Acte III
d’Ossory en Irlande, et avait infeelé le théâtre anglais d’une multitude de compositions dramatiques dont il ne reste plus qu’un très-petit nombre, non moins repoussantes par leur vuJrgarité cynique que par leur violence, ce qui ne les empêcha pas d’être très-populaires. Cette popularité était acquise d’avance aux deux coiapositions par lesquelles il paraît avoir terminé sa carrière dramatique, savoir Henri VIII et le roi Jean, et l’on peut juger des divers genres de mérite que réunissait la première, en lisant la seconde , qui nous est parvenue tout entière. Composées l’une et l’autre depuis l’avénemeat d’Élisabeth, elles n’avaient pas encore eu le temps de vieillir, quand les acteurs du comte de Leicester vinrent édifier la ville de Slratford pendant la jeunesse de Shakespeare, qui puisa peut-être dans ces représentations son antipathie si vivace contre l’auteur. En effet, non content de prendre, alors ou plus tard, la résolution de démolir sans retour ces deux prétendus chefe-d’œuvre, il voulut y joindre la démolition de son héros favori, de sir John Oldcaslle , vénéré par les réformateurs comme un martyr, et dont l’évêque Baie s’élailfail le
biographe ou plutôt le panégyriste; de sorte qu’on peut dire que Shakespeare ne laissa sa mémoire en paix, qu’après l’avoir délogé successivement de toutes ses positions.
La série de dialogues à laquelle Baie a donné le titre de Roi Jean, mérite à peine d’être appelée une œuvre dramatique. Le rôle intéressant y est joué par l’Angleterre sous la figure d’une yeuve désolée qui dénonce les auteurs de toutes ses misères; et l’on devine sans peine quels sont ces auteurs. Ce sont les prêtres, les moines, les cardinaux et surtout le Pape, servis par la Sédition, la Trahison et X Hypocrisie. Tel est le cadre fort peu compliqué dans lequel le champion épiscopal a trouvé moyen d’enfermer tout ce qu’une imagination d’apostat haineux et vulgaire peut inventer d’infamies, quand à sa bassesse se joint la certitude de l’impunité. Il est aussi impossible d’analyser l’ensemble de cette conception monstrueuse que d’en reproduire certains détails dans lesquels le blasphème se combine avec l’obscénité, comme, par exemple, dans l’énumération des reliques dont on repaît la crédulité populaire, et dans celle des péchés dont X Hypocrisie demande à être absoute.
Il va sans dire que le roi Jean est irréprochable, même magnanime, et surtout infaillible d’un bout à l’autre de la pièce, infaillibilité dévolue, de droit divin, à ses successeurs, et qui a fait de Henri VIII un second Josué, introducteur de son peuple dans la terre promise de la vérité évangélique. Par conséquent, tout ce qui a aidé de près ou de loin à la diffusion de celle lumière est préconisé, particulièrement la secte des Lollards, tandis que les Irlandais, rongés par la lèpre de la superstition, sont voués au mépris et aux ténèbres extérieures. A plus forte raison les Papes sont-ils maudits comme le grand obstacle à tout bien et à toute liberté, tantôt séducteurs des rois, tantôt usurpateurs de leurs droits sacrés, et les poussant témérairement à s’armer pour la querelle des princes chrétiens contre les infidèles, soit en Orient, soit en Espagne. Voilà dans quel esprit étaient composées les pièces dont le très-révérend évêque d’Ossory avait infecté la littérature dramatique à sa naissance.
Cette inqualifiable composition avait distillé son venin sur une génération tout entière, et
même en avait inspiré une autre moins barbare,
mais non moins mensongère sur le même sujet, quand Shakespeare entreprit sa tâche, de sorte qne ce fui deux pièces au lieu d’une qu’il eut à démolir et à supplanter. La seconde, imprimée sous un autre titre en 1591 (1), a été longtemps regardée comme son ouvrage, et même on trouve les initiales de son nom sur la première page de l’édition de 1611, antérieure de plusieurs années à la mort de Shakespeare. Malgré celle authenticité apparente, malgré la ressemblance frappante qu’il y a entre certaines situations et certains caractères dans les deux pièces, malgré l’autorité imposante de Schlegcl et les hésitations d’ülrici, l’opinion de la plupart des critiques anglais, renforcée par celle de Gervinus, a fini par prévaloir, et la question suscitée par celle paternité incertaine a été résolue dans le sens le plus favorable à notre point de vue; il est même étonnant que celle solution ail eu besoin d’une si longue controverse; car de tous les drames qui nous restent de celle époque si féconde en monstruosités de tout genre, celui dont il s’agit est sans contredit le
( 1 ) The first and second part of the Troublesome Raigne of John King of England.
plusimprégué de haine contre la religion proscrile et ceux qui la professaient encore. Cela seul aurait dû suffire pour qu’on n’imputât pas à Shakespeare, issu d’une famille persécutée pour sa foi, une si grossière violation des lois de la pudeur et du bon goût.
Le principal personnage de la pièce est le roi Jean ; mais le véritable héros est le bâtard Faulconbridge, à qui est confiée la mission de piller et fouiller les couvents, mission dont il s’acquitte avec la double verve d’un libertin et d’un pirate à qui le scandale n’est pas moins cher que le butin. On comprend ce que doit être, dans la bouche d’un pareil émissaire, le compte rendu d’une pareille mission, et l’on devine de quel genre de découvertes il devait le plus se vanter. Les détails dans lesquels il entre sont trop ignobles pour trouver place ici, il suffira de dire que la différence qui existe, sous ce rapport, entre l’auteur, quel qu’il soit, et son précurseur l’évêque d’Ossory, c’est que l’œuvre de l’un accuse une imagination plus sale, et celle de l’autre une imagination plus licencieuse. Quant au rôle du roi Jean, il était tout tracé d’avance par les passions du moment
qu’on voulait satisfaire et par certaines traditions nationales que le protestantisme avait très-habilement ravivées, et, pour ainsi dire, idéalisées; car jusqu’alors Jean sans Terre n’avait guère été célèbre que par sa faiblesse et parla grande charte que ses barons lui avaient extorquée. Pour ne pas nuire à sa mémoire, cette grande charte fut entièrement passée sous silence, et l’on aima mieux glorifier l’antagoniste royal de la papauté, en lui attribuant des visions prophétiques intermittentes qui lui dévoilaient les grandeurs futures de la dynastie des ïudors.
Or il s’agissait pour Shakespeare, comme nous avons déjà dit, de démolir cet édifice dramatique et d’y en substituer un autre, construit avec les mêmes matériaux ( en excluant toutefois les matériaux impurs), mais construit de manière à produire sur le spectateur une impression toute différente. On ne saurait trop admirer l’art avec lequel notre poète a résolu ce problème dans sa tragédie du Roi Jean.
D’abord il fait de ce personnage , que Baie avait comparé à Moïse , un composé d’astuce , de faiblesse et de férocité ; il l’abaisse au niveau
des plus vils assassins dans son dialogue avec le geôlier du jeune Arthur, et quand il le met en scène, vis-à-vis du cardinal Pandoll’e, pour défendre l’indépendance de sa couronne, il s’exprinme de manière à donner à entendre que cette indépendance a trait aux exactions pécuniaires ; enfin il le dépouille complètement de son auréole de prophète , et il pousse la hardiesse jusqu’à supprimer les mots de suprématie spirituelle et temporelle, qui se trouvaient dans le drame de 1591.
Le même procédé de suppression est appliqué à la scène dans laquelle l’auteur de ce drame a représenté , avec des détails diaboliquement inventés , la fable de l’empoisonnement du roi par l’abbé de Swinstead (1). Ce roi, si cher à l’apostat Baie et presque canonisé par lui, est évidemment antipathique à Shakespeare qui, au lieu de lui mettre de belles prophéties à la bouche, lui fait proférer cette parole affreuse qui peut s’appliquer également
(4) C’est seulement soixante ans après la mort du roi Jean que Thomas Wykes fait mention pour la première fois de ce prétendu empoisonnement. On sait maintenant que ce roi mourut de la fièvre à Newark.
à ses tortures morales ou physiques : Il y a un enfer au dedans de moi.
II y avait plus de ménagements à garder avec le bâtard Faulconbridge , personnage doublement populaire, auprès des uns comme rejeton de Richard Cœur de Lion, auprès des autres comme violateur intrépide de tous les asiles sans défense et comme spoliateur qui ne reculait devant aucun sacrilège. Sur les traits saillants de ce caractère pseudo- chevaleresque, Shakespeare ne pouvait pas donner le démenti à une tradition trop accréditée; mais outre qu’il a supprimé les calomnies infâmes dont ce rôle avait été surchargé par le dramaturge de 1591 , il a singulièrement aiïaibli le prestige qui l’entourait, par le curieux monologue qui termine le second acte, et dans lequel le prétendu héros , après avoir signalé la richesse comme l’idole favorite de son siècle, déclare qu’il veut aussi lui figurer parmi ses adorateurs (1).
Mais l’élimination la plus significative , la plus importante et surtout la plus courageuse.
(1) Gain be my lord ! for I will worship thee !
est celle qui porte sur la scène finale où le bâtard, avec ses rodomontades patriotiques, vient défier toutes les puissances catholiques, le Pape, la France et l’Espagne, et promettre à l’Angleterre un triomphe infaillible , si le peuple et la noblesse marchent d’un commun accord :
If England’speers and peop'e join in one,
Nor Pope,nor France, nor Spain can do lhem wrong.
C’était sur ce distique flamboyant que tombait le rideau, et s’il est facile de comprendre le tonnerre d’applaudissements qui devait l’accueillir, il ne l’est pas moins de se figurer les murmures que cette suppression aurait fait éclater, si ces deux pièces avaient été jouées successivement sur un seul et même théâtre.
Pour tous les hommes de goût et de cœur, le drame de Baie et celui de 1591 cessaient d’être des œuvres vivantes et tombaient dans le domaine de la putréfaction littéraire , et Shakespeare élevait sur leurs débris une des plus belles constructions dramatiques que son génie ait enfantées; non pas que l’ordonnance en soit irréprochable , mais il y a, dans le rôle
de Conslance , mère du jeune Arthur , des beautés d’un ordre tellement supérieur; il y a dans son langage tant de grandeur et de tendresse, et, dans sa douleur maternelle, une majestés! imposante, qu’on oublie en lisant toute cette partie du drame, les taches nombreuses qui le déparent, même celles du premier acte, les plus impardonnables de toutes (1).
Là ne devaient pas se terminer les hostilités du grand poète contre l’évêque-aposlat d’Ossory. 11 lui restait à vider avec lui une autre querelle dramatique sur le double mariage de Henri VIII ; mais il aima mieux différer cette attaque pour lui en livrer une immédiatement, et avec ses armes de prédilection, sur le terrain de l’histoire nationale, en renversant ou du moins en dépopularisant une idole dont le culte était presque identifié avec la religion nouvelle. Cette idole était sir John Oldcastle, le chef de la secte des Lollards au commencement du XV* siècle, le martyr inspiré qui, à sa dernière
(1) Je veux parler des scènes ii, iii et iv, qui sont on ne peut plus scandaleuses. Le bâtard Faulconbridge et son frère Robert font sur leur mère des plaisanteries de trèsmauvais goût.
heure, avait donné au chef de la chrétienté la qualification d'Antéchrist, en un mot le modèle accompli de toutes les vertus vraiment évangéliques. Mais son apothéose, sous quelque forme qu’elle se fît, sous forme de légende ou sous forme de drame, présentait de graves difficultés, attendu que les lois en vertu desquelles cet hérésiarque et plusieurs de ses partisans avaient été pendus et brûlés, remontaient à Henri IV et à Henri V dont la mémoire, par un privilège difficile à comprendre, n’avait pas cessé d’être populaire (1); et cependant le second de ces rois, non content de sanctionner et même d’ordonner les exécutions, avait lui-même pris les armes contre ses sujets hérétiques et en avait tué plusieurs de sa propremain, comme il aurait tué des infidèles. Or ce souvenir ne remontait pas aux temps fabuleux, et il fallait être doué d’une confiance non médiocre dans sa propre étoile et dans l’indulgence de son auditoire, pour oser offrir à sa sympathie un héros suspect à tant de titres.
(t) Voir la Chronique de Hall, qui cependant est écrite dans un esprit très-hostile au catholicisme.
15i CHAPITRE 111.
C’est cependant ce que fit Shakespeare avec un succès d’autant plus inconcevable, que voulant mellre un Thersile en regard de son Achille, il alla prendre, dans la Chronique même de Baie, pour jouer ce rôle ignoble, ce môme sir John Oldcaslle que les lecteurs du Martyrologe de Fox (et ils étaient tous les jours plus nombreux) vénéraient comme un autre précurseur.
L’idée d’un pareil contraste était tout à fait nouvelle; car on n’en trouve aucune trace dans les autres drames historiques sortis de la même main, ni dans Henri VI, ni dans Richard II, ni dans Richard III, ni dans le roi Jean, ni plus tard dans Henri VIII. Ce n’était donc pas une innovation systématique, comme on s’est plu à le supposer, en prêtant à l’auteur des vues beaucoup trop subtiles, mais une machine de guerre, inventée, pour le besoin du moment, contre des adversaires dramatiques qui exploitaient ce souvenir comme étant plus propre qu’aucun autre à légitimer la persécution religieuse par le droit sacré de réprésailles.
Quoi qu’il en soit, cette rancune de poëte fit éclore une série de scènes comiques qui, prises dans leur ensemble, constituent un des plus
rares chefs-d’œuvre du genre, un chef-d’œuvre auquel Kreyssig ne trouve rien d’égal dans la comédie ancienne ou moderne, et avec lequel les productions d’Aristophane et de Molière peuvent seules soutenir la comparaison. On comprend que l’émoi ait été grand dans le camp des fanatiques, en voyant leur héros favori devenir, sous le pinceau vengeur de l’artiste, un bouffon ivrogne et vantard, un escroc qui n’a pas assez de courage pour être voleur, un débauché qui n’a conscience que de sa partie bestiale et en qui la lourdeur et l’épaisseur de l’embonpoint sont comme le signe extérieur de sa gravitation sensuelle. Mais ce corps si grossier est servi par un esprit délié qui ne lui fait jamais défaut, et dont les saillies humoristiques, encore plus intraduisibles que celles de Cervantès, étaient propres à désarmer la colère, sans rien retrancher du mépris.
Il faut que les premières représentations des trois pièces où ce singulier personnage avait un rôle à jouer, aient donné lieu à des réclamations inquiétantes pour les propriétaires du théâtre de Blackfriars; ear Shakespeare fut obligé de supprimer le nom malencontreux
d’Oldcaslle, pour y substituer celui de False- Staff (faux-appui) et de laisser insérer dans l’épilogue de la seconde partie d’ifenn IV, en guise d’amende honorable, un désaveu de toute interprétation qui tendrait à flétrir la mémoire du grand martyr.
Ce qui prouve que ce désaveu ne venait pas du poète lui-même, c’est l’artifice ingénieux dont il usa pour le rétracter, en décomposant le nom d’OIdcastle (château- vieux) de manière à ne laisser aucun doute sur l’identité des deux personnages (1) ; et, pour que les esprits les plus obtus sussent à quoi s’en tenir sur son intention primitive, il fait mourir ce héros de taverne dont le cadavre sera un excellent pudding pour les corbeaux, et dont l’âme, suivant l’opinion des assistants, sera reçue dans le sein d’Arthur et non dans le sein d’Abraham, il le fait mourir, dis-je, entre les bras de son hôtesse qui lui conseille, en guise de consolation suprême, de ne pas penser à Dieu ; et les der-
(t) Le prince Henri appelle Falstaff my old lad of the castle. C’est comme si quelqu’un à qui l’on défendrait de prononcer le nom de château vieux, disait , pour éluder cette défense : mon vieux camarade du château.
nières paroles qu’il lui prête sont des malédictions contre les femmes et contre la prostituée deBabylone. Après ce dernier coup de pinceau, la revanche du poète était complète et toute méprise devenait impossible sur la valeur de la rétractation que le lord chambellan ou l’ombrageuse municipalité de Londres lui avait sans doute imposée (1).
Ce qui prouve que l’opinion publique ne prit pas le change sur cette substitution de Falstaff à Oldcastle, c’est que la controverse qu’elle suscita se prolongea pendant plusieurs années, et qu’il y eut plusieurs essais de réhabilitation dramatique tentés ou soldés par ceux que le succès croissant des scènes comiques de Shakespeare ne laissait pas dormir. Ils eurent recours, en désespoir de cause, aux falsifications les plus impudentes, donnant le démenti, nonseulement aux chroniques contemporaines , mais même à Fox, qui était comme leur his- ‘toriographe officiel, et dont le Martyrologe contenait un récit plus ou moins partial de la
(t) Voir Knight, Sludies of Shakespeare. B. 6. c. 2. On . y trouvera des citations et des documents qui condrment pleinement la thèse que je soutiens, bien que i’auteur en tire des inductions moins décisives que les miennes.
vie de sir John Oldcaslle et de son marlyre.
Cet obstacle ne les arrêta pas, et l’année môme où Shakespeare terminait son drame de HenriV, dans lequel il avait intercalé la fin ignominieuse du pseudonyme Falstaff (1599), le chef de la compagnie du lord amiral payait 10 livres sterling pour un autre drame intitulé : Première partie de la vie de sir John Oldcastle , laquelle devait être bientôt suivie d’une seconde. On avait été si pressé de voir paraître cette réfutation, qu’on avait mis à l’oeuvre quatre poètes à la fois , choisis de manière à n’avoir rien à craindre de leurs scrupules en matière de vérité historique. Deux d’entre eux, Robert Wilson et Michel Drayton, offraient, comme poètes de cour, de bonnes garanties, et leur collègue Anthony Munday de meilleures encore comme apostat. Je ne m’arrêterai pas ici à examiner le produit mensonger de cette bizarre coalition dramatique ; il me suffit d’avoir signalé le fait, avec sa cause et sa date, comme un symptôme de mésintelligence croissante entre Shakespeare et les patrons de ses adversaires, mésintelligence qui ne put qu’être aggravée par ses compositions subséquentes.
Le temps n’élait plus où l’on pouvait impunément l’appeler un corbeau paré des plumes éC autrui , et lui donner les autres qualifications dont nous avons parlé plus haut. Ses trois derniers drames historiques sur Henri IV et sur Henri V l’avaient transformé en aigle paré de ses propres plumes ou plutôt planant de ses propres ailes au-dessus des champs de l’histoire, pour y chercher des souvenirs et des caractères dans lesquels il pût personnifier son double idéal, l’idéal chevaleresque et l’idéal religieux, par opposition aux tendances dominantes de son siècle, de plus en plus hostiles aux institutions et aux traditions destinées à perpétuer l’un et l’autre.
Entre les institutions qui avaient cette perpétuité pour but, l’une des plus belles était sans contredit l’espèce de consécration dont les ordres de chevalerie étaient le symbole, et, parmi ces ordres, nul n’avait plus resplendi que celui de Saint-George en Angleterre. Maintenant ce n’était plus que l’ordre delà Jarretière, devenu, sous cette dénomination nouvelle, la récompense de services que l’honneur n’avouait pas toujours. Le spectacle de celte dégradation
semble avoir produit une profonde impression sur notre poêle, dès son début dans la carrière dramatique, si l’on en juge par la satire trèsamère qu’il a mise, dans la IH* partie à' Henri VI y contre les parvenus et les lâches à qui celte distinction était alors échue, et dont il fait contraster la bassesse d’origine et de sentiments, non-seulement avec la noble naissance, la vaillance et la fierté des premiers chevaliers, m^is aussi avec leur vertu. Il ose dire qu’à ses yeux (car c’est évidemment lui qui parle par la bouche de Talbot), tout nouvel élu qui n’a pas les mêmes titres qu’eux, n’est que le profanateur d’un ordre honorable, l’usurpateur sacrilège du nom sacré de chevalier (1).
Ce culte des institutions chevaleresques suppose nécessairement, dans celui qui le professait si hardiment, un enthousiasme non moins décidé pour les expéditions le plus fortement empreintes de ce caractère, c’est-à-dire pour les croisades, et il est à remarquer, en effet,
(I) When first ihis order was ordain'd, my lords, Knights of lhe garter were of noble birth :
Valiant, and virtuous, full of haughty courage,
Such as vere grown to crédit by the wars.
qu’entre tous ses contemporains, Shakespeare est le seul qui en parle en poète catholique, au point de vue de la gloire nationale et de la foi. Déjà, dans sa tragédie de Richard II y il avait inséré , à la louange du duc de Norfolk et au prix d’un anachronisme facile à pardonner, une oraison funèbre dont le Tasse, son coreligionnaire à double titre, aurait pu s’inspirer pour sa Jérusalem délivrée; car il s’agit d’un héros banni « qui, pour se consoler des rigueurs de « l’exil, est allé combattre contre les Turcs et « Sarrasins, sous la bannière de la croix ; et * « qui, épuisé par les travaux de la guerre, est « venu rendre son corps à la terre sous le doux « ciel de Venise, et son âme pure au Christ son « capitaine, sous l’étendard duquel il avait si « longtemps combattu. »
Le même accent de conviction sincère et de pieuse admiration se fait sentir dans l’allocution qu’il prêle à Henri IV, dans la première scène du drame qui porte son nom, quand ce prince
{t ) And there, at Venice gave
His body to that pleasant country’s earlh And his pure soûl unio his captain Christ,
Under whose colours he had fouglh so long.
Richard //, act. IV.
proclame son intention de détourner l’ardeur bouillante de ses barons vers ces champs sacrés, foulés jadis par ces pieds bénis qui furent, il y a quatorze siècles, cloués pour notre rédemption sw' le bois amer de la croix (1).
Une explosion soudaine de troubles intérieurs rend la croisade impossible, et c’est contre le roi lui-même, usurpateur trop oublieux des services rendus, que s’arme l’élite des guerriers qu’il voulait emmener en Palestine. Dans celte élite, figure un rejeton de la plus noble race, assez jeune pour que le poète l’appelle un guerrier enfant, d’une impétuosité de courage que rien n’arrête, d’une fierté d’âme que rien ne fait plier, d’une confiance que rien n’ébranle, d’une susceptibilité formidable sur le point d’honneur, et d’une intolérance instinctive pour tout ce qui sent le charlatanisme, la lâcheté ou le mensonge ; en un mot, un composé de qualités tellement attrayantes qu’on peut le regarder, malgré les défauts qui s’y trouvent
(I ) In those boly belds
Over whose acres walk’d those blessed feet Which fourteen hundred years ago, were nail'd,
For our advantage on the bilter cross.
Henri IV, ad. I, sc. i.
mêlés, comme la création favorite du poëte. On comprend que je veux parler ici de Henri Percy, plus connu par son nom de guerre de Hoispur, le rebelle le plus séduisant qui ait jamais été présenté, en poésie ou en prose, à l’admiration, pour ne pas dire à l’émulation des lecteurs.
Telle a été la séduction exercée par cet héroïque enfant, que de froids commentateurs , en dépit de leur orthodoxie en matière d’obéissance, se sont surpris à regretter que la rébellion n’eût pas triomphé dans sa personne, ce qui constitue une violation non moins flagrante des lois de l’art dramatique que de celles de la morale; car nul spectateur ne pouvait voir, dans la mort d’Hotspur, un dénoûment satisfaisant, excepté peut-être les patriotes de pur sang qui regardaient l’alliance avec une puissance étrangère comme le plus irrémissible de tous les crimes. Or ce crime est celui d’Henri Percy, et même il l’est avec des circonstances très-aggravantes sur lesquelles les dramaturges contemporains n’auraient certainement pas passé aussi légèrement que Shakespeare.
Tout en traitant avec respect les données que lui fournissait la tradition, il y a deux points
OÙ il a fait preuve d’un goût exquis en s’en écartant et en substituant la fiction à la vérité historique, d’abord quand il rajeunit son héros pour établir une parité d’âge entre lui et le prince Henri, son rival heureux, ensuite quand il le fait mourir de la main de ce dernier comme du seul qui soit digne de clore une destinée si brillante dans sa courte durée.
Il y a des commentateurs trop ingénieux qui ont voulu voir, dans ce duel nié par l’histoire, un symbole de la supériorité du courage calme qui se possède sur le courage impétueux qui ne se possède pas; pour eux, le prince Henri, sur le champ de bataille comme sur le trône, représente la civilisation moderne , tandis que son brutal adversaire ne réprésente que la barbarie féodale. Singulière barbarie que celle qui inspire au prétendu barbare celte sublime réponse qu’il fait au Gallois Owen Glendor, quand ce dernier se vante à lui de pouvoir évoquer les esprits et commander au diable :
« Et moi, répliqua fièrement Hotspur, je « puis l’apprendre à confondre le diable; mon « secret est fort simple, c’est de dire la vérité, « oui, mon petit cousin , dis la vérité et tu
Digilized by Coogic
« confondras le diable. Si tu as le pouvoir de «- l’évoquer, amène-le-moi ici et je te jure de « le chasser en le confondant. Oh ! Unt.que tu « vivras, dis la vérité, et tu confondras le « diable. »
Voilà comment le héros naïf et imberbe rétorque les prétentions superstitieuses de soif interlocuteur. Il ne tiendrait qu’à nous de voir aussi, dans ces sublimes paroles, une intention symbolique, et même de nous servir, dans un sens moins étroit, de l’expression sacramentelle si chère aux commentateurs dont je parle; car la vérité, cette même vérité' qui confond le diable et ses trames, est, après tout, le premier et le dernier mot de toute vraie civilisation. Mais, à mesure que nous avancerons dans notre tâche, la pensée de Shakespeare, sur la fameuse question de Pilate, s’éclaircira déplus en plus.
Pour tous les lecteurs intelligents qui ont eu la force de s’affranchir également des préjugés nationaux et des préjugés non moins opiniâtres de caste littéraire ou philosophique, le drame de Henri Tsera bien plus une œuvre de réaction qu’une œuvre de progrès, s’il faut entendre par progrès ce qu’entend un critique allemand.
c’est-à-dire la rupture entre la poésie et le moyen âge, le moyen âge où l’esprit de l’homme était exclusivement tourné vers le ciel(l). Or, c’est là précisément le service qu’on a félicité Shakespeare d’avoir rendu à son siècle et à l’humanité, et l’on a poussé l’esprit de système jusqu’à voir dans Henri V, dans ce type de l’héroïsme chevaleresque et religieux, l’homme des temps modernes qui, pendant qu’il agissait en roi, ne cessait de penser en philosophe (2).
Le professeur Gervinus , sans se dégager entièrement de cette malheureuse préoccupation, l’a du moins rachetée par l’importance qu’il attache au point de vue subjectif dans l’appréciation de cette composition originale, où l’élément tragique fourni par l’histoire est souvent débordé par l’élément lyrique fourni par l’auteur lui-même. Les plus dangereuses de ses illusions étaient alors à peu près dissipées et, comme Henri V après son avènement au trône, il commençait à recouvrer son équilibre. D’ailleurs, soit pressentiment personnel, soit
(1) Shakespeare als Protestant, PoUtiker, Psijchologund Dichter. Von D'' Vehse.
(2) Shakespeare, par A. Mezières, p. 230.
prédileclion puremeot esthétique, l’idée de régénération avait un attrait particulier pour lui, et il n’en est pas qui reparaisse plus souvent et sous plus de faces diverses, dans la série de ses œuvres.- Quelle bonne fortune pour son génie d’avoir à présenter ce grand phénomène moral dans un roi que la tradition populaire avait déjà placé si haut, et quelle satisfaction pour son cœur d’avoir à réhabiliter une mémoire à laquelle les fanatiques partisans de la religion nouvelle n’avaient pas épargné les injures; et ces injures ont trouvé depuis des échos dans Hume, dans Soulhey et surtout dans Milner, qui accuse Henri V d’avoir été successivement l’esclavede la papauté, de la volupté, de l’ambition et de la superstition (1).
Ce point de vue était celui des puristes du règne d’Élisabeth, et c’est sans doute par ménagement pour eux que l’auteur du drame intitulé : les Fameuses victoires de Henri F, a presque complètement laissé dans l’ombre le côté religieux du caractère de son héros. C’était là une lacune que Shakespeare tenait d’autant plus à
(I) History of the church of Christ. Vol. IV, p. 196.
remplir, que, ce drame, entremêlé comme les siens de scènes plus ou moins comiques, avait dû jouir d’une certaine popularité, malgré le soin avec lequel on semblait en avoir exclu la notion la plus éloignée d’un idéal quelconque. C’était donc encore une pièce à démolir et à remplacer par une autre qui répondrait mieux et au but qu’il voulait atteindre et aux conditions de l’art, telles qu’il les avait conçues, et même aux traditions historiques consignées soit dans les chroniques, soit dans d’autres documents encore plus authentiques qui, s’ils avaient été connus de notre poète, lui auraient épargné plus d’une erreur et fourni peut-être quelques inspirations de plus. S’il avait su, par exemple, àquel point ce prince, dont on a voulu faire un roi philosophe, trouvait, suivant l’expression de son poète favori Lydgate, grande joie et friandise dans la lecture des épopées chevaleresques du moyen âge, s’il avait lu les pétitions par lesquelles on réclamait, après sa mort, la restitution de plusieurs livres qui lui avaient été prêtés, entre autres la Chronique de Jérusalem, la Croisade de Godefroi de Bouillon et les Œuvres du Pape saint Grégoire, s’il avait vu la carte qu’il
fit tracer des côtes d’Égypte et de Syrie, quand il méditait sérieusement une autre guerre sainte (1), s’il avait su tous les encouragements donnés par lui à la culture des arts et des lettres, dans la mesure que comportait son siècle (2), avec quel redoublement de confiance il aurait entrepris sa tâche déjà si grande à ses yeux! Pour la remplir dignement, il invoque « une Muse de feu qui puisse l’aider à s’élever « jusqu’à la sphère la plus lumineuse de l’inu vention poétique, et de plus il demande un « royaume pour théâtre, des princes pour acx< teurs et des monarques pour spectateurs.
« Mais c’est bien plus une leçon qu’une jouis- « sance qu’il se propose de leur donner. »
Dès le début du premier acte, Henri V est appelé par l’évêque d’Ely un ami fidèle de la sainte Église, et un peu plus loin, le pocte lui
(t) Celle carte fut découverte à Lille en <849.
(2) Le poète Lydgate fut comme l'Alcuin de cet autre Charlemagne. Il traduisit pour lui en vers anglais la prise de Troie et la mort d'Hector. Â la 6n de ce dernier poème, il y un sermon du traducteur à son patron sur la vanité de la gloire humaine, avec une belle paraphrase sur ce texte : Dieu seul est grand. Quel contraste avec les poètes lauréats d’Henri VIH et d’Élisabeth !
met dans la bouche ces paroles encore plus caractéristiques :
« La conquête de la France absorbe désor- « mais toutes nos pensées, excepté celles qui « ont Dieu pour objet ; car celles-là passent « avant toutes les autres (1). »
Cette prédominance du sentiment religieux, combinée avec l’héroïsme chevaleresque, forme, pour ainsi dire, la double trame de la pièce, et donne lieu à des manifestations de plus en plus émouvantes, avant, pendant et après la terrible bataille d’Azincourt. Le poète a appelé son héros : le miroir de tous les 7'ois chrétiens, et il lui fait réaliser tout ce que promet cette glorieuse qualification. Toujours épris du même idéal qu’il avait déjà esquissé dans deux de ses drames précédents, il applique presque littéralement à Henri V le portrait qu’il avait tracé du Prince Noir dans sa tragédie de Bichard II :
« Dans la guerre, jamais lion ne fut plus
;i) We bave now no IhouKhls in us but France Save those lo God tliat ruii before our business.
« terrible, comme jamais gentil agneau ne fut « plus doux dans la paix (1).
Pour compléter ce portrait, qui pourrait bien être une réminiscence plus ou moins flattée de son ami Southampton, Shakespeare y joint la moins royale de toutes les vertus, rhumililé, et il la déploie, dans toute sa grandeur, sur le champ de bataille, au plus fort de l’enivrement de la victoire. Non-seulement le vainqueur veut que la gloire en soit rapportée à Dieu seul, mais il pousse l’exagération de ce sentiment jusqu’à défendre à ses soldats, sous peine de mort, de la rapporter à d’autre qu’à lui, et s’il permet qu’on entonne le Te Deum^ c’est à condition que ce chant triomphal sera précédé de l’/n exitu Israël, et qu’arrivés à l’humble verset : Non nobis. Domine, non nohis, toute l’armée tombera à genoux comme un Seul homme.
Le jour de son entrée dans Londres, son humilité le grandit encore davantage ; il refuse de laisser porter devant lui, comme témoignage de sa bravoure et de ses périls, son épée tordue
(i) In war was never lion raged more 6erce,
In peace was never geoüe iamb more miid Than the black prince.
et son casque broyé. Non-seulement il le refuse, mais il le défend, parce que, dit le poète, qui ne se lasse pas de répéter ce refrain, parce que le héros de cette journée ne connaissait pas les petitesses ni les prétentions de l’orgueil; parce qu’il ne voulait pour lui-méme ni trophée, ni appareil triomphal, afin que tout cela fût consacré sans partage à Dieu seul (1).
Voilà, sans doute, ce que Milner appelle être esclave de la superstition ; à moins que ce révérend et sévère historiographe de l’Église anglicane n’ait voulu faire allusion à d’autres superstitions encore plus révoltantes pour son orthodoxie, par exemple à la cérémonie qui précéda immédiatement la bataille, quand un prêtre se tint devant l’armée, l’hostie à la main, et que les soldats, prosternés pour recevoir sa
bénédiction , mordirent la terre en guise de
communion.
Comme cette critique paraît misérable auprès de la belle conjecture du professeur Gervinus,
(I) Seing free from vainess and self-glorious pride Giving full tropby, signal and estent Qui te from himseif to God.