‹ Shakespeare (volume 2)Chapitre 62 sur 112 · Second pari ofking Semy 7, act, v, «c. 5t · texte numérisé non relu

Second pari ofking Semy 7, act, v, «c. 5t

Sis SHAKSPEARE.

La punition de Falstaff ne va pas plus loin ; elle ne sort pas des limites de la comédie. On ne lui inflige aucun châtiment. Il n*est condamné qu*à se corriger. Mais, sans gaieté, sans parties joyeuses et sans plaisirs, Falstaff ne peut pas vivre. Après sa disgrâce, il s*éteint, comme un feu qui meurt , faute d*aliments. Sa mort est douce. Le poète ne le traite pas en criminel et n* empoisonne pas ses derniers instants par le remords. Il n*y a que les ftmes douées de quelque énergie qui aient la force de se repentir. Le chevalier n'a jamais fait effort sur lui-même ; il a cédé à ses instincts avec la faiblesse de l'enfant; il n*a point résisté à Tentralnement de ses sens, et, si sa vie se prolongeait, il n*y résisterait pas davantage. L'énergie, qui lui a toujours manqué, lui manquerait encore. C'est une barque sans gouvernail , jetée sur une mer calme et qui atteint, sans secousse, la rive où elle doit échouer. Le dernier asile de Falstaff, c'est la taverne. C'est là qu'il doit mourir^ sur le théâtre de ses exploits, près des tonneaux qu'il a vidés, entre les bras de l'hôtesse dont il a été le plus fidèle client. « Il a fait une belle fin, dit celle-ci, et il a passé, comme un enfant qui vient d'être baptisé. Quelques mots sur le vin et les femmes, les deui passions de sa vie, voilà tout ce qu'on a pu saisir de ses dernières paroles. »

Ainsi finit le personnage le plus comique du théâtre de Shakspeare. Nous connaissons tous les traits de sa physionomie. Il ne nous reste plus qu'à le juger et à lui assigner un rang parmi les héros de la comédie moderne. Il a ÎQcontestablement une grande popularité en Angleterre, aux États-Unis et en Allemagne. J'ai dit qu'il était moins goûté en France et dans les pays de race latine. Cela tient-il seulement à la différence des langues

et à la difficulté de fiiire passer la plaisanterie d'un idiome dans un autre? S'il n'y avait pas d'autre raison , les Allemands seraient exposés à ne pas comprendre mieux que nous le mérite de cette création. Il est vrai qu'ils traduisent mieux l'anglais que nous ne pouvons le faire. Mais ce qui les met surtout hors de cause , en cette matière , et ce qui empêche que leur admiration soit d'un grand poids en faveur de Falstaff, c'est qu'ils sont nécessairement mauvais juges de ce que nous appelons l'esprit comique. Ds ont moins bien réussi qu'aucun peuple moderne dans la comédie ; ils ne savent ni badiner avec agrément, ni manier légèrement la plaisanterie. Leur gaieté, quand ils en ont, est sans finesse, et n'ayant dans leur littérature qu'un très-petit nombre de productions amusantes, ils se laissent amuser volontiers par les oeuvres des étrangers, pourvu qu'elles soient plus gaies que les leurs. Falstaff les fait rire et leur plaît par ce motif. Mais les Espagnols qui ont Cervantes et Mora^ tin, les Italiens qui ont l'Arioste, Goldoni, et leurs nom-' breux poètes héroï-comiques, nous qui avons Molière , Regnard et Voltaire, nous sommes beaucoup plus difficiles à amuser que nos voisins d'outre-Rhin. Nous aimons que la plaisanterie soit délicate , l'esprit fin et le badinage piquant. Sans doute Falstaitnous fait rire aussi; sa grosse gaieté nous gagne et nous déride, quoi que nous en ayons. Néanmoins, nous mettons le vrai comique à plus haut prix et nous ne pensons pas que le comblede l'artsoit de représ^iter sur la scène un personnage qui détrousse les passants, qui, après les avoir volés, se laisse voler à son tour par poltronnerie, qui fait semblant d'avoir perdu une bague de quarante marcs pour escroquer cette somme, qui recrute une compagnie de soldats

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parmi les plas mauvais sujets et les hommes les plus débiles d'Angleterre , afin de garder Fargent qtie lui payent les hommes valides pour se libérer du service, qui se couche par terre et contrefait k mort quand un ennemi Tattaque sur le champ de bataille, qui attrape son hôtesse en lui promettant le mariage et en ne lui payant pas ce qu'il doit, et qui n'est, en définitive, qu'un composé de lâcheté, d'ivrognerie, de gourmandise et de bonne humeur.

Falstaff ne s'élève pas, à nos yeux, au-'dessus de la bouffonnerie. C'est un bouffon très-divertissant, mais ce n'est qu'un bouffon, ÏI reste dans la région secondaire où nous rencontrons chez nous Scapin , Sosie et Mascarille. Nous ne le comparerons jamais aux personnages principaux des comédies de Molière , à l'avare , à Tartufe ou au misanthrope. Jamais non plus se» rodomontades et ses plaisanteries ne nous amuseront autant que rintarissable gaieté de Sancho Pança. Voilà, de tous les types comiques, le plus populaire, celui que comprennent le mieux les différents peuples de l'Europe moderne, celui qui représente le plus complètement le côté prosaïque de la nature humaine et celui qui, par conséquent, intéresse le plus tous les hommes, qUel que soit leur pays ou leur degré de culture intellectuelle. On a beaucoup écrit sur le rôle de Falstaff , on a voulu éclairer les aveugles qui ne saisissent pas du premier coup toute la portée de son esprit. Tant pis pour Falstaff s'il a besoin d'être expliqué pour être suffisamment admiré. Sancho Pança se passe du secours des interprétations ingénieuses ; il a feît son chemin à travers le monde sans être soutenu par la complaisance de la critique. C'est un héros universel, tandis que Falstaff re»-

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tera toujours, quoi qu'on fiisse, un héros exclusivement anglais , qui ne sera bien compris qu'en Angleterre ou en Amérique.

II résume en lui presque toute la partie comique des drames historiques de Shakspeare. Ses acolytes, Bardolphe au nez rouge, le caporal Nym, qui manie la parole comme le mousquet, avec la précision d'un vétéran, et Pistolet, l'enseigne tapageur, ne servent qu'à encadrer la figure joviale du gros cheTalîer. 11 y a cepen* dant, dans Henri F, deux ou trois scènes comiques qui roulent sur d'autres sujets que les mésaventures d'un poltron. Ce sont des personnages français qui en font surtout les frais. Nous avons vu que, du temps de Shâkspeare, on mettait déjà sur la scène des Français qui estropient la langue anglaise. Ici il y a une suivante qui donne des leçons d'anglais à Catherine de France, qui a la prétention de bien parler et qui fait une faute de prononciation à chacjue mot qu'elle prononce. Nous avons pris notre revanche depuis et ri, dans tous nos théâtres, aux dépens des Anglais ridicules. Du reste, nous ne sommes pas ici l'objet d'une critique spéciale. Shâkspeare ne nous représente pas comme les seuls étrangers qui parlent mal une langue étrangère. Il avoue que l'ignorance est égale des deux eMés du détroit, et il place dans la bouche de Henri V, faisant la cour à la jeune Catherine, quelques expressions françaises qui ne sont pas moins plaisantes que les bévues de la princesse lorsqu'elle essaye de s'exprimer en anglais.

En résumé, le comique n'est qu'un accident dans les drames historiques de Shâkspeare. Il y figure à l'état d'épisode tantôt secondaire, tantôt important; il y sert au développement des caractères, mats il n'y tient Jamais

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la première place. Il n'y est, en aucun cas, d'abso* lue nécessité. Le poète ne se croit pas obligé, par une loi supérieure de Festhétique , à mêler les deux genres, n plaisante peu dans Henri F, et il ne plaisante pas du

. tout dans Richard II y non plus que dans Henri VIII.

I Ajoutons même que, dans le prologue de cette pièce, la dernière de ses oeuvres historiques, il a condamné formellement l'emploi du comique, conmie si son esprit, plus éclairé à mesure qu*il avançait en âge, repoussait les contrastes un peu forcés qui plaisaient à sa jeunesse. Voici comment il s'exprime à ce sujet en s'adressant aux auditeurs que réunit la première représentation de Henri VIII:

« Ceux dont le cœur est sensible peuvent ici, s'ils le jugent convenable, laisser tomber des larmes; le sujet en est digne. Quant à ceux qui viennent pour entendre une pièce gaie et licencieuse, ou pour voir un gaillard en longue robe bigarrée, bordée de jaune (c'est-à-dire un bouffon), ceux-là seront déçus. Car sachez, aimables auditeurs , que si nous mêlions à l'histoire vraie que nous avons choisie un spectacle tel que celui d'une parade bouffonne, outre que ce serait rester au-dessous de notre intelligence et de l'opinion que nous voulons donner de nous, nous ne gardwions pas un seul approbateur intelligent. »

Je sais bien qu'on a dit que ce prologue avait été écrit par Ben Jonson. Mais on n'en a d'autres preuves que les conjectures de quelques commentateurs, et en attendant qu'on en ait trouvé une meilleure, rien n'empêche de continuer à l'attribuer à l'auteur de Henri VIIL

Ainsi, ne cherchons pas les grandes beautés des drames historiques de Shakspeare là où elles ne sont pas et où

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lui-même n'a pas voulu les mettre. Ce qui vivifie ces œuvres admirables et ce qui leur assure une durée immortelle, ce ne sont pas les quolibets de Falstaif, mais ce sont, au contraire, toutes les qualités sérieuses d*un puissant esprit ; c'est l'intelligence politique des événe^ ments; ce sont les aperçus profonds de l'observateur qui, malgré l'intervalle des temps, juge avec pénétration les hommes et les choses ; c'est l'étude poétique des caract^es, la force de l'imagination qui, à l'aide de quelques traits épars dans d'arides chroniques , recompose les physionomies, l'abondance des enseignements philosophiques que la réflexion dégage des faits en apparence les moins instructifs ; c'est enfin le patriotisme ardent qui éclate par intervalles, comme pour attester la nationalité de l'auteur et l'unité de ses inspirations. Shakspeare aurait pu ne pas mêler une seule plaisanterie à ses drames historiques ; son génie n'en paraîtrait pas moins grand.

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