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M. GerviDiu, Shakspeare, tome I

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leur talent dans la tombe, et, de tout ce qu'ils ont été, il ne reste qu'un souvenir vague à l'adresse de la posté— rite. Mais il faut chercher leurs titres de gloire dans les écrits de ceux qui les ont entendus. Quand ils ont excité une admiration unanime , il n'est pas possible de ne pas croire à leur mérite. Celui-ci fut loué et pleuré par tous. « Il adaptait , dit Southampton , la parole à l'action, et l'action à la parole. » On a répété en prose et en vers que son apparition sur le théâtre était un charme pour l'oeil et une musique pour l'oreille. Dès qu'il avait paru, on n'entendait plus un seul mot dans la salle, et tous les regards restaient invinciblement attachés sur lui. Il changeait de rôle et d'âge avec une merveilleuse facilité, n portait aussi naturellement les cheveux blancs du roi Lear que les cheveux noirs de Roméo. Il mourut trois ans après Shakspeare, la même année que la reine, femme de Jacques I*', et il fut beaucoup plus regretté qu'elle. Une curieuse anecdote , citée par l'évoque Corbett, dans son voyage poétique à travers l'Angleterre, nous apprend quelle était sa renommée dans tout le pays, et à quel point l'opinion publique l'identifiait avec ses rôles. L'évoque , un an après la mort de Burbadge , alla à Bosworth, au lieu même où fut vaincu et tué Richard III. Son hôte lui raconta les détails de cette bataille, comme s'il en avait été témoin oculaire. « Vous avez donc compulsé sur ce sujet tous les documents historiques? lui demanda-t-il. — Nullement, lui répondit le narrateur , mais j'ai vu la pièce de Shakspeare. » Puis il continua son récit. Arrivé à la dernière scène, au moment de citer la dernière parole du roi , il oublia qu'il parlait de celui-ci, et, sous l'empire des souvenirs qu'il avait gardés de la représentation, il termina, en disant :

« Mon royaume pour un cheval ! » s*écria Burbadge. Le personnage historique et Facteur qui Tavait représenté ne faisaient plus qu'un à ses yeux. Telle fut la réputation que laissa 9 même dans les provinces, le camarade et Finterprète de Shakspeare.

Ainsi, malgré la grossièreté du théâtre, le jeune poète de Stratford trouva, en arrivant à Londres, un ensemble de circonstances favorables au développement de son génie : un public nombreux et plein de curiosité, une renaissance littéraire qui répandait le goût des plaisirs de Fesprit, des prédécesseurs qui lui avaient frayé la voie par leurs succès, une troupe dirigée par le plus habile des entrepreneurs, la protection de la reine assurée à ses débuts, et, par-dessus tout, la présence parmi ses nouveaux camarades du plus grand acteur du seizième siècle. Avec Faudace de la jeunesse et le sentiment de sa force, il profita sur-le-champ de sa fortune. Ses premiers essais dramatiques remontent au commencement de son séjour dans la capitale et se suivent de près. Nous en parlerons rapidement avant d'entreprendre Fétude de ses principales œuvres.

Il s'occupa d'abord, comme le faisaient ordinairement les auteurs qui débutaient, de remanier d'anciennes pièces. Ce fut sans doute en cette qualité que Burbadge Fengagea dans sa troupe. Lui proposa-t-on des sujets ou bien les découvrit-il lui-même dans le vieux répertoire? Il nous importe peu de le savoir. Ce qui nous intéresse, c'est le parti qu'il a tiré de ces sujets. Le nombre des œuvres dramatiques ainsi remaniées par lui s'élève à sept. Ce sont, d'après des dates assez bien établies aujourd'hui, une tragédie, Titus Andronicus ;

un drame romanesque , Périclès; la trilogie historique

M MAKSPBAftC*

de Henri VI; et deax comédies, les Uéprim eft ht Méekmnte éomptée*

7ïfM5 Andronicus, œuvre encore informe où il est di£Bcile de reconnaître la main du grand poète et qui après tout ne lui appartient peut-être pas, fait penser aux pièces de Màrlowe et de Kyd. Les passions y sont sauvages et sans frein, les situations toujours tendues, le sang' versé à IBots et Thorreur poussée à Vextrême. Le sentiment qui y domine , c'est la haine sans pitié , Tamour de la vengeance, comme dans le Juif de Malte. Le caractère du Maure Aaron rappelle celui de Barrabas \ Tous deux, fils d'une race persécutée, haïssent Fespèce humaine qui les proscrit. Ils font le mal pour le mal avec une satisfaction féroce. L'un empoisonne tout un couvent de religieuses, y compris sa propre fille, livre Malte aux Turcs, et veut ensuite livrer ceux-ci aux chrétiens. L'autre fait tomber dans un piège qu'il a préparé les deux fils de Titus Andronicus , coupe la main de celui-ci , tue la nourrice de l'enfant qu'il a eu de la reine, et exprime, en mourant, le regret de n'avoir pas vécu davantage pour commettre plus de crimes. — « Ne te repens-tu pas, lui demande Lucius, de ces actions odieuses? — Oui, je me repens de ne pas en avoir fait mille fois davantage , répond Aaron ; même maintenant, je maudis le jour, et je croîs qu'il y en a peu auxquels s'applique ma malédiction, le jour où je n'ai pas commis quelque méfait insigne, comme de tuer

1 • V. hm études rar iei CwUmpormm de Shakspeare.

JEUNESSE DE SHAESPEARE. S7

un homiïïe ou de chercher les moyens de le faire périr, de violer une jeune fïHe ou de comploter contre son honneur, d'accuser quelque innocent et de me parjurer moi-même ' . »

La pièce entière est écrite avec cette crudité de langage. Tout y est heurté, violent, contre nature. Un père y tue son fils et sa fille, et, pour se venger de l'assassinat de deux autres de ses enfants , fait manger à une mère les restes d'un fils. Une jeune fille, que ses ravisseurs ont déshonorée, paraît sur la scène avec la langue et les deux mains coupées.

Dans Périclès le ton s^'adoucit et les caractères se rapprochent davantage de la nature. Ici , plus de violences ni de meurtres, mais une série de péripéties inattendues, des voyages sur mer qui dispersent les différents personnages sans les faire périr, des changements de scènes multipliés , un continuel imbroglio et des reconnaissances invraisemblables ; en un mot, les inventions fant£Estîques d'une imagination pleine de caprices. Le sujet de la pièce avait été indiqué à Shakspeare par la renommée populaire. C'était une légende tirée d'un roman grec du cinquième ou du sixième siècle, recueillie par un certain Godefroi de Viterbe , et traduite en anglais par Gower, contemporain du vieux Chaucer. On la chantait, nous dit le prologue de la pièce, au milieu des festins, au coin du feu et dans les fêtes solennelles ; les grands seigneurs et les dames de qualité la lisaient pour charmer leurs loisirs. Le poëte change la forme épique que le romancier a donnée aux aventures de Périclès et les découpe en scènes dramatiques. Il ne le fait point, il

f. Titus AndronicuSf act. v, se. 2.

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faut en convenir, avec beaucoup d*art. Il ne relie pas, par un lien étroit, les épisodes variés de l'action; il la laisse se dérouler au hasard et sans plan déterminé. Le seul artifice qu'il emploie pour établir entre les différentes parties de Fœuvre des transitions nécessaires, c'est de faire intervenir, au commencement de chaque acte, Gower lui-même, le traducteur du roman, qui explique au public les événements accomplis et ceux qui vont se passer. Néanmoins, au milieu de ces imperfections, la main d'un maître se fait déjà sentir par quelques touches délicates, par des traits de pathétique et par un certain nombre de réflexions profondes jetées çà et là sur la destinée humaine.

Le caractère du héros principal, bien supérieur aux grossières ébauches de Titus Andronicus^ se compose de nuances finement indiquées. C'est un prince vertueux, plein de sentiments généreux, mais naturellement mélancolique et dont le malheur éprouve jusqu'au dénoûment la vive sensibilité. Il sait exprimer et analyser ses souffrances , tandis que les personnages tout d'une pièce des drames antérieurs ne saisissent que la surface des événements et ne semblent éprouver que des sensations. Il aime, il connaît les joies du mariage et celles de la paternité, mais c'est pour les perdre bientôt après les avoir connues et pour ne les retrouver qu'à la fin du dernier acte. Ces alternatives de bonheur court et vif et de chagrins durables, qui poussent Thomme à se défier du sort, révèlent déjà dans l'auteur de Périclès un observateur pénétrant du cœur humain.

C'est aussi une heureuse conception, qui annonce de loin Desdémone et Cordélie, que cette pure physionomie de Marina , née sur les flots , séparée de ses pa-

rents, exposée à tous les outrages et ûdèle néanmoins, dans son abaissement, à la dignité de sa race et au sang dont elle sort. La scène où elle est reconnue par son père remue Tâme sans fracas par la peinture vraie des émotions de Tamour paternel et de la piété filiale. Mais, quand on laisse de côté ces deux caractères» on est frappé de Tiilexpérience avec laquelle la pièce est conduite, des invraisemblances inutiles qui y sont accumulées et de Timportance qu*y prennent des événements romanesques aux dépens de l'action dramatique.

n n*y a encore là que des traits de talent, mais point d'ensemble : deux ou trois belles scènes éparses au milieu d'un mauvais drame.

Dans les trois parties de Henri VI ^ le poète est soutenu par le sujet, par l'intérêt qu'inspire toujours la vérité historique et par le prestige des souvenirs nationaux. La poésie dramatique en Angleterre puisa à la source la plus féconde lorsqu'elle sortit de la fiction pour peindre l'histoire. Elle trouvait là tous les éléments d'un succès populaire, en même temps qu'une limite imposée à la fantaisie qui l'égarait trop souvent. La réalité offrait à l'imagination un fond solide qui la fixait; C'est ce que montra le premier Marlowe lorsqu'il mit en drame le règne d'Edouard IL Malgré les imperfections de son œuvre, il réussit plus facilement à intéresser le public par la peinture des événements réels qu'il ne l'aurait fait par une conception romanesque, et il atteignit le pathétique par le simple tableau d'une grande infortune.

Shakspeare, qui l'imita en plus d'un point, ne s'éleva pas

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beaucoup au-dessus de lui dans la première partie de Henri VL La supériorité des deux autres parties sur eelle-ci peut servir, mieux qu'aucune autre production, à mesurer le progrès de la pensée du poète et félévation croissante de son génie. Au début de la trilogie, il accumule les erreurs cbroncdogiques et historiques, les invraisemblances et les hors- d* œuvre. Il invente des épisodes malheureux, tels que celui de la comtesse d* Auvergne et de la prise de Rouen. Il marche au hasard, et il promène ses héros d'un bout de la France à l'autre, sans s'occuper de rattacher leurs actions à des motifs déterminés et de les grouper autour d'un centre commun.

Ce qui domine au milieu de eette confuMon, c'est un patriotisme aveugle et intolérant. La gloire des Anglais y est portée aux nues, tandis que leurs adversaires y sont exposés au mépris ou ridiculisés. Shakspeare ne conserve même pas à la nation française cette courtoisie chevaleresque que l'opinion ne lui a jamais contestée en Europe, et il prête à la noblesse qui entoure le Dauphin des sentiments aussi bas et un langage aussi vil que ceux de la dernière populace. « Mutilons les cadavres, » fait-il dire à Dunois, après un combat où les Français sont restés maîtres du champ de bataille, comme si un vrai chevalier eût pu songer à se venger des morts.

Néanmoins tout n'est pas mauvais dans la première partie de Henri VI; quelques éclairs de génie y brillent par intervalles. On en connaît surtout la scène où Talbot et son fils, attaqués par des forces supérieures , veulent inutilement se sauver l'un l'autre, et, après un débat héroïque, se décident à mourir ensemble. Il faut la citer en entier, parce qu'elle est la première révélation du génie tragique de Shakspeare.

JEUNESSE DE SHARSPEARE. Si

TALBOT

0 jeune lordTalbot I je t'avais envoyé chercher pour te servir de maître dans i*art de la guerre, afin que le nom de Talbot pût revivre en toi, alors que l'âge, ayant tari la sève dans mes membres caducs et débiles, aurait porté ton père dans son oisif fauteuil. Mais, ô destinée fatale et cruelle I tu n'es venu que pour être la proie de la mort, la proie d'un péril terrible et inévitable. Va , mon fils, monte le plus agile de mes chevaux, et je t'enseignerai le moyen d'échapper par une fuite soudaine; allons, ne diffère plus et pars.

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