SOMMETS
Quel est le plus éloquent? qui en peut dire plus que ce riche éloge : Vous seul clés vous? C'est dans ces termes-là qu'est muré le trésor qui peut offrir du vôtre un équivalent.
Elle est d'une pénurie misérable, la plume qui ne prèle pas un peu de gloire à son sujet : mais celui qui parle de vous, s'il peut dire que vous êtes vous, ennoblit ainsi son récit.
Qu'il se borne à copier ce qui est écrit en vous, sans empirer les traits que la nature a faits si purs : et un tel portrait fera acclamer son génie
Et partout admirer son style. Vous ajoutez une malédiction aux bénédictions de votre beauté par cet amour de l'éloge qui vous vaul des éloges indignes.
Ma muse, bouche close, garde discrètement le silence, tandis que votre louange, entourée de riches commentaires, est gravée à jamais avec une plume d'or sur une phrase précieuse taillée par toutes les muses.
Je pense de belles pensées, tandis que les autres écrivent de belles paroles, et, comme un clerc illettré, je crie toujours : Amen! h chaque hymne qu'un esprit supérieur vous apporte sous la forme achevée d'une plume raffinée.
Quand je vous entends louer, je dis : C'est celai c'est vmi! et j'ajoute quelque chose au dernier mot de l'éloge, mais c'est dans ma pensée où mon amour pour vous,
Bien que talonné par mes paroles, garde toujours le premier- rang. Donc, écoulez chez les autres le soufUe de leurs paroles, et chez moi le langage réel de mes pensées muettes.
lUV SONNETS
Est-ce cette grande poésie dont la voile fière a entrepris la capture de ta trop précieuse cargaison, qui a pu enterrer dans mon cerveau mes mûres pensées et leur donner pour tombeau le sein où elles étaient nées?
Est-ce cet esprit, à qui les esprits ont appris à écrire des choses surhumaines, qui m'a frappé de mort? Non, ni lui, ni les compères qui la nuit lui prêtent leur aide, n'ont effaré ma poésie.
Ni lui, ni cet affable spectre familier ^ qui lui fournit chaque nuit l'idée en fraude, ne peuvent, à titre de vainqueurs, se vanter de mon silence.
La peur de ce rival ne m'a pas fait évanouir. Mais quand sa poésie s'est remplie de votre inspiration, la mienne, n'ayant plus de sujet, a été prise de faiblesse.
1 Les commentateurs n'ont pu se mettre ct'accord sur le sens de ces vers mystérieux.
Di: SHAKESPEARE 105
Adieu! tu es un bien trop précieux pour moi, et tu sais trop sans doute ce que tu vaux : le bail de noire amitié te laisse libre, et tes engagements envers moi sont tous terminés.
Car ai-je d'autres droits sur toi que ceux que lu m'accordes? Et où sont mes titres à tant de richesses? Rien en moi ne peut ne valoir ce don splendide, et aussi ma patente m'est-elle retirée.
Tu t'étais donné à moi par ignorance de ce que tu vaux ou par une méprivse sur mon compte. Aussi, ce don de toi-même que tu m'avais fait par un malentendu,
Tu me le reprends maintenant que tu te ravises. Ainsi, je t'aurai possédé, comme dans l'illusion d'un rêve : roi dans le sommeil; mais au réveil, plus rien !
Si tu survis à mon existence résignée, alors que la mort brutale couvrira mes os de poussière ; et si par hasard tu relis une fois encore ces pauvres rudes vers de ton ami disparu,
Juge-les d'après les progrès du temps, et n'y eût-il pas une plume qui ne fit mieux, garde-les par égard pour moi, sinon pour leur poésie, dépassée par Tessor de plus heureux génies.
Oh ! daigne alors seulement te dire dans une pensée charitable : « Si la muse de mon ami avait grandi en même temps que ce siècle, son amour lui aurait donné un enfant plus beau,
» Digne de marcher dans les rangs d'un meilleur équipage : mais, puisqu'il est mort et que les poètes font mieux que lui, hsons-les, eux pour leur style et lui pour son amour ! »
ex
Pauvre âme, centre de ma terre pécheresse, abrutie par les puissances rebelles qui te revêtent, pourquoi languis-tu intérieurement et souffres-tu ce luxe qui peint tes murs extérieurs de si coûteuses couleurs?
Pourquoi, ayant un loyer si court, fais-tu de si grandes dépenses pour ta demeure épîiémère? Est-ce pour que les vers, héritiers de ce superllu, maiigcnt à tes frais? La lin de ton corps est-elle la tienne?
Ame, vis donc aux dépens de ton esclave, et laisse-le languir pour augmenter ta réserve. Achète la durée divine en vendant des heures de poussière.
Nourris-toi au dedans et ne t'enrichis plus au dehors. Ainsi tu te nourriras de la mort qui se nourrit des hommes; et, la mort une fois morte, tu n'auras plus rien de mortel.
Où donc es-tu, muse, pour oublier si longtemps de parler de celui qui le donne toute ta puissance? Dépenses-tu ta furie h quelque indigne chant, couvrant ta poésie de ténèbres pour mettre la lumière sur de vils sujets?
Reviens, muse oublieuse, et vite rachète par de nobles accents le temps si futilement passé; chante Ix Toreille de celui qui estime tes chants et qui donne à ta plume le talent avec l'inspiration.
Debout, muse rétive. Vois, sur le doux visage de mon bien-aimé, si le temps n'a pas gravé quelque ride. S'il Ta fait, couvre ses ruines de ta satire,:
Et rends ses victoires la risée de l'univers. Donne la gloire h mon ami plus vile que le temps ne lui ôte la vie, et pare ainsi les coups de sa faux ci'ochue.
0 muse truande ! quelle sera ta pénitence pour avoir ainsi népliaé tant de vertu colorée de tant de beauté? Beauté et vertu appartiennent toutes deax à mon bienaimé, toi, tu lui appartiens aussi, et c'est ce qui t*ennoblit.
Réponds, m^use ; vas-tu pas par hasard me dire que la vertu n'a pas i)esoin de couleur pour en couvrir sa couleur, ni la beauté de pinceau pour prouver sa réalité, mais que le bien, pour être le bien, doit toujours être sans mélange?
Quoi! parce qu'il n'a pas besoin d'éloge, vas-tu devenir muette? Ne donne pas ce prétexte à ton silence, car il ne tient qu'à toi de faire vivre mon ami au delà d'une tombe dorée,
Et de le faire louer parles siècles futurs. Allons! muse, à l'œuvre ! je vais t'apprendre à le faire voir à l'avenir tel qu'il nous apparaît aujourd'hui.
\)K SIIAKrsPE ART- 203
Mon omour s'est fortifié quoique plus faible en appp.renco : je n'aime pas moins, bien que je semble moins aimer. C'est faire marchandise de ce qu'on aime que d'en publier partout à voix haute la riche estimation.
Notre amour, tout nouveau, n'était encore qu'à son printemps, quand j'avais coutume de le saluer de mes lais, semblable h Philomèle qui chante au front de l'élé et qui retient sa voix h la venue de la saison plus mure.
Non pas que l'été soit moins charmant alors qu'à l'époque où elle berçait la nuit de ses hymnes douloureux ; mais c'est que toutes les branches fredonnent une musique sauvage,
El que les plus douces choses perdent leur charme à devenir communes. Aussi, comme l'oiseau, je retiens quelque temps ma langue de peur de vous ennuyer de mes chants.
1 ]\rM. Oiiizot et Picîiot ont i\onn^ t\c ce sonnet I.i traduction suivante :
Mon amour n'ost que pins vif, quoique nlFaibli en apparence ; je n'aime
204 SOiNNETS
pas moins, quoique jo paraisse moins aimer. C'est un amour vi^-nal, celui dont la bouche publie partout le prix relevé ; notre amour était à son printemps quand je le célébrais dans mes vers, semblable à Pliilomèle qui module ses chants aux plus beaux jours et qui se tait quand la saison est plus avancée. Non que l'été lui plaise moins qu'au temps où ses hymnes de mélancolie rendaient la nuit attentive, mais tous les rameaux sont devenus harmonieux, et ce qui devient commun perd son charme. Comme Philomèle, Je me tais quelquefois, de peur de vous lasser de mes chants.
Hélas! quelle pauvreté montre ma muse, pour que, offrant une pareille carrière à sa coquellerie, mon sujet soit plus beau dans sa nudité que sous les éloges dont elle le couvre.
Oh! ne me blâmez pas si je ne puis plus écrire! Regardez dans votre miroir et vous y verrez un visage dont la perfection suprême émoussc mon inspiration, lasse ma poésie et fait ma confusion.
Ne serait-il pas criminel, en tâchant de Tembellir, de gâter un sujet si beau par lui-même? Car mes vers n'ont pas d'autre but
Que de parler de vos grâces et de vos dons. Et tout ce qu'il en peut tenir dans mon vers n'est rien, non, rien! à côté de ce que vous montre votre glace quand vous y regardez.
Qu*on ne Irai le pas mon amour cridolâtrie ni mon Lien-aimô d'idole, parce que mies chanls et mes louanges, sans cesse dédiés à lui, ne parlent que de
lui, encore et toujours les mêîiies!
Charmant est mon bien-aimé, aujourd'hui comme demain, constant à jamais dans sa merveilleuse excellence : aussi ma poésie, forcée à la constance, n'exprimant qu'une seule chose, ne connaît pas la variété.
Beauté, bonté, verfu, voilà tout mon sujet. Beauté, bonté, vertu, voilà mon refrain en mots divers, et c'est dans la variante que je dépense mon imaginatioUc
Thème merveilleux que celte trinité en une seule personne! Beauté, bonté, vertu, ont longtemps vécu séparées ; et c'est la première fois qu'elles occupent la même demeure.
DE SHAKl'SI'EARE -207
Pourquoi ma poésie est-elle ainsi dénuée des caprices nouveaux, et se garde-t-el!e ainsi des variations et des changements rapides? Pourquoi, à la mode du moment, ne tourné-je pas les regards vers les méthodes nouvelles et les néologismes étrangers*?
Pourquoi ai-je un style unique et toujours le môme, Cl fais- je garder h mon idée son vêlement habituel, de sorte que chacune de mes paroles dit presque mon nom, en trahissant sa naissance et son origine?
Oh! sachez-le, mon doux ami, c'est que vous m'inspirez toujours, et que vous êtes, avec mon amour, mon unique argument. Aussi, tout mon mérite se borne à habiller de vieux mots à neuf
Et à faire servir de nou^eau ce qui a servi déjà. Car, semblable au soleil qui est chaque jour neuf et vieux, mon amour redit toujours les choses déjà dites.
1 Le respect que Shakespeare témoigne ici pour la langue nalionale lui a l'ait Taire ailleurs (dans l*cincs d'ainour lerdm^) une \ive satire contre les cuihuiaUs. Les eupliuistes avaient pris pour
cvaiig-ilc le roman ilc John Lily intitule : EuijhaeSy dans lequel Tauteur^ séduit par Tharmonie de la langue italienne^ avait essaye de créer un idiome nouveau qui^ s'il eût triomphé^ eût substitué je ne sais quel jargon hybride à la vieille langue du peuple. La cour maniérée d'Elisabeth avait adopté ce jargon avec fureur dès 1579. Dans une préface mise en tête des œuvres dramatiques de Lily^ un contemporain écrivait^ en 1592 : « La na- » tion doit à cet écrivain une nouvelle langue. C'est de Tappa- » rition iVEupkues que date cette langue ; toutes les ladies ont » été ses élèves^ et une beauté à la cour qui ne pouvait pas )) parler Veuphuisme, c'est-à-dire l'anglais pur et réformé dont » Lily avait donné le modèle^ était aussi peu regardée que celle » qui aujourd'hui ne parlerait pas français. »
Dans Feines d'amour perdues^ don Adriano de Armado^ l'amant grotesque de Jacquinette^ est un euphuiste. Holopherne l'appelle VJiomme des mois nouveaux^ le chevalier de la mode^ que la musique de sa propre langue ravit comme une- musique enchantée. Holophcrne, en sa qualité de professeur^ trouve Armado vain^ ridicule et emphatique. « Je déteste^ s'écrie-t-il^ tous ces fanatiques de la fan- » taisie^ ces compagnons insociables et pointilleux^ ces bourreaux » de l'orthographe qui disent dont, au lieu de doubt , det^ au » lieu de debt; qui appellent un veau cauf et non calf; qui^ pour » demi y disent hauf au lieu de half; qui avalent le mot neighhour » et en font nebour; ne au lieu de neigh : c'est à me rendre foui »
DE SllAKE^ili'AKE 209
CXYII
Lorsque, dans la chronique des temps évanouis, je vois la description des plus charmantes créatures, et les vieilles rimes que la beauté a inspirées à l'éloge de nobles dames et d'aimables chevaliers qui ne sont plus.
Alors, dans le blason où sont tracées les formes suprêmes de la beauté, la main, le pied, la lèvre, rœil, le front, je sens que les maîtres anciens essayaient d'exprimer la beauté dont vous êtes aujourd'hui ridéal.
Ainsi, toutes leurs louanges ne sont que des prophéties de notre temps et des ébauches de vous. Et comme ils ne vous voyaient qu'avec les yeux qui devinent.
Ils n'en savaient pas assez pour vous chanter. Quant à nous qui maintenant vous conU^mplons face à face, nous avons des yeux pour admirer, mais pas de langue pour louer.
S'il est vrai qu'il n'y a rien de nouveau, mais que tout ce qui existe a existé d'abord, quelle déception pour notre cerveau qui, dans le travail de l'invention, porte à son insu pour la seconde fois le fardeau d'un enfant déjà né !
Oh ! puisse Thistoire, en ramenant mes regards dans le passé, par delà cinq cents courses de soleil, me montrer votre image dans quelque livre ancien, s'il est vrai que votre âme a eu une incarnation première * ?
Que je puisse voir ce que disait le vieux monde devant le merveilleux clief-d'œiivre de votre forme; et si nous sommes en progrès ou en décadence,
Ou si la révolution n'est qu'une répétition, Oli! j'en suis sur, les esprits des époques premières ont donné la louange de l'admiration à de moins parfaites créatures.
1 /Nous afipoloiis les mcditalioiis du Iccieur sur ces vers inliiiimciit curieux où ic plus grand poëte du moyen d^Q développe
la théorie des existences antérieures et semble affirmer la continuité du moi humain à travers ses incarnations successives. N'est-il pas étrange de voir revenir ici cette doctrine de la métempsycose partie de Tancienne Egypte et de la vieille Gaule? Remarquons aussi la conclusion dans laquelle Shakespeare^ repoussant ridée indienne de rimmobiUté et l'idée biblique de la décadence^ proclame^ avec la certitude du génie^ le grand principe révolutionnaire du progrès indéfini.
0 mon adorable enfant, toi qui tiens en ton pouvoir le sablier capricieux et joues avec l'heure, celte faux du temps, toi qui vis de ravages et ne montres autour de toi que des cœurs flétris à mesure que tu grandis !
Si la nature, cette souveraine qui règne sur les naufrages, te ramène près d'elle à chaque pas que tu fais en avant, c'est qu'elle te garde dans le but de tromper par la ruse le temps et de tuer les heures d'ennui.
Pourtant ne te fie pas à elle, ô toi, favori de son caprice. Elle peut retenir, mais non pas garder toujours son trésor : il faut, malgré tous les délais, qu'elle paye sa dette et elle ne peut être quitte qu'en te restituant.
214 SOiNNETS
Pour moi, charmant ami, vous ne pouvez vieillir; car, tel vous étiez quand mes veux rencontrèrent les vôtres pour la première fois, telle votre beauté m'apparait encore. Le froid de trois hivers a arraché à la forêt la parure de trois étés;
Trois beaux printemps se sont changés en jaunes automnes, dans la marche des saisons que j'ai vues; les parfums de trois avrils ont été brûlés au feu de trois juins, depuis le premier jour où j'ai vu votre jeunesse, et elle est toujours aussi verte.
Ah! songez pourtant que la beauté, comme l'aiguille du cadran, dévie furtivement sans qu'on la voie bouger : ainsi, votre doux éclat que je me figure immuable
Subit un changement, sans que mes yeux Taperçoivent. Sachez donc, pour vous mettre en garde, ô jeune inexpérimenté, qu'avant que vous fussiez né. l'été de bien des beautés était mort!
DE HAKF^PEARE -215
Nous demandons une postérité aux plus belles créatures, afin que la rose de la beauté ne puisse jamais mourir, et qu'une fois flétrie par la maturité, elle perpétue son image dans un tendre rejeton.
Mais toi, fiancé à tes brillants regards, tu nourris la flamme de ton foyer de ta propre sub:^iance. Tu fais une famine là où l'abondance est cachée, ennemi de toi-même, trop cruel pour tes propres charmes.
0 toi, maintenant le frais ornement du monde, qui n'es encore que le héraut du printemps splendide, tu ensevelis ta sève dans ton propre bourgeon ;
Jeune ladre tu te ruines en économie * : écoute le cri de la nature, ou, sinon, la gloutonne ira manger dans ta tombe la part (jui lui est duc.
1 Remarquons l'analoirio frappante ((u'il y a entre ces Ners et le passipfc sui^ant du poëine de Ycnus d A'/o'/s, dédié p;u* S!iake.>-
peare au comte de Southampion. C'est Vénus qui^ pour lenler Adonis^ lui dit :
Is tliine own lieart to tliine own face aiïecteii? Can thy riglit hand seize love iipon tliy lei't? Then woo thyself, be of tliyself rejected, Steal thine own freedom and complain on tlieft.
Narcissus so himself himseif forsook
And died to kiss his shadow in tbe brook.
Ton cœur est-il voué à ta face? Ta main droite peut-elle ravir l'amour à ta main gauche? Alors courtise-toi toi-même et sois repoussé par toimême, vole-toi ta liberté et plains-toi du vol. Narcisse lui-même s'est ainsi abandonné lui-même et est mort pour embrasser son ombre dans e ruisseau.
Lorsque quarante hivers assiégeront ton front et creuseront des tranchées profondes dans le champ de la beauté, la fière livrée de ta jeunesse si admirée maintenant, ne sera qu'une guenille dont on fera peu de cas.
Si Ton te demandait alors où est toute ta beauté, où est tout le trésor de tes jours florissants, et si tu répondais que tout cela est dans tes yeux creusés, ce serait une honte dévorante et un stérile éloge.
Combien remploi de ta beauté mériterait plus de louange si tu pouvais répondre : — Ce bel enfant né de moi sera le total de ma vie et Texcuse de ma vieillesse ;
Et si tu prouvais que sa beauté est tienne par succession! Ainsi tu redeviendrais jeune alors que tu vieillirais et tu verrais se réchaulïer ton sang quand lu le sentirais se refroidir*.
1 Do niLiuo, Vcmis dit à Adonis :
Upon tlie eaiih's incrcase wliy sIiouMst Ihou fee«l, Uiilcss ilie «Milli willi lliy irirrcast' lu» fod ?
By law of nature llioii ail liound to breed, Tliat tliine may live when thou tliyself art dead;
And so in spite of death tliou tlost survive,
In tliat tliy likeness stiii is left alive.
Pourquoi te nourrirais-tu des produits de la terre, si ce n'est pour que la terre se nourrît de tes produits? Tu es obligé par la loi de nature engendrer, afin que les tiens puissent vivre quand toi-même tu seras mort. Ainsi lu survivras, [en dépit de la mort, dans cette image restée vivante de toi.
DE SHAKFSPFARE 519
Regarde dans ta glace et dis au visage que lu y verras qu'il est temps que ce visage en forme un autre : si lu n'en fais pas maintenant revivre la fraîche image, tu voles le monde et tu refuses le bonheur à une mère.
Car où est la femme si belle dont la matrice inculte dédaignerait la charrue cVun tel laboureur? Ou bien, quel est l'homme assez fou pour être le tombeau do son propre amour et couper court à sa poslérité?
Tu es le miroir de ta mère et elle retrouve en toi l'aimable avril de sa jeunesse ; de même, à travers les vitres de ta vieillesse, tu pourras voir,
En dépit des rides, le rayon d'or de ton piûnlemps. Mais, si tu veux vivre pour èlre oublié, meurs célibataire et Ion imaii'c mourra avec toi.
Gaspilleur de charmes, pourquoi dépenses-tu en toimême riiéritage de ta beauté ? La nature dans ses legs ne donne rien, elle prête, et, étant libérale, elle ne prête qu'aux généreux.
Alors, bel avare, pourquoi perds-tu les trésors féconds qui te sont donnés pour que tu les donnes? Usurier s«ans profit, pourquoi gardes-tu une si grande somme de sommes, sans savoir en vivre?
Car, n'ayant de trafic qu'avec toi seul, tu t'escroques toi-même à toi-même. Aussi, quand la nature t'appellera pour le départ,
Quel codicille valable y pourras-tu laisser? Il faudra que ta beauté, restée sans emploi, te suive dans la tombe, elle qui, bien employée, eût vécu poar être toa exécuteur testam:entaire.
Ces mêmes Hem^es qui ont formé par un travail exquis cette beauté adorable où se plaisent tous les yeux, deviendront impitoyables pour elle et disgracieront ce qui est la grâce suprême.
Car le temps infatigable traîne l'été au hideux hiver et Ty absorbe. La crelée fli^e la sève, les feuilles les plus vigoureuses tombent toutes, la beauté est sous la neige, la désolation partout!
Alors, si la goutte distillée par Tété ne restait, prisonnière liquide, enfermée dans des parois de cristal, le produit de la beauté serait anéanti avec la beauté même ;
Rien ne resterait d'elle, pas même le souvenir! Mais les fleurs qui ont distillé leur sève, en alTronfanl l'hiver, ne perdent que leur feuillage et gardent toujours vivante leur essence parfumée.