CXLV
Quand je serai mort, cessez de me pleurer aussitôt que le glas sinistre aura averti le monde que je me suis enfui de ce vil monde pour demeurer avec les vers les plus vils.
Non, si vous lisez ces vers, ne vous souvenez pas de la main qui les a écrits, car je vous aime tant que je voudrais être oublié dans votre douce pensée, si cela doit vous attrister de penser à moi.
Oh ! je le répète, si vous jetez l'œil sur ces vers, quand peut-être je serai mélangé avec la boue, n'allez pas même redire mon pauvre nom :
Mais que votre amour pour moi finisse avec ma vie môme, de peur que le monde sage, en regardant vos larmes, ne vous raille à mon sujet, quand je ne serai plus là.
1 Ce sonnet a été traduit ainsi par MM. Gnizot ci Pirliot :
Oli! ne gémis plus sur moi, quand jo ne sorai plus, dès que le son lugubre de l'airain aura cessé de se faire entendre, après avoir donné le
signal de mon d^'part de ce monde pour aller partager avec les vers la demeure d'un tombeau. Non, si tu lis ces vers, ne le souviens pas de la main (jui les a tracés; car je t'aime avec tant de sincérité que je veux être oublié de tes douces pensées plutôt que de l'inspirer la tristesse. Ah ! si tes yeux s'arrêtent sur ces vers, quand peut-être déjà je ne serai plus que poussière, ne prononce pas même mon nom ; que ton amour finisse avec ma vie, de peur que les prétendus sages du monde, témoins de ta mélancolie, ne te reprochent avtc un air moqueur et mon amour et ton soupir.
Oh! de peur que le monde ne vous somme de raconter quel mérite vivait en moi pour que vous m'aimiez ainsi après ma mort, — cher amour, oubliezmoi tout à fait, car vous ne pourriez montrer en moi rien qui vaille ;
A moins que vous n'inventiez quelque vertueux mensonge, pour m'attribuer plus que je ne mérite et que vous ne couvriez mon cadavre de plus de louange que n'en accorderait d'elle-même la vérité sordide.
Oh ! pour que votre amour si vrai ne paraisse pas menteur dans un éloge immérité fait de moi par votre indulgence, que mon nom soit enterré avec mon corps ,
Plutôt que de me survivre pour votre conf^jgion et pour la mienne. Car j'ai honte du peu que j'ai fait, et vous auriez honte aussi do votre amour pour un être indigne.
Mais résigne-toi : quand le cruel arrêt qui n^admet pas de caution m'emportera de ce monde, je participerai encore à la vie dans ces vers qui resteront toujours avec toi comme un souvenir.
Quand tu les reverras, tu verras que la vraie part de mon être t'a été consacrée. La terre ne peut avoir de moi que le peu de terre qui lui est dû : toi, tu auras mon esprit, la meilleure partie de moi-même.
Ainsi tu n'auras perdu de ma vie que la lie, la proie des vers, mon corps mort, lâche dépouille tombée sous le couteau du malheur \
Troji vile pour mériter ton souvenir. La seule chose précieuse est ce que ce corps contient ; et cette chose est à toi, et elle te reste à jamais.
1 La plupart des comnienlateurs ont conclu de ce vers que l'auteur avait alors une pensée de suii^ide.
Ou je vivrai pour faire votre épitaphe , ou vous me survivrez quand je serai pourri en terre : ainsi la jnort ne peut effacer d'ici votre mémoire quand même toutes les parties de mon être seraient livrées à Toubli.
Votre nom tirera de mes vers l'immortalité, lors même qu'une fois parti, je devrais mourir pour le monde entier. La terre ne peut me fournir qu'une fosse vulgaire, tandis que vous serez vu dans votre tombe de toute l'humanité.
Vous aurez pour monument mon gentil vers que liront les yeux à venir : et les langues futures rediront votre histoire,
Quand tous les souffles de notre génération seront éteints. Et vous vivrez toujours (telle est la verlu de ma plume) sur la bouche des hommes jusqu'à leur dtM'nier soupir.
Quand je vois la main cruelle du temps souiller dans le tombeau la coûteuse parure de la vieillesse usée ; quand je vois les hautes tours rasées et le cuivre éternel, sujet à la rage de la mort;
Quand je vois l'océan affamé empiéter sur le royaume du rivage, et la terre ferme s'étendre sur le domaine liquide, augmenté de la perte ou diminué du gain de Tautre ;
Quand je vois tous ces changements d'État, elles A Etats eux-mêmes s'écrouler; ces ruines me font songer que le temps viendra emporter mon bien-aimé.
Cette pensée me met la mort dans l'âme^ en la réduisant à pleurer d'avoir ce qu'elle craint tant de perdre.
A son tour, mon bien-aimé sera , comme je le suis maintenant, brisé et accablé par la main injurieuse du temps. Un jour viendra où les heures auront épuisé son sang et couvert son front de lignes et de rides ; où le matin de sa jeunesse
Aura aiteint la nuit à pic de l'âge; où toutes ces beautés dont il est roi aujourd'hui iront s'évanouissant ou seront évanouies des yeux du monde, dérobant le trésor de son printemps
Pour ce jour -là, je me fortifie dès à présent contre le couteau cruel de l'âge destructeur, afin que, s'il fauche la vie de mon bien-aimé,
Il ne fauche pas du moins sa beauté de la mémoire humaine. Sa beauté sera vue dans ces lignes noires à jamais vivantes: il vivra en elles d'une éternelle jeunesse.
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Puisque le cuivre, la pierre, la terre, la mer sans bornes, ne peuvent résister à la triste mortalité, comment la beauté tiendrait-elle à cette furie, elle qui en action n'est pas plus forte qu'une (leur?
Oh ! comment le parfum de miel d'un été tiendraitil contre l'assaut destructeur des jours en batterie, quand les rocs imprenables ne sont pas assez solides, ni les portes d'acier assez fortes pour ne pas crouler sous leurs coups?
0 effrayante réflexion ! Comment, hélas ! dérober à jamais à l'écrin du temps son plus beau bijou? quelle main assez forte pour retenir son pied rapide?
Quel moyen ^e sauver la beauté de ses ravages ? Ah ! aucun, si ce n'est ce miracle que mon bien-aimé resplendisse à jamais dans l'encre noiic!
Oh ! comme la beauté semble plus belle lorsqu'elle est embaumée par la vérité ! La rose paraît charmante, mais nous la trouvons plus charmante à cause du suave parfum qu'elle recèle.
L'églantine a des couleurs aussi vives que les nuances de la rose parfumée. Hérissée d'épines comme la rose , elle a la même coquetterie quand l'été soulève de son souffle le masque de ses bourgeons.
Mais, comme l'apparence est sa seule vertu, elle vit sans amoureux et se fane dans l'indilTérence. Elle meurt tout entière ! Il n'en est pas ainsi de la rose suave.
Car de ses feuilles mortes est faite la plus suave odeur. De même, quand votre belle et aimable jeunesse sera fanée, mon vers en distillera l'essence.
(JJII
Non, le marbre et les mausolées des princes ne dureront pas plus longtemps que ma rime puissante. Votre nom vivra plus brillant dans ces mesures que sur la pierre non balayée que le temps barbouille de sa lie.
Quand la guerre dévastatrice renversera les statues et que les tumultes déracineront Tœuvre de la maçonnerie, ni répée de Mars, ni le feu ardent de la guerre n'entameront la tradition vivante de votre renommée.
En dépit de la mort et de la rage de Toubli, vous avancerez dans Tavenir; votre gloire trouvera place sous les yeux de toutes les générations
Qui doivent user le monde jusqu'au jugement dernier. Ainsi, jusqu'à Tappel suprême auquel vous vous lèverez vous-même, vous vivrez ici sous le regard épris de la postérité.