‹ Shakespeare (volume 2)Chapitre 78 sur 112 · Coleridge' s lectures on Shakspeare · texte numérisé non relu

Coleridge' s lectures on Shakspeare

2* Gh. Knight, the complète works oj Shaksperej vol. U.

SS4 8HAK8PEAAE.

force de l'invention personnelle, à TinsufiSsance des sources sur un terrain qui lui était aussi peu familier que celui de Tantiquité greeque.

La seule question intéressante que soulève Tétude de Hmond' Athènes j c'est de saivoir jusqu'à quel point les idées qui y sont exprimées répondent à l'état de l'&me du poète. S*il est toujours délicat de distinguer, dans les œuires dlmaginatioUy ce que l'auteiir a éprouvé de ce qu'il a imaginé, cette rechercbe devient plus difficile encore quand il s*agit d'une pièce unifue en son genre, et qui n'offire que peu de points de ressemblance avec les productions qui .sont sorties de la marne plume.

Collier, qui avait assisté aux leçons de Coleridge sur Shakspeare, raconte que le célèbre critique ne s'expliquait pas certaines parties de cette tragédie qui lui pa raissaient en désaccord avec l'idée qu'il s'était faite du caractère du poète. Il pensait qu'elle avait dû être écrite sous l'impression du méccmtentement et même d'une vive contrariété. La surprise de Coleridge venait probablement de ce qu'il voulait identifier Timon et Sbakspeare, et de ce qu'il ne reconnaissait plus, sous les traits d'un misanthrope, l'aimable physionomie de WiUiaisi. Mais il n'est pas plus nécessaire de prendre Timon pour l'interprète delà pensée intime du poète, que d'attribuer à celui-ci tout ce qu'il fait dire à Macbeth et à Othello.

Sans doute il y a, dans le choix d'un tel sujet, un indice grave des dispositions d'esprit où se trouvait celui qui l'a choisi, âfaak&peaxie devait être plus porté à la mélancolie qu'à la gaieté et voir surtout le côté tdste des choses humaines, lorsqu'il conçut l'idée de composer une tragédie dont le héros serait un misanthrope. Il ne s'ensuit pas néanmoins qu'il donne raison à son béros.

et que les accusations qu'il place dans sa bouche contre ITiumanité en général soient l'expression rraie de son opinion personnelle. Je ne Tois nullement dans ce rôle une diatribe sociale derrière laquelle se cadie Fauteur; j'y vois la conception d'un personnage safMquc qui prend place, dans la galerie des créations de Shakspeare, â côté des humoristes, et qui if a pas plus qu'eux la prétention de le représenter complètement. Ce| humoriste , îl est Traî, a le ton amer, et c'est en cela que je reconnais Talfinité de Tfmon et d'Hamlet. Le temps est passé où l'écrivain pTaisanle agréablement, parla voix de Bénédict et de Biron, sur les travers des hommes. Ici îl est plus âgé, il connaît mieux le mal dont la nature humaine est capable, il s'est dépouillé des illusions de la jeunesse et il perce, comme îl l'a fait dans ffamlet, tous les voiles derrière lesquels se cacheFégoîsme individuel. n n'a pas acquis cette expérience. sans douleur, et tandis qu'autrefois il se moquait gaiement de rhumanrté, c'est maintenant avec une nuance de tristesse marquée qu'il en signale les imperfections.

Là s'arrête la ressemblance qu'on peut établir entre Tnnan et Shakspeare. Tout ce qvi, dans le rôle du riche Athénien, dépasse l'accent mélancolique^ n'appartient pas aux sentiments iu poète et n"est que le produit de son imagination. On n'attribuera sans doute à Shakspeare ni l'optimisme aveugle avec lequel 'Rmon juge d'abord ses concitoyens, ni la fureur que lui inspire ensuite leur ingratitude inattendue. Shakspeare n'est ni si indulgent nisi sévère pour ses semblables. Il ne croirait pas, comme sonhéros, qu'on peut corapterindîstinctementsur l'amitié et sur la reconnaissance de tous ceux qu'on a aimés ou obligés ; il ne serait pas non plus sans pitié pour des

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fautes qu'il aurait prévues. Ni au commencement, ni à la fin de la pièce, il ne semble être de Tavis de Timon, et, dans son malheur aussi bien que dans sa prospérité , il lui donne, par la bouche de quelques personnages, des avertissements mérités. Timon s'abandonne-t-il aux illusions deFamitié et se croit-il entouré d'affections sincères, le poète lui envoie Apémantus le cynique, qui se raille de sa crédulité. S'emporte-t-il, au contraire, contre Tespèce humame en général et enveloppe-t-il tous les hommes dans la malédiction qu'il ne devrait adresser qu'à ses amis perfides, voici que Fkvius, son intendant, vient donner un démenti à ses accusations et lui prouver qu'il y a encore des cœurs honnêtes. En somme, il a toujours tort; il a été follement prodigue, il a été généreux sans discernement, il a fait des présents à tous les citoyens d'Athènes, il n'a pas choisi ses amis, il a voulu aimer le genre humain et il a perdu sa fortune par sa faute , en la gaspillant. Puis, quand il apprend qu'il est ruiné et qu'il se voit abandonné de ceux sur lesquels il comptait, au lieu de s'en prendre à lui-même et de se dire que sa conduite est la véritable cause du mal, au lieu de remarquer qu'après tout il est assez naturel que les hommes, qui ont été témoins de ses prodigalités insensées, ne veuillent plus les entretenir à leurs frais, il accuse l'humanité et il passe de l'excès de la confiance à une injuste misanthropie.

Il ne garde aucune mesure, et c'est pour cela qu'il ne représente guère la pensée de Shakspeare, qui place le vrai bonheur et le vrai mérite dans l'équilibre de toutes les facultés de l'âme. Si nous le comparons, par exemple, au Marchand de Venise^ Antonio, un des personnages favoris du poète, qui est, lui aussi, riche et

prodigue, nous verrons que celui-ci a bien plus de raison, de sagesse et de pénétration. Sa générosité lui a gagné un ami dont il est sûr, et, quand arrive la mauvaise fortune, il se résigne philosophiquement à être abandonné par les flatteurs et par les courtisans que lui a valus la richesse, pourvu que Bassanîo lui reste fidèle.

Timon n'a pas d*amis et il n'aime véritablement personne, puisqu'il aime tout le monde. On a voulu combler cette lacune quand on a remanié la pièce en Angleterre. Shaw lui donne une amante qui ne l'abandonne pas, et Cumberland une fille qui lui apporte des vivres dans la solitude où il est retiré. Mais, par ces changements, on dénature son caractère. Car Shakspeare a bien eu l'intention de représenter en lui un prodigue sans discenaement, qui passe d'un extrême à Tautre, qui croit d'abord à tort que tous les hommes sont sincères et qui se persuade ensuite, avec non moins d'aveuglement, qu'il n'y en a aucun qui le soit.

On s'est demandé si le rôle de Timon n'était pas comique. Gœthe le trouve plus plaisant que le Misanthrope de Molière qu'il appelle un personnage tragique. Cependant il n'y a pas de doute que la pensée de Shakspeare a été de faire une tragédie. S'il n'y a pas complètement réussi, c'est que le sujet ne s'y prêtait pas et qu'au fond il n'y avait rien de tragique dansjes événements qu'il raconte. Mais la tragédie, que l'action dramatique ne comporte pas, s'est réfugiée dans le cœur du personnage ; c'est là qu'elle se passe, et il ne faut pas croire qu'elle n'existe point parce que les faits ne la révèlent pas. Timon ne plaisante à coup sûr ni dans son optimisme ni dans sa misanthropie. Les scènes comiques de la pièce, celles où ses amis refusent, sous différents prétextes, de

hri prêter de Forgent, ont lieu en son absence. Pour luf, il ne fait jamais rire, même quand il se moque de Fhumanité, à cause de la violence extrême de son langage. n n'y a que de Temportement, il n^y a pas de finesse dans ses satires, et c*est en cela, quoi qu^en dise Goethe, qu'il nous amuse moins qu*ÂIceste, qui, au milieu de ses colères, montre beaucoup d*esprît. Timon hait les hommes jusqu'à en mourir, parce qu^ a eu trop de confiance en eux ; Alceste n*en a jamais eu assez pour se désespérer de leur mécbanceté. II n'y a donc aucun parallèle ni aucune ressemblance possible à établir entre deux personnages qui ne sont pas partis du même point et qiii n'arrivent pas aux mêmes conclusions.

Quelques critiques imprudents ont admiré la couleur locale de cette pièce. Ils eussent mieux fait de ne pas soulever une question qui ne peut pas tourner à la gloire de leur auteur favori. A dire vrai, rien n*est moins grec et ne rappelle moins les œuvres d'Aristophane ou de Sophocle que Timon d'Athènes. Le caractère d'Apémantus, qu^on a beaucoup loué et qu'on a cru ou directement imité de Lucien ou deviné par llntuition du génie, n'est qu'une réminiscence du portrait que Lyly a tracé de Diogène, dans sa médiocre pièce d* Alexandre et Çampaspe^ L'illustre cynique avait la répartie plus fine, l'esprit plus alerte et plus de bon sens que le personnage grotesque des deux pièces anglaises. Il aurait accablé Timon sous le poids de son ironie, tandis qu'ici c'est TSmon qui a souvent raison contre Apémantus.

L'emploi qu'a fait Shakspeare du nom d'Alcibiade indique mieux encore sa profonde ignorance de l'histoire

1 • y. nos études snr les Comempûraîm it Sfmkiptan*

grecque. Ce nom qui éveille chez nous le souvenir des leçons de Socrate, des dialogues de Platon, de toutes les élégances et de toutes les gloires du siècle de Périclès, ce nom dont nous a^ons &it le synbaile de Tépicurisme intelligent ne raisonne aux oreilles du poëte anglais que comme celui d'tm simple général d'Athènes.^ sans mérite et sans qpialtiés 4isti»cthies. Shakspeare a traïKformé le plus brillant des Grecs, un Athénien élevé dans le culte déserts et de la poésie, «a un bomniie positif et pratique qui ne sait que commander à des soldats. Ce n'était pas ici le cas déparier de couleur locale. Il a mieux connu l'antiquité romaine, dont il a saisi Fesprit à travers le texte de Plutarque, et qu'il a fait revivre dans trois tragédies historiques qui appartiennent à la même période de sa vie, que les pièces dont nous venons de nous occuper, mais qui méritent d'être étudiées dans un chapitre spécial.

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