P0IN
Oui^ quatre en babits de bougran.
FAL9TAFP.
Sept, par la poignée de mon épée I ou je ne suis qu*un misérable.
LE PRINCE HENRi^ à part à PoinSf
Je t*en prie, laisse-le faire; le nomlN*e va encore augmenter.
FALSTAFF
M*entends-tu, Henri? -
LE PRINCE HENRI
Oui, et je t'écoute aussi, Jack.
FALSTAFF
Écoute, car cela en vaut la peine. Ces neuf hommes en bougran dont je te parle. ••
LE PRINCE HENEl.
Bon ! deux de plus à présent.
ÏAL9TAFP.
Leurs lames s'étant brisées^.
POIlVS.
Les morceaiix en tombèfent à terre.
FALSTAFF
lis commencèrenl à me céder le terrain ; mais je les suivis de près, je les serrai du pied et de la main, et, aussi rapidement que la pensée, j*en expédiai sept sur onze.
LE PRINCE HENRI
0 prodige! de deux hommes en bougran il en est sorti onze * !
Le prince Henri coupe court à ce récit fantastique qui pourrait se prolonger longtemps encore» en disant : « Nous deux (Poins et moi), nous you& avons vus tous quatre tomber sur quatre hommes, les garrotter, et vous emparer de leur argent. — Remarque bien maintenant comme un simple récit va vous confondre. — Alors nous deux» nous sommes tombés sur vous quatre, en un clin d'oeil nous vous avons dépouillés de votre butin et nous le tenons; oui, nous l'avons et nous pouvons vous le montrer ici dans la maison ; — et toi, Falstaif, tu as sauvé ta bedaine aussi légèrement, avec autant d'agilité, et tu as mugi pour obtenir ta grâce, oui, tu as couru et mugi aussi bien que Ta jamais fait jeune taureau. Quel misérable es-tu d'avoir ébréché ton épée, comme tu l'as fait, et de nous dire ensuite que cela est arrivé en combattant l Quelle rusel Quel stratagème I Quelle échappatoire pourras-tu trouver maintenant pour te préserver de cette honte éclatante et manifeste? »
i . First part of king Henry IV, acl. ii, se. 4.
2ii SHAKSPEARB.
Falstaff est pris au piège. Comment se tirera4-il de ce mauvais pas? Le voilà atteint et convaincu de mensonge et de poltronnerie. Hais un homme d*esprit ne s'embarrasse pas pour si peu et n'abandonne pas une mauvaise cause, faute d'arguments. Il répond au défi qu'on lui jette et il le fait avec une habileté plaisante, qui, sans le justifier, met du moins les rieurs de son côté. « Voyons, lui dit Poins, parle , Jack! quelle ruse vas-tu employer maintenant? — Mon Dieu ! je vous ai reconnus aussi bien que celui qui vous a faits. Eh bien! écoutez-moi, mes maîtres. Était-ce à moi à tuer l'héritier présomptif? Devais-je tourner mon épée contre mon prince légitime? Tu sais que je suis aussi vaillant qu'Hercule. Mais remarque l'instinct; le lion ne touchera pas le prince légitime. L'instinct est une grande chose ; j'ai été poltron par instinct. Je n'en aurai que meilleure opinion de moi et de toi pendant ma vie ; de moi, comme lion courageux, et de toi, comme prince légitime. »
Tel estFalstafiF, poltron et vantard, battu et bafoué, mais toujours prêt à tourner ses vices ou ses malheurs en plaisanteries , prompt à la riposte et capable de désarmer, par un trait d'esprit, ceux qui sont le plus irrités contre lui ou le plus convaincus de sa scélératesse. Il se tire de toutes les situations par un quolibet. C'est pour cela quele prince a du plaisir à le voir. Henri aime cette fécondité joviale, cette verve intarissable qui réussissent toujours à l'égayer et qui le distrayent de ses soucis, comme le spectacle d'une comédie amusante. Falstaff a le privilège de le faire rire. Il joue auprès de lui le rôle que les bouffons jouaient au moyen âge auprès des rois et des grands seigneurs. On ne renonce pas .facilement à une distraction habituelle. C'est ce que le prince dit lui-
même, quand il trouve le chevalier étendu sur un champ de bataille et qu'il le croit mort. « Pauvre Jack, s'écriet~il , adieu I La perte d'un homme meilleur me ferait moins faute. »
L'oraison funèbre est courte, mais sincère. Ce que Henri regrette en Falstaff, ce n'est aucune qualité sérieuse ; c'est la gaieté de la jeunesse , c'est l'assaut d'esprit à la taverne , ce sont les soirées où le vin pétille dans les verres et où mille pensées originales traversent le cerveau des convives, c'est enfin le rire inextinguible qu'amène sur les lèvres la vue de ce personnage grotesque dont la bonne ou la mauvaise humeur tournent inévitablement au comique. Il pensera à lui plus d'une fois quand il sera triste et qu'il n'aura plus personne qui l'amuse. Bien des gens honnêtes, mais ennuyeux, tenaient dans sa vie une place moins grande que le libertin Falstaff.
Ne croyons pas pour cela que le prince excuse les fautes de son compagnon, ou qu'il se fasse illusion sur son compte. Il connaît le chevalier aussi bien que celui-ci peut se connaître lui-même; il sait qu'il n'y a en lui ni délicatesse, ni probité, ni courage, ni honneur, il le méprise, sans cacher son mépris, et s'il a la faiblesse de vivre avec lui, il n'a pas celle d'encourager ses vices. Il lui dit au contraire la vérité en termes énergiques et il ne manque pas une occasion de l'humilier, pour l'amener à se repentir. Dans une scène comique où le prince et lui s'amusent à jouer tour à tour le rôle de Henri IV et à ;faire un sermon à l'héritier présomptif de la couronne, après que Falstaff a pris la parole et fait de lui-même un pompeux éloge qu'il place dans la bouche
du roi , Henri entre en scène à son tour sous le nom de
son père, et 8* adresse ironiquement, comme s*il était sur la sellette de l'accusé, les reprojcbes suivants : « Il y a un démon qui s'attache à tes pas, sous la figure d'un corpu* lent vieillard. Tu as pour compagnon non un homme, mais une vraie tonne. Â quoi est-il bon ? à goûter le vin et à lei)oire. A quoi excelle-t-il? à découper un chapon et aie manger. En quoi est-il habile? dans la ruse. £n quoi rusé? d^is la perversité. En quoi pervers? en toute chose. En quoi estimable? en rien. » C'est là le fond de sa pensée sur le dievalier et il le montre bien quand il est roi.
L'école romantique, qui n'attache aucune importance à la morale en littérature, admire beaucoup le caractère de Falstaff , le trouve aussi beau dans son genre qu'aucune des conceptions du poète , et, le considérant uni-* quement au point de vue de l'art pour l'art, ne le trouve en aucune façon répréhensible. Hazlitt va jusqu'à dire que, pour sa part, il ne porte aucun jugement défavorable sur sir John, et qu'il ne le condamne pas plus que l'acteur qui joue son rôle ^. Suivant cette Uiéorie , il n'y a ni bien ni mal dans le domaine de la fiction* Le vice et l'innocence , les passions mauvaises et les bons sentiments sont égtùx. aux yeux du poète. Il aime indifférem-ment toutes s^s créations , comme la nature qui produit des monstres et des saints, s^s témoigner de préférence pour les Uns ou pour les autres. Il y a pour lui une loi qui domine toutes les lois, c'est celle de la beauté artistique , et , pourvu qu'il s'y conforme , il n'est nullement obligé de punir le crime et de récompenser la vertu.
ShajLspeare ne pense point ainsL II n'a pas pour les criminels la même indulgence que les romantiques, et»
1 • . W, H«diU's Characièret of Skaktpear^'* £^f *
fidèle à la loi morale, qui, des Moralités , était passée sur le théâtre du seizième siècle, il réserve toujours, à la fin de son drame, une punition pour le coupable. Falstaf! n'échappe pas plus que les autres à cette rigueur poétique. S'il est absous par Hazlitt, il ne Test pas par le poëte. C'est au moment môme où il triomphe, où il se croit sûr de détenir un personnage important dans le royaume, par Tavénement de Henri V, qu'il reçoit une humiliation publique qui le feit rentrer dans le néant. Il recrutait des soldats dans le Nord, lorsqu'il apprend la nouvelle de la mort de Henri FV. Aussitôt il accourt à Londres, amenant avec lui un juge de paix crédule, auquel il a emprunté de l'argent et promis sa protection SOUS' le nouveau règne; il se poste sur le passage du roi, et, pour donner une haute idée de son futur crédit, il attend Toccasion de lui parler , avec la familiarité d'un vieil ami. — Mais Henri V le repousse par ces paroles : « Je ne te connais pas, vieillard. — Agenouille-toi et prie ! Que les cheveux blanc vont mal à un fou et à un bouffon ! 3'aî longtemps rêvé d'un être comme toi, aussi bouffi de graisse, aussi vieux et aussi profane; mais maintenant que je suis éveillé, je n'ai que du mépris pour mon rêve. Va faire diminuer ton corps et augmenter ton mérite. Renonce à la gourmandise. Apprends que la tombé s'ouvre pour toi trois fols plus large que pour les autres hommes. Ne me réplique pas par une bouffonnerie; ne présume pas que je suis encore ce que j'étais ; car le ciel sait, et le monde aussi verra, que j'ai renoncé à mon ancienne manière d'être, et que j'en ferai autant pour mes anciens compagnons ^ »