‹ Shakespeare (volume 2)Chapitre 75 sur 112 · HAMLET · texte numérisé non relu

HAMLET

Pour suivre exactement Tordre chronologique, j'aurais dû placer Hamlet immédiatement après Othello^ avant le Roi Lear et avant Macbeth^ qui sont postérieurs ; mais il ne me parait pas très-important de tenir toujours compte des dates lorsqu'elles sont très-rapprochées , et je n'ai pas la prétention de suivre d'année en année , comme quelques critiques , le développement de la pensée de Shakspeare. Le Roi Lear a pu être écrit en 4604, Macbeth en 1 605. Le premier manuscrit A' Hamlet doit être de 4 601 , et le troisième, celui que nous considérons comme déli^ nitif, de 4603. Il n'y a pas entre toutes ces œuvres assez d'intervalle, et surtout on n'est pas assez certain de l'époque précise où elles ont été composées pour qu'il soit nécessaire de s'attacher à une chronologie qui n'est que probable, au risque de ne pas tenir compte de l'analogie des sujets et des rapports de genres qu'offrent les pièces entre elles.

J'ai mieux aimé partager les tragédies de Shakspeare en trois groupes, d'après la nature des sentiments qui y sont peints. Cela ne m'a, du reste, écarté de l'ordre des années que pour J/aeie^A et iTamfe^; je l'ai retrouvé pour les autres pièces , tout en le subordonnant à un intérêt qui me paraissait supérieur et plus conforme aux véritables exigences de la critique. Le premier groupe tra-

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gique comprend JRoméo et Juliette et Othello y drames d* amour; le second, fe Jtoi Lear et Macbeth y drames épiques et drames d'action ; le troisième, Hamlet et 7ïmon d'Athènes f drames philosophiques, où Tidée tient plus de place que Faction, où le poète a semé le plus grand nombre de réflexions générales, et où, par conséquent, il a mis le plus de lui-même. Beaucoup de ceux qui ont voulu recomposer la physionomie morale de Shakspeare en ont cherché les traits principaux dans ces deux dernières œuvres.

La tragédie à' Hamlet ^ celle de toutes les pièces anciennes et modernes qui a été à coup sûr la plus étudiée et la plus commentée, est sortie presque tout entière du cerveau du poète. Ailleurs, il suit le texte d*une nouvelle italienne ou d'une légende avec autant de fidélité que s'il s'agissait d'un document historique. Ici, il ne trouve qu^un canevas informe, où il n'est question ni de Laerte, ni d'Ophélie. Il y avait déjà eu, on le sait, deux Hamlet avant celui de Shakspeare, l'un en \ 587, entremêlé de sentences dans le goût de Sénèque, l'autre en 4594 ; mais il ne paraît pas que le poète en ait tiré parti pour son propre ouvrage.

Évidemment, ce qui séduisit Shakspeare dans ce sujet , c'est le caractère déjà indiqué à' Hamlet, Il saisit cette occasion de verser dans un seul rôle les idées philosophiques et ironiques dont son âme était remplie; il traça avec complaisance le portrait de ce jeune homme si irrésolu, si sombre, si malheureux , mais en même temps si généreux et si tendre; il retoucha son œuvre à trois reprises différentes et chaque fois il ajouta quelque chose aux monologues d'Hamlet et aux conversations du prince avec Horatio*

SIS SBAKSraARE.

Nous ayons déjà dit que les canctëres de Shakspeare ne sont pas tracés nniqaemeot en vne de l'action dramatique, car les héros qu'il met en scène n'y appliquent pas tontes leurs forces et n'yapportentpas toute leur attenti<Hi. Tandis que, sur notre thé&tre, les personnages ne nous ai^araissent que dans leurs rapporta avec le drame, sur la scène anglaise ils se révèlent avec toute l'étendue et la complexité de leurs sentiments. Ds ont une existence indépendante ; ils vivent en ddiors de la tragédie. Aucun caractère ne sert mieux à &ire ressortir cette ten* dance du théâtre de Shakspeare que celui d'Hamlet. Le prince de Danemark n'a pas besoin d'être pressé par les événements pour méditer et pour souffrir. Le mal qui le consume ne vient pas des circonstances au milieu desquelles il se trouve placé; quelle qu'eût été sa fortune, il aurait éprouvé le dégoût de la vie et le mépris des jouissances terrestres. Avant qu'il ait appris le meurtre de son père, entendez son premier monologue ; quelle amertume et quelle tristesse! € Oh l pourquoi, s'écrie* t-il, pourquoi cette chair trop solide ne peut^lle se fondre et se résoudre en rosée? Oh i si l'Étemel n'avait pas fulminé ses défenses contre le suicide! 0 Dieu 1 coni^ bien insipides, fastidieux et vains me paraissent tous les plaisirs de ce monde ! »

Hamlet appartient à cette famille d'esprits malheo-» reux qui ne saisissent que le mauvais côté des choses humaines, qu'un tempérament mélancolique et une pénétration irop clairvoyante rendent plus sensibles aux maux dont notre nature est affligée qu'aux biens qui nous ont été départis. Ces héros romanesques contemplent de bonne heure l'existence avec un mépris ironique ou avec un découragement profond ; désabusés de tout»

avant même (Tavoîr fait Texpérience du malheur, Us apportent dans le combat de la vie la puissance de souffrir, sans la force de dompter la douleur.

Les Allemands comparent volontiers Hamlet et Werther; bien des traits leur sont] communs, en effet, et je ne serais pas étonné que Tamant de Charlotte eût pris pour modèle le prince de Danemark *. Chez tous -deux, même sensibilité délicate et maladive, même tristesse, même fierté, même penchant pour les méditations philosophiques. Ils jugent avec une égale amertume le monde an milieu duquel ils sont condamnés à vivre. Les misérables passions des hommes les révoltent. Leurs yeux se mouillent de larmes au récit ou au spectacle d'une action vertueuse ; leurs âmes se gonflent d'un enthousiasme généreux pour le bien et pour la vérité. Mais ils vivent trop repliés sur eux-mêmes; ils creusent trop profondément leurs pensées ; ils poussent trop loin la puissance de l'analyse et de l'observation pour jouer sur la terre le rôle qui convient à l'activité humaine. Noos sommes nés pour agir ; ces êtres prédestinés que conçoit l'imagination du poète ne semblent nés que pour penser. Mettez ces esprits délicats, plus sensibles qu'énergiques,'aux prises avec une situation terrible , ils ne peuvent y résister courageusement ; ils plieront sous le poids des événements ; ils ne sont pas faits pour la lutte, mais pour la méditation solitaire. Werther ne saura pas étouffer son amour pour Charlotte; il n'aura ni assez de force pour renoncer à elle, ni assez de légèreté pour manquer à son devoir en l'enlevant à Albert, de même qu'HamIet n'est ni assez indifférent pour oublier

i, V. à «e tDjet V Autobiographie de Gœthe*

320 SHAKSPEABE.

qu*il doit ane vengeance aux mânes de sonpëre, ni aàsez audacieux pour le venger. L'un renonce volontairement à la vie par faiblesse et par impuissance; Tautre y renoncerait, sans aucun doute, conune l'annonce son premier monologue, si elle ne lui était ôtée.

Mais lorsqu'on étudie attentivement leurs caractères, on s'aperçoit que les circonstances n'exercent sur eux qu'une influence s('Condaire ; on pourrait retrancher de leur histoire les malheurs dont ils sont victimes , sans que leurs sentiments fussent changés et sans qu*ils pussent se réconcilier avec la vie. Ce n'est pas un événement précis, particulier; c'est leur tempérament qui conduit l'un au suicide , l'autre à une mort désirée. Il serait puéril de dire que Werther se tue parce qu'il aime Charlotte ; son amour n'est que Voccasion et le prétexte de son désespoir ; lors même qu'il n'eût pas connu Charlotte, il se serait infailliblement tué. Le coup de pistolet du dénoûment est prévu. Le suicide du jeune homme tient à la disposition habituelle de son âme. Tout deviendrait pour lui un motif de renoncer à l'existence. Qu'Hamlet ne voie pas l'apparition terrible qui lui révèle un crime et qui lui commande la vengeance, il n'en sera ni plus heureux ni plus calme; il n'en éprouvera pas moins le désir ardent d'échapper à la terre et de s'élancer vers les régions plus hautes où brille une plus pure lumière; il n'en portera pas moins dans tous ses sentiments ces doutes orageux qui troublent sa conscience et qui em^ poisonnent jusqu'à son amour. Le travail incessant de la pensée , la réflexion passionnée fatiguent cet esprit malade. Les plaisirs de la jeunesse ne lui apportent plus aucune jouissance; le monde extérieur ne lui inspire que mépris et révolte. Qu'il ait ou non à remplir un devoir

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douloureux, sa carrière n'en sera pas moins malheureuse et courte. L'ombre de son père ne décide pas de son sort qui était depuis longtemps décidé; elle donne seulement une direction nouvelle à ses méditations.

Repassons dans notre mémoire le premier acte de la pièce ; rappelons-nous l'effet que produit sur le jeune Hamiet cette vision surnaturelle, et combien son imagination en est frappée. L'apparition est d'autant plus vraisemblable que celui à qui elle s'adresse est déjà préparé, par l'art du poëte, à croire aux merveilles du monde invisible dans lequel plongent incessamment ses regards '. Hamiet qui fiiit la société, qui cherche là solitude , qui s'entretient avec lui-même dans un langage mystérieux, semble tout prêt d'avance à converser avec les esprits, et, lorsque son père se montre, ses visions n'ont fait que prendre un corps. Dès lors ce vague malaise qui le tourmentait, cette inquiétude sans but qui le poursuivait toujours, trouvent un aliment réel. Il souffrait sans connaître les motifs secrets de sa douleur ; maintenant il sait pourquoi il souffre. Il va être obsédé par une pensée unique. A peine son père s'est-il éloigné, en lui recommandant de ne pas l'oublier, qu'il s'écrie :

« Me souvenir de toi ! oui , ombre malheureuse , tant que la mémoire aura un siège dans ce cerveau en désordre. Me souvenir de toi 1 oui, je veux, du registre de ma mémoire, effacer tous les souvenirs frivoles, toutes les maximes puisées dans les livres , toutes les impressions du passé, tout ce que la jeunesse et l'observation y ont déposé ; et , à leur place , sur les tablettes de mon

1. V., sur rapparltion de Tombre dans Hamiet , la leçon où M. Villemain compare le menreilieux de Shakgpeare à celui de Voltaire. — Tableau de la Littérature française au lYlW siècle^ 9« leçon.

828 SHAKSPEAUE.

cerveau, ton commandement figurera seul et dégagé de tout alliage iApur. »

En effet, il a reçu une impression profonde. Depuis lors, rimage de son père assassiné s'offire sans cesse à son esprit. Dans une situation semblable, un héros tragique de l'antiquité, Oreste, par exemple, passerait facilement de la pensée à Faction ; le crime une fois connu et révélé, il en punirait les auteurs surJe-champ; il frapperait sans délibérer Claudius, et peut-être sa mère. Mais Hamlet est trop habitué à réfléchir pour agir si rite. Il ne cède point à un emportement violent, il médite sur la conduite qu'il doit tenir, et, pour mieux surveiller les coupables que lui désigne Tombre du roi de Danemark, pour ne point courir le risque de laisser pénétrer son secret, dans le cas où des paroles trop claires lui échapperaient, il contrefait l'insensé. En cet état, lorsque sa raison paratt affaiblie, il peut tout entendre et tout dire, l'incohérence de son langage et le désordre apparent de ses idées écartent tout soupçon. Pendant que ceux qui l'entourent cherchent à deviner la cause de sa folie et s'appliquent à la guérir, lui-même, toujours maître de son esprit, observe ce qui se passe et recueille les indices qui peuvent confirmer les révélations du spectre.

On s'est étonné quelquefois que Shakspeare ait attribué à son héros tant d'indécision et de faiblesse. J'admire, au contraire, la variété des caractères qu'il trace. Lui qui a représenté tant de personnages emportés par la passion, il étudie une face nouvelle de la nature humaine. Au lieu de nous montrer, comme l'ont fait si souvent les poètes tragiques, un homme qui cède sans réflexion aux premiers mouvements de son âme, il décrit les agitations et les incertitudes d'un esprit

TftAGÉMKS. S23

inquiet , peo disposé à Tactian , plas capable de raisonner sur les éyénements que de les conduire, pressé d'ailleurs par un devoir qu*il ne peut remplir sans eommettre un crime.

On a trop jugé Hamlet au point de Tue de la fatalité antique. Sans doute, si le prince de Danemark obéissait à une puissance irrésistible , s*il appartenait à une race maudite, qui a commencé par le meurtre et qui doit finir par le meurtre , il ressemblerait davantage aux héros d'Escbyle ; mais il n'est ni du même temps, ni de la même religion. Oreste frappe sans scrupules ; il punit de la peine du talion ceux qui ont tué son përe. Aux yeux d'un chrétien, la vengeance ne parait ni si juste ni si nécessaire. Dans la tragédie d*^eri , où le rôle d' Oreste est accommodé aux idées modernes, le fils d'Agamemnon s'arme malgré lui contre sa mère et ne la tue que dans un moment de folie où il . ne reconnaît aucun de ceux qui Tapprodient. Ainsi le voulaient les mœurs d'une société chrétienne qui , autrement, n'eût pas toléré l'atrocité du parricide.

Hamlet, en sa qualité de chrétien , doit hésiter à poignarder son oncle, le mari de sa mère, sur la foi d'une apparition évanouie, qui n'est peut -être que le rêve d'une imagination en délire. Ne comprenons-nous pas qu'il hésite ? U voudrait agir et il craint de le faire. S'il avait été dupe d'une illusion de ses sens I Si les coupables que l'ombre lui a désignés étaient innocents ! Ces perplexités nous émeuvent ; car, dès qu'une lutte violente s'engage dans le coeur d'un personnage drama-tique, dès que ces combats sont portés sur la scène, ils nous inspirent un intérêt puissant. C'est cette incertitude et cette loyauté d'Hamlet qui constikient la tragédie^ Il

prolonge la situation , il retarde le dénoûment par sa vertu. Voyez-le , pendant sa folie , attentif à ne pas se trahir lui-même et à démêler la vérité qui se cache dans le cœur des coupables. Il consacre à cette investigation diflBcile toutes les forces de son esprit, et comme son esprit est très-ingénieux et très-pénétrant, il trouve un moyen presque infaillible de confondre Claudius et la reine. Pendant la représentation qu'il fait donner par des comédiens de passage et qui retrace la scène du crime , il observe le visage des deux époux. Le roi se trahit par son émotion ; c'est lui qui est l'assassin, car il a pâli et interrompu la pièce avec terreur.

On se demande alors pourquoi Hamlet n'agit pas ; pourquoi , lorsque le crime est manifeste, il ne le punit pas sur-le-champ ; pourquoi il n'a pas saisi son épée, au moment môme où il épiait l'effet que devait produire la représentation sur le visage du monarque. Mais que l'on songe un instant à la responsabilité qui pèse sur sa tête et aux remords qui suivraient son action, s'il se trompait ! Le sentiment qu'il éprouve, c'est l'émotion du jury qui va condamner un accusé à mort, sur de simples indices. Si tous les hommes hésitent alors si les plus sévères et les plus fermes tremblent de frapper un innocent, que ne doit pas éprouver un jeune prince qui se charge d'exécuter lui-même l'arrêt qu'il aura porté, et qui doit juger, non pas un étranger ni un indifférent , mais le frère de son père et le mari de sa mère ?

A ce moment^ sans doute, on peut faire un reproche au héros. Hamlet manque de bonne foi avec lui-même ; il ne s'avoue pas ses angoisses secrètes. Dans le monologue du troisième acte, lorsque, tout plein encore de la colère que lui a causée Vétrange égarement de son

onele devant les comédiens , il le rencontre seul et en prière, lorsqu'il pourrait le tuer justement et qu'il en a le désir, il ne nous dit pas la véritable raison qui arrête son bras. S'il recule encore , ce n'est point qu'il craigne d'envoyer au ciel l'âme de Claudius ; non, les motifs de son hésitation ne sont ni si spécieux, ni si cruellement raffinés; il ne frappe pas, parce qu'il craint de commettre un meurtre et que son cœur généreux s'indigne d'un assassinat. S'il s'agissait d'humilier le criminel par des paroles sévères, par l'éloquence et l'amertume du langage, ce rôle lui conviendrait mieux. Lui qui n'a point su punir son oncle , il punira sa mère dans une scène pathétique où il retrace les vertus de son père et le crime de Claudius ; il ne mettra pas le poignard à la main., mais, comme il le dit lui-môme, il y aura un poignard dans chacune de ses paroles, et il aura déchiré le cœur de la reine. Il se venge autant qu'il peut le faire, sans ^ venir à un acte décisif.

Shakspeare nous a habitués aux personnages qui, par la force de leur volonté ou par le développement de leurs passions, créent eux-mêmes les situations dans lesquelles ils se trouvent. Nous avons vu, par exemple, que le roi Lear, aussi bien qu'Othello, tenait entre ses mains son propre* sort, et décidait de sa destinée par une action dont l'injQuence s'étend sur toute la pièce. Hamlet ne leur ressemble pas ; au lieu de provoquer les événements par son énergie , par un vice ou par une vertu dominante, il les subit sans résistance, il en est la victime et non l'auteur. 11 se laisse envoyer en Angleterre par le roi dont il se défie et dont il doit redouter les projets comme autant de pièges ; il obéit , les yeux

fermés, et si un hasard providentiel ne plaçait sur son

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«bemm des pirates qui le font prisonnier et qui répargnent, dans Tespotr d*ime rançon, il ne pourrait ni -yenger son père ni se défendre lai-méme.

La faiblesse de sa conduite fient aux causes que nous avons déjà signalées; plus le moment approche, et plus sa résolution vacille. H voudrait que les événements se •dénouassent d'eux-mêmes, sans sa participation, et c'est précisément ce qui va arriver. Poidant qu'il hésite , on •conspire contre lui ; 3 a donné à ses ennemis le temps de se reconnaître et, an lien de menacer, c'est lui qui est -en danger. D s'^i remet au hasard , il laisse à la fortune Je soin de trancher la question ; elle la tranche , en effet, car tout excite notre surprise, tout est imprévu, dans la •dernière scène. La reine boit le poison qui ne lui était •pas préparé; Laérte reçoit un coup de l'arme qu'il avait empoisonnée et avec laquelle il comptait tuer son ad- "versaire ; enfin le roi , qui avait tendu le piège , tombe Tictime de son propre artifice. Hamlet périt aussi. N'estce pas le seul dénoûménf qui convienne à son caractère? La mort le délivre de toute incertitude. S*il survivait à sa mère et à son oncle , il se tuerait lui-même bientôt après. I! vaut mieux qu'il meure et qu'il ajoute par sa mort à l'horreur tragique, en souillant d'un crime de phis la mémoire de Claudius.

Aucun rôlen'est plus (fifficile à jouer sur la scène que celui d'^Hamlet ; c'est Técueil des meilleurs acteurs. Le talent le plus souple et le plus délicat peut seul saisir et rendre les nuances différentes dont il se compose. Quelle habileté exigent ces scènes de folie où le prince de Danemark s'abandonne en apparence à tous les caprices de sa fentaisie, où cependant chaque parole cache une intention et doit produire un effet, sans que celui qui la

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ppononee semUe s'en apercevoir 1 J'assistais un jour à Londres à une représentation d'fféimlet; ce iMe était rempli par m des meilleiars oomédiess de FAngleter re,. par M. Phelps, Télève deKean etrbéritier de Macready. Poor trandier les difficultés ^ Facéeur avait pris le parti dette pas les TOndre. Il avait adopté un ton giénéral de: fermeté et d'énergie qui contrastait singulièrement arec la pensée de Shakspeare ; il accusait les traits qui ont besoin au oontraire d'être adoucis; il soulignait les niots> comme l'on dit dans ie jargon du théâtre, et il appuyait: sur les intentions. De propos ddibéré , c'était un viAepris à rebours, un manvaia Hamlet qui eût été, sans aucun doute, un excellant OtiieUo. Peut-étee n'y a-t41 pas. moyen de fanre autremeat ; peut-être est-il nécessaire de supprimer les nuances pour être compris et applaudi par le public. Ce caractère si^ &iemenl étudié par le poète perd donc en^éoéral àlai^préseatation ; il gagne, au contraire, à la lecture» «qui appelle et suppose la réflexion. Q faut voir jouer Moméo tt Miette 9 il £iut lire et reHre Homlet.

Le oaractère d'Hamlet est-îl le caractère préféré de Sliaàspeare ? fist-ce là aem propre portrait ou du mcHnss€B idéal ? Grande question sur laqweUe on a beaucoup • disontë, depuis on sîfeck«etaTBto««td^ttis la tien du Wiihelm MasÉar àt Gœibd 1 Sans doute Si peare a mis beaucaap de lui-méane dans œ ràle. Il a: attrikué au jeuae prince des qualii^qui sont les siennes, et placé dans sa bouche les réflexions que kii su^ère sa propre expérience, flamlet pense en pbilosopbe et en artiste, comme le poète. Les jugements irodaiques qu'il* -porte sur les hoonmes et sur les choses rappellent oe que Shakspeare a déjà fait dire aux j^rsonnages humo-;^

3^28 SHAKSPEAnE.

pistiques qui expriment mieux que d'autres sa véritable pensée, à Bénédict, à Biron, à Jacques, à Richard Fauconbridge et à Henri V. Seulement Hajnlet a plus réfléchi qu'aucun d'eux sur la nature humaine, il connaît mieux notre sottise, notre perversité et notre néant, et il môle à ses observations une plus grande amertume . On peut croire qu'il y a, dans ce changement de ton, un indice des souffrances personnelles de l'écrivain, qui n'aurait pas développé, avec tant de complaisance, un caractère aussi peu dramatique que celui du prince de Danemark , s'il ne s'était par instants identifié avec lui.

Il est certain, d'ailleurs, que toute la partie littéraire du rôle d'Hamlet n'est que l'expression des opinions que Shakspeare s'était faites sur les conditions de l'art dramatique , et quand on voit qu'il a chargé positivement son héros de parler une fois en son nom , on doit supposer qu'il lui a accordé, dans d'autres occasions , le même privilège. Les leçons que le jeune prince donne aux comédiens sont à coup sûr celles que le poète veut donner aux acteurs anglais. Pourquoi ses idées philosophiques ne seraient-elles pas aussi celles du poète? Faut-il eonclure de là qu'Hamlet et Shakspeare ne sont qu'une seule et méme'p^sonne, et que tout ce que pense l'un appartient nécessairement à l'autre ? Non , sans doute. L'auteur dramatique exprime des sentiments trop variés, et son génie flexible se prête trop bien à toutes les modifications de l'esprit, pour qu'il se laisse enfermer dans Pétroite prison d'un rôle unique. Il donne quelques-uns de ses traits à plusieurs de ses personnages , mais il ne s'absorbe dans aucun d'eux.

Il n'y en a aucun non plus qui ne soit qu'un simple Eeflet de sa propre image. Car il faut qu'il tienne compte

de Faction dramatique, et s'il peut attribuer ses sentiments à ses héros , il ne doit pas oublier qu'il les place sur un théâtre beaucoup plus vaste que celui de la vie bourgeoise, et au milieu d'événements qui n'ont aucun rapport avec les petits incidents de sa propre existence , U peut mettre dans la bouche d'Hamlet des idées philosophiques et des réflexions générales qui sont les siennes ; mais dès qu'il le fait agir ou qu'il exprime simplement l'impression que produisent sur lui les faits particuliers, il renonce évidemment à toute allusion personnelle.

Il y a donc deux parties dans le rôle d^Hamlet : l'une qui est en complète harmonie avec les idées du poète, et l'autre qui répond à la situation que fait au personnage la lutte de son caractère et de sa destinée. Les Allemands ont confondu pendant longtemps ces deux éléments distincts; ils ont cru qu'Hamlet ressemblait exactement à Shakspeare, ou que du moins c'était là le modèle idéal que l'écrivain proposait à ses lecteurs. Aussi ne voyaient-ils en lui que de bons côtés et l'admiraient -ils avec un enthousiasme sans réserve. Cette admiration reposait au fond sur la conformité réelle qui existe entre les sentiments du héros et l'esprit germanique. L'Allemagne reconnaît en lui la personnification de ses idées et le symbole vivant du rôle qu'elle a joué dans le monde. Comme lui , elle a le génie de la spéculation , sans avoir la force d'agir ; elle pense et elle médite , pendant que les plus grands événements s'accomplissent en Europe, en dehors d'elle et souvent contre elle ; elle s'occupe des travaux pacifiques de Tintelligence , elle suit d'un œil attentif le mouvement philosophique de ses universités , elle possède plus qu'aucune nation le

S30 SHAV5»Àllt.

goM de la métaphysique et le sens de Tidétl ; mais eUe perd de vue la réalité^ elle<opposedes raJsoBuaements bvol faits, et plus elle réfléekit, plus elle troBTe et motife pour ne prendre awTm parti dans les afiiires bumaixies. (Test ce qui faisdt dire A Freiligraftli : « Hamlet, c'est FAlleifiagne. >

S'il y a quelqm fJkme 4'esagâré dans «etée oompairaisoB, il n^^i est pasisioins vrA que le^caFactère-com^ plese d'Hamtet semMeappaftemrdëjààla'vle moderne. C'est «m rêveur «de notre temps que le poète a jeté dans un siècle héroïque, où l'action seule a du prix et «oà jl reste au-dessous ée s<mi tUb , parce qu'il se ^sait point agir, n a toute la sensibilité des raaaantiqiies. Qu'y ^L-til ée plus mélsmccIBque, «dMs ks coneepticsis desécrâvaèns du dÂ4rottièHie !C(t dadix-Benvièrae isjèole , qiae la SDèaoe des IÎMss«^e<irs«t rexclanaitkmiameiise : « Béksi paume ¥orick i » Cest ià qu'est la véritable .source de la rêverie aHemnndie et mglaise. IBamlet, ainsi que l'a dit M. Gr^v vinus, a>o]»(«t l'iéchûe des aaux -sentimentales qui SiCAis «Eit inondés à ia fin cbi diesnier sîècie \

Nirïie f«rt te romamUagae., et piar conséquent la i»géAie de ISIitfbKpeane, n'aicseroé^usde ravages qu'an Aflemagne. Les Amiglaiis é^ieBt préserves des iooenmwBalB ée la mâmoelw for leur tesprit pratique ; xmais les Mlemands s'en senteBivirés., ils ont r^été, eomme le ^eiëte : « La ienre fest «ne prison, » et ils se sont abandomirès moL vagues écistesses de la iméditation solitaine, au ifliépris de l'aetèviAéisans laqndle ni les homsies, ni tes p^qplesiiie peuvent livre. H n'y a rien de plus dangereux potir une nation que cet afEaissement des âmes. Aussi l'éGoie ramantiqtie ar-t-telle mal servi les ôfrtérêts de la pattrie igaxnaniqne» en M fiûsant fo^éférer au&

TliA«tDfBS. SSf

hrttes Viriles de ht Tie active le» chimères <de la poésie. AujouréTfam lespoliiiqaes d^oatre-IUiîii réagissent oontr& cette tendance, comme Tayait déjà fait Gœtheavamt enx^ quaiHl ii se moquait des ioeiitalteors de Werther ; ils ao- OBsent de puérilité la littérature aenrtimmtale , et ib dicvchent à guérir toirs compatrietes de la maladie de FinactioD.

Cestpour chaque M. Gernms, qui ne fier d jamais «de* vue, au milieu de ses travaux littéraines^ l*iâée patriotique, insiste sur les'défiiuts d'Hamlet OGmfnesar dics dêfanlsBationaux. Ce n'est point là, dii-il, im iMHume à imiter et ce n'-est pas un inodële qoe nous ppop4»e Shaàspeaoe. M'oublions pas qiJN3 ses irrésolutions causant un mal quHin pem d'énergie évitersit II ne sait ni Tmger bob pèi^, ni: aimer s(m amante. Forur n^a^ovr pas voulu fruffet ie vrai coupable, quand il «nlroirvait roocasion» il tue Bokmius qui est kroocenA ; etœ oneBrÉre qu'il «l'eftt ipaB^ dû <x)aimettre entraîne la felie et la mort d'0|Aëlie. Ii quitte cdle^, d'ailleurs, amc m froid égoîaue, bIbc la eouBole pas quand dl l'a affligée , et il l'abandosme au; désespoir. €'«8t encore lut «qai fiait flMMmr iVofiencraia et Guildenstem, <en substitoaiitieunsBoiiiksaai .âea daniik la dépéciie que le roi de Danemark <env>oie aa voi HÀait^ gkterre. Il ne fait que se nengo* d'yeux aaas doute ; Boais. 9 n'oftt pas été obligé de le ûire sH Ji'â¥ait pas tanl^ toréé à agir. En versant i fropos ie sang d'ua soélërait^ il aurait prévenu an carnage dont la resiponsaibiiiié pèse sur lui. Ce^ amsi que les hommes MUes et iaoertains^ font plus de mal, avec teaaooup et mrtes., que lea. hommes résohis qui en ont

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