‹ Shakespeare (volume 2)Chapitre 19 sur 23 · XX · texte numérisé non relu

XX

Donc, ne hisse pas la rude naain de Fhiver déflorer en loi ton été avant que tu aies distillé ta sève. Verse ton parfum en quelque fiole. Thésaurise en un lieu choisi les trésors de ta beauté, et ne la laisse pas se suicider.

Ce n'est pas une usure défendue que celle à qui Ton est heureux de payer des intérêts. C'est cette dette que tu acquitteras en créant un autre toi-même, dix fois plus heureux si tu payes dix vies pour une ;

Et ces dix autres toi-même multiplieraient d'autant ton bonheur si chacun d'eux te reproduisait dix fois. Que pourrait donc faire la mort si tu quittais ce monde,

En y restant vivant dans ta postérité? Ne sois pas égoïste; car tu es trop beau pour être la conquête de la mort et faire des vers tes héritiers.

Regarde ! à Torient, quand le soleil gracieux lève sa têle brûlante, tous les yeux ici-bas rendent hommage à son apparition nouvelle en courtisant du regard sa majesté sacrée ;

Et même, quand il a gravi la hauteur escarpée du ciel, semblable à la forte jeunesse dans sa plénitude, les regards mortels adorent encore sa beauté et l'escortent dans son pèlerinage doré.

Mais quand du sommet suprême sur son char alourdi, il va, comme la vieillesse, chancelant au crépuscule, les yeux jusque-là respectueux se détournent

De cette course déchue et regardent ailleurs. Toi, de même, quand tu auras dépassé ton midi, lu mourras inaperçu h moins que tu u*aies un iils.

cxxvin

Toi [dont la voix est une musique, pourquoi écoutestu tristement la musique? Les mélodies ne font pas la guerre aux mélodies; la joie se plaît à la joie. Comment aimerais-tu ce que tu accueilles sans plaisir ou accueillerais-tu avec plaisir ce qui t'ennuie?

Si le juste accord des notes assorties, mariées par la mesure, blesse ton oreille, ce n'est que parce qu'elles te grondent mélodieusement ;de perdre dans un solo la partie que tu dois au concert.

Remarque comme les cordes, ces suaves épousées, vibrent l'une sur l'autre par une mutuelle harmonie; on dirait le père et l'enfant et la mère heureuse,

Qui, tous ne faisant qu'un, chantent une même note charmante: voix sans parole dont le chant, multiple quoique semblant unique, te murmure ceci : ce Vivre seul, c'est se laisser mourir! »

Est-ce par crainte de mouiller Toeil d'une veuve que tu te consumes dans le célibat? Ah! si tu viens à mourir sans enfants, le monde te pleurera, comme une épouse son époux.

Le monde sera ta veuve et se désolera toujours de ce que tu n'aies pas laissé d'image de toi derrière toi : tandis que chaque veuve en particulier pourra garder dans son âme, par la vue de ses enfants, les traits de son mari.

Écoute! ce qu'un prodigue dépense dans ce monde ne fait que changer de place, car le monde en jouit toujours : mais la beauté stérile a sa fin dans ce monde;

Et c'est la délruire que de ne pas l'employer. L'amour d'autrui n'est pas dans le sein de celui qui commet sur lui-même ce suicide honteux.

^226 SOjNNETS

0 honte ! avoue que lu n'aimes personne, puisque tu es si imprévoyant pour toi-mômc. J'accorde, si lu veux, que tu es aimé par beaucoup; mais que tu n'aimes personne, cela est bien évident.

Car tu es tellement possédé de haine meurtrière que tu persistes à conspirer contre toi-même, en cherchant à ruiner ce toit splendide qu'il devrait être ton plus cher désir de réparer.

Oh ! change d'idée, que je puisse changer d'opinion ! La hain^ sera-t-elle donc mieux logée que le doux amour? Sois, comme est ton extérieur, gracieux et aimable ;

Ou sois, du moins, aimable pour toi-même. Crée un autre toi-même pour l'amour de moi ; que ta beautù vive en ton enfant comme en toi.

DE SUAlvEbPEAUF 111

A mesure que tu déclineras, tu grandiras dans ton enfant de tout ce dont tu auras décru : et ce sang vif que, jeune, tu auras communiqué, tu pourras dire que c'est le tien, quand tu t'éloigneras de la jeunesse.

Ainsi vivent la sagesse, la beauté, la postérité : hors de là, tout est folie, vieillesse et ruine glacée. Si tous pensaient comme toi, les temps s'arrêteraient et soixante ans feraient la fin du monde.

Que tous ceux que la nature sacrifie, les êtres bruts, informes, grossiers, périssent stériles! Mais regarde ceux qu'elle a le mieux doués, elle t'a donné plus encore.

Conserve donc en les prodiguant ces dons qu'elle t'a prodigués. Tu es le sceau qu'elle a gravé avec l'intention de mettre ton empreinte sur d'autres et de faire vivre ton type.

Quand je compte les heures qui marquent le temps et les jours splendides perdus dans la nuit hideuse; quand je vois la violette hors de saison et les sombres lianes tout argentées de neige ;

Quand je contemple, dépouillés de feuilles, les grands arbres dont naguère le dais protégeait le troupeau de la chaleur; quand je vois la verdure de Tété, toute nouée en gerbes, portée sur la civière avec une barbe blanche et hérissée ;

Alors je mets en question ta beauté, et je songe que tu dois disparaître parmi les ravages du temps, puisque tant de grâces et de beautés se flétrissent

Et meurent à mesure que d'autres naissent; je me dis que rien ne peul te sauver de la faux du temps, si ce n'est une famille qui le brave quand i' voudra t'empoitcr.

cxxxiir

Oh ! si vous pouviez subsister par vous-même! mais, ami, vous ne vous appartiendrez plus dès que vous aurez vécu voire vie ici-bas. Préparez-vous contre cette fin fatale et donnez votre douce ressemblance à quelque autre.

Par là, cette beauté dont vous avez le bail, n'aura pas de terme : ainsi vous revivrez vous-même quand vous-même serez mort , dans cette douce famille qui gardera votre douce forme.

Qui donc laisserait tomber en ruines une maison si belle, quand avec des soins de ménage il pourrait la conserver en honneur contre les rafales des jours d'hiver

Et la rage funeste de cette bise éternelle , h oiort? Ohl nul autre qu'un prodigue. Cher ami, vous savez, vous avez eu un père : puisse votre fils en dire autant».

) rnn«; le poënic déjà rifé, Vénus Hit à Adonis :

Torrhos aro nuitlc (o ligld, jeweis lo >V(Mr, Danilir:? (o laslo, fns!i heanly lor Iho use,

lierbs for their smell, and sappy plants to bear : Things growing lo themselves are growth's abuse.

Seeds spring from seeds, and beauty breedetb beauty ;

Thou wast begot ; -- to get it is tby diity.

Les torcbes sont faites pour éclairer, les bijoux pour parer, les friandises pour être goûtées, la fraîche beauté pour être employée, les herbes pour parfumer, les arbres pleins de sève pour porter des fruits. Tout ce qui ne croît que pour soi-même ne croît que par abus. Les semences naissent des semences ; la beauté produit la beauté. Tu fus engendré ; engendrer est ton devoir.

DE SIIAKESPEÂKE 231

Ce n'est pas des étoiles que je lire mon jugement ; et pourtant, je t'assure, je possède une astronomie ; non pas pour prédire l'heur et le malheur, les pertes, les disettes et le temps qu'il fera ;

Non pas pour dire l'avenir à courte échéance, en annonçant à chacun son tonnerre, sa pluie et son vent, ni pour dire si les princes seront heureux, d'après les présages multiphés que je trouve dans le ciel.

Mais c'est dans tes yeux que je puise ma science : voilà les étoiles fixes où je lis cette certitude que la vertu et la beauté prospéreront à la fois.

Si tu fais une réserve de toi-même. Sinon, je tire de toi ce pronostic que ta fln sera l'arrêt fatal do la vertu et de la beauté.

Quand je considère que tout ce qui croît ne reste dans sa perfection qu'un petit moment et que cet état suprême ne présente que des apparences soumises aux influences mystérieuses des astres ;

Quand je réfléchis que les hommes grandissent comme les plantes, réjouis et abattus par le même ciel; qu'ils s'épanouissent dans leur jeune sève, décroissent dès la maturité et usent leur vigueur jusqu'à l'oubli ;

Alors la pensée de cette vie inconstante reporte mes yeux sur vous, si riche en jeunesse, et je vois le temps ravageur se liguer avec la ruine

Pour changer en une nuit hideuse le jour de voire jeunesse. Alors, pour l'amour de vous, je fais au temps la guerre à outrance, el tanilis qu'il est loin de vous, je vous greffe h ma poésie.

DE bllAKESPEARE 233

Mais pourquoi ne prenez-vous pas un moyen plus puissant de faire la guerre au temps, ce sanglant despote ? Pourquoi ne vous fortifiez-vous pas vous-niem?. contre la ruine par des armes plus fécondes que ma rime stérile?

Vous voilà maintenant au faîte des heures fortunées; et bien des jardins vierges, non labourés encore, vous donneraient dans un vertueux désir de vivantes fleurs, plus semblables à vous que votre image peinte.

Ainsi revivrait dans de vivants contours votre personne que ni le crayon éphémère ni ma plume écolière ne peuvent faire vivre aux yeux des hommes

Dans sa beauté intérieure et ses grâces extérieures. Vous répandre au dehors, c'est vous conserver à jamais; et vous vivrez nécessairement dans un doux l)ortrail fait par vous-même.

Qui croira mon vers dans les temps à venir, si je le remplis de vos mérites sublimes? Il n'est pourtant, le ciel le sait ! qu'un tombeau qui caclie votre vie et no montre pas la m.oitié de vos splendeurs.

Si je pouvais écrire la beauté de vos yeux et dénombrer toutes vos grâces dans des nombres éternels, Tavenir dirait : Ce poêle ment, des touches si célestes n'ont jamais touché de terrestres visages.

Ainsi, on se moquerait de mes papiers, jaunis par rage, comme de vieillards plus bavards que véridiques : et la justice à vous rendue passerait pour furie poétique,

Et pour le refrain exagéré d'une antique chanson. Tandis que si vous aviez un enfant vivant alors, vou3 vivriez doublement, en lui et dans mes rimes.

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