MACBETH
Le sujet de Macbeth est tiré également d'une époque barbare; ce qui permet au poète d'y peindre encore des mœurs féroces et d'y faire intervenir un merveilleux que ne comporterait pas une action plus moderne. Suivant la chronique d'Holinshed, que Shakspeare a suivie fidèlement, comme il le fait d'habitude, Duucan est monté sur le trône d'Ecosse en 1 032 ; Macbeth et lui étaient cousins germains, fils de deux sœurs. Macbeth était brave, ditla chronique, mais cruel; Duncan,au contraire, d'humeur douce et pacifique. La faiblesse de son gouvernement fut cause qu'une insurrection éclata dans les îles de l'Ouest, soutenues par l'Irlande. Macbeth oflfrit de réduire les révoltés et il les vainquit en effet avec l'aide de Banquo, mais il fut impitoyable dans la victoire, il fit couper les tètes des ennemis morts et, quoiqu'il vendît très-cher leur pardon à ceux qui vivaient encore, il avait donné l'ordre de tuer tous ceux qu'on rencontrerait. Le poète n'a donc pas attribué à son héros plus de cruauté que ne lui en prête l'histoire. Deux fois encore l'Ecosse fut sauvée par Macbeth ; il délivra Duncan assiégé dans Perth par une nombreuse armée de Norvégiens, et il mit en déroute les Danois qui venaient secourir le roi de Norvège.
La chronique rapporte aussi la prédiction des sorcières qui annoncent à Macbeth qu'il sera Thane de Cawdor et qu'il deviendra roi. Dans l'histoire, comme
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dans la tragédie, c'est lady Macbeth qui pousse son mari au crime. Toute la scène du meurtre est empruntée à la même légende, où elle concerne néanmoins un personnage différent. On y voit les serviteurs du roi enivrés d'abord, puis endormis à l'aide d'un narcotique, et assassinés ensuite, comme des témoins dangereux. Macbeth régna après Duncan pendant dix-sept ans ; il commença son règne par des actes de justice et de fermeté ; il fit des lois sages pour consolider le pouvoir royal et diminuer celui des grands seigneurs ; maïs, vers la fin de son règne, son ancienne cruauté se réveilla ; il était agité de craintes continuelles, il redoutait pour lui le sort de Duncan et il faisait mettre à mort tous ceux qu^it soupçonnait de ne pas lui être dévoués. Alors les Écossais se soulevèrent, avec l'appui de FAngleterre, attaquèrent leur tyran, le vainquirent et le tuèrent sur le champ de bataille.
Tous ces événements, qui s'accomplissent en dix-sept années, le poète tes resserre dans les bornes étroites du drame. Il nous représente les trois phases successives de la vie de Macbeth, son crime, sa prospérité et sa punition. Ce que les Grecs eussent développé dans une trilogie, dans VOrestîe^ par exemple, à laquelle on a plus d'une fois comparé Macbeth, Shakspeare le renferme dans une seule pièce. La multiplicité des événements que déroule le drame ne nous étonnera pas. Nous connaissons, à cet égard, la liberté du théâtre anglais. D^ailleurs, il ne se rencontre ici aucun élément qui soit étranger à l'action. Tous les faits concourent au dénoûment^ et il faut admirer l'art puissant avec lequel Shakspeare a maintenu l'unité à travers les plus nombreuses péripéties.
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€ette unité résulte du développemeut d'uu caractère mûque. Macbeth reanplit la pièce. Tout se rap{>Qrte à lui. Présent ou absmat, il attire sans cesse les regards et rien de ce qui arrive n'est indiâénnit à sa destinée. Lorsque les seigneurs écossais s'entretiennent de l'état malbeu* reux de l'Ecosse, c'est de Macbeth qu'ils parient, et c'est à lui qu'ils en attribuent, sans le nommer, toutes les souffrances. Lorsque des assassins se présentent au château de Macdttff pcmr égorga* ses en&nis, c'est Macbeth qui les euToie. Lorsque les sorcières se réunissent sur la bruyère, c'est pour souffler des pensées ciaelles dans rame de Macbefli. Lorsque Hécate intervient au milieu de leur assemblée, c'est pour précipiter l'œuvre du crime et entraîner Macbeéh à sa ruine. Ce cai^ctère relie entre elles toutes les parties du drame* Si r<m cherche l'unité non dans l'exposition d'un événement unique, mais dans la peinture complète des sentiments et des actions d'un personnage, on remarquera que Shakspeare -ne Ta nulle part mieux observée qu'ici. Aussi, beaucoup de critiques ont-ils considéré Macbeth comme son chefd'œuvre.
Cette pièce est, en effet, une puissante étude psychotogique. i^akspeare y a peint un état de l'âme nouveau et singulièrement dramatique, il a déjà mis sur la scène des scélârats aidurcis. Ici, au conkaire, il montre comment la pensée du crime pénètre dans une âme vertueuse, quel ravage elle y cause dès qu'il s'introduit, et à quelles extrémités elle entraîne celui qui n'a point eu la force de la repousser quand elle s'est présentée à lui Macbeth n'est pas méchant, comme lago ou Edmond de Gloster. Il commence même par faire le bien. Il a défendu avec dévouement son pays et son roi ; il s'est cou-
vert de gloire sur deux champs de bataille ; ses compagnons lui rendent justice sans envie, et Duncan ne sait par quelles récompenses reconnaître ses services. Mais ce soldat courageux porte en lui le germe de l'ambition ; sans savoir encore jusqu'où il peut prétendre, sans se rendre compte de ses vagues désirs, il sent la force dont il est armé et en même temps la tentation d'en faire usage.
Cette tentation s'offre à lui sous une forme merveilleuse. Shakspeare, qui traite en poète les questions morales, poétise les aspirations ambitieuses de Macbeth. L'effet que produisent sur lui les sorcières vient bien moins de leur puissance réelle que de l'état de son ftme. Quand elles le saluent Thane de Cawdor, et qu'elles lui promettent le titre de roi, elles répondent à sa préoccupation secrète. Dès lors, il n'y a plus de repos pour lui. Cette apparition lui a révélé ce qui se passait en lui et formulé nettement l'espérauce vague qui se cachait dans le coin le plus obscur de sa pensée. Dès que la prédiction lui a été faite, il est déjà criminel, car il n'a pas la force de la repousser. Sa faute est personnelle et volontaire ; la rencontre des sœurs prophétiques n'en est que l'occasion et non la cause. Le poète nous montre, en effet, que l'influence que les sorcières exercent dépend des caractères auxquels elles s'adressent. Tandis qu'elles remplissent Macbeth de trouble, parce qu'il est naturellement enclin à l'ambition, elles n'altèrent point la sérénité de Banque, son compagnon, quoiqu'elles lui annoncent que ses enfants porteront la couronne. Elles n'ont d'empire que sur les hommes qui sont déjà disposés à se laisser corrompre. Elles sont l'image physique de la tentation qui agil sur les uns et qui n'entame pas la
vertu des autres. Leur entrevue avec Macbeth provoque chez celui-ci Texplosion des désirs criminels. C'est le prélude de la tragédie. Il faut maintenant que Shakspeare nous explique et nous décrive les progrès de la passion.
Pour cela, il n'a qu*à mettre les événements d'accord avec les espérances de son héros et c'est ce qu'il fidt. A peine Hacbejth a-t-il entendu les voix prophétiques qu'une partie de la prédiction se réalise. Au moment où il quitte les sorcières, des envoyés du roi le nomment Thane de Cawdor. Cette coïncidence a pour résultat d'exciter son ambition. Ne doit-il pas croire que la Providence veille sur lui et le destine à de plus grands honneurs, puisqu'elle le porte si vite au rang qui lui avait été promis? Il n'a pas encore résolu de commettre le crime, mais il glisse sur la pente qui y conduit. Macbeth est un homme d'action et non pas un rêveur comme Hamiet; habitué à ces décisions rapides et énergiques qu'exige le commandement des armées, lorsqu'une idée s'offre à son esprit et qu'il voit un moyen de l'exécuter, il est bien près de le faire. Il désire être roi ; mais comment peut-il le devenir, puisque Duncan vit et a des héritiers? Les événements eussent pu donner à l'ambitieux soldat cette royauté à laquelle il aspire. La loi déclare, en effet, que si le monarque meurt avant que ses enfants soient en âge de lui succéder, la couronne doit appartenir au plus proche héritier du trône. Dans ce cas, elle reviendrait à Macbeth, cousin germain du roi. Il est donc possible qu'il réussisse sans recourir au .crime. Mais le poète, qui veut multiplier autour de son héros les tentations et les provocations, lui enlève cette chance unique. Il nous apprend, dans une scène habilement
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ménagée» qae Duncan, fatigué du pouvoir, et désireux d'en partager le fardeau avec un autre , désigne pour son héritier, avant F^e légal de la majorité, son fils aîné Malcolm. Cette résolution ne laisse plus à l'ambitieux d'autre ressource que le crime,
Macbeth se retire en réfléchissant aux moyens de supprimer les obstacles qui le séparent du tr6ne. C'est au moment où il est plongé dans cette méditation que la fortune vient lui offrir une occasion inatt^idue de réali* serses projets. Duncan, qui vit sans défiance, qui estime et qui honore Macbeth comme le plus brave de ses eapi* taines, lui annonce qu*il ira à Inveness lui demander l'hospitalité. Ainsi la victime présente d'elle-même sa tète aux coups du meurtrier; le roi court au-devant de la mort qui l'attend. Quelle tentation pour un honune qui a le désir de régner! Comme il sera facile d'6ter la vie au vieillard sons un toit où il sera sans défense 1 £t cep^idant, malgré la voix qui murmure à son oreille des projets homicides , peut^tre Macbeth n'aurait-il pas frappé, peut-être serait-il retenu par de puissantes considérations, parla pitié qu'inspire Tâge du roi, parles devoirs de l'hospitalité, par la crainte d'encourir le mépris public et de flétrir sa gloire.
Mais , pour qu'aucun conseil salutaire ne lui soit donné, pour qu'il soit livré à toutes les excitations de Fesprit du mal, le poète a placé à côté de lui une femme passionnée, ambitieuse, qui veut être reine, et qui, au lieu de le retenir, lui souffle l'audace furieuse dont elle est animée. Lady Macbeth met le poignard entre les mains de son mari. Le crime s'accomplit. La faible résistance qu'opposait Macbeth aux suggestions mauvaises a été vaincue. La passion l'a emporté sur le sentiment du de*
TOir. Aussitôt, en T^rtn d'une coneeption morale qui fait suivre le crime d'un ehâtiment immédiat, la punition commence. Macbeth a perdu à tout jamais le calme de la conseillée et la sérénité d'une ftme honnête qui n'a rien à craindre ni des hommes ni de Dieu. Il entend une voix intérieure qui lui crie : « Tu ne dormiras plus. Macbeth a tué le sommeil, le sommeil innocent qui arrête par un nœud le fil de la douleur, le somm^, mort quotidienne, bain qui rafraîchit nos sens fatigués, baume versé sur les blessures du cceur. » Il n'ose pas contempler son o^vre, il craint de rentrer dans la chambre où il vi^ d'assassiner Duncan, et ses mains rouges de sang lui font horreur. Il lui semble que jamais les taches du meurtre ne s'effaceront et que tous les flots de la mer ne suffiraient pas à les faire disparaître.
Au troisième acte, Macbeth, devenu roi, n'est pas micore rassuré, et sous l'influence de la peur, il obéit à la loi fatale qui oblige les criminels à marcher de crime en crime. Arrivé au pouvoir, il n'en jouit pas tranquillement ; il est inquiet, comme le sont souvent les usurpateurs, il craint pour lui-même le sort qu'il a fait subir à Duncan, et la frayeur le rend féroce. Tous les attentats qu'il commet sont la conséquence du premier. Il défend par l'assassinat une autorité conquise par l'assassinat. Il se défie de Banque auquel les sorcières ont promis une lignée royale, et il le fait tuer. Mais Fassassin ne peut étouffer le cri de sa conscience. Avec une hardiesse admirable, qui produit un grand effet à la scène, Shakspeare donne un corps aux remords de Macbeth. Ce n'est point seulement par des rêves et des visions imaginaires qu'il le punit; il ressuscite sa victime et il fait apparaître devant lui la tête sanglante de Banque. Deux fois cette
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apparition terrible se montre sur la scène, visible pour le coupable seul, et deux fois Macbeth, malgréson courage, recule devant elle. Au lieu d'assurer son repos par ce nouveau meurtre, le tyran n'a fait que se préparer de nouvelles terreurs».
Le spectacle denses angoisses nous apprend assez tout ce que coûte le crime à ceux qui le commettent. Macbeth, qui a perdu le sommeil, ne peut pas même être distrait de ses pensées par les fêtes et par les plaisirs de la cour. Pendant qu'il fait les honneurs d'un banquet aux seigneurs écossais, les morts sortent du tombeau pour le poursuivre.. Un dernier acte de violence, inspiré par la frayeur que lui cause l'opposition de Macduff, met le comble à ses crimes. Chaque pas le fait glisser davantage sur cette pente rapide où les coupables ne peuvent plus s'arrêter. Le massacre de la femme et des enfants de Macduff couronne cette carrière sanglante. On dirait que, déjà puni sur cette terre par ses remords, Macbeth doit l'être encore par la décadence de sa raison et par les terreurs qui, en s' emparant de son âme, obscurcissent sa pensée. Il ferme les yeux, il ne voit pas le danger qui le menace, qui fond sur lui de toutes parts et qu'il appelle à chaque instant par de nouvelles cruautés. Il perd toute prudence, il se renferme dans une sécurité illusoire, il s'en rapporte à des oracles qui l'abusent, dont il ne comprend pas le sens caché et qui le conduisent à sa perte.
Quel spectacle, au dernier acte, quel tableau efirayant
1 . Il y a plus de trente ans que M. Villemain a fait ressortir toutes les beautés de Macbeth en le comparant à l'imitation de Ducis. Je ren- Toie à ses Leçons sur le dii-huitième siècle et à TËtude de M. Guizot sur Shakspeare et son temps, les critiques allemands qui croient que nous jugeons encore Shakspeare comme le jugeait Voltaire.
que celui du désordre de cette âme énergique, mais souillée, agitée par des sentiments contraires et incapable de prendre un parti qui puisse la sauver 1 Comme les paroles entrecoupées et violentes que prononce Macbeth indiquent le trouble de la raison égarée par le crime et rimpuissance à laquelle est condamné le coupable, qui ne trouve plus, ni en lui ni autour de lui, un seul appui assuré ! De quelque c6té qu'il tourne ses regards, il ne voit que des sujets de crainte; il le sent et il le dit. Mais il s* obstine dans la confiance que lui inspirent les prédictions qu'il a entendues et il se rattache, avec Ténergie du désespoir, à cette dernière espérance sans laquelle tout est perdu pour lui. En même temps, quelle lassitude de la vie! Quel dégoût de tous les biens qu'il a tant ambitionnés, pour lesquels il a fait tant de sacrifices et dont il n'a même pas la consolation de jouir I
Le poète ne nous a épargné le spectacle d'aucune des dernières soufirances de Macbeth. Pour que la leçon fût complète, il a voulu nous peindre sans ménagements la gloire passagère, la prospérité empoisonnée, mais surtout l'abaissement et la chute du criminel. Il lui accorde seulement, en souvenir de sa bravoure, l'honneur de mourir sur le champ de bataille, de la main d'un ennemi. La fin de lady Macbeth ne nous inspire pas moins d'horreur et ne nous donne pas une leçon moins forte. La femme ambitieuse qui, voulant être reine, a armé le bras de son mari contre l'hôte, contre le roi qu'elle aurait dû protéger, qui, après le meurtre, se croyait heureuse, parce qu'elle avait atteint son but, ne trouvera pas plus que Macbeth le bonheur dans la possession du pouvoir. Si d'abord elle parait plus hardie, plus cruelle, plus endurcie que son mari» ces sentiments violents sont le ré-
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suKat d* une exaltation passagère ; lorsqu^efle sera moing émue et qull ne lui restera plus que le souvenir de l'action qu^elle a commise, elle aussi aura des remords. Elle n'avait pas prévu qu'un premier crime en amènerait tant d*autres, elle ne se doutait pas qu'après la mort de Dnncan, il faudrait tuer Banque et faire égorger les enfents de Hacduff. Quoiqu'elle soit capable d'embrasser lldée d'un meurtre dans un moment de fièvre , elle ne peut s'accoutumer à une succession d'images sanglantes. Loin de se familiariser avec l'assassinat, elle en ressent toujours une horreur plus grande. Elle n'a pas l'énergie tranquille des grandes criminelles; elle n*a eu qu'un accès d'ambition et d'audace après lequel elle redevient femme. (Test ce que nous révèle le trouble de son sommeil, dans la scène du somnambulisme, où elle parle et marche, tout en dormant. Ses souvenirs ne lui laissent aucun repos ; ses rêves lui présentent des images sanglantes. Elle voit les ombres des victimes se dresser à son chevet, comme des furies vengeresses. Une pensée unique Fobsède. Elle a assassiné. EOe est la femme et la complice de l'assassin.
n y a, dans chaque tragédie de Shakspeare, une pas-' sion dominante dont le poète décrit les effets et dont il tire une leçon morale. Ici il a peint l'ambition, en chargeant sa peinture des plus fortes couleurs. Il a fait de Macbeth le type de Fambitieux, comme il avait fait d'Othello le type du jaloux. S'il avait mieux connu les Grecs et s*il avait eu besoin d'imiter quelque modèle pour exprimer des sentiments énergiques, on serait tenté de dire qu'il a fait passer dan s cette pièce le souflBe puissant d'Eschyle. Les caractères y sont rudes, les mœurs barbares, le style mâle et plein de poésie, comme dans les
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vieilles tragédies grecques. H s*y reste tucmie trace de cette rhétorique artificielle qui gâte Brnnéo et Juliette. En neuf ans, de 4&96 à 1605, date possible de Macbeth^ le poète s'est débarrassé du manTais goûtet éle?é jusqu'aux plus noUes conceptions de Fart»
Le meryeilleux même qu'il emploie est une preuve de la force nouvelle de son génie. Il fallait voir de haut raction dramatique, pour oser y mêler un élémeit épique qui ne se r^contre guère que dans les sujets fabuleux. Ne pas perdre de vue la terre, continuer le rôle d'observateur qui appartient au dramaturge, et cependant percer avec les yeux de Timagination les ténèbres du monde invisible, faire usage de la raison la plus pénétrante en même temps qu'on accepte toutes les invraisemblances des fictions populaires : telle est >a difficulté qu*a abordée Shakspeare et dont il est sorti victorieux, en évoquant les sorcières de Macbeth* Quelques années auparavant, il aurait reculé devant cette épreuve.
Ici il ccmcilie hardiment le drame et l'épopée, en rattaehmt le m«rvdlleux à la donnée morale de la pièce. Nous avons remarqué, en dfet, que les sorcières ont un
nq^port intime avec le caractère de Macbeth* Elles n'a*
gissent point sur lui contre sa volonté ; ^les ne font an contraire que flatter ses instincts et personnifier la tentatiiMi intéri^ire qui l'obsède. Elles n'exercent point l'in-* fluence irrésistible de la fatalité antique qui rend criminels même les innocents; elles ne poussent au crime que celui qui est déjà disposé à le commettre. Elles ne repré* sentent point le destin aveugle, mais la destinée que nous nous faisons à nous-n)émes par nos propres actes. Quand Macbeth les écoute, ce n'est point une voix éti^ngère, c'est celle de son ambitioD qui lui parle.
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Il ne faudrait pas dire néanmoins, comme quelques critiques, qu'elles ne sont que le produit de rimagination du coupable et que le coupable seul les voit. Le poète leur donne une existence réelle et une forme visible. Il les montre à Banquo, qui est honnête, aussi bien qu'à Macbeth. Il a soin, d'ailleurs, en les mettant sur la scène, de n'employer que le genre de merveilleux qui convient à son temps et aux croyances de ses compatriotes.
Au commencement du dix-septième siècle, le peuple anglais, surtout dans les campagnes, croyait encore à l'existence d'un certain nombre d'esprits malfaisants qui bouleversaient l'harmonie des lois de la nature, qui faisaient naître les orages, qui soulevaient les flots de la mer, qui apparaissaient aux hommes comme des messagers de malheur «et de mort, qui frappaient les troupeaux de maladies étranges, qui égaraient le voyageur assez hardi pour s'aventurer seul, le soir, dans la campagne, et qui répandaient sur leur passage la famine et les épidémies. On se représentait généralement ces mauvais génies, tels que les peint le poète, sous les traits de l'emmes vieilles, ridées, flétries, appuyées sur un bâton cabalistique, séjournant au fond des bois et composant dans une chaucfière infernale des œuvres sans nom. Il suffisait de ressembler à ce portrait pour être désigné à la fureur de la populace. Sous le règne de Jacques l"j on attachait une si grande importance aux pratiques de la sorcellerie, qu'on découvrit un prétendu complot formé par deux cents magiciennes contre la vie du roi. Ces malheureuses furent interrogées avec la plus grande rigueur. Quelques-unes se vantèrent de posséder le pouvoir que leur attribuait la crédulité publique de se changer en animaux, de courir sur les
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vagues de la mer, de s'élever dans le ciel sur un manche à balai ou sur un chartratné par des escargots et de se rendre invisibles en se mêlant à Vatmosphère. Le peuple ne voyait pas que la présence même des sorcières devant les juges qui les condamnaient portait témoignage contre la vérité de leurs assertions, et que, si elles avaient eu à leur disposition des moyens aussi puissants, elles n'auraient consenti ni à se laisser surprendre et arrêter par les émissaires de la justice, ni à subir un interrogatoire, ni à rester dans une prison d'où elles ne devaient sortir que pour aller au bûcher. Le roi lui-même, quoique savant, ne comprenait pas l'inconséquence des juges qui croyaient au pouvoir surnaturel de ces créatures au moment où ils les tenaient enchaînées sur le banc des accusés. A la suite de ce procès, il composa un traité de la démonologie qui confirmait la croyance populaire, et fit brûler plus de six cents vieilles femmes accusées de magie.
Si les contemporains de Shakspeare croient encore aux sorcières , ils croient aussi aux spectres, aux revenants qui abandonnent le séjour des ténèbres pour reparaître sur la terre. C'est là une autre sorte de merveilleux dont le poëte fait usage dans Macbeth et dans ffamlety quand il ressuscite Banque et le roi de Danemark. Fautil croire, comme on l'a dit, que ces ombres ne sont que des rêves de l'esprit et n'apparaissent qu'aux hommes d'une imagination vive? Sans doute Banque ne se montre qu'à Macbeth et demeure invisible pour les gentilshommes qui entourent le tyran. Gertrude ne voit pas le vieil Hamlet au moment où son fils le voit. Mais le spectre du roi assassiné s'est promené devant les soldats, sur les remparts d'Ëlseneur, avant de parler au jeune
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Hamlei. Le poète a ta peu FintoitioD de laisser dans le TSgue des réres les ombres qu'il évoque* qu'il a soin de leur donner un costume et toutes les marques extérieures de la Tie, à l'un les marques de ses blessures, à l'autre son armure, sa barbe grisonnante, son air majestueux et sa voix grave. Cest par là que ces personnages fantasti* ques sont originaux. Ils n'onten réalité qu'une existence de conventicNd, ei cependant la baguette magique du poète qui les a touchés les a doués d'une vie apparente. Us jouent le même rôle que le songe traditionnel dans notre tragédie classique, mais ils le jouent avec la supé* riorité de l'action sur le récit. Au Ben d'avoir, comme Athalie, une vision imaginaire, Macbetb et Hamiet voient,'avec les yeux du corps, l'un ses victimes, l'autre son père, et cette apparition agit plus fortement sur eux que ne pourrait le foire un rêve, âiakspeare, plus hardi que nos poètes, met sous les yeux des spectateurs des formes surnaturelles que notre théâtre se contente de peindre à Timagination, sans les offrir aux regards.
Il n'y a pas de pièce de Shakspeare plus admirée que Macbeth fin qui ait mieux réussi sur les différents théâtres de l'Europe. Les rares critiques dont elle a été l'dl^jet n'ont porté que sur deux points, sur le monologue, en ettei inutile et grossier du concierge, et sur le meurtre des aifants de Macduff. Schiller, dans sa traduction de Macbeth, a supprimé cette dernière scène comme trop h(»Tible. On peut, en vérité, la retrancher sans rien enlever à l'intérêt de la pièce. Ce qui nous touche, ce n'est pas tant le crime en lui-même que l'impression qu'il produit sur le malheureux père. Or, cette impression est causée par le récit qu'on lui fait et non par le spectacle de la mort des siens. Que nous ayons vu ou non le mas-
sacre, nous n'en entendons pas moins l'explosion de la douleur paternelle, et c'est là seulement ce qui nous frappe. Quand Macduff prononce ces mots auxquels Wilks etRyan, contemporains de Garrick, donnaient une expression déchirante : « Il n'a pas d'enfants, » nous ne nous souvenons pas de ce qui s'est passé auparavant, nous sommes tout entiers sous le coup de l'émotion présente et nous n'avons pas plus besoin d'avoir vu le poignard des assassins , pour comprendre le désespoir du père , que cela ne lui est nécessaire à lui-même pour le ressentir. Sauf ces deux légers points de discussion, il n'y a Qu'une voix sur la beauté de la tragédie.
Le rôle de Macbeth a été le triomphe des grands acteurs anglais : Garrick, Kemble, Kean, Macready, l'ont joué tour à tour. M«« Pritchard jouait lady Macbeth du temps de Garrick, et faisait frissonner l'auditoire dans la scène du banquet où apparaît Tombre de Banque et dans celle du somnambulisme. M"* Siddons, qui prit ce rôle après n85, affectait la pose simple d'une statue antique et le rendait avec une énergie concentrée qui lai permettait de garder l'immobilité du marbre\ Mais quoiqu'on ait interprété diversement au théâtre le caractère de lady Macbeth, il n'est venu à la pensée d'aucune actrice anglaise d'en faire, ainsi que le veulent les romantiques allemands , une héroïne de vertu , cruelle par amour pour son mari et par dévouement pour la grandeur de sa maison. C'est là une de ces opinions bizarres, nées de la théorie de l'art pour l'art et de la confusion du
1 , T., rar le rôle de Had^eth et sur les «eteurs qui l'ont Jenë, les réOexloos juiradoxaies que coolient la nouvelle Exégèse de Sliakspeare qui Yîent de paraître en Angleterre. — New Exegesfs of Shakspeare ,% Edimbourg, 1859,
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beau et du laid, du bien et du mal, qui excitaient la colère de Gœthe contre les critiques de son pays.