâlent la beauté sacrée, émoussent les projets les mieux trempés, et détournent les âmes fortes au cours changeant des choses.
Hélas! si j'avais si peur de la tyrannie du temps, que ne me bornais-je à dire : « Je vous aime immensément? » Pourquoi, certain de l'incertitude,
Ne consacrais-je pas le présent en laissant l'avenir dans le doute? L'amour est un bambin. Nepouvais-je pas parler alors en réservant toute latitude à un sentiment qui grandit encore?
Ah! puissé-je ne jamais apporlercVentraves au mariage de nos âmes fidèles! Ce n'est pas de l'amour que Tamour qui change quand il voit un changement, et qui répond toujours à un pas en arrière par un pas en arrière.
Oh! non! Tamour est un fanal permanent qui regarde les tempêtes sans être ébranlé par elles; c'est l'étoile brillant pour toute barque errante, dont le service est méconnu de celui même qui en consulte la hauteur.
L'amour n'est pas le fou du Temps, bien que les lèvres et les joues roses soient dans le cercle de sa faux recourbée; l'amour ne change pas avec les heures el les semaines éphémères,
Mais il reste immuable jusqu'au jour du jugement. Si ma vie dément jamais ce que je dis là, je n'ai jamais écrit, je n'ai jamais aimé.
iô8 SONNETS
Dites pour nVaccuser que je iVai payéàvos immenses mérites qu'un tribut mesquin ; que j'ai oublié parfois de rendre hommage à cette amitié si chère à laquelle tous les liens m'enchaînent au jour le jour,
Que j'ai fréquenté des âmes inconnues, et concédé au monde vos droits chèrement acquis; que j'ai hissé ma voile à tous les vents qui devaient m'emporter le plus loin possible de votre vue.
Additionnez ensemble mes fautes volontaires et mes erreurs : accumulez les présomptions sur les preuves évidentes; visez-moi d'un regard sévère,
Mais ne lâchez pas le coup de votre haine allumée, car j'allègue pour ma défense que mon but unique était d'éprouver la constance et la vertu de mon amour pour vous.
De môme que pour rendre l'appolit plus vif, on s'excite le palais avec des boissons acides, et que, voulant empêcher un malaise inconnu, on se rend malade en se purgeant pour éviter la maladie;
De môme, plein de votre perfection inépuisable, j'ai mêlé h ma nourriture des sauces amères, et, gorgé de bien-être, j'ai trouvé une sorte de soulagement à me rendre malade pour recouvrer mon appétit naturel.
Ainsi, dans le traitement de l'amour, pour conjurer des maux qui n'existaient pas, j'ai eu recours à des fautes certaines et j'ai fait prendre médecine à mon cœur bien portant
Qui, excédé de vertu, ne pouvait être guéri que par le mal. Mais j'ai appiis par là, et je trouve la leçon bonne, que les drogues empoisonnent celui qui est tombé malade de vous.
IGO SOiNNETS
Que de fois je me suis abreuvé de larmes de sirène, distillées d'alambics aussi noirs que l'enfer! appliquant les craintes sur les espérances, les espérances sur les craintes, perdant toujours à chacune de mes victoires.
Quelles misérables erreurs mon cœur commettait, alors qu'il se croyait au comble du bonheur 1 Comme mes yeux ont été jetés hors de leur sphère, dans la distraction de cette fièvre en délire !
0 bénéfice du mail j'ai éprouvé ainsi que le pire fait paraître le bien meilleur, et que l'amour ruiné, une fois rebâti à neuf,
S'élève plus beau, plus fort, plus grand qu'il n'était d'abord. Ainsi, je reviens par rebut à mon bonheur et je gagne par le mal trois fois plus que je n'ai perdu.
Voire infidélité passée me réconcilie avec vous maintenant. Le souvenir du chagrin que vous me fîtes sentir alors doit me faire plier sous le remords, si mon cœur endurci n'est pas de cuivre ou d'acier.
Car, pour peu que vous ayez souffert de mon inconstance ce que j'ai souffert de la vôtre, vous avez passé des heures d'enfer. Et moi, cruel, qui n'ai pas un seul instant songé à tout le mal que m'avait fait votre faute!
Ah 1 pourquoi le fantôme de mon désespoir n'a-t-il pas rappelé à mon âme quelle blessure fait une vraie douleur, et n'a-t-il pas apporté plus tôt, comme vous me l'aviez apporté vous-même,
Le baume du repentir qui guérit les cœurs blessés? Mais enfin votre faute devient une rançon : la mienne rachète la vôtre, la vôtre doit racheter la mienne.
Ta glace te montrera comment s'usent les beautés; ton cadran, comment se perdent tes minutes précieuses. Ces feuilles blanches porteront l'impression de ton esprit, et ce livre contiendra pour toi une science ^
Les rides que ta glace te montrera tidèlement te feront souvenir des tombes béantes : le pas clandestin do Tombre sur le cadran te fera connaître la marche furtive du temps vers rélernité.
Eh bien ! ce que ton souvenir ne peut garder, confiele à ces pages vides : tu y trouveras une nourrice pour les enfants sortis de ta cervelle,
Quand tu voudras prendre de ton âme une connaissance nouvelle. Ces mémoires, chaque fois que tu les consulteras , te seront utiles et feront la richesse de ce livre.
i Malone a émis le premier l'idée que ce sonnet accompagnait l'envoi d'un album dont toutes les pages étaient blanches. C'est sur ces pages que Shakespeare invite son ami à écrire ses mémoires.
Les tablettes que tu m'as données, toi, sont dans mon cerveau, toutes couvertes par mon souvenir de caractères ineffaçables qui survivront à cette vaine génération, par delà toutes les dates, jusqu'à éternité ;
Ou qui dureront, du moins, tant que ma cervelle et mon ame garderont de la nature la faculté de subsister. Jusqu'au jour où chacune d'elles livrera à la rature de l'oubli sa part de toi, ta mémoire ne peut se perdre.
Ce pauvre livre que je te donne ne peut en tenir autant que celui de mon ame, et je n'ai pas besoin de mémento pour compter les jours de notre amitié. Quelle imprudence je ferais de tirer mes impressions de moi-même
Pour confier à ces tablettes une copie de toil Avoir un auxiliaire pour me souvenir de toi , ce serait exposer mon ame à l'oublier.
Non ! tu ne te vanteras pas de me faire changer, ô Temps ! Tes pyramides, reconstruites sur de nouvelles assises, n'ont pour moi rien de neuf, rien d'extraordinaire : elles ne sont qu'un autre pli donné à la même robe.
Notre destinée est brève, et c'est ce qui fait que nous admirons les antiquités que tu nous ressers. Nous nous les figurons nées tout exprès pour nous, sans vouloir songer qu'elles étaient connues auparavant.
Je te méprise, toi et tes registres, et je ne m'étonne ni de ton présent ni de ton passé. Je ne vois que mensonges dans ces monuments
Que tu défais et refais dans ta hâte continuelle. Pour moi, je fais le vœu, le vœu pour toujours, de rester fidèle, en dépit de toi et de ta faux.
Si mon amour n^était qu*un enfant royal, il pourrait être déshérité au profit d'un bâtard de la fortune : il subirait Talternative de la faveur et de la fureur du temps, comme les ronces ou comme les fleurs qui s'entassent sous la faucille.
Non, mon amour a été élevé loin de tout accident. Il n'est pas gêné par la pompe souriante et ne peut tomber sous le souffle du mécontentement servilo dont notre époque semble provoquer chez nous la mode.
Il ne craint pas la pohtique, celte hérétique, qui ne travaille que sur des contrats de quelques heures : dans les régions supérieures où il se dresse,
La chaleur ne peut pas plus le grandir, que la pluie, le noyer; je laisse l'épreuve de ces vicissitudes aux bouffons du temps dont la mort est un bien et dont la vie n'a été qu'un crime.
icn SONNETS
A quoi me servirait-il de porter un dais au-dessus de mon amour et de lui rendre au dehors des honneurs extérieurs? A quoi bon poser de vastes assises pour une éternité à laquelle couperont court la ruine et la mort?
N'ai-je pas vu les fermiers de la forme et de la beauté s'épuiser complètement à leur payer une rente trop forte, et perdant leur grâce naturelle sous des charmes frelatés, se ruiner, riches pitoyables, dans l'admiration d'eux-mêmes?
Non ! laisse - moi seulement te servir dans ton cœur. Accepte mon amour, pauvre mais sincère offrande, où nul autre que loi n'a part et où l'art n'est pour rien,
Simple don de mon ame en échange de ton âme! Arrière, Temps, procureur vendu! c'est quand tu Faccuses le plus violemment, qu'une âme fidèle reconnaît le moins ta juridiction.
Ceux qui ont le pouvoir de faire le mal et ne le font pas, ceux qui n'exercent pas la puissance qu'ils semblent le plus avoir, ceux qui, remuanl les autres, sont eux-mêmes comme la pierre, insensibles, froids et lents à la tentation,
Ceux-là béritent légitimement des grâces du ciel et économisent les richesses de la nature. Ils sont les seigneurs et maîtres de leur visage, et les aulres ne sont que les intendants de leur excellence.
La fleur de l'été est un parfum pour Tété, bien que pour elle-même elle ne fasse que vivre et mourir. Mais que cette fleur vienne à se flétrir.
L'ortie la plus \ile en éclipsera la valeur. Car les plus douces choses s'aigrissent par l'abus, et les lys qui pourrissent sont plus fétides que les ronces ^
1 Co. vers se retrouve mot pour mot dans un drame intitulé : Le règne du roi Edouard J/JT, qui fut imprimé en 1590, après avoir été plusieurs fois sur la scène. Au moment où Warwick exhorte
sa fille à résister aux obsessions dangereuses du roi , il lui dit :
Poison shows worst in a golden cup ;
Dark night seems darker by the lightning flash ;
Lilies that [ester smell far ivorse than weeds.
Le poison semble pire dans une coupe d*or; la nuit noire est rendue plus noire par la traînée de l'éclair ; les lys qui pourrissent sont plus fétides que les ronces.
Au reste, ce drame d'Edouard III a été et est encore attribué par certains commentateurs^ à Shakespeare.
Quel charme et quelle grâce tu donnes à la faute qui, comme le ver dans la rose odorante, fait tache à la beauté de ton nom bourgeonnant! Oh I de quels parfums tu embaumes tes péchés !
La langue qui raconte Thistoire de tes jours , en faisant sur tes fantaisies de lascifs commentaires, îie peut médire de toi que par une sorte de louange. Car ton nom qu'elle nomme sanctifie la médisance.
Oh! quelle résidence splendide ont les défauts qui Tout choisi pour demeure. Là, un voile de beauié couvre toutes les taches,
Et tout ce que Toeil peut voir prend de la séduction. Ménage, cher cœur, ce large privilège : la lame la mieux trempée, mal employée, s'émousse.
Pour les uns, ton défaut est la jeunesse ; pour d'autres, la coquetterie; pour d'autres, ta grâce est dans ta jeunesse et tes doux caprices; mais grâces ou défauts, tout plaît en toi plus ou moins : lu fais de tes défauts des grâces dont tu le pares.
Au doigt d'une reine qui trône> le plus vil bijou est toujours estimé : de même, les erreurs que l'on découvre en toi se transforment en qualités et passent pour louables.
Oh 1 combien d'agneaux attraperait le loup cruel, s'il pouvait se déguiser en agneau ! Et combien d'admirateurs tu pourrais égarer
Si tu abusais de toute ta puissance ! Mais n'en fais rien : je t'aime de telle sorte que comme tu es à moi, à moi est ta réputation ^
1 On se souvient qu'un des sonnets traduits plus haut (xlvii) se termine par les deux mêmes vers.
DE SHAKESPEATxE 171
Ce que les yeux du monde voient de toi, n'a rien que la pensée intime puisse critiquer : toutes les langues, qui sont la voix de l'Ame, te rendent cet hommage, forcées à la vérilé par raveii même de tes ennemis.
Ta personne extérieure est donc couronnée de la louange extérieure : mais ces mêmes langues qui t'accordent ainsi ce qui l'est dû, étouffent cet éloge sous un concert d'un autre genre, quand la critique se porte au delà de ce qui s'offre aux yeux.
Le monde veut juger la beauté de ton àine, et, dans ses conjectures, il la mesure à tes actions ; alors, quelque favorables que te soient ses yeux, ses pensées malveillantes
Prêtent h ta Heur cliarmanle l'odeur de la ronce nauséabonde. Mais pourquoi ton parfum n'est-il pas apprécié comme ta beauté? Il n'est qu'un remède ù cela, c'est que la deviennes une Heur commune ^
1 G'est-à-clirc, que tu iuloptcs les goù(s et K^ habitiules du monde. L'auteur sexpliiiue dans les deux sonneU suivanls.
Ah ! pourquoi mon bien-aimé vivrait-il avec la corruption, et donnerait-il au sacrilège les grâces de sa personne, de sorte que le péché obtiendrait par lui lin avantage décisif et s'embellirait de sa société?
Pourquoi le fard imiterait-il le teint de ses joues, et déroberait-il une nuance morte à leurs vivantes couleurs? Pourquoi sa pauvre beauté chercherait-elle indirectement les reflets de la rose quand elle a la rose vraie?
Pourquoi, maintenant que la nature est ruinée parlent, irait-il Tappauvrir du sang qui rougit ses veines vivantes? Il est la dernière ressource de la nature
Qui, de tous les trésors dont elle était flère, n'a plus que les siens pour vivre. Oh! elle le garde, lui, pour montrer comme elle était riche, jadis, avant ses derniers désastres.