ROMÉO ET JULIETTE
La première tragédie de Shakspeare, par ordre de date, Rtmiéo et Juliette, a été composée dans la seconde période de sa vie, et nous aurions pu l'étudier en môme temps que les comédies dont elle est contemporaine ; mais, afin de ne pas confondre deux genres trè^-diffërents, nous l'avons réservée pour le chapitre des tragédies auquel elle sert d'introduction naturelle. C'est une de ces œuvres heureuses de la seconde jeunesse des poètes, supérieures aux premiers essais du génie qui cherche sa voie, inférieures aux productions d'un âge plus mûr et
animées plus qu'aucune autre d'un souffle passionné, vivifiées par une émotion intérieure qui ne se retrouvera peut-être pas phis tard au même degré et encore tout empreintes de cet enthousiasme juvénil qui se calme avec les années. L'écrivain aura un jour plus de plénitude et de force, il composera des œuvres plus achevées ; mais il n'aura plus la même fraîcheur de sentiment, et il ne se livrera plus aussi hardiment aux témérités de Tinspiration. n y a dans la vie du poète des heures où sa pensée, échauffée par l'étincelle divine, s'allume et brille comme une flamme. Il faut qu'il chante alors et que le feu qui le consume se répande au dehors. C'est dans une de ces heures que Roméo et Juliette a été écrit. Ce n'est pas la meilleure des tragédies de Shakspeare, et cependant c'est peut-être celle qui produit la plus vive impression, parce qu'elle a l'accent inspiré de la jeunesse. Chaque poète dramatique a ainsi une pièce qui marque la date d'un grand succès, qui n'est point son chef-d'œuvre , et qui, néanmoins, est toujours lue avec plus d'émotion et un plaisir plus vif que les chefs-d'œuvre. Bornéo et Ju^ liette est pour Shakspeare ce qu'est le Ctci? pour Corneille, Andromeique pour Racine, Gœtz de Berlichingen pour Gœthe et Don Carlos pour Schiller.
Quoi de plus heureux d'abord que le choix du sujet i Quelle histoire pathétique que celle des deux amants de Vérone, telle que l'ont racontée les nouvellistes italiens, Hasuccio, Luigi da Porto, Bandello, telle que l'a imitée le Français Pierre Boistuau, traduit par l'Anglais Payter, et telle que l'a mise en poème un autre Anglais, Arthur Brooke ^ 1 Le pays où la tradition place les amours de Roméo et Juliette a lui-même un nom et une couleur
1. M. Philarète Chasles a donné de très-curieux détails sur les nou-
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poétiques. Dès qu'on nomiBe le lieu de la scène, Viaoïrgination entoure les deox amants <f ha eaâre brillant. On se les représente sous im cîel par, on les roit laarcher dans des jardins embuBOiés par le parfum desorangers, on les entend parler cette langue harmoineiise qui semble faite pour exprimer la pasaon. Le succès de récrivam est déjà préparé par nous-mêmes, aérant <pill ait pris la plume. Ne croyons pas cepeadiwt que la tâche en soit plus 'fiidle ; car il famt qu'O réponde 4 notre sttente et qu*il conçom, avec l'âme d'un pôête^ un suffpet dont la poésie semble sortir. Ni les nouvelles italiennes, ni l'oeu^Te de Boistoan, ni cdles de Brookés ne seraient connues aujourd'hui, si Shakspeare ne les avait fondues dans son drame. C'est lui qui a rendu Romée et JuMette populaires en Europe. Sans lui, les deux amants seraient oubliés aujourd'hui, comme tant d'autres qui n'ont pas trouvé de poète pour les chanter.
Il a raconté leur vie, au moment même <cà fl étodait l'amour sous toutes ses formes dans s» comédies, oii il en attestait la puissance par le dénoihnent de chacune de ses pièces, et où probablement il ea était, lui aussi, la victime. C'est avec la sensibîlilé d'un coeurqui a souffert, qu'il comprend la légende amoureuse de Vérone* n n'y voit pas uniquement, comme les conteurs, un récit émouvant; derrière les faits, qui ont s^ls intéressé ses prédécesseurs, il découvre im sentiment, et c'est là ce qu'il veut peindre. Aussi sorl-iî à chaque instant des fimîtes dramatiques du sujet pour atteindre Texpression lyrique de la passion pure. Son style est tour à tour galant comme le sonnet, enflammé comme l'ode saphi-*
Telles qui ont founil à ShaLspeare le sujet de sa pièce. Etudes sur Shaks^ peare, Paris. Am^rot»
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que ou mélancolique comme Fëlégie. Pans toutes les scènes où il réunit Roméo et Juliette, il oublie Tactien et les conditions du drame pour s'absorber dans la contemplation de deux âmes aimantes.
£a première fois que les deux-amants se rencontrent au bal des Capulets, ils se parlent comme devaient se parler Pétrarque et Laure, avec une grande abondance de métaphores et Ae'cmcetii, Ne croyez pas cependant qu'ils* ne soient point émus. Ce langage orné n'est que la parure locale d'un amour soudain et irrésistible. A peine se sont-ils vus qu'ils se sont aimés. « Quelle est cette jeune fille, demande Roméo? — C'est la fille de^ Capulets, répond la nourrice. — Quoi I s'écrie-t-il, c'est la fille des Capul^s. 0 transaction ruineuse 1 Ma vie est une dette et j^'ai pour créancier mon ennemie.» De son côté Juliette demande : « Quel est ce gentilhomme? Va t'informer de son nom, ajoute-t-elle. S'il est mariée j'aurai le cercueil pour lit nuptial. »
Depuis ce moment, leurs entretiens et leurs monologues ne sont plus que des hymnes d'amour. La destinée a beau les enlacer de ses mille replis, opposer ses obstacles au libre déreloppement de leur passion, les mettre sous le coup de la malédiction paternelle, de l'eiil et de la mort, ils n'en écoutent pas moins la voix harmonieuse qui chante au fend de leurs cœurs. Leur pensée s'élève dans la région enflammée du sentiment, pour échapper aux misères de la terre. Ils savent bien que le monde les surveille et les menace, et cependant telle est la confiance de llieurense jeunesse, quand elle aime, qu'ils oublient lé périt pour ne songer qu'à leur tendresse. Réunis, ils se rexprimefut; séparés, ils y pensent, et quelles que soient les surprises des événements
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il leur reste toujours au dedans d'euxHOiémes un abri où se réfugie leur amour.
Roméo escalade les murs du jardin de Juliette pour la voir à sa fenêtre; il expose, sa viOi car il risque d'être découvert par les ennemis de sa famiUe. Mais peu importe sa vie, pourvu qu'il s'approche de son amante. Juliette elle-même, qui avait d'ab(Mtl été effrayée du danger, n'y pense plus quand elle a entendu le son de la voix de Roméo. Il n'y a plus à ses yeux ni Capuleta ni Montaigus; il n'y a qu'un jeune homme qu'elle aime et qu'elle n'a plus la force d'éloigner. Quand elle envoie sa nourrice porter un message à Roméo, elle attend la réponse avec une impatience fébrile. Le temps ne marche pas assez vite pour elle. Rien de ce qui l'intéressait autrefois ne l'intéresse plus. Aucune distraction ne l'occupe. Son esprit s'attache à une seule idée et exclut toutes les autres.
Qu'y a-t-il de plus lyrique que les paroles qu'elle prononce, lorsqu'elle vient d'être mariée et qu'elle se prépare à recevoir furtivement dans sa chambre le jeune époux ? Écartons de ce monologue les traits de mauvais goût qui tiennent au t^mps et à la jeunesse du poète, les souvenirs mythologiques qui se pressent dans ses premières œuvres, l'affectation italienne que l'euphuisme de Lyly a répandue dans la société et dans la. littérature anglaises. Qu'y reste-Ul? Une aspiration ardente vers le bonheur, l'élan d'une âme qui a soif des voluptés de l'amour et qui, dans son impatience naïve, déchire tous les voiles derrière lesquels se cache d'ordinaire la pudeur de la jeune fille. « Oh! qu'elle est lente, celte journée! s'écrie-t-elle en finissant, lente comme la nuit qui précède un jour de fête, pour l'enfant qu'attendent de nouvelles
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parares et qui est impatient de les port^ M » L'expression est souvent fausse et exagérée, j*en conviens; mais le sentiment est toujours vrai. C'est bien là ce qu'éprouvent les cœurs passionnés.
L'émotion de Juliette n'est pas moins naturelle, quels que soient les dé&uts deson langage, quandelie apprendla mort de Tybalt et le bannissement de Roméo, t La mort de Tybalt était un grand malhçur : cela aurait dû s'arrêter là. HaiSi à la suite de ces mots :« Tybalt est mort, » ajouter, Roméo est banni, prononcer cette parole, c'est tuer à la fois, père, mère, Tybalt, Roméo et Juliette. Ils sont tous morts. Roméo est banni 1 D n'y a ni fin , ni terme, ni borne, ni limites aux douleurs mortelles que contient ce mot ; il n'y a pas de paroles qui aient ce son lugubre'. »
Dans les bras de son mari, à qui pense-t-elle> sinon à lui. Quand le jour commence à poindre et chasse Roméo du lit nuptial, la passion l'enivre et lui fait oublier toutes les soufiQrances de la veille et toutes les menaces de l'avenir. Elle ne sait plus ni que Tybalt est mort ni que Roméo est banni. Tout entière à l'heure présente, elle ne songe qu'à la faire durer le plus longtemps possible, sans souci des malheurs qui peuvent en résulter. Quand le cœur déborde de joie, l'esprit peut-il rester en éveil et diriger les actions, comme il le fait, quand on est de sang-froid ? De là cette belle scène souvent citée et traduite, scène plus remarquable encore par le naturel du sentiment que par celui du langage.