‹ ShakespeareChapitre 7 sur 9 · Acte V · texte numérisé non relu

Acte V

conjecture justifiée par plusieurs faits presque imperceptibles et qui acquièrent plus d’importance à mesure que nous approchons du point culminant de la carrière de notre poète ! Seulement cette conjecture n’a pas reçu du commentateur tous les développements historiques et psychologiques dont elle était susceptible. Outre la mort prématurée de ce fils auquel un pressentiment vague ou toute autre pensée mystérieuse avait fait donner le nom d’Hamlet, il y avait eu d’autres épreuves qui avaient plissé ce noble front, et ce n’était pas seulement le père, c’était aussi l’ami et le citoyen qui avaient passé par la fournaise des tribulations. Depuis l’époque où Shakespeare avait dédié ses premières compositions lyriques à lord Soulhampton, ce dernier avait été ballotté par les aventures les plus extraordinaires, et, parmi ces aventures, il y en avait d’assez douloureuses pour que l’amitié, surtout une amitié comme celle dont je parle, en ressentît le contre-coup. Engagé comme volontaire, en 1597, dans la campagne navale du comte d’Essex contre les Açores, il avait été promu à un double grade par son général qui était en même

temps son parent et son ami ; mais le second amiral Monson avait blâmé sa trop bouillante ardeur ; et ce blâme, recueilli et propagé par l’envie, l’avait devancé à la cour, quand il s’y présenta paré de sa blessure récente et de son extrême jeunesse. Mais il avait eu et il avait encore, vis-à-vis de sa capricieuse maîtresse, un tort bien plus difficile à pardonner. Depuis deux ans, il s’était laissé captiver par les charmes de la belle Élisabeth Vernon, au mépris de ceux de la vieille Élisabeth Tudor, et c’était en partie pour se soustraire aux tourments que lui suscitait celte burlesque jalousie, qu’il s’était embarqué sur la flotte commandée par Essex dont le crédit était dès lors sourdement miné par suite de son éloignement graduel de lord Burghley et des autres ministres persécuteurs à outrance. On voit que la question commençait à se poser nettement contre les deux tendances contraires. Une crise était imminente, et il était facile de prévoir quel rôle jouerait Southampton, le jour où elle éclaterait, comme il nous est facile de deviner ce qui se passait dans une âme, comme celle de Shakespeare, pendant que la mèche fumait avant l’explosion.

Ce fut sans doute la tristesse produite par ses pressentiments qui lui suggéra, dans cette même année 1597, la résolution de se préparer un refuge éventuel dans sa patrie, en y achetant une des plus belles maisons de la ville avec ses dépendances. La coïncidence de celle acquisition avec l’expédition aventureuse de son jeune et généreux patron, donne un degré de

vraisemblance de plus à la tradition que Rowe

avait recueillie de Davenant, sur une énorme gratification pécuniaire que le grand seigneur aurait fait accepter au grand poète, devenu, par son redoublement de sympathie, plus que jamais cher à son cœur. 11 suffit de lire les sonnets qui se rapportent approximativement à cette période de leur intimité, pour sentir que le refus eût été un acte d’ingratitude; et, d’un autre côté, quand on lit, dans une dédicace de Florio à ce même personnage, le témoignage si positif qu’il rend à sa munificence vivifiante envers les hommes de lettres (1), on comprend que celte vertu ait été exercée sur une bien plus grande échelle envers celui d’entre eux

(I) Voir Shakespeare and his Times, par Drake, p. 354.

pour lequel il professait publiquement, dans un acte officiel, une amitié toute particulière, et l’on admet volontiers que le don de 25,000 livres ait pu être fait en guise d’adieu, au moment d’une séparation qui pouvait être sans retour.

Quoi qu’il en soit, les choses se compliquèrent de plus en plus, quand ce retour eut lieu. Le lien que la parenté, la reconnaissance et des sympathies communes pour les persécutés, avait formé entre Essex et Southampton, se resserra encore par le besoin qu’avait lady Élisabeth Vernon d’être protégée contre la féroce jalousie de la reine. Celle-ci voyant la persistance des deux fiancés, fit partir l’un pour Paris, comme attaché d’ambassade, tandis que l’autre, vouée à un désespoir qu’elle croyait sans remède, pleurait jusqu'à faire craindre que Vabondance de ses larmes ne lui fît perdre ses beaux yeux. {Sidney papers.) A son retour de France, Southampton résolut de faire le saut périlleux et de tout braver pour remplir un engagement que lui imposait l’honneur, l’honneur qui était sa seconde religion, peut-être même sa première. Enfin ce mariage, tant de

fois différé, fut célébré à huis clos en novembre 1598; mais des yeux vigilants étaient ouverts sur ce couple audacieux qui fut immédiatement enfermé dans la Tour de Londres, comme s’il s’était agi d’un crime de lèse-majesté. Les sympathies de toutes les âmes non dégradées furent naturellement pour Southampton dont le nom fut désormais inséparable de celui d’Essex dans les espérances auxquelles les persécutés de toutes les croyances, catholiques ou puritains, osèrent se livrer. Ces espérances n’allaient à rien moins qu’à un changement de dynastie. Essex était de race royale, et d’un sang plus pur que celui de son impitoyable maîtresse. De plus, on savait que la tolérance religieuse était et avait toujours été le premier mot de son programme, que Burghley et son .

parti ne lui pardonnaient pas cette dissidence, et que la diminution de son crédit à la cour était le châtiment de sa générosité. A tous ces titres vint se joindre son intervention hardie en faveur des deux prisonniers de la Tour auprès du conseil privé, auquel il osa poser cette question : « Le mariage de lord Southampton avec « ma pauvre cousine est-il tellement un crime

178 CHAPITRE lil.

« de traliisoD, que ni un long emprisonnement^ « ni les autres punitions d’usage en pareil cas, « ne puissent satisfaire ni apaiser... » (Qui?)

Cette phrase à laquelle manquait le dernier mot, n’en était que plus courageuse par celte suppression même. Produisit-elle son effet auprès des légistes du conseil, ou la rancune royale fil-elle enfin place à un réveil crépusculaire de pudeur quasi-éteinte, ou les deux causes opérèrent-elles simultanément ? Le fait est que Southampton recouvra bientôt sa liberté, mais il la recouvra avec des dispositions analogues à celles du prince de Condé quand il sortit de sa prison de Vincennes.

11 trouva son patron le comte d’Essex plus aigri que jamais par l’insolence croissante de ses adversaires, et surtout par l’outrage sanglant qu’il avait subi devant eux, le jour où la reine lui avait donné un soufflet en plein conseil. Son instinct de gentilhomme lui avait fait porter la main sur la garde de son épée, et l’on voulait qu’il demandât pardon à genoux de cette flagrante irrévérence. Nous avons sa réponse telle qu’elle est consignée dans les Annales de Camden, et telle qu’elle circula de

main en main parmi ses partisans de la capitale. Son nom était désormais devenu un drapeau autour duquel des milliers de mécontents pouvaient se rallier d*un jour à l’autre. Il y eut donc, à défaut d’une réconciliation qui était impossible, une sorte de replâtrage qui ajourna la crise et donna aux ennemis d’Essex le loisir (le tendre leur piège à coup sûr. Ce piège était la pacification de l’Irlande, qu’il entreprit avec l’intention de faire à ses habitants catholiques toutes les concessions possibles, tandis que ses instructions portaient précisément le contraire. Mais il se crut assez fort pour braver le déplaisir royal, non seulement dans la conduite générale des négociations, mais aussi dans une prescription particulière sur laquelle toute transaction était impossible. La reine avait défendu qu’on donnât un commandement queL conque à Southampton dans l’armée expédU tionnaire; et Essex, au mépris de cette défense le mit à la tête de sa cavalerie. Révoqué de ses fonctions, dans lesquelles son zèle pour la discipline lui valut un cartel de lord Gray, colonel sous ses ordres, Southampton revint à Londres avec un grief de plus sur le cœur, et ce fut alors

que son nouveau genre de vie donna lieu à la remarque contenue dans une lettre de Ro.wland Whyte à sir Robert Sydney, savoir que lord Southampton ne paraissait plus à la cour et se laissait complètement absorber par les représentations dramatiques. On devine sans peine quel était l’auteur de ces drames et sur quoi roulaient les confidences réciproques entre les deux amis.

Southampton avait deux passions qu’il était difficile de satisfaire à la fois. 11 aimait les lettres et particulièrement la poésie dramatique, et il aimait la gloire que donnent les champs de bataille, de sorte que les derniers drames historiques de Shakespeare semblaient avoir été composés exprès pour lui. L’espèce de culte que le poète professait pour son patron n’était pas de nature à se refroidir par la série d’épreuves que les caprices du despotisme royal lui avaient suscitées. Àu contraire, il n’en devenait que plus cher et plus resplendissant à ses yeux ; car, après avoir montré, dans les premières années de leur union, le côté suave et attrayant de son caractère, il venait d’en montrer le côté fier et intrépide , et de justifier

en tout point les éloges anticipés que son ami lui avait indirectement consacrés dans plusieurs de ses drames, mais plus spécialement et plus graphiquement dans celui d’Hamlet qui existait dès lors sous sa première forme. Ne diraiton pas en effet que ce vers qu’il met dans la bouche d’Ophélia, était fait pour être inscrit au bas d’un portrait de Southampton :

The courlier’s, soldier’s, scholar’s eye, loni-ue, sword (I).

Mais bientôt des préoccupations d’un tout autre genre vinrent se mêler aux préoccupations poétiques, et il dut se passer des choses étranges entre les deux interlocuteurs, si les confidences de Southampton furent sans réserve pour lui. Il ne s’agissait de rien moins que de se défaire d’Élisabeth et de son odieux ministre Burghley, et de substituer au despotisme brutal et sanguinaire dont il était la tête et le bras, un régime de liberté religieuse qui mettrait un terme aux longues angoisses des catholiques, et placerait les deux religions sur un pied de par-

(1) L’air du courtisan, lépéo du soldil et la langue de l’iiommo lettré. ^'Ha.mlbt)

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faite égalité dans tout le royaume. Le futur exécuteur de cette grande délivrance était Essex, qui comptait ses complices par milliers dans la capitale, sans parler de ceux du continent à la tête desquels figuraient, disait-on, le Pape et le roi d’Espagne, gagnés par des promesses que le libérateur devait remplir dès qu’il serait proclame roi. Son premier mouvement devait être de quitter l’Irlande sans permission et de marcher droit sur Londres, où il espérait trouver de l’enthousiasme et des renforts.

Ce fut précisément alors, au milieu des préparatifs d’attaque et de défense, quand les rues se remplissaient de nouvelles levées et que les agents de police (prompters) avaient les yeux et les oreilles tendus dans toutes les directions, ce fut alors que Shakespeare, initié sans doute aux espérances qui faisaient battre tant de nobles cœurs, osa mêler sa petite agitation dramatique à la grande agitation politique qui se passait sous ses yeux. Le point capital, pour le succès de l’entreprise, était que le peuple se portât en masses compactes et imposantes audevant d’Essex, et saluât son retour par des acclamations qui rendraient toute hésitation

impossible. Il fallait, en un mot, que son entrée fût triomphale, comme celle d’Henri V après la victoire d’Azincourt.

Voilà précisément le rapprochement séditieux que le poète s’est permis de mettre dans son cinquième acte ! une exhortation déguisée sous forme d’hypothèse :

« Si le général de notre gracieuse reine re- « venait d’Irlande, comme il le pourrait quelque « heureux jour, après avoir étouffé la rébellion, « quelle foule quitterait la paisible cité, pour « l’acclamer au retour ! »

La journée du 28 septembre 1599 pourrait aussi s’appeler la Journée des dupes. Non-seulement la démonstration échoua, mais Essex, constitué dès le soir même prisonnier dans sa propre maison, fut destitué de ses emplois et dignités, en attendant qu’une autre tentative encore plus désespérée lui fît perdre la tête sur un échafaud. Quant au poète qui avait célébré hypothétiquement sa bienvenue, il fut puni par où il avait péché, c’est-à-dire que le drame ^Henri V ne fut pas imprimé de son vivant. Il aurait pu l’être, si l’auteur avait voulu consentir à supprimer les trois vers qui se trouvaient

désormais transformés en commémoration pieuse ; mais ce n’était pas à une âme comme la sienne qu’on pouvait demander ou imposer un si lâche désaveu. Non-seulement il ajourna indéfiniment la publication de son œuvre, si chère à tant de titres, mais, plutôt que d’en retrancher une syllabe, il laissa circuler une édition frauduleuse et mutilée qui était encore plus une diffamation qu’un vol, et qui, réimprimée deux fois de son vivant, sans réclamation de sa part, ne fut remplacée qu’en 1623 par l’édition intégrale qui nous est parvenue. Une seule des parties intéressées survivait alors; c’était lord Southampton, dans l’âme duquel celte justice tardive rendue à la mémoire de ses deux amis dut réveiller à la fois de bien doux et de bien amers souvenirs.

La position de Shakespeare vis-à-vis du pouvoir, tant religieux que politique, était maintenant nettement dessinée. C’était un poète d’opposition, et d’opposition non clandestine ; un poète dont la muse devenait de plus en plus militante, non-seulement dans ses drames historiques, la plupart ouvertement hostiles ou suspects, mais même dans ceux

dont le litre et ie sujet semblaient garantir l’innocence. Ce fut sans doute pour cette raison que l’impression de la pièce intitulée : Comme il voxts flaira, rencontra des difficultés insurmontables en 1600, et dut, comme celle du drame à' Henri V, être ajournée à l’année

Le fait seul de cette longue prohibition aurait dû faire soupçonner aux commentateurs allemands que celte composition était au fond plus sérieuse qu’elle n’en a l’air, et il aurait suffi de la comparer avec le roman pastoral auquel elle est empruntée, pour que ce soupçon se changeât en certitude. En effet, le caractère principal, celui qui donne la note dominante de toute la pièce, le mélancolique Jacques dans lequel il faut bien se garder de voir un misanthrope, est, d’un bout à l’autre, la création de Shakespeare, une création qui se ressent évidemment de l’impression produite par de tristes expériences ou par de tristes pressentiments.

Les principaux personnages qui composent le cadre dramatique sont deux frères ennemis, dont l’un, dépouillé par l’autre, vil en exil avec

quelques serviteurs dans la forêt des Ardennes. Jacques joue le principal rôle parmi ces serviteurs, et c’est dans sa bouche que le poète a mis le fameux morceau :

• « Le monde est un théâtre et les hommes « et les femmes n’y sont que des acteurs etc., '> ainsi que les allusions politiques des deux premières scènes du second acte, allusions tellement claires et tellement hardies qu’elles motivaient amplement la longue interdiction de cette pièce, qui n’était inoffensive que pour ceux qui ne voulaient pas avoir d’yeux pour voir ni d’oreilles pour entendre.

Jacques voit un cerf blessé qui s’est réfugié dans la même solitude que lui. Le pauvre animal est abandonné par ses compagnons à fourrure de velours, parce qu’il est malheureux. Un troupeau tout entier, insouciant et bien repu, passe lestement devant lui, sans même lui donner un regard, et cette vue inspire à Jacques la plus amère, la plus perçante et la plus intelligible des invectives :

tf Enfuyez-vous, gros et gras citoyens, voilà « la mode ! à quoi bon jeter un regard sur le

« pauvre banqueroutier ruiné que voilà (1)? »

Qu’on se figure maintenant l’effet que devaient produire ces brûlantes paroles sur un auditoire composé en grande partie et peutêtre exclusivement d’amis restés fidèles au comte d’Essex, après sa disgrâce; qu’on se figure les signes d’intelligence qu’ils devaient échanger entre eux, quand Adam, ce modèle incomparable de dévoûment domestique, dit à son maître Orlando :

« Pourquoi les gens vous aiment-ils? Et « pourquoi êtes-vous doux, fort et vaillant?

« Votre gloire vous a trop vite devancé ici. — « Savez-vous, maître, qu’il est certains hom- « mes — pour qui leurs qualités sont autant « d’ennemis (2)?»

Assurément personne ne sera tenté d’attribuer

(1) Sweep on, you fat and greasy cilizens ;

Tisjust llie fasliion : wherc fore do you look

Upon that poor and broken bankrupl there?

(2) Why do people love you T

And wherefore are you genlle, slrong, and valianl?

Your praisc is corne loo swiflly home bcfore you.

Know you not, master, lo some kind of men

Tbeir grâces serve lliem but as enemies?

ces allusions et ces satires à des suggestions étrangères, ou de placer le grand poète, avec son génie froidement contemplateur, dans une région supérieure aux agitations politiques.

Non, quoi qu’en puissent dire les champions de l’art pour l’art, rien ne fut plus réel que son amour et son mépris, comme rien ne fut plus réel que les hautes inspirations et les sentiments généreux qu’il prête à ses personnages de prédilection et qui étaient dans son âme avant de passer dans leur bouche ; de sorte qu’on peut affirmer dans un certain sens, que nul poète dramatique ne fut aussi réaliste que lui.

Celte observation pourrait s’appliquer sans invraisemblance au dénoûment qu’il a voulu donner à sa pièce et qui diffère radicalement de celui que lui offrait le roman pastoral auquel il avait emprunté son sujet. Ici tout se termine par une bataille entre les deux frères, et c’est la mort de l’usurpateur qui rouvre au prince légitime le chemin du trône. Dans Shakespeare , au contraire , c’est un ermite qui les réconcilie, et le premier fruit de cette réconeiliation, c’est la résolution que prend le

pécheur converti de se vouer à une vie de pénitence et de contemplation. Ce n’est pas tout, parallèlement à cette conversion, il y a celle d’Olivier qui paraît encore plus miraculeuse, à cause de la haine gratuitement féroce dont il poursuit son frère Orlando. C’est dans sa bouche que le poëte a mis cette belle réponse qui semble trahirun commencement d’initiation personnelle àl’un des mystères les plus profonds de l’âme qui est en voie de se régénérer:

« C’était moi, mais ce n’est plus moi. Je ne « rougis pas de dire ce que j’étais depuis que « ma conversion m’a fait trouver tant de dou- « ceur dans l’état où je suis maintenant (1). » Mais il y a une révélation plus précieuse encore dans les courtes paroles que Jacques laisse échapper de son cœur en apprenant la conversion du duc usurpateur. Il se rend de suite auprès de lui, et son motif, c'est qu'il y a beaucoup à entendre et à apprendre de la bouche de ces convertis. Il y a peu de vers, dans tous les drames de Shakespeare, qui renferment un

(4) It was I, but 'Us not I ; I do nol shame To tell you what I was, since my conversion So sweetly tastes, being tbe tbing I am.

sens aussi profond que celui-là, et ce n’est pas son génie poétique seul qui le lui a inspiré. Il a fallu, en outre, qu’il observât de près et à plusieurs reprises', le phénomène de floraison spirituelle qu’on appelle une conversion, et qu’il respirât le parfum qu’exhale une âme en voie de régénération, à mesure qu’elle s’entr’ouvresous l’influence vivifiante de la lumière et de la rosée du ciel. Il y a des jours, dans la vie des peuples, où l’on voit ces fleurs éclore en plus grand nombre, et ces jours ne sont pas les plus sereins. Ceux que Shakespeare et ses amis passèrent au sein des plus rudes tribulations dans les dernières années du xvi' siècle, furent assonvbris par bien des mécomptes, et ces mécomptes ne pouvaient pas rester entièrement stériles; car, suivant le témoignage trèscompétent de Walter Raleigh dans sa prison, « si l’air qui entoure l’adversité est très-opaque, « il n’en est pas moins vrai qu’on y discerne « mieux Dieu que dans la lumière éblouissante « qui environne la gloire mondaine. »

Quant à ce qui concerne Shakespeare luimême, ce n’est que par induction ou par de vagues confidences déposées dans ses sonnets.

que nous pouvons apprécier approximativement ses trois espèces de souffrances, celles du poêle, celles de l’ami et celles du citoyen. Nous avons vu et nous verrons encore la guerre sourde faite à ses œuvres par les agents de la police royale et par ceux de la religion dominante, guerre implacable qui fit ajourner l’impression de plusieurs chefs-d’œuvre jusqu’au temps où l’auteur était couché sous sa pierre sépulcrale, et qui lui lit déposer, dans un de ses sonnets, ce cri de détresse ou d’indignation : Le théâtre n’est pas libre ! Mais celle souffrance du génie impuissant à briser ses entraves, n’était rien en comparaison de celles dont son amitié passionnée pour Soulhamplon dut être la source, à dater du jour où ce dernier souffleta le servile Willougbby dans ranlichambre de la reine. Non pas que le poêle réprouvât, dans le gentilhomme objet de son culte enthousiaste, ces délicates susceptibilités du point d’honneur qui, dans les nobles races, passaient pour être transmises avec le sang. Loin de les réprouver, il leur avait, pour ainsi dire, donné d’avance une sanction poétique dans plusieurs de ses drames, et l’on peut affirmer qu’il n’est point

de sentiment qu’il ait exprimé avec plus de verve et d’éloquence que celui-là (1). Je suis même persuadé que la belle profession de foi chevaleresque qu’il met dans la bouche d’flgnn K, avant la bataille d’Azincourt, était» dans l’intention du poète, un hommage délicat rendu aux vertus qui distinguaient plus spécialement son patron, la libéralité, le désintéressement, le dédain pour les petites choses, la fierté militaire, et par-dessus tout, l’honneur.

Avec cette espèce de fanatisme sur ce dernier point, jointe à une intolérance nécessairement hautaine de toute bassesse et de tout démenti, il était difficile qu’un homme aussr loyal et aussi impétueux que Southampton passât humblement devant tous ces courtisans de robe ou d’épée qui, suivant l’expression de Walter Raleigh, plongeaient comme des canards au moindre caillou qui leur était jeté par une main puissante. Lord Grey, qui l’avait provoqué en Irlande, était un de ces militaires braves et

(4) Je cilerai seulement ces deux vers :

That which in mean men avo enlitle patience Is pale cold covvardice in noble breasts

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serviles en qui celle élrange combinaison ne servail qu’à nourrir des rancunes implacables. Nepouvanlles salisfaire sur le sol britannique, il avait donné rendez-vous à son adversaire dans .les Pays-Bas où une rencontre eut lieu en effet, mais pas assez décisive au gré de sa baine, qu’il crut enfin satisfaire par une attaque à main armée dans les rues de Londres ; mais la force fut repoussée par la force et l’agresseur mis en prison. Voilà quels étaient les dangers quotidiens auxquels était exposée une vie plus chère à Shakespeare que la sienne propre ; et tout cela n’était rien en comparaison de ce qui allait arriver bientôt.

Essex eut à peine recouvré sa liberté, en juillet 1600, que l’on vit ses anciens amis, ceux du moins qui lui étaient restés fidèles dans la disgrâce, se grouper autour de lui avec des manifestations de zèle et de dévoûment dont l’objet n’était mystérieux pour personne. On se croyait sûr d’une insurrection populaire à Londres, et les complices ne manquaient pas dans les comtés, surtout dans ceux où le catholicisme était encore la religion de la majorité. Ce qu’il y eut de singulier dans ce complot,

c’est qu’il fut, en grande partie, tramé au grand jour. On se souvint de l’impression qu’avait produite le drame de Richard II, à sa première apparition sur la scène, et de la faveur encore plus significative avec laquelle il avait été accueilli plus récemment, en 1598, quand on l’avait représenté quarante jours de suite dans les rues et dans les maisons. Pour les initiés, ce symbole dramatique était aussi clair qu’un programme ; mais il y en avait d’autres 'pour qui les explications historiques, dégagées de toutes les fictions de la poésie, était un supplément indispensable, et ce supplément leur fut offert par un certain docteur lïayward dans un opuscule dédié hardiment au comte d’Esscx et qui faillit coûter eher à son auteur; car la Reine, encore plus irritée de la dédicace que des allusions, voulait qu’on lui infligeât le môme supplice qu’à l’imprimeur Carter, c’est-à-dire qu’il fût éventré comme traître, et il fallut toute l’autorité du légiste Bacon, pour lui persuader que ce n’était pas un cas de trahison, mais de simple félonie.

Dans l’après-midi du 7 février 1601, ce fut le tour de Shakespeare ou plutôt de son drame,

et Richard II fut déposé par Bolingbroke pour les mêmes méfaits qu’on reprochait au gouvernement d’Élisabeth. La représentation avait été annoncée par un sinistre drapeau rouge hissé au sommet d’une tourelle, et ce signal, aperçu de la rive gauche de la Tamise, avait attiré une troupe de spectateurs d’élite qui venaient là, non plus pour chercher des jouissances dramatiques, mais pour puiser un surcroît d’énergie et d’espérance pour la bataille du lendemain. On devine sans peine que Southampton était l’âme et l’ordonnateur de celte solennité théâtrale qui, suivant l’événement, pouvait être un prélude de triomphe ou un prélude de ruine dans laquelle tous les acteurs et le poêle luimême couraient risque d’être enveloppés. Qu’on se figure, s’il est possible, tout ce que devait exprimer la physionomie de Burbadge en face de réalités si formidables, surtout si des pressentiments involontaires troublaient l’essor de sa vigoureuse imagination.

On sait l’issue de la triste journée du 8 février et l’on sait, avec la même certitude, pour qui étaient les vœux de Shakespeare et de ses compagnons. Quant à sa douleur, il est impossible

d’en mesurer la profondeur. Je ne parle pas de sa douleur civique à la vue de cet odieux despotisme plus que jamais affermi, mais d’une douleur plus intime et plus déchirante qui atteignit son apogée le jour où Southampton, convaincu de participation à la tentative d’Essex, fut condamné, comme lui, à avoir la tête tranchée par la hache du bourreau ^ Il est vrai que des interventions puissantes firent substituer à la peine de mort un emprisonnement indéfini, ce qui voulait dire que l’illustre captif ne serait rendu à la liberté que le jour où celle qui était l’arbitre de son sort rendrait sa vieille ‘dépouille à la terre. Enfin, après deux ans d’attente, le 24 mars 1603, ce jour vint luire sur les prisons d’Ëtat et sur les autres prisons. Seul entre ses serviles confrères du Parnasse, Shakespeare ne fit point d’élégie sur cette catastrophe, et il se trouva un poète assez imbécile pour lui reprocher son silence.

Que son amitié pour son noble patron se soit exaltée plutôt que refroidie par de si rudes épreuves, c’est ce qu’il est impossible de ne pas admettre tout d’abord et sans nul besoin de témoignage direct ; mais cette fidélité purement

personnelle eût été à ses yeux comme une demi-trahison, s’il ne l’avait pas étendue à la cause pour laquelle il avait souffert, et au héros malheureux qui s’était sacrifié pour elle. Aussi aurons-nous à signaler de fréquentes et courageuses allusions à ce sacrifice. C’est en vain que les idolâtres anglicans qui cherchent à concilier le culte de leur grand poëte avec celui de leur prétendue grande reine, ont voulu nier ou atténuer ces allusions. Elles ne sont équivoques que pour ceux qui ont pris leur parti de ne pas les comprendre. Mais quel sens raisonnable pourront-ils donner à la composition élégiaque qui se trouve parmi les sonnets de notre poëte, et qui marque le héros et sa fin tragique d’une manière assez distincte pour qu’on en pût faire au besoin une inscription sépulcrale :

« Les favoris des grands princes meurent à « leur gloire sur un froncement de sourcil.

« Le guerrier éprouvé, fameux dans les ba- « tailles, s’il est vaincu une fois après mille « victoires, voit son nom rayé du livre de* « l’honneur et tous ses travaux oubliés (1). »

(1) Voir le sonnet 25.

Il y a des âmes pour lesquelles la tristesse est une source d’inspirations sublimes qu’on demanderait en vain, je ne dis pas seulement à la joie, mais même à l’enthousiasme le plus lyrique. S’il en est ainsi, nous allons voir, à dater du fatal hiver de 1601, le génie de Shakespeare grandir en raison directe de sa triple douleur; car outre le deuil de l’amitié et le deuil de la liberté, il lui est survenu, dans le courant de la même année, un troisième deuil, le deuil de la piété filiale, de sorte que les épines vont devenir de plus en plus visibles dans sa couronne d’immortalité (1).

(1) Jean Shakespeare mourut dans l’automne de <60t , laissant dans l’intérieur de la toiture de sa maison un écrit qui ne fut découvert qu’en 1770, et qui contenait une profession de foi catholique très-explicite. Malone en reconnut d’abord l’authenticilé; puis il eut peur, et ee rétracta. Voir le Rambler d’avril 1858.

Les circonstances dans lesquelles Shakespeare composa sa tragédie de Henri VIII donneraient à cette composition un intérêt tout particulier, lors même qu’elle ne formerait pas, dans sa contexture, le point culminant de la controverse relative aux croyances religieuses de son auteur. C’est par cette œuvre, si originale et si empreinte de tristesse, que s’ouvre la troisième période de sa carrière dramatique, période féconde en chefs-d’œuvre que tout le monde connaît, mais non moins féconde en progrès intérieurs qui sont peu connus.

Henri F/// sera le dernier de ses drames dont il empruntera la matière à l’histoire nationale. Ce sera le dernier de ses exploits de démolition contre ceux qui ont fait mentir cette histoire pour absoudre les fondateurs de la religion nouvelle. Mais si ses drames antérieurs, Richard //, Henri IV et Henri V, avaient éveillé

des susceptibililés ombrageuses, malgré la distance plus que séculaire de ces trois règnes, comment oser remuer ou même fouler, avec des intentions hostiles, un terrain historique d’où s’exhalaient encore, pour ainsi dire, les vapeurs du sang que le père d’Élisabeth avait versé? La tâche n’était assurément pas sans péril ; mais après avoir démoli le drame scandaleux que l’apostat Baie avait composé sur le roi Jean, Shakespeare crut sans doute qu’il se devait à lui-même et à ses coreligionnaires d’appliquer le même procédé de démolition aux deux autres drames historiques du même auteur, lesquels devaient distiller encore plus de venin que le premier, puisqu’ils avaient pour sujet le premier et le second mariage de Henri VIII. De plus, une œuvre dramatique qui supplanterait ces deux-là, pourrait, du même coup, en supplanter deux autres que la catastrophe du cardinal Wolsey venait d’inspirer au poète Chettle, renforcé de trois collaborateurs dignes de lui, c’est-à-dire également disposés à prendre parti pour les bourreaux contre les victimes. A tous ces motifs, tirés d’engagements littéraires pris avec lui-même.

LE DRAME DE HENRI VIII. QOl

se joignait peut-être l’espoir secret de flétrir, ne fût-ce qu’indirectement et par induction lointaine, le despotisme brutal et sanguinaire qui pesait sur l’Angleterre depuis trois quarts de siècle, et qui venait de trancher la vie du comte d’Essex, dont notre poète avait partagé les généreuses aspirations.

Mais comment entreprendre une pareille campagne sous les yeux d’une police vigilante et de magistrats serviles qui ne demandaient pas mieux que de l’être encore davantage?

Quelle chance restait-il à un homme seul, quels que fussent d’ailleurs son courage et son génie, de conlre-balancer, même par la création d’un chef-d’œuvre , une opinion publique factice, alimentée par des historiens peureux ou vendus, qui avaient mis dans un faux jour Henri VIII et Catherine, Cromwell et Wolsey, Cranmer et Thomas Morus, et qui, en parlant des prévarications royales, avaient successivement monté de l’excuse à l’apologie et de l’apologie à l’apothéose? Jamais l’histoire littéraire d’aucun peuple n’offrit un pareil spectacle, et sa rareté suffirait pour le recommander à notre attention, lors même qu’il ne nous rendrait pas

le service de signaler, dans sa marche tortueuse, ce courant de traditions impures qui alla se grossissant de génération on génération, jusqu’à la fin du xvi' siècle et même au delà!

Hall, le chroniqueur pour ainsi dire officiel, ne trouve que des paroles d’indulgence pour le caractère de Henri VIH et il le plaint des tortures que lui ont infligées ses scrupules de conscience. C’est lui qui est la victime, et non pas l’épouse répudiée, dont le rôle est rapetissé et mutilé pour faire place à celui du maître. « Pour prix de ce dur sacrifice, le roi « s’est enrichi de vertus nouvelles qui l’ont mis « au-dessus de tous les princes qui ont régné « en Angleterre avant lui et il ne reste plus « qu’à remercier le ciel de lui avoir donné la « force de briser le doux lien qui l’attachait à « Catherine (l). »

Holinshed est moins dithyrambique, mais il ne ment pas moins impudemment à la conscience publique et à la sienne. Il se garde bien de hasarder un seul mot pour émouvoir le lecteur sur le sort de celle dont on a tramé la perte ou la disgrâce ; et cependant il avait un goût na-

(1) La Chronique de Hall fut prohibée par Marie en 1555.

lurel pour la vérilé historique ; mais il y avait des entraves qu’il n’avait pas le courage de briser.

Stow lui-même, le plus consciencieux, le plus généreux des chroniqueurs de cette époque, le plus sympathique à tous ceux qui souffraient pour la justice ou pour leur foi, n’a osé protester que par des réticences ou par des emprunts qu’il fait timidement à d’autres historiens. En écrivant très-succinctement l’affaire du divorce, on voit qu’il marche sur des charbons ardents, du moins quand il parle du roi et de la favorite ; car, pour ce qui est de Catherine et du cardinal Wolsey, il ne s’interdit aucun des détails qui peuvent contribuer à mettre en relief ces deux figures si diversement intéressantes.

Le ton était donné par les gens de cour et par les gens de lettres à la tête desquels il faut placer deux poètes lauréats, les premiers de leur pays, peut-être même de leur siècle, pour leur talent à ressusciter la langue poétique des Romains, mais aussi les plus serviles dans l'usage qu’ils en firent; l’un était Leland, le bibliothécaire d’Henri VIH et son panégyriste enthousiaste en vers et en prose, le chantre de

ses vertus royales et domestiques et de ses vertus solides, suivant l’expression dont il se sert en célébrant la paix de 1546 :

Henricus, magnus solidæ virtulis amator.

Que sera-ce donc quand, de concert avec son collègue Uvedale, il entonnera des hymnes à la louange d'Anna Boleyn, et que renforçant la verve poétique par la verve prophétique, ces deux ornements ou lumières de leur siècle compareront cette impure rivale de la pieuse Catherine, non pas à une beauté terrestre ou mythologique, mais à sainte Anne, qu’elle imitera dans sa maternité en devenant, comme elle, mère d’une vierge ?

L’autre était l’Ecossais Buchanan, historien et poète comme Leland, le premier des historiens, suivant la reine Élisabeth (l), le premier de tous les poètes latins depuis le siècle d’Auguste, suivant Warburton (2), le flatteur de

(1) Ce jugement d’Ëlisabeth sur Buchanan dififère beau-

coup de celui de Hearne, l’un des antiquaires les plus savants et les plus honnêtes qu’ait eus l'Angleterre : Buchanan dignisstmus qui auribus in cgllistrigio apectaculo expone~ retur perpetuaque infam 'œ nota inureretur tanquam impostor improbissitnus. ^

(2) Nicolls, vol. II, p. 133.

toutes les tyrannies et de tous les vices, y compris la prostitution (1), l’apologiste élégant et cynique de toutes les turpitudes contemporaines, le calomniateur le plus acharné des ordres religieux (2), et surtout l’admirateur outré de Henri VIII comme ayant inauguré, par son second mariage, une ère d’émancipation politique et religieuse, si dignement continuée par sa tille. Que des poètes mendiants, prati-

* quant la mendicité sur une large échelle, aient

* ainsi spéculé sur les passions et la vanité de leurs patrons et prostitué leur talent ou même

* leur génie à des adulations plus que serviles, c’est un spectacle qui n’est pas rare même dans les beaux siècles litéraires ; mais que ce mal ait infecté des écrivains en qui leur haute naissance et des traditions héréditaires semblaient devoir être des garanties de noblesse et d’indépendance, c’est ce qui ne peut ni se concevoir ni se pardonner; et cependant voilà le scandale que nous offre, dans son histoire de Henri VIII, lord

(1) Pro Lena Apologia,

(2] La satire de Buchanan contre les franciscains est peut-être la composition la plus cynique et la plus infâme du xvi« siècle, si riche en productions de ce genre.

Herbert de Cherbury, l’un des esprits les plus ornés, les plus fermes, et j’ajouterai les plus élevés de son temps, et auquel il n’a manqué, pour en mieux apprécier les hommes et les choses, qu’une lumière plus sûre que ses lumières naturelles. Chose étonnante ! lui qui a l’accent si chevaleresque en déplorant la ruine des grandes institutions catholiques qu’il voyait tomber l’une après l’autre, lui qui ose laisser voir son admiration pour l’impopulaire Charles-Quint et même pour Ignace de Loyola, semble n’être plus maître de son jugement quand il s’agit d’Henri VIII et de ses prévarications royales, couvertes, selon lui, d’un double privilège, la sanction de son parlement auquel l’auteur reconnaît une sorte d’infaillibilité, et les droits imprescriptibles d’un tempérament antipathique à la chasteté. Par cette étrange théorie, ce n’est pas seulement le divorce qui est justifié, ce sont toutes les mesures et tous les actes destinés à trancher, par la loi ou par la hache, les difficultés que rencontrait l’assouvissement des caprices royaux alternativement voluptueux et sanguinaires. Par une aberration du sens moral qui touche à la démence.

il renforce le point de vue moral par le point de vue esthétique pour absoudre son client, et il termine son plaidoyer en sa faveur par ces incroyables paroles :

« Les actions les plus irrégulières de ce « prince représentaient un type de grandeur « analogue à des lignes brisées tirées dans des « sens divers et qui, bien qu’elles ne soient ni « aussi concentrées ni aussi directes que les « lignes droites, semblent avoir en elles quel- « que chose qui participe davantage de l’in- « fini (1). »

L’écrivain qui parlait ainsi donnait à ses lecteurs une garantie qui devait mettre sa responsabilité à couvert ; car après avoir terminé son écrit apologétique, il s’était mis à genoux pour demander au scrutateur des âmes un signe quelconque pour en autoriser la publication, et une lumière surnaturelle avait immédiatement rempli la chambre où il achevait cette prière nocturne.

(I) His most irregular actions represented such a type of greatness as crooked Unes drawn every tvay, uhich though not so compendious and direct as the strait, seem yet io hâve in them someichat more of the infinité. (400. Fol. Lond. 1649.)

Ainsi les hallucinations d’un grand seigneur à la fois philosophe, homme d’État et libertin, faisaient de lui le complice de la servilité la plus basse et du fanatisme le plus féroce. Sous ce dernier rapport, la première place appartient au Martyrologe de Fox, compilation grossière où la crédulité la plus niaise se combine avec la haine la plus vénéneuse contre les défenseurs de l’ancienne foi. Aussi sa vogue fut-elle immense et longtemps croissante dans le peuple et même à la cour ; car nous savons qu’Elisabeth voulait qu’il y en eût un exemplaire à côté ou à la place de la Bible, dans toutes les chambres de son palais (1).

On devine aisément de quels traits flatteurs un pareil écrivain aura peint Henri VIII, et de quels traits perfides il aura peint la reine Catherine. Celle-ci est naturellement sacrifiée sans pitié à sa rivale , sur laquelle l’auteur s’épuise en flatteries dégoûtantes et souvent sacrilèges. Celte double qualification s’applique encore plus justement aux éloges qu’il prodigue à son

(t ) Description of Ettgland prefixed (o Holenshed’s chronicles.

héros. Il le signale comme un roi selon le cœur de Dieu :

« Un prince si bon, si pur, si honnête, si « vraiment évangélique, envoyé au monde par « la divine Providence pour la défense de l’É- « vangile. C’est seulement après avoir vaine- « ment demandé justice au pape, qu’il a été « forcé de prendre en main sa propre cause « méconnue et, par la volonté de Dieu, de jouer « le noble rôle d’Alexandre en coupant le nœud « gordien. Tel était son penchant et sa dispo- « sition naturelle et presque violente pour « toutes les choses vertueuses et recomman- « dables, qu’on n’a jamais vu aucun prince « chrétien entreprendre une pareille réforme « religieuse (1). »

Cette compilation monstrueuse entrait dans le domaine public en même temps qu’Elisabeth montait sur le trône, et, si l’on veut comparer les dates des quatre éditions successives qui parurent de 1554 à 1583, avec les époques de recrudescence dans la persécution dont les catholiques étaient l’objet, on trouvera que la

(i) Fox's martyrs, p. 389. First Edit. Fol. 1562.

reine-vierge el ses ministres n’avaient pas fait un faux calcul en s’adjoignant un auxiliaire comme Fox pour rendre populaires leurs mesures d’extermination et pour pervertir l’opinioti publique dans le présent et dans l’avenir.

II ne faut pas oublier que cet historiographe du proteslanismc anglican était à l’apogée de sa gloire et de sa popularité, quand Shakespeare débutait à Londres dans sa carrière dramatique, et que c’était à cette source impure que scs précurseurs et ses rivaux puisaient leurs notions d’histoire contemporaine.

Les progrès du fanatisme religieux donnèrent à Fox des continuateurs, des disciples et des échos qui, s’inspirant des mêmes passions jusque dans leurs revues rétrospectives, donnèrent à l’histoire nationale un travestissement perfide et souvent burlesque. A leur tête, il faut placer Sj>eed, qui appartenait comme Stow à la riche corporation des marchands tailleurs, qui avait connu Fox dans sa jeunesse et qui réfutait les contradicteurs de son maître par un jeu de mots qui roulait sur la signification de son nom.

« Il demande à quoi bon se donner la peine

Digilized by Cooglc

LE DRAME DE HENRI Mil. 211

« (le réfuter le cri rauque de l’oie contre le « rapport véridique du renard (fox), contre un « personnage aussi digne et aussi vénérable « que l’était cet historien ? »

En conséquence, Henri VIII est à ses yeux « le prince le plus héroïque et le plus magnanime, « la seule étoile du matin dans cet hémisphère oc- «. cidental à l’époque où U monta sur le trône, et il « n’a fallu rien moins que la rupture de son prête raier mariage pour dissiper les scrupules de « sa conscience délicate {fondante est le mot), <v de sorte que le tort fait à la reine Catherine « parce divorce n’a rien d’aussi grave que l’ont « prétendu ses partisans. »

Quant à sa chère Anna Boleyn, « cette reine selon le cœur de Dieu {godly queen), il est vrai quelle avait péché comme David et quelle avait péché par fragilité, mais qui est celui qui ne pèche pas ? » Par conséquent, l’historien la proclame « un phénix aux yeux de Henri, une seconde Esther « pour k salut de l’Angleterre, non-seulement par « elle-même, mais par le rejeton royal qui a régné « après lui, comme le ciel et la terre en sont témoins <v de nos jours ; et si Dieu a permis la fin tragi- « que de cette libératrice , c’est uniquement

Digilized by Cooglc

« pour empêcher que la délivrance opérée par <( elle ne fût attribuée à un bras de chair et « pour épargner à cette âme choisie pour le « ciel, le malheur de fixer ses affections sur <( les vaines pompes d’ici-bas. On voit que la « canonisation protestante ne pouvait pas aller « plus loin. »

A la fin du xvi* siècle et surtout au commencement du xvii% les Chroniques de Stow et de Holinshed commencèrent à être regardées comme des ouvrages de pure érudition; d’un autre côté, il se forma peu à peu, dans l’Église anglicane, un parti antipathique aux tendances puritaines de Fox, de sorte qu’il fallut d’autres historiens pour répondre à des besoins nouveaux. Il y en eut deux qui attirèrent plus particulièrement l’attention publique : l’un était un gentilhomme de campagne, nommé sir Richard Baker, que l’indépendance de sa position et de son caractère semblait mettre à l’abri des faiblesses de ses devanciers, d’autant plus qu’il entrait à peine dans sa maturité à la mort d’Élisabeth. L’autre était le docteur Heylin, théologien de l’Église officielle ; et cette qualification imposante était d’autant plus propre à

relever en lui celle d’historien qu’on n’avait pas encore vu, du moins depuis la réforme, ces deux vocations réunies sur une même tête.

La Chronique de Baker, écrite d’un style pâle et lourd, mais avec une certaine loyauté rurale, était faite pour être goûtée de ses voisins de campagne, d’autant plus qu’elle avait à leurs yeux une sorte de consécration funèbre ; il avait terminé son œuvre et sa vie dans la prison de Fleet-Street, le seul asile que lui eussent laissé les poursuites de ses créanciers. 11 semblerait que, dans de telles conditions, la vérité dût se faire jour ; et l’auteur parle en effet de Thomas Morus, de la reine Marie et de plusieurs autres personnages inconnus sur un tout autre ton que ses devanciers; mais quand il en vient à Henri VIII, à son divorce, à ses causes et à ses suites, il semble que les ténèbres de sa prison obscurcissent à la fois son intelligence et son sens moral. Après un pompeux éloge du roi, il dit que « sa cruauté envers ses femmes « peut non seulement être excusée mais dé- « fendue ; car, si elles étaient coupables, ce « n’était que justice, et si elles ne l’étaient pas, « il suffisait, pour le repos de sa conscience.

« qu’il crût avoir de bonnes raisons pour les « croire telles. En supprimant les abbayes, « loin de montrer de la cupidité, il fit preuve « d’une fp-ande piété et d’une grande prudence. « Il était si loin d’être orgueilleux, qu’il était « au contraire trop humble ; et ce serait lui « faire une grande injustice que de mettre sur « son compte tout le sang qui fut versé sous « son règne. C’étaient les évêques seuls qui « faisaient les lois draconiennes et qui étaient « les Phalaris pour les exécuter. Que ceux qui « l’accusent de sensualité citent, s’ils le peu- « vent, un autre exemple de continence com- « parable à celle dont il fit preuve pendant ses « six mois de mariage avec Anne de Glèves.

« — Mais j’oublie que je fais ici des bouquets. « J’aime mieux laisser chaque fleur croître sur « sa tige afin qu’elle soit cueillie toute fraîche, « ce qu’on fera en Usant l’histoire de ce prince « incomparable. Quant à la reine Élisabeth, « jamais on ne vit un souverain gouverner avec « plus de justice ni mêler à 1a justice plus de « miséricorde. 11 y avait en elle plus d’humilité « qu’il ne convenait au grand poste qu’elle oc- « cupait. »

On est étourdi de ces louanges scandaleuses et pourtant sincères données au père et à la fille par un homme évidemment honnête et désintéressé (1), sous les verrous d’une prison que de pareilles flatteries ne pouvaient pas faire ouvrir, données sans arrière-pensée de délivrance, puisque le libérateur eût été Jacques, plus qu’indifférent à la mémoire d’Élisabeth et de Henri VIII. Mais il paraît que les lecteurs contemporains n’en furent point scandalisés, et la Chronique de Baker, goûtée plus qu’aucune autre parles gentilshommes de campagne et les bourgeois des villes, contribua puissamment, malgré sa pauvreté scientifique et littéraire, à accréditer parmi eux des opinions plus favorables aux bourreaux qu’à leurs victimes (2).

(1) Il y a un passage où l’on peut soupçonner l’auteur de n’avoir pas été complètement désintéressé; c’est quand il dit que Jacques I®' était un prince selon le cœur de Platon pour la science, et selon le cœur de Dieu pour la religion. (Pag. 296. Fol. 4674.)

(2) Baker'» chronicle was ever more esUemed by readers of a lower class; it long maintened iis réputation particularly among countr y -gentlemen. ( Granger’s biographical history, vol. I, p. 504.)

Quant au docteur Heylin, il est impossible de ne pas lui savoir gré de la guerre vigoureuse et savante qu*il a faite au vandalisme des premiers réformateurs comme à celui de leurs dignes continuateurs les puritains; mais toutes les fois qu’il parle incidemment deHenriVIIl(l), le courage ou la lumière lui manque. Dans un premier ouvrage quitrailaitde la cosmographie, il avait fait une sorte de compromis avec sa conscience cléricale en disant que Henri VIII était un prince qui joignait à de grands vices des vertus plus grandes encore ; mais dans son ouvrage historique, il n’est plus question de vices, et les exécutions capitales, si fréquentes et si atroces sous son règne, il les attribue soit au malheur des temps, soit à la raison d’État, soit à la nécessité de punir des coupables. C’est lui qui nous a révélé l’existence d’une pièce oftîcielle dans laquelle il était parlé de la nature divine de Henri VIII. Ea sola species adulaUonis super erat.

Mais les faiblesses ou les préjugés d’Heylin n’étaient rien en comparaison des atteintes por-

(1) Heylin' s cosmography^ p. 285;

lées volonlairement et brutalement à la vérilé historique par l’évêque Burnet, surtout dans tout ce qui se rapporte à l’affaire du divorce et au rôle des divers personnages appelés à y figurer. Ici il y a une telle accumulation de suppositions gratuites, quele poêle Cowper, malgré son orthodoxie protestante, n’a pas pu s’empêcher de signaler Burnet comme un écrivain doue d’un génie spécial pour les hypothèses ; l’historien Ilallam, non moins orthodoxe que lui, est encore plus sévère : « Burnet, dit-il, avec « un accent d’indignation qui l’honore, aurait (( dû rougir de chercher à excuser par d’indi- « gnes et absurdes sophismes, le supplice de « ceux qui refusaient de prêter serment à « la suprématie royale en matière de reli- « gion(l).»

Mais la rougeur ne lui montait pas plus au front que la pitié ne descendait dans son cœur,

(I) Les contradictions et les censures n’ont pas manqué à Burnet en dedans et en dehors de l'Église dont il était l’orgueil et l’ornement. Outre Cowper et Hallam, il a été flagellé par Johnson, par Birch et Warburton, deux grands dignitaires de son Église et par beaucoup d’autres. L’àcrelé de sa bile est empreinte dans tous ses écrits, excepté dans ses lettres et poésies amoureuses à la marquise de Wharton.

quand il écrivait sous l’influence de ses préjugés de caste, et nulle part celle influence ne se fait plus senlir que dans son récit des événements qui amenèrent la rupture entre l’Angleterre et le saint-siège. Ce n’est pas assez pour lui de glorifier Henri VIH, Anna Boleyn et Cranmer, et de sacrifier la reine Catherine; il s’acharne sur elle comme sur une ennemie personnelle. N’osant plus alléguer l’excuse discréditée des scrupules royaux, il la dépeint comme un fléau domestique, comme une espèce de mégère que son humeur accariâlre et jalouse, jointe à des maladies dégoûtantes, ren- ‘dait indigne d’un tel époux. On voit qu’il en veut à Shakespeare de la pitié qu’il a inspirée pour elle: c’est comme une voix importune qui résonne à ses oreilles et qu’il est résolu d’étouffer à tout prix ; pour cela il ne recule ni devant les interprétations tortueuses ni même devant le mensonge. Pour détruire, autant qu’il est en lui, l’effet de l’allocution si touchante que Shakespeare a mise dans la bouche de la reine, Burnet dit effrontément que c’est une pure fiction ; et il oublie ou veut oublier qu’il en a mis lui -même l’authenlicité hors de

LE DUAME DE HENRI Mil. 219

doute (1). Ne pouvant nier les vices qui déparaient son héros, il les met d’abord sur le compte du cardinal Wolsey, puis il en prend son parti en disant que Grégoire VII et Boniface VIII avaient des vices encore plus éminents, et que si la Providence choisissait toujours des instruments irréprochables pour ses vues de miséricorde, la gloire en reviendrait à eux et non pas à lui.

Quant à Cranmer, le doux, le simple, le candide Cranmer, comme l’appelle Burnet, c’était un personnage tellement extraordinaire qu’il faut lui savoir gré d’avoir eu quelques faiblesses sans quoi on l’eût infailliblement adoré comme une idole ; et supposé qu’on parvienne à découvrir en lui quelques misères, on en trouvera tout autant dans les Pères de l’Église primitive, sans excepter Alhanase et Cyrille.

Burnet regarde comme non avenues toutes les autorités historiques qui contrarient ses passions ; il consulte quelquefois la Chronique

(I) L’altaque contre l’autbenticilé du discours se trouve dans le volume III, p. 46. Le document qui prouve celte authenticité se trouve dans l'appendice du I^*^ volume (Records), n® 70.

de Hall, rarement celle d’Holinshed et jamais celle de Stow. Il répudie son prédécesseur immédiat le théologien Heylin, à cause de ses violents préjugés contre plusieurs personnages de cette époque; il va jusqu’à le soupçonner d’avoir écrit sous la dictée des partisans de l’Eglise de Rome. Le Martyrologe de Fox est pour lui la loi et les prophètes, et il a l’impudence d’affirmer qu’il n’a pu y découvrir aucune erreur ou prévarication, but the utmost fdelity and exactness. C’est sans contredit l’assertion la plus audacieuse qu’il y ait dans tout son ouvrage. à moins qu’on ne lui préfère cette autre qui se trouve dans sa préface à l’occasion des éloges qu’il donne à de Thou et à Fia Paolo Sarpi, à savoir que si la réforme n’a pas eu de véritable histoire avant lui, c’est parce que les premiers réformateurs se sont fiés à la légalité et à la calme dignité de leurs procédés (1).

(4) Pour savoir à quoi s’cn tenir sur la probité de Burnet, il faut lire ce qu’en dit Hallam dans plusieurs passages de son Histoire constitutionnelle d’ Angleterre. Surtout il faut lire l'introduction d’un ouvrage très-curieux intitulé Montrose and the covenanters. Lord Peterborough quiavaitécrit beaucoup de notes à la marge des deux volumes pendant son séjour à Lisbonne, disait qu’il aurait voulu vivre assez

Je pourrais étendre mon appréciation aux historiens du wiir siècle, échos plus ou moins serviles de leur grand oracle Burnet; à Carte, qui appelle licence de langage (Uceniiousness of speech), la sympathie dont Catherine fut l’objet lors de son divorce ; à Echard, qui n’est pas moins dur pour sa mémoire, et qui, par un emprunt burlesquefaitàlaFrancede LouisXIV, osa appeler Henri VIII le Grand roi; au romancier Smollett, qui fait d’Anna Boleyn une victime de la rancune des catholiques, et de Catherine, a bigot in religion qui rebuta son époux par son humeur acariâtre ; au philosophe Hume beaucoup moins tolérant qu’on ne croit et laissant presque toujours percer le mépris à travers sa prétendue tolérance(l), au puritain Oldmixon si énergiquement stigmatisé par Pope, si féroce dans ses haines rétrospectives, si passionné dans son admiration pour les écrits de Fox et de Burnet, si décrié pour sa polémique

longtemps pour donner te démenti à ce polisson sur la moitié de son Histoire. (Spence, p. 154.)

(4) Johnson disait que Hume n’aurait jamais écrit l'histoire si Voltaire ne l’avait pas écrite avant lui. Il n’était à ses yeux qu’un servile écho de Voltaire.

Boswell, vol. I, p. 301.

haineuse et ses falsifications historiques (1) ; à Gulhrie surtout, parfois très-injuste, mais en somme le plus consciencieux des historiens anglais depuis la réforme, le plus éloquent dans ses accès d’indignation, le plus original dans ses portraits, le plus compatissant envers la reine Catherine, et le seul qui, en parlant de ses malheurs et de sa fin, se soit évidemment inspiré du drame de Shakespeare; enfin à beaucoup d’autres écrivains en prose et en vers, imbus de préjugés héréditaires, souvent opposés à leur nature, comme ce malheureux Gray, le chantre ému de la Chartreuse de Grenoble et du Cimetière de campagne, qui se figure que le règne de Henri VIII fut une espèce d'âge d’or.

When love coulii leach a monarch lo be wlso

And gospel-light first dawnedfrom BuUcn's cyes (2).

Mais cette revue rapide, tout incomplète

(1) Oldmixon se moquait du Taller en l’appelant Omicron, et il poursuivait de ses attaques les deux principaux rédacteurs de ce recueil dans son Flying-posf. Cela lui valut l'emploi de collecteur de douane à Bridgewater.

(2) Quand l’amour pouvait enseigner la sagesse à un monarque, et que la lumière de l’Évangile brillait dans les beaux yeux d’Anna Bullen.

qu’elle est, suffira pour placer le lecteur dans le point de vue le plus propre à faire ressortir la valeur morale de la tragédie de Henri VIII, indépendamment de sa valeur poétique, que nous apprécierons bientôt. Constatons d’abord à quel point les rôles ont été intervertis dans ces deux siècles non moins féconds en mensonges qu’en cruautés. Les historiens, officiels et autres, semblent s’être donné la tâche de propager des fictions, rarement innocentes; tandis que le grand poêle national, qui voyait dans l’affaire du divorce la nœud de la question trèscomplexe qui divisait l’Angleterre, s’est constitué contre eux, dans les limites alors permises, le défenseur de la vérité historique, et, pour mieux accomplir celle tâche, il a puisé ses inspirations aux sources les plus répudiées par la faction dominante, par conséquent, il ne les a puisées ni dans le Martyrologe de Fox, ni dans les documents officiels, ni môme dans la Chronique de Stow, qui a tracé avec une concision significative tout ce qui sc rapporte au divorce. Mais, il y avait, outre les traditions à huis clos, des écrits apologétiques ou autres, composés soit sur le continent, soit en Angleterre môme.

et dans lesquels les choses et les personnes étaient présentées sous leur véritable aspect ; il y avait la correspondance d’Erasme sur la reine Catherine (1), il y avait une lettre latine du cardinal Pôle, révélant de telles infamies de Henri VIII, antérieurement à ses scrupules, que sa rage contre l’auteur ne put être assouvie que par l’extermination de toute sa famille (2), il y avait les écrits de Saunders et de Campian, très -certainement connus de Shakespeare, du moins le dernier (3) ; surtout il y avait un manuscrit précieux laissé par Cavendish, et dans lequel ce fidèle serviteur du cardinal Wolsey présentait la catastrophe de son maître sous un jour propre à lui concilier quelque chose de plus que la pitié des lecteurs ou des spectateurs.

(I) ünicum hoc ævo veræ pielatis exemplar, faslidilis nugis muliebribus, bonam diei partem collocat in libris sacris.(Ep.ad Henr. VIIIcoracnLuc.paraph.)Regiaa insexus miraculum lilterata est, ne que minus pietate suspicienda quam eruditione. (Ep. P. Bombario.)

(£) Marie Boleyn avait précédé sa sœur dans les bonnes grâces du roi et avait été précédée par Elisabeth Taülebois et par d'autres.

(3) Il y a, dans la scène ii du IV® acte, tout un morceau qui n’est autre chose que la prose de Campian mise en vers.

Si le poêle avait été maître de substituer à la censure dramatique, telle qu’elle s’exerçait alors, le suffrage universel, il aurait pu donner libre carrière à son génie; car la mémoire de Catherine était encore chère et respectée, et celle de son brutal époux était tellement le contraire, que le peuple, en souvenir de lui, finit par donner au diable le nom de Old Harry (1). Mais une attaque directe contre l’objet de celte généreuse antipathie était impossible ; tout ce qu’on pouvait faire, et ce n’était pas peu de chose, c’était de concentrer tout l’intérêt de la pièce sur ses victimes, et de leur mettre dans la bouche les paroles les plus propres à produire l’effet désiré. Or c’est surtout à ce point de vue qu’il faut juger cette composition originale à laquelle il serait puéril d’appliquer les règles banales de la critique dramatique. Les conjectures les plus ingénieuses ne parviendront jamais à éclaircir le mystère qui couvre ce

(i) It would seeni, from the term old ILirry applied in laler limes to the author ofEvil, thaï lhe recolUclion of his tyranny had survived ail traces of any good qualities he might hâve possessed. Préface de la II® partie de l’Histoire de Burnet, p. 104.

poëme, lant dans son origine que dans -ses vicissitudes subséquentes. Destiné sans doute, dans l’intention de l’auteur ou d’un patron quelconque, à rccliticr des impressions produites par des pièces antérieures sur le même sujet, le drame de //enri 17//, composé vers 1602 entre la mort d’Esscx et celle d’Elisabeth, reste encore enveloppé d’un mystère impénétrable jusqu’à son apparition sur le théâtre du Globe en 1613. Enfin il y a un troisième mystère qui se rapporte à la dénomination môme de l’ouvrage ; car le litre primitif était AU is true, titre hardi et significatif qui en faisait une œuvre à part et impliquait un démenti formel donné à ceux qui avaient voulu rendre l’histoire complice de leurs serviles mensonges.

Quand on se sera bien pénétré de la signification et de la portée de ce titre, ce ne seront plus des jouissances purement littéraires qu’on cherchera dans la lecture de ce drame. On y

(1) La tragédie de Henri 17// fut représentée sur le théâtre du Globe , le jour même où ce théâtre fut détruit par un incendie. Or, il existe une lettre d'un contemporain, sir Henry Wotton, dans laquelle il est dit que c’était une piece nouvelle. D’un autre côté, le continuateur de Stow’ aibrrne que le drame de Henri VIII était de Shakespeare.

cherchera cl oii y trouvera des émotions analogues à celles qu’excitent en nous certains passages des plus belles oraisons funèbres de Bossuet, et l’on plaindra ceux que leur sécheresse de cœur ou d’invincibles préjugés ont empêchés de goûter des beautés d’un ordre si élevé.

Trois victimes, sacrifiées par Henri VIII, apparaissent successivement sur la scène ; la première est le duc de Buckingham, dans la bouche duquel il a mis les paroles les plus propres à rappeler le souvenir tragique du comte d’Essex, dont la récente exécution obsédait » évidemment l’imagination du poète, son partisan dévoué. Celle allocution funèbre, dont le vrai sens n’était perdu pour aucun des contemporains, est faite avec une onction de cœur qui révéle dans celui de l’auteur une plaie encore saignante et qui devait susciter de sourdes malédictions à la fois contre le père et contre la fille.

La seconde victime est le cardinal Wolsey, et c’est ici que l’auteur donne à sa poésie l’essor et l’accent de la plus haute éloquence chrétienne. Il s’agit en effet d’une de ces trans-

formations miraculeuses qui font de la mort \ des grands pécheurs Iç spectacle le plus émouvant, quand ils ont été en outre de grands personnages. Ici la plus accablante et la plus imprévue des disgrâces vient briser en un clin d’œil un orgueil gigantesque, et non-seulement le briser, mais le déraciner si complètement, • que l’humilité s’élève triomphante sur ses mines. Il a senti le suprême bonheur de n’être rien !

Ile found tlie blessedness of being Utile.

• • On peut dire que rien, dans la langue poétique des anciens ni des modernes, ne surpasse en beauté morale ou esthétique les vers qui servent d’expression au repentir de Wolsey et au bonheur tout nouveau que lui donne le sen- '■ timent de sa régénération spirituelle. En signa- , lant à son interlocuteur l’écueil sur lequel sa 'fortune s’est brisée, c’est-à-dire l’orgueil et « toutes les misères qu’il traîne à sa suite, il fait indirectement l’acte de contrition le plus humble; car il lui trace la route exactement opposée à celle que lui-même a suivie, et en la traçant on dirait qu’il grandit à chaque vers.

A-t-on jamais mieux dit l’incompatibilité de l’orgueil avec l’image de Dieu dans l’homme?

« C’est par ce péché que sont tombés les « anges, comment l’homme, l’image de son « Créateur, pourrait-il espérer de réussir par ■*

« lui? Ne t’aime toi-même qu’après tous les - ,

« autres! Chéris les cœurs qui te haïssent! La « corruption n’obtient pas plus de succès que « l’honnêteté. Sois juste et ne crains rien ! Ne'* | « travaille que pour ton pays, pour ton Dieu et « pour la vérité ! Alors, si tu tombes, ô Crom- / « well, tu tomberas en bienheureux niar- « tyr(l). »

La vérité! quelle est donc, dans la pensée du poêle, cette vérité qui fait un bienheurexir * martyr de celui qui s’est sacrifié pour elle,

(1) By lhat sin fell the angels, how can man then,

The image of his Maker, bope to win by’tî ,

Love Ihyscif last : cherish Ihose beartsthat haie lhee; Corruption wins not more than honesty ;

Still in thy right hand carry gentle peace,

To silence envious longues. Be just, and fear not :

Let ail lhe ends, Ihou aim’st at, be Ihy counlry’s,

Thy God’s, and truth’s; then if ihou fall’st, (► Cromwell ,

Thou fall’st ablessed martyr.

CHAPITIIK IV.

celte vérité sur laquelle il se reproche tiilleurs (le n’avoir pas fixé assez fermement son rej^ard? Étail-ce la vérité telle que l’entendait Cranmer ou telle que l’entendait sir Thomas Morus?

Pour résoudre celle question , il suffit de comparer la part que Shakespeare a faite à chacun de ces deux personnages dans le drame en question. Si l’on fait abstraction du V' acte, qui, comme nous le prouverons bicnl()t, lui a été indûment attribué, on ne trouvera pas un seul vers à la louange de Cranmer, tandis qu’on trouvera un hommage très -significatif, sous forme de bénédiction, rendu à la mémoire du chancelier Thomas Morus, son rival; et cet hommage lui est rendu par Wolsey déjà désabusé et dans des termes qui excluent toute équivoque:

« Mais il est savant. Puisse la faveur royale M lui être continuée longtemps ! Puisse-t-il « rendre la justice pour la vérité, et pour sa « conscience ! Puisse-t-il, au terme de sa car- « rière, s’endormir doucement dans les béné- « dictions données à sa mémoire, et puisse sa

LE DRAME DE HENRI Mil. 231

« tombe être arrosée par les larmes des orphe- « Uns (1) ! »

La science, lajusiice, la vérité, la conscience, et pour récompense humaine les larmes des orphelins sur sa tombe ! quelle oraison funèbre en peu de mois, et surtout quel contraste avec le langage des écrivains salariés ou fanatiques qui se sont acharnés à flétrir la mémoire d’un homme que Burnet lui même appelle la gloire de son siècle et un vrai philosophe chrétien! Hall, rhistoriographe du règne, raconte son supplice avec la férocité qu’il met dans tous les récits de ce genre, et ne sait pas s’il doit l’appeler un sot sage, ou un sage sot (2). Stow, qui vivait et écrivait sous l’impression d’une terreur permanente, n’ose pas se permettre un mot de pitié sur la victime. Holinshed lui reconnaît tous les dons de l’esprit : « Dieu, dit-il, avait répandu « sur cet homme ses bénédictions en ahon- « dance, lui prodiguant les dons d’éloquence,

(1) But he’s a learned man. May he conlirme Long in bis bighnesà’ favour, and dojustioe

For trulb’s sake, and bis conscience; that bis bones, When be bas run bis course, and sleeps in blessings, May bave a tomb of orphans’ tearswept on ’em!

(2) A foohsh u'iseman, or a wise fooltsh man.

« de sagesse et de science ; mais une fois que « la grâce divine se fut retirée de lui, il ne sut « faire aucun usage convenable de ces mêmes « dons, non, pas même de sa raison. » Le puritain Fox va encore plus loin. Il le voue nettement à la damnation éternelle, et il lui faut cette certitude pour calmer l’indignation qui le suffoque en pensant que des rebelles morts pour la querelle de Rome contre leur prince naturel, seront canonisés avant cent ans.

Ainsi, c’était aux plus grandes autorités historiques de son siècle que Shakespeare osait donner le démenti, en rendant à cette mémoire officiellement proscrite un hommage dont aucun contemporain, prosateur ou poêle, ne lui avait donné publiquement l’exemple.

Que dire des vers ou plutôt des pages qu’il a consacrées à celle de la reine Catherine, sans avoir besoin, pour la glorifier, de recourir à la fiction ? Car c’est surtout à cette partie du drame, dont elle est la véritable héroïne, que s’applique le titre primitif : AU is true. On se fait presque scrupule de relever les beautés littéraires dans une composition d’un ordre si élevé. On dirait que l’auteur s’est dépôuillé de

toutes ses susceptibilités nationales , et que l’excès de l’iniquité a fait taire son patriotisme. Quelle hardiesse et quelle amère allusion aux bassesses de son temps :

« Pouvez-vous croire, mylords, qu’il existe « un seul Anglais qui ose me donner un con- « seil ou être ouvertement mon ami, contrai- « rement au bon plaisir de Sa Majesté ? Croyezvous qu’il y ait quelqu’un qui puisse être « aussi témérairement honnête et continuer de « vivre en simple sujet?

« Plût à Dieu que je n’eusse jamais mis le pied « sur le sol anglais ou écouté les flatteries qui « y poussent ! Vous avez des visages d’anges, « mais le ciel connaît vos cœurs (1). »

Il n’y a pas moins de courage dans l’éloge

(1) Can you Ihink, lords,

That any Englishman dare give me counscl?

Or be a known friend, ’gainsl his highness’ pleasure (Though lie be grown so desperale to be honesi),

And live a subjecl?

’Would i had never Irod Ihis English earih.

Or fell Ibe (laiteries that grow upon it!

Ye hâve angels’ faces, but heaven knows your hearts.

qu’il l'ail île la reine Marie, autre victime sur laquelle le fanatisme puritain avait épuisé toutes les calomnies. Ce faible essai de réhabililalion devait être d’un grand effet dans la scène où il est placé, parce qu’il réveillait le souvenir des persécutions qu’avait endurées la fille depuis le divorce de sa mère, qui ne put obtenir la consolation de la revoir, pas même à sa dernière heure.

Mais, à vrai dire, cet effet ne pouvait manquer d’être absorbé par l’émotion que devait produire la scène finale du IV' acte, que l’honnête Johnson qui la jugeait avec son cœur autant qu’avec son goût, a mise au-dessus des scènes les plus pathétiques qui se trouvent dans les autres productions de Shakespeare, ou même dans celles de n’importe quel poète (1). Cette admiration ne paraîtra pasoutrée à quiconque aura porté dans la lecture de ce morceau le pieux recueillement qu’il demande; car c’est à la fois trop pénétrant et trop solennel pour une représentation théâtrale. Quand Catherine,

(I) Tkis scene is above any oiher part of Shakespeare’ s tragédies and perhaps above any scene of any other poet, tender and palhetick. John-on.

Oigitized

LE DRAME DE HENRI Mil. 235

sentant approcher sa fin, demande qu’on lui joue sa mélodie favorite qu’elle avait coutume d’appeler son glas funèbre, et que celte mélodie, transformée pour elle en musique céleste, l’endort dans une douce extase qui lui donne l’avanl-goûl de la béaliluiie, terme et récompense de ses épreuves, il semble impossible qu’on ne s’élève pas plus ou moins avec elle, porté sur les ailes de celte poésie que j’appellerais incomparable, si je ne me rappelais certains chants du Paradis de Dante; et quand la vision se dissipe au réveil, en lui rendant, pour un instant, le sentiment de ses misères terres-»très, quelle louche délicate dans ces vers où elle exprime la résolution de se rendre digne de la couronne immortelle que les anges du ciel lui ont laissé entrevoir :

Ob ! ne venez-vous pas d’apercevoir une « troupe de bienheureux qui m’invitait à un <( banquet et dont les visages lumineux ré- « pandaient sur moi mille rayons comme le « soleil? Ils me promettaient un bonheur « éternel, et m’apportaient des guirlandes que « je me sens encore indigne de porter; mais

CHAPITHE n .

« je suis sûre que j’en serai dighe bienlôl(l). »

Celle assurance, elle la puise dans le calme croissant que lui donne sa réconcilialion devant Dieu avec ses deux grands persécuteurs.

Elle remporte sa plus difficile victoire en pardonnant àWolsey;à l’autre, elle envoie sa bénédiction avant d’expirer, la plus stérile bénédiction qui fut jamais, excepté qu’elle fournit au poêle la matière d’un dénoûment selon son cœur.

Mais si la mort de CaUierine est le dénoûment que Shakespeare avait en vue, que faut-il penser du V* acte, complément obligé de son édifice dramatique?

Celle question, asse2 facile à résoudre, quand on l’envisage avec des yeux non prévenus, est extrêmement délicate à cause des in- » traitables préjugés qu’elle inquiète ; car il s’agit ici de la forteresse réputée inexpugnable dans

(t) Oh, saw you not, even no\v, a blessed Iroop Invite me fo a banquet; whose bright faces Cast thousand beams upon me, like the sun?

They promis’d me elernal happiness;

•And brought me garlands, Griffith, vvhich I feel 1 am not worthy yet to vvear : I ghall, Assuredly.

LE DRAME DE HENRI Mil. 237

laquelle se retranchent tous ceux qui veulent à tout prix que leur poëte favori ail été le coreligionnaire d’Elisabeth.

Une solution ou du moins l’équivalent d’une solution a été donné par un homme à qui fut décernée pendant un quart de siècle une sorte de dictature, par le célèbre Johnson, dont le brusque bon sens rudoya souvent ses compatriotes , sans distinction de classe ou de croyances. Après avoir étudié la pièce de Henri VIII avec toute l’attention d’un éditeur et d’un commentateur, il n’hésita pas à déclarer ^ que le génie de Shakespeare entrait en scène j avec la reine Catherine et disparaissait avec elle. Il était impossible de se méprendre sur la, portée de ce jugement; mais on se garda bien d’en tirer les conséquences qu’il renfermait et l’on continua de mettre sur le compte du même auteur les platitudes du V*' acte et les beautés incomparables des deux actes qui précèdent. ~

D’autres critiques vinrent ensuite, qui s’attachèrent davantage au point de vue philologique, et signalèrent dans ce V' acte des faiblesses de style et des locutions étranges qui semblent trahir une main beaucoup moins ha-

bile. Et Malone, dont le discernement esthétique est attesté par sa Vie de sir Josxia Reynolds (1), a fait allusion à quelqu’un qui aurait tellement altéré certaines parties de la pièce, qu’il en aurait rendu la versification et le coloris tout différents de ce qu’on trouve dans les autres compositions de Shakespeare.

Brown est allé encore plus loin. En décomposant certains vers de Ben Johnson, il a démontré sans réplique qu’on retrouve les mêmes images, les mêmes expressions, et presque les mêmes vers dans la fameuse prophétie de Cranmer sur les gloires du règne d’Elisabeth (3). A quoi il faut joindre une autre découverte non moins décisive, c’est que plusieurs scènes du acte ne sont autre chose que la transcription versifiée du Martyrologe de Fox, de ce recueil de niaiseries et d’impostures auquel Shakespeare ne daigna jamais faire un seul emprunt, et dont l’auteur, dans sa dernière édition de 1583, avait eu l’impudence de ter-

(1) Boswell, p. 496.

(2) Cüurhiey's commcntaries on Shakespeare, vol. II, p. M\.

(3) Shakespeare’ s autobiographical potms, p. 184.

LE DRAME DE HEMU Mil, 239

miner un pompeux éloge de la clémence d’Elisabelh par ces incroyables paroles : « Sou « règne a élé jusqu’à présent si paisible depuis « plus de vingt-quatre ans, que son épée est « encore vierge et n’a pas été souillée par une « seule goutte de sang (1). »

Mais, outre ces arguments littéraires, philologiques et purement extrinsèques, il y en a d’autres qui sont à mes yeux les plus péremptoires de tous et qui doivent être d’une grande force sur quiconque, en étudiant Shakespeare, a compris la beauté de son âme aussi bien que la beauté de son génie. Il y a des répulsions morales qui ne sont pas moins énergiques que les répulsions sidérales ou électriques, et l’on n’a pas besoin de détails circonstanciés sur la vie de notre poêle pour avoir le droit d’affirmer que la fameuse tirade prophétique qui termine le V* acte ne fut jamais son ouvrage.

Il ne faut pas oublier que la tragédie de Henri VIH fut composée vers 1602, pendant que son ami le plus cher, le comte de Southamplon, expiait, sous les verrous d’une pri-

(i) In-fol., 4583, p. 818.

son d’Etat, la part qu’il avait prise à l’insurrection aventureuse du comte d’Essex. Tels étaient les récents souvenirs sous l’influence desquels ou plutôt en face desquels Shakespeare dut composer sa tragédie àe Henri VIII. Si, après les avoir bien gravés dans son esprit, on veut relire attentivement, et en pesant bien la valeur des termes, les cinquante vers dont se compose la servile amplification de Cranmer, il me semble impossible qu’on persiste à les attribuer à un homme dans lequel se trouvaient unis aux plus hautes facultés intellectuelles le caractère le plus noble et le plus pur, l’âme la plus fière et la plus éprouvée, le cœur le plus aimant et le plus compatissant, par conséquent le plus antipathique aux atrocités qu’il avait vues et entendues. Qu’on se figure un pareil génie comprimant son essor naturel pour mesurer froidement des hémistiches à la louange d’un règne où la servilité, l’hypocrisie , la corruption et la persécution sourde ou sanglante avaient joué un si grand rôle! qu’on se figure un ami de lord Southampton, initié par lui et par d’autres aux mystères de celte cour, excitant sa verve à « chanter les

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« futures merveilles de l’enfant royale, sur la- « quelle toutes les vertus qui sont le partage » « des bons, tomberont en double dose, qui

« aura la vérité pour nourrice et sera conseilu lée par de saintes et célestes pensées, qui, « vierge jusqu’au bout, passera de ce monde « comme un lis sans tâche, pleurée par toute « la terre ; le bien croîtra avec elle, et ceux qui « l’entoureront apprendront d’elle la parfaite « pratique de l’honneur. »

Et tout cela en parlant d’une reine dont les grandes qualités masculines n’étaient adoucies par aucune vertu de son sexe et en qui sa prétendue virginité n’était qu’un raffinement d’impudicité (1); d’une reine qui n’avait que de l’antipathie pour les affections légitimes et qui punissait comme d’une félonie ceux qui s’en rendaient coupables ; qui, loin de montrer à ses courtisans ou à ses ministres la voie parfaite de l’honneur, les goûtait en raison même des progrès qu’ils faisaient dans la voie contraire pour

(1) Voir dans Lingard les révélations de lady Shrevvsbury et celles de Faunt, secrétaire de Walsingham. Ce dernier dit positivement qu'à la cour d’Élisabeth, on pratiquait toutes sortes d’énormités.

servir ses passions et ses haines! Était-ce Burleigh, ou Walsingham ou Leicester qui étaient ces types de vertu chevaleresque formés par les leçons de leur maîtresse; car ceux-là ne moururent pas disgraciés comme Arundel, Essex et Walter Raleigh, qui sans doute étaient des modèles moins accomplis?

Il suffit d'énoncer toutes ces suppositions pour en faire sentir l’odieux ; cependant il en est une qui est encore plus révoltante, c’est celle qui attribue à Shakespeare, c’est-à-dire au poète qui a professé, plus qu’aucun autre peut-être, le culte du malheur et de la vérité, ces trois vers incroyables qui sont une insulte tlagrante à l’un et à l’autre :

«Sous son règne, chacun mangera en sûreté, « à l’omhre de sa vigne, ce qu’il aura planté, et « chantera la joyeuse chanson de la paix à tous « ses voisins. »

Pour mettre celte prophétie dérisoire sur le compte de Shakespeare, il a fallu perdre entièrement de vue les circonstances dans lesquelles il se serait trouvé en la composant, ses griefs comme ami, ses impressions amères comme homme et comme chrétien, et par-

dessus tout ses douleurs filiales, ravivées par la mort récente de son père, dont il portait peut-être encore le deuil. Qu’on se rappelle le spectacle de misère que le fils avait eu sous les yeux dès son enfance et qui se renouvelait pour lui chaque fois qu’il revoyait sa terre natale, où l’influence malfaisante de Leicester avait donné à la persécution religieuse une intensité toute particulière. Sa famille s’en était ressentie plus qu’aucune autre à cause de ses liaisons suspectes, et il avait rapporté les impressions les plus pénibles de son court séjour sous le toit paternel dans l’année sinistre 1592.

Le régime de terreur, inauguré vingt ans auparavant, avait éprouvé une sorte de recrudescence qui s’était étendue de Stratford à tout le comté de Warwick. Plusieurs avaient cherché un refuge dans les comtés voisins, espérant y trouver une sécurité comparative; mais ils y étaient traqués par la police locale, image fidèle de la police centrale ; et cette chasse aux suspects et aux proscrits se faisait dans tout le royaume, les catholiques étant presque partout plus nombreux que les partisans de la religion nouvelle. Tout cela était

enlremêlé d incidents et de spectacles appro-

priés au système, de flagellations, de mutilations, d’amputations du poignet ou des oreilles, de fouilles domiciliaires, d’accouchements et de morts subites causées par la frayeur, d’exécutions capitales en masse, comme dans les comtés du Nord après la rébellion, de tortures appliquées sur un simple soupçon, sans distinction du faible et du fort; et quelles tortures! Quelle source intarissable d’angoisses à l’apparition du plus infime fonctionnaire! quels affreux pressentiments pour ceux dont les proches étaient sous la main du geôlier!

Maintenant qu’on rapproche de ce tableau, qui pourrait être beaucoup plus sombre, ce refrain d’idylle champêtre qui promet tant tle bonheur et de sécurité à tous les sujets de la reine-vierge, et qu’on se figure, s’il est possible, le fils de Jean Shakespeare traçant, de sang-froid, ces lignes dérisoires qui le dégradaient à la fois aux yeux de sa famille, aux yeux de ses amis et surtout aux siens! Mais l’esprit de secte n’a pas tenu compte de cette dégradation ; et, s’il a bien voulu admettre que les vers relatifs à Jacques I", écrits du même

style et dans le même ton, étaient une interpolation subséquente, il s’est toujours refusé à étendre cette concession aux vers qui précèdent, parce qu’il faudrait sacrifier le fameux hémistiche God shall he truhj known , lequel peut tenir lieu de toute autre démonstration à ceux qui veulent que Shakespeare ait renoncé à la religion de ses pères. Ainsi c’est uniquement pour ne laisser aucun doute sur son apostasie, qu’on lui a imputé, comme auteur de cette ignoble prophétie , une abjection littéraire dont on ne trouve un autre exemple qu’en remontant jusqu’à Velléius Paterculus et Valère-Maxime, si servilement prosternés devant la divine majesté de Tibère.

Il est étonnant que ni Davenant, ni Dryden, ni Pope, tous trois coreligionnaires de Shakespeare et zélés pour sa gloire, chacun à sa manière , n’aient protesté contre cette imputation.

Il est encore plus étonnant que la critique ingénieuse de Malone et surtout de Brown n’ait pas été poussée jusqu’au bout, et que personne n’ait eu l’idée de reprendre la question philologique au point où ils l’avaient laissée; d’autant * * .

plus que cette question a été singulièrement ^

246 r.HAPlTUE IV.

éclaircie par tout ce que des recherches postérieures nous ont appris sur l’insuflisance des garanties légales en matière de compositions dramatiques, à l’époqne où Shakespeare faisait représenter les siennes, et sur les libertés étranges que prenaient les acteurs, les directeurs de théâtres, les imprimeurs, et surtout le surintendant des plaisirs royaux, libertés qui allaient quelquefois jusqu’à changer de fond en comble l’économie d’une pièce, et à rendre quatre actes sur cinq méconnaissables pour l’auteur luimôme(l). Or la pièce de Shakespeare, oubliée ou repoussée pendant dix ans, puis jouée enfin en son absence et probablement à son insu, sous un faux titre, était plus particulièrement exposée à ce genre de piraterie, d’autant plus que le caractère et le talent du pirate étaient parfaitement adaptés aux exploits de ce genre.

En effet. Ben Johnson, auquel on ne veut encore attribuer que quinze vers et auquel on finira par attribuer, non-seulement toute la tirade prophétique, mais le cinquième acte tout

(1) See lhe prolegomcna to Malone’s Shakespeare, vol. If. The play was callcd the isle of clogs, by Nashe, who mentions lhe fact in bis Lenten stuffe, to99.

entier, Ben Johnson était sans contredit le plus habile versificateur elle plus vil courtisan entre tous les poêles de son temps, ce qui n’est pas peu dire. Emprisonné pour meurtre et converti au catholicisme dans sa prison, puis marié conformément à ses nouvelles croyances, il avait choisi Shakespeare, son bienfaiteur et son ami, pour parrain de son premier enfant. Plus tard, trouvant en lui un rival trop populaire, il le dénigra dans ses vers et dans ses discours, tourna en ridicule ses plus belles tragédies historiques et poussa l’impudence jusqu’à dire qu’il était étranger à l'art. A cette apostasie de l’amitié se joignit plus tard, après la conspiration des poudres, l’apostasie de religion, si toutefois ce terme est assez fort pour caractériser l’altitude qu’il prit, à dater de celle époque, vis-à-vis de ceux dont il avait naguère partagé les croyances. Non-seulemeut il les dénonça sur la scène, comme on peut le voir dans sa tragédie de Catilina, dont le vrai héros est son patron Biirleigh, sous le nom profané de Cicéron, mais il offrit contre eux à ce ministre des services d’un autre genre, services restés ignorés jusqu’à ces derniers temps et rétribués en

raison directe de leur bassesse; en un mot il s’enrôla comme volontaire dans la redoutable brigade des agents non avoués dont les yeux et les oreilles ne laissaient échapper aucun mot ni aucun acte qui pût prêter à une interprétation sinistre (1).

A cette triple qualification d’assassin, d’apostat et d’espion, il en joignait une quatrième à la vérité plus imposante, celle de réformateur dramatique; car il se posait comme le représentant du progrès^ dans l’acception classique de ce mot, c’est-à-dire dans une direction opposée à celle de Shakespeare et de son école. C’est sans doute comme chef de cette réforme qui était le complément de la réforme religieuse, qu’il a obtenu les honneurs du panthéon britannique; car son monument est dans l’église deWestminster,eton aeu l’heureuse inspiration d’y graver celte exclamation à double sens qui satisfait tous les goûts : « O rare Ben Johnson ! »> Rare en vérité, et plus rare peut-être dans sa patrie que partout ailleurs! Et voilà le culte

(1) Cetto lettre incroyable a été conservée dans le Stale paper office et a été publiée il y a quelques années dans le journal l'Athénée.

qu’on substituait à celui des saints dont on avait brisé les images!

Que l’on compare maintenant l'œuvre avec l’ouvrier et l’on reconnaîtra qu’ils sont en tout point dignes l’un de l’autre. Nous connaissons désormais la main servile et mercenaire qui a tracé celte impudente apothéose d’Élisabeth.

On y trouve ce parfum de réminiscence classique dont le poète était si fier; le prophète Craumer rappelle le prophète Apollon dans le premier livre de VÉnéide , et la prophétie tout entière est marquée par cette forte accentuation propre aux renégats, religieux ou politiques, qui sentent le besoin de donner des gages.-

En admettant cette solution, les lecteurs et les commentateurs de Shakespeare auraient une idée plus nette, et du but que se proposait l’auteur, et de la source où il puisait ses inspirations. Sous ce double rapport, on a été prodigue d’hypothèses incroyables. Le savant et consciencieux Ulrici, auquel personne ne reprochera de n’avoir pas étudié son sujet sous toutes ses faces, ne trouve qu’un moyen de concilier toutes les difficultés, c’est de regarder la

tragédie iÏQ Henri F/// comme une pièce de circonstance composée tout exprès pour le divertissement de la cour.

Cela sauverait le fameux hémistiche de la prophétie [Dieu sera vraiment connu), hémistiche qu’il regarde avec raison comme une preuve décisive du protestantisme de Shakespeare.

Mais cet avantage ne compense pas, à ses yeux, les nombreux défauts de cette composition anormale, les contradictions choquantes entre ses diverses parties , l’absence de ce qu’il appelle la justice poétique et la vitalité morale, sans parler de la violation des lois éternelles du beau. On voit que ce n’est pas sans un serrement de cœur qu’il critique si durement celui qui est peut-être, selon lui, le plus grand poëte, non seulement des temps modernes, mais de tous les temps. Il se met presque à genoux pour lui demander pardon , puis se rétractant à demi, il trouve, dans cette œuvre avortée, des beautés du premier ordre, et il finit par avouer, sans calculer la portée de son aveu, que, s’il y avait un autre dénoûment ou une seconde partie qui fût en harmonie avec la première, il n’hésiterait pas à mettre la tragédie

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LE DRAME DE HENRI VIII. 25f

de Henri VIII sur la même ligne que les plus beaux chefs-d’œuvre du même auteur (1).

M. Guizot pencherait volontiers pour l’hypothèse d’Ulrici et ne serait pas éloigné de croire qu’Élisabeth a pu donner l’ordre de composer une pièce dont sa naissance serait le sujet ; mais il avoue que le caractère de Henri est complètement insignifiant et il trouve fort extraordinaire que le poëte d’Élisabeth , comme il appelle Shakespeare, ait répandu tant d’intérêt sur Catherine d’Aragon. Son silence sur le V* acte et sur la prophétie si chère à ses coreligionnaires anglais et allemands , est très -significatif et n’est pas seulement une preuve de bon goût. Je ne pourrais pas citer un autre écrivain protestant qui ait dédaigné, comme lui, de tirer parti de celle falsification (2).

11 est vrai que W. Schlegel lui en avait donné l’exemple ; mais c’était plutôt l’effet de sa complète indifférence en matière de religion. Ases yeux, la tirade prophétique deCran-

(1) Ulrici , Shakespeare's dramatische Kunsl, Il‘« abt., S. 711-718.

(2) Shakespeare et son temps^ nouvelle édition, 18S3.

mer n’est autre chose qu’une jonglerie dramatique. Après cet aveu, si compromettant pour son poète de prédilection, on s’étonne qu’il n’ait pas profité de la lueur crépusculaire que la critique de Malone avait déjà jetée sur cette question, pour exprimer au moins des doutes sur la manière dont elle avait été résolue jusqu’alors. Son appréciation des principaux caractères de la pièce semblait devoir l’acheminer vers la véritable solution ; il avoue que Catherine en est la véritable héroïne, que sa mort est la véritable catastrophe, que pour des yeux claivoyants, le tyran est suffisamment démasqué par les sourdes révélations qui se font jour à travers les délicatesses du langage, et le montrent tel qu’il était en effet, hautain et opiniâtre, cruel et voluptueux, et cachant toujours une arrière-pensée de vengeance sous le masque de la justice. Quant à Cranmer dont un certain parti, alors très-puissant, a voulu faire le second, sinon le premier personnage du drame, Schlegel, qui savait à quoi s’en tenir sur son héroïsme, l’a passé dédaigneusement sous silence (1).

(1) Voir son Cours de littérature dramatique, H* leçon.

Quel conlrasle enlre celle imparlialilé, quelle qu’en soit la source, el la manière de procéder du professeur Gervinus dès que ses passions religieuses ou anli-religieuses sont mises en jeu ! Quel dommage que le beau monument qu’il a élevé à la gloire du grand poêle soit tellement défiguré par son exégèse systématique el haineuse de la tragédie de Uenri F///, et par l’abus déplorable qu’il a fait de sa science historique el de son imagination, pour prêter à l’auteur les préoccupations du libéralisme moderne! A l’en croire, Shakespeare a voulu célébrer la victoire de la classe moyenne sur la noblesse féodale, du mérite sur la naissance, et ce mérite est surtout le mérite littéraire, si apprécié, selon lui, à la cour de Henri VIII, el encore plus à celle d’Élisabelli.

A ce point de vue, dont le développement touche parfois au burlesque, quoi de plus naturel que d’attribuer à Shakespeare qui avait sa bonne part de celle révolution sociale, l’intention d’en glorifier le premier auteur et toute la dynastie des Tudors, dans une composition symbolique dont la note dominante serait la

notion générale du progrès, et dont l’intérêt

CHAI'irUE IV.

(Iramalique, croissant d'un acte à l’autre, serait porté à son comble par la victoire définitive de la religion nouvelle, victoires! clairement proclamée par Cranmer dans sa tirade prophétique qui n’est plus une jonglerie mais une flatterie grandiose ?

Enfin l’illusion, volontaire ou involontaire, du commentateur va si loin, qu’il cite à l’appui de ses explications un document qui suffirait à lui seul pour démontrer à quel point elles sont chimériques. C’est une élégie pathétique intitulée la Robe de deuil, dans laquelle le poêle Chelle lui reprochait, sous le nom pastoral de Mélicerle, de n’avoir pas payé son tribut à celle sur qui la mort, comme jadis Tarquin sur Lucrèce, venait de se rendre coupable de viol (1). Dans l’hypothèse bizarre de Gervinus, celte remontrance poétique aurait eu pour effet de réveiller le remords dans l’âme de Shakespeare et de lui suggérer, comme une expiation de son silcuce, la composition d’un drame qui serait un monument de sa reconnaissance et de sa vénération pour celle qui lui avait fourni

(<) Allusion au poëme de Shakespeare, inlilulé : Le viol de Lucrèce.

LK DRAME DE HENRI Vlll. 255

des inspirations pour son art par les grandes choses qui avaient signalé son règne , la sagesse politique, la puissance nationale, le progrès intellectuel et la liberté religieuse.

Ainsi Shakespeare n’aurait pas songé de lui-même à pleurer la mort de la reine-vierge, et la tragédie de Ilenri VIII aurait été comme un pieux dédommagement offert à sa mémoire, à l’instigation d’uu poète obscur et servile qui, dix ans auparavant, s’était fait l’éditeur responsable des grossières injures qu’un rival dramatique, jaloux de sa popularité croissante, avait composées contre lui ! Si celte supposition pèche par le défaut de vraisemblance, elle n’en honore pas moins celui qui l’a faite, et permet de croire qu’il n’a jamais connu, du moins par expérience, l’âpreté des rivalités littéraires.

Plus le savant critique avance dans son exégèse, plus les traits de lumière abondent : il découvre une intention symbolique dans la fortune respective des deux reines, dans la chute de l’orgueilleuse catholique et dans l’élévation de la pauvre luthérienne (il ne dit pas anglicane). Enfin, il fait une dernière découverlc qui surpasse en originalité toutes les’ autres, et

qui n’a pu manquer d’exciter la verve de sa verte vieillesse dans ses improvisations universitaires. A force de méditer son sujet, le clairvoyant professeur a trouvé qu’il y avait entre la famille royale et celle de Shakespeare un point de ressemblance qui jusque-là n’avait frappé personne et qui devait donner au poëte une haute consolation. Le premier fruit de sa précoce union avec Anne Hathaway avait vu le jour quelques mois trop tôt, et la naissance d’Élisabeth, à la suite du mariage de la pauvre Anna Boleyn avec Henri, avait été précisément marquée par la même précipitation. Supposer que Shakespeare ait été insensible à l’honneur d’un tel parallélisme et qu’il n’y ait pas puisé des inspirations pour la composition de certaines parties de son drame, ce serait, suivant l’illustre interprète, méconnaître à la fois la délicatesse de son goût et celle de ses sentiments.

Je ne veux pas m’appesantir davantage sur les tristes observations dans lesquelles d’incurables antipathies ont pu faire tomber un esprit à tant d’égards si judicieux, si cultivé, si étendu, comme on peut s’en convaincre par la

LE DIUME DE HENRI VIH. '257

lecture de l’ouvrage même que je dénonce, dans lequel le chapitre sur la tragédie de//enn VIII forme avec les autres une disparate non moins choquante que ne le fait le cinquième acte de cette tragédie avec les quatre actes précédents. Mais on voulait à tout prix mettre à néant les arguments que les catholiques pourraient tirer de cette pièce non moins mystérieuse dans sa contexture que dans sa source; il fallait opposer à leurs prétentions passées, présentes et futures, une barrière d’une nouvelle espèce, il fallait élever la question à une hauteur où ils ne pourraient pas atteindre, dans les régions de la philosophie de l’histoire réputées inaccessibles aux esprits trop crédules. Il fallait passer soigneusement sous silence les interpolations douteuses et non douteuses, le changement du titre primitif, le jugement si positif de Johnson, la critique plus avancée de Malone et de Brown et même celle de Schlegel , précurseur et coreligionnaire de Gervinus. Enfin il fallait se faire pardonner toutes ces omissions par des tendances très -prononcées dans un certain sens ; et c’est à quoi il est parvenu avec un succès qui a dû dépasser ses espérances.

Heureusement celle étrange symbolique du savant professeur n’a pas été le dernier mot de la critique allemande. Après lui est venu un autre juge, F. Kreyssyg, qui ne lui cède en rien pour l’étude approfondie de son sujet, qui le surpasse pour la rectitude et l’élévation d’esprit et surtout pour l’impartialité qui est ici la première condition de la compétence. Après avoir examiné consciencieusement et respectueusement ( trop respectueusement peut-être ) l’hypothèse de Gervinus, il arrive à cette conclusion inattendue, savoir : qu’à l’exception de l’apothéose'prophélique de la reine Élisabeth, il n’y a pas une seule scène qui ne puisse s’interpréter comme une satire aussi bien que comme une glorification de la dynastie des Tudors ! La concession est énorme, et l’on s’étonne que l’auteur, après l’avoir faite, n’ait pas abordé résolument la question philologique et ne se soit pas donné ainsi un avantage de plus .sur ses devanciers, qui semblent l’avoir évitée comme un piège. Peut-être a-t-il pressenti, aussi bien que Gervinus, la solution à laquelle aboutirait celte exploration ; car sa sympathie est toute pour Catherine et il ne se fait aucune illusion

LK DIIAME L>E Ul-NlU VIII. >59

sur son époux. En lerminanl son analyse, il laisse échapper, peul-élre à son insu, un Irait de lumière qui éclaire rélrospectivement son point de vue; c’est que ce tableau historique n’esl autre chose que la reproduction dramatique des traditions populaires. Or quelles étaient ces traditions relativement à Henri VIII et à ses victimes? La réponse à cette question se trouve, non pas dans une, mais dans toutes les ehroniques contemporaines, sans excepter celle de Fox, et nous avons déjà constaté cette unanimité comme un fait important dans la question que nous nous sommes efforcé d’éclaircir (1).

Oui, Shakespeare, dans celle œuvre si diversement interprétée, s’est rendu l’organe du sentiment populaire parfaitement d’accord avec le sien, tel qu’il l’avait laissé entrevoir dans une de ses premières compositions déjà signalée plus haut. Faire directement le procès à la mémoire du père d’Elisabeth était impossible sous un régime dur et ombrageux qui avait l’œil ouvert et le châtiment suspendu sur toutes

(<) F. Kieys?yg, Vorlcsiwgen iibir Shakespeare, vol. I, p. 413-4i7.

les manifestations de la pensée. Mais il était possible de tracer une série de tableaux rigoureusement historiques, combinés de manière à faire en quelque sorte maudire le tyran par induction et à justifier le titre hardi que l’auteur donnait à sa pièce {AU is true). C’est là ce qVil a eu en vue beaucoup plus que l’intérêt dramatique proprement dit, et nul n’a le droit d’affirmer qu’il n’a pas atteint son but. On dirait qu’il y eut une intelligence mystérieuse entre lui et Waller Raleigh, non moins grand écrivain que grand aventurier, pour composer à eux deux une espèce de chœur d’Euménides vengeresses, l’un se chargeant de flétrir le bourreau en glorifiant ses victimes, l’autre traçant du fond de sa prison, dans une prose digne de figurer à côté des plus beaux vers, le premier portrait ressemblant qu’on eût osé faire du meurtrier de Thomas Morus :

« Si le monde avait perdu tous les portraits « et tous les types d’un prince impitoyable, « on pourrait les retrouver peints au vif dans « l’histoire de Henri VIH. Car combien de fois « n’a-t-il pas brusquement comblé certains U hommes (sans que personne pût soupçonner

« pourquoi), et quand sa fantaisie changeait, il « les précipitait dans l’abîme, sans que l’on pût « savoir leur offense. A combien d’autres plus « méritants n’a-t-il pas donné des fleurs en « abondance pour qu’ils en recueillissent le miel, et, la récolte faite, il se donnait le « plaisir de les brûler dans la ruche. Combien « de femmes n’a-t-il pas décapitées et répu- « diées? Combien de princes du sang n’a-t-il « pas mis à mort (quelques-uns d’un âge si « tendre qu’ils pouvaient à peine se traîner jus- « qu’au billot), sans compter une infinité « d’autres victimes de tout rang? Oui, même « sur son lit de mort, lorsqu’il était sur le point M d’aller rendre compte à Dieu de tant de sang « si abondamment versé par lui, il fit empri- « sonner le duc de Norfolk et exécuter le comte « de Surrey, sans parler de tout ce qu’il fit « souffrir aux veuves et aux orphelins. . .

« Mais quiconque, en écrivant notre histoire « moderne, voudrait suivre de trop près la vé- « rité, courrait risque de recevoir une ruade « qui lui briserait la mâchoire. Il n’y a pas de « maîtresse qui ail plongé ses partisans et

CH.U‘IÏKE l\ .

« ses serviteurs dans de plus grandes misères.

« Dieu ne saurait bénir dans un temps ce « qu’il a maudit dans un autre. »

l’astre a son g O LC II a NT.

Le drame de Henri VIH fut le dernier que composa Shakespeare en vue de démolir un drame antérieur hostile à ses croyances héréditaires. Sa dernière comédie, les Joyeuses commères de Windsor, avait été composée, en 1600 , dans le même but, et l’on peut dire, que, tout en maintenant la substitution du nom de Falslaff à celui d’Oldcastle, il avait donné le coup de grâce à ce grand précurseur de la réforme anglicane(l). Désormais les dispositions d’esprit et de cœur qui alimentaient cette verve comique vont disparaître complètement, non

(l) La comédie des Commères de Windsor fut composée, non pas pour complaire à une fantaisie de la reine, comme on s’est plu à le répéter, mais pour réfuter le drame dont nous avons parlé plus tiaut et auquel travaillè. ent quatre pcëtesàla fois.

pas pour y laisser une lacune, mais pour faire place à des senlimenls et à des pensées que la récente catastrophe de sfis amis a fait fermenter en lui et qui ont besoin de s’échapper par toutes les issues que son imagination, assombrie mais nullement affaissée, leur ouvrira dans ses drames. Ainsi aucune comédie nouvelle ne vient enrichir ou égayer son répertoire pendant les dix ou douze années que doit encore durer son activité dramatique. Au contraire, elle se portera de préférence et irrésistiblement sur les sujets les plus appropriés à la situation douloureuse que les événements lui ont faits, et cette prédilection sera naturellement plus marquée de 1601 à 1603, dans les deux années qui s’écoulèrent entre le jugement de Southamplon et sa délivrance, et qui virent éclore successivement les trois terribles tragédies de Jules-'Cèsar, à’ Othello et A'Hamlel.

Dans un certain sens, c’était la tragédie de Jules- César qui était la plus terrible des trois; car, outre la terreur intrinsèque qui tenait aux entrailles mêmes du sujet, il y avait, pour ainsi dire, la terreur extrinsèque, celle que devait inspirer aux amis du poète une glorification si

l’astre a son couchant. 265

audacieuse du complot dont Essex avait été le chef et la principale victime. Le faux titre dont on avait couvert cette manœuvre réactionnaire ne pouvait tromper personne, et il eût été difficile de trouver, même parmi les spectateurs non initiés, un amateur assez naïf pour ne pas deviner, de prime abord, que c’était Brutus et non César qui était le véritable héros.

Une traduction anglaise du Plutarque d’Amyot, publiée par Thomas North en 1579, avait fourni à Shakespeare la matière brute de son drame; mais il s’était réservé le droit de la transformer à sa guise et de sacrifier au besoin la vérité ou plutôt la réalilé historique à des exigences qui étaient à ses yeux les plus impérieuses de toutes. Pour lui, Brutus n’est plus, comme dans l’Enfer de Dante, l’associé de Judas Iscariote dans les malédictions éternelles, c’est le type du conspirateur désintéressé qui a puisé dans ses colloques avec luimême, je dirais presque dans ses examens de conscience, les motifs de sa détermination patriotique. Pour conserver intact le caractère de son héros, le poète n’emprunte à la biographie originale que ce qui est propre à le faire

CHAMTRE V.

valoir, el il supprime sans scrupule loul ce qui pourrait produire im effet contraire, par exemple les sympathies mystérieuses si maladroitement exploitées par Voltaire, et qui mêlaient inévitablement l’idée de parricide à l’idée de délivrance. Cet alliage, source de défaillances dans la marche d’un pareil drame, est répudié par Shakespeare. La seule ombre qu’il consente à projeter sur cette figure héroïque, c’est l’ombre de sa tristesse qui est une beauté de plus. A mesure qu’on avance vers la catastrophe, les rapprochements historiques et les allusions brûlantes se pressent sous la plume du poète, et son impunité n’étonne pas moins que son audace. Les ides de Mars, marquées par tant de sinistres présages, ne faisaient-elles pas penser à l’affreuse journée du 8 février et à ses suites plus affreuses encore? Les sombres vers du commencement du second acte sur ce qui se passe dans l’âme d’un conspirateur entre la pensée première et l’action, sont encore plus clairs. Mais ce qu’il y a de plus poignant et de plus tangible dans toute la pièce, ce sont les sarcasmes pleins d’amertume par lesquels l’auteur venge le héros

l’astre a sox couchant. 267

Irop crédule qui, après avoir été longtemps l’idole populaire, avait vu celte popularité s’évanouir en un jour!

Si le caractère de Brutus était moins parfait, on pourrait soupçonner que Shakespeare, en le traçant, a eu l’imagination obsédée par le souvenir du comte d’Essex. Mais, tout en admettant qu’il dut partager l’enthousiasme de son ami Southamplon pour celui qu’il avait failli suivre jusqu’à l’échafaud, je crois que le poêle obéissait encore ici à une préoccupation dont on retrouve des traces dans plusieurs de ses drames. Nous avons vu que son idéal favori, en fait d’héroïsme, était la combinaison harmonique des qualités tendres avec les qualités viriles, de la douceur avec l’énergie, de la bonté avec le courage. Or,, c’est précisément un type de ce genre qu’il a voulu réaliser dans Brutus. Sans énumérer tous les traits épars destinés à produire cet effet, je citerai seulement la scène émouvante qui se passe à Sardes entre lui et son collègue Cassius, quand ce dernier lui offre son poignard pour le tuer, et que Brutus lui fait celle belle réponse :

« O Cassius, rengainez votre poignard. Vous

« avez affaire à un agneau, la colère est en lui « comme le feu dans un caillou qui, sous une « pression violente, jette une rapide étincelle, « refroidit aussitôt. »

Au reste, cette scène entre tes deux amis, qui est entièrement la création du poète chrétien (1), présente un tel caractère de grandeur, que Coleridge, pour rendre l’impression qu’il en avait reçue, a dit que rien, dans toutes les œuvres de Shakespeare, ne lui avait donné davantage l’idée d’un génie surhumain.

Tout cela tient évidemment à une certaine prédilection mystérieuse pour le caractère de Brulus, tel qu’il l’avait conçu, prédilection qui est comme résumée dans l’espèce d’oraison funèbre qui termine le dernier acte, et que le poète a mise à dessein dans la bouche d’un ennemi :

« Ses mœurs étaient douces et les éléments si « bien combinés en lui que la nature pourrait « dire à l’univers en le montrant : Celui-ci était « un homme . » Quoique la tragédie A' Othello

(1 ) His life was genlle, and the éléments

So mix’d in him, that Nature might stand up.

And say to ail lhe world, This uas a man!

l’astre a son couchant. 269

ail élé composée Irès-peu de temps après la catastrophe du 8 février 1601, il est à remarquer qu’on n’y trouve aucune allusion manifeste ni à cet événement en lui -même, ni à ses conséquences, ni même à aucun des abus de pouvoir qui l’avaient provoqué. Y aurait-il eu, dans l’imagination de l’auteur, une préoccupation personnelle aigrie par le ressentiment de ses récentes infortunes, et les teintes doublement sombres qui rembrunissent ici ses tableaux seraient-elles l’effet de tempêtes intérieures qui auraient bouleversé son âme?

Il est certain que cette tragédie est un défi jeté aux règles de l’art, même à celles que Shakespeare semblait avoir instinctivement reconnues. Elle déroule d’un bout à l’autre, d’une part, un tableau si effrayant de la perversité humaine, et de l’autre, une marche si terriblement ascendante de la passion à la fois la plus aveugle et la plus féroce, lajalousie, que le système nerveux le mieux affermi est ébranlé par les secousses d’une pareille représentation. Que l’auteur ail tracé de mémoire, et d’après nature, certains portraits ou certaines situations qui se détachent, avec plus de relief, du reste du

drame, c’est ce qu’il me paraît impossible de révoquer en doute, quand on l’a étudié dans le but d’y faire ce genre de découvertes. D’ailleurs, il y a d’autres pièces composées avant et après celle-ci, qui viennent corroborer cette conjecture par des inductions fondées sur des rapprochements décisifs. Nous avons vu avec quelle prédilection le poëte a paré son idéal chevaleresque dans les deux figures si grandioses des deux rivaux de gloire, Hotspur et Henri Y. Sur un seul point, comme par rancune personnelle, il leur fait violer les lois de la chevalerie, et ce point unique est le premier article du code de galanterie respectueuse qui réglait les procédés des chevaliers envers leurs dames. De plus, en comparant le premier Hamkt, composé avant les drames historiques de JJenri IV el Henri V, avec le second Hamlety dont la date est à peu près la même que celle A' Othello, on trouvera des différences qui ne sauraient être ni fortuites, ni arbitraires. Ces différences sont surtout frappantes dans le fameux monologue : Être ou n’être pas, et la plus frappante de toutes est l’addition, dans le second Hamlet, de quelques nouveaux motifs de sui-

l’astre a son couchant. 271

eide, parmi lesquels figurent hypolhéliquemenl les tortures de Vamour dédaigné. L’insertion de cet hémistiche était-elle le résultat de l’expérience d’autrui ou de la sienne?

Quoi qu’il en soit, le drame d'Othello est une des créations les plus prodigieuses du poêle. Un document récemment découvert nous apprend qu’il fut joué par la troupe de Burbadge, dans l’été de 1602, au château d’Harefield, chez la comtesse de Derby, devant la reine Élisabeth, que l’on cherchait, par tous les moyens, à distraire de ses remords et de ses terreurs (1). 11 faut avouer que le divertissement était assez mal choisi, surtout si l’on se rappelle les confidences qu’elle faisait, au commencement de la même année, à l’ambassadeur de France, M. de Beaumont. Quand elle lui disait qu’elle était fatiguée de la vie et qu’il demandait pourquoi elle parlait toujours d’Essex, il ajoute qu’elle n’en parlait qu’en fondant en larmes. Était-ce le manège d’une vieille hypocrite, ou le signe d’une douleur sincère? Dans ce dernier cas, le désespoir d’Othello, après sa vengeance, et

(1) La réiribulion pour Burbadge et sa troupe fut do 10 livres sterling.

l’accent terrible de Burbadge dans ce rôle qui était son triomphe, devaient faire à la royale pénitenle l’effet d’une berse qui lui aurait passé sur le cœur. On comprend les émotions diverses qui devaient agiter celui de l’auteur, qui alors paraissait peut-être pour la première fois devant elle, depuis l’emprisonnement de son ami Soutbampton.

Pour peu qu’on veuille analyser les principaux caractères de ce drame, on y trouvera, exprimées ou sous-entendues, la plupart des conditions essentielles de l’idéal chevaleresque; seulement les rôles sont intervertis, c’est Desdemona, la douce et timide Desdemonaqui est la véritable héroïne, sinon en faisant des exploits, du moins en les récompensant, non pas comme un mérite accessoire, mais pour euxmêmes et abstraction faite de toutes les séductions de jeunesse et d’esprit qui exercent tant d’empire sur son sexe. De plus, ces exploits qu’elle récompense par cet amour si généreux et si pur, sont accomplis dans une guerre sainte, dans cette même guerre de Chypre, alors trèsrécente (1571), illustrée par le martyr de Marc- Antoine Bragadin. Othello n’y porte pas seule-

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ment les convictions d’un chrétien, serviteur d’une république très-chrétienne ; il y porte, en outre, sans doute, au grand scandale des spectateurs protestants, les habitudes d’un papiste superstitieux qui a foi dans tous les petits symboles matériels de la rédemption des péchés y et dans les petites pratiques de mortification, comme la réclusion, le jeûne et la prière [l). On voit que le poète ne perdait pas plus de vue l’idéal ascétique que l’idéal chevaleresque.

Cette double empreinte, et l’empreinte catholique en général, sera encore plus fortement marquée dans la tragédie d’//am/et, surtout dans les développements qu’il y ajouta peu de temps après la catastrophe qui fit que les teintes sombres devinrent les teintes dominantes de la plupart de ses tableaux. Plusieurs causes

(1) To ail seals and symbols of tedeemed s-in

This hand of your’s requires A sequesler from libeily, fasling and prayer,

Mucli castigalion, exercise devout.

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