‹ Shakespeare (volume 2)Chapitre 46 sur 112 · I. King Richard the third, acf. nr, se. f · texte numérisé non relu

I. King Richard the third, acf. nr, se. f

pour complice le duc de Buckingham. Celui-ci amène au palais les bourgeois qu'il a déjà harangués, auxquels il a parlé de la naissance illégitime des jeunes princes et vanté Texpérience, les services et les vertus de Gloster; il n*a pu encore obtenir d'eux qu'ils le choisissent pour roi , mais il les a disposés à le vouloir et il ne faut plus qu'un léger effort pour les décider. L'important, c'est qu'ils ne soupçonnent pas l'ambition de Richard et qu'ils le croient désintéressé dans ses vues. Ils auraient peur d'un ambitieux, ils iront au-devant d'un homme modeste qui commencera par refuser leurs propositions. Il faut donc que Gloster se fasse prier et qu'il repousse, pendant quelque temps, ce qu'il désire le plus au monde» le trône d'Angleterre. Il est prêt à prendre le langage et l'attitude qui conviennent le mieux à la situation, et les rôles sont distribués entre lui et Buckingham. Celui-ci, au nom du peuple, presse son complice d'accepter la couronne; Gloster s'en défend, aunom de son repos et de ses habitudes religieuses. Il a eu soin de se présenter aux bourgeois entre deux évoques avec lesquels il paraissait s'entretenir, il s'est laissé surprendre, un livre de prières à la main, et il baisse les yeux avec une sainte humilité quand on lui demande de consentir à régner. Il n'est occupé que du service de Dieu, il ne se sent pas la force nécessaire pour gouverner, il avoue son incapacité et sa faiblesse; d'ailleurs, il y a un souverain légitime. Il n est donc point nécessaire d'en chercher un autre. Richard ne se défend que pour mieux se faire prier et Buckingham fait semblant d'avoir besoin de toute son éloquence pour le convaincre. « Hélas ! s' écrie Gloster hypocritement, pourquoi voulez-vous m'^imposer le fardeau de tant de soucis? Je ne suis pas fait pour le trôiie

et la grandeur. Je vous en conjure, ne vous offensez pas de mon refus ; je ne puis ni ne veux accéder à votre demande. » Il finit cependant par céder, comme s*il était vaincu parles sollicitations pressantes de ses concitoyens, et il leur dit, en poussant un profond soupir: « Mon cousin Buckingbam, et vous, hommes prudents et graves, puisque vous voulez absolument m*imposer le fardeau des grandeurs, il faut bien que je me résigne aie porter; mais si la noire calomnie, le reprocbe odieux sont la con> séquence de la violence que vous me faites, cette violence même sera ma justification et me lavera de toute tache et de tout blâme qui pourraient en résulter pour moi. Car Dieu sait, et vous pouvez voir vous-mêmes combien tout ceci était loin de mes désirs ^. »

Gloster trompe ainsi tous ceux qu'il a besoin de séduire, femmes, frères, parents, grands seigneurs et bourgeois. Le public seul n'est pas trompé, parce qu'il connaît d'avance les intentions secrètes du protecteur. On peut même dire qu'il les connaît trop bien. Shakspeare nous révèle trop souvent la pensée de ce personnage, sous forme de monologue. Il lui fait tracer en quelque sorte le programme de chaque période de sa vie avant de nous exposer ses actions, et il nous apprend ainsi d'un seul coup et brusquement ce qu'il nous serait plus agréable de découvrir peu à peu, en suivant le marche progressive du drame. Le monologue excellent pour peindre les hésitations de l'âme , la lutte des sentiments contradictoires, perd une partie de son mérite quand il n'est plus qu'une confidence brutale faite par le héros aux spectateurs, l'annonce des scènes qui vont se succéder, etl'ex-

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posé de quelques desseins arrêtés depuis longteimps. On se parle à soi-même quand on est ému^ quand on est sollicité en sens contraire par des motifs également puissants; on le feit moins quand on est décidé. Il n'^est pas non plus très-naturel qu'un personnage fasse arec cynisme les honneurs de lui-même, qull s'attribue les sentiments les plus bas et qu'il déroile toutes les mauvaises pensées qui se cachent au fond de son âme. Il y a des choses qu'on ne se dît pas tout haut, des idées qu'on ne s'exprime pas, qtfon ne ramène pas à une forme précise et qu'on laisse dans le vague, par une sorte de pudeur ÎDstinetive.

Gloster déchire tous les voiles et se confesse sur la scène. Il épargne ainsi toute besogne à l'esprit du public, il porte sur ses propres actions le jugement qui doit être celui des spectateurs intelligents, et il nous indique, ce qui n'est ^ère vraisemblable, tous les motifs que nous avons de le mépriser. « Je fars le mal , dit-il quelque part, et je suis le premier à jeter les hauts cris. Je mets sur le compte des autres les méchants tours que je trame dans l'ombre. — J'habille ma scélératesse de sentences prises dans les livres sacrés , et j*ai l'air d'un saint quand j'agis le plus en démon ' . » Nous aimerions mieux que cela ne nous fût pas dit. Nous le voyons et nous le verrons assez, dans la suite de la tragédie, sans qu'il soit nécessaire que le coupable s'accuse. Il y a même un contraste choquant entre la brutalité des aveux de Gloster et la finesse dont il fait preuve pour atteindre son but. Un homme si habile, si habitué à dissimuler avec les autres, n'est pas si sincère avec lui-même ; dans la soli-

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