‹ Shakespeare (volume 2)Chapitre 87 sur 112 · Measurefor meaiure^ act«ii], se · texte numérisé non relu

Measurefor meaiure^ act«ii], se

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nous toache pas, parce qu'elle-^méme ne parait pas attendrie là où la situation comporte naturellement Tattendrissement. Il ne faut pas oublier que Shakspeare représente en elle une religieuse exaltée qui aspire à une pureté plus qu'humaine. Elle ne voit de la vie que le côté austère, et chaque fois que la pensée du devoir s'offre à son esprit, elle se raidit pour Taccomplir. Son caractère garde de cet effort une apparence de sécheresse qu'augmentent encore l'inexpérience du cloftre et la soif des sacrifices que développe, dans la réclusion, l'habitude de méditer sur la vie étemelle. Cependant, cette vertu un peu farouche n'exclut pas la sensibilité. C'est en cela qu'elle l'emporte sur l'austérité impassible d'Angâo.

Shakspeare n'aime pas l'exagération de l'idée du devoir, et, s'il admire Théroïsme chez une femme, parce qu'au fond de cet héroïsme se cache une souffrance noblement supportée, il condamne l'homme insensible qui, n'éprouvant lui-même amcune passion, ne comprend ni n'excuse les fautes que la passion fait commettre. Il traîne sur la scène, dans le rôle d'Angélo^ un de ces sombres puritains que Ben Jonson a souvent attaqués et qui menaçaient déjà de dominer un jour la société anglaise. Leur caractère commun, c'est une dureté impitoyable, le mépris de toutes les faiblesses humaines et une confiance orgueilleuse dans leurs propres forces. On demande à Angélo la grâce de Claudio qu'il condamne à mort pour un crime pardonnable. « Songez, lui dit-on, que ce jeune homme avait un noble père. D'ailleurs, qui n*a failli une fois en sa vie^ » « Non, répond le gouverneur, il doit mourir. » Cette réponse est celle d^un homme « qui a de la neige, au lieu de sang, dans les veines, » comme dit le bouffon Lucio,

Le poète n'est pas tâché d*humiller cette froide vertu si sûre d'elle-même, et qui témoigne si peu d'indulgence pour les faiblesses humaines. Il la fait tomber, pour la punir, dans le crime dont elle a le plus horreur et qu'elle poursuit le plus sévèrement chez les autres. Ângélo cèdeà la tentation de la chair, il aime Isabelle, et cette première faute en amène d'autres qui renversent l'échafaudage de son insolente sagesse. Il se vantait d'être un saint et il Tétait en effet, si on peut Têtre avec tant d'orgueil; maintenant il veut faire et il fait le mal; mais comme il a une réputation d'infaillibilité à conserver et qu'il sacrifie tout à l'estime du monde, il devient hypocrite. Ce nouveau trait complète sa ressemblance avec les puritains. Le puritain qui a fait à la sœur des propositions criminelles et qui croit qu'elle les a acceptées, ne peut pas laisser vivre le frère, dans la crainte que celui-ci ne le démasque et ne livre un saint au mépris public. Le libertinage le ccmduit donc à l'assassinat. Au fond de toutes les actions d' Ângélo nous retrouvons l'orgueil et l'insensibilité de sa secte, qui empêchent la vertu de jeter de profondes racines dans son cœur et qui le livrent à toutes les suggestions mauvaises, lorsque l'idée du mal a pénétré en lui par une première brèche. S* il avait plus de modestie, il pourrait se repentir et puiser dans la prière la force de résister à la tentation. S'il était plus sensible» il n'aurait pas persisté, malgré les supplications d'un ami et d'une sœur, à exiger la mort de Claudio, et il ne le sacrifierait pas, en dernier lieu, au désir de sauver sa réputation. Pour avoir voulu être plus qu'un homme, l'orgueilleux tombe au-dessous de l'homme. « Qui veut faire l'ange fait la bête, » dit Pascal, dont la maxime pourrait servir d'épigraphe à la pièce de Shakspeare. Le

poète tient surtout à montrer que la vertu véritable se compose de bonté et de douceur encore plus que de force. Son ftme bienveillante et tolérante repousse les natures hautaines et dures. Il ne les croit pas capables d'accomplir le bien, parce qu'il sait que le bien s'accomplit par le dévouement et non par l'orgueil. Aussi arra> che-t-il du piédestal que lui élève l'opinion le faux sage qui s'adore lui-même, et qui regarde en pitié les infirmités de l'espèce humaine.

Pour mieux expliquer encore sa pensée, il lui oppose l'honnête homme, tel qu'il le conçoit et qu'il l'aime, dans la personne du duc]de Vienne. Ce prince, dont Shakspeare a développé les sentiments d'après des vues personnelles, sans rien emprunter à Whetstone, prend plus d'une fois la parole au nom du poète et exprime en général le jugement que celui-ci porte sur les actions humaines.

La simplicité, l'amour de la vérité, la bonté et l'indulgence forment le fond de son caractère. Le pouvoir ne le rend ni superbe ni sec comme Ângélo. Il en évite les marques extérieures d'où les âmes vulgaires tirent leur principale satisfaction. L'éclat et la pompe des cérémonies ofScielles le fatiguent, sans lui procurer aucune jouissance. « J'aime le peuple, dit-il quelque part, mais je n'aime pas à me donner en spectacle à ses yeux. Je ne goûte que médiocrement le bruit de ses applaudissements et la véhémence de ses vivat, et je ne crois pas qu'aucun homme sensé doive s'y plaire'. » N'est-ce pas là une maxime digne du prince Henri, un des héros préférés de Shakspeare?

Seulement, le duc de Vienne incline vers la faiblesse,

1« Measure formeasure^ act. i, se. !•

à force de bonté. Il gouverne un pays où les mœurs se relâchent, peut-être parce qu'il ne veut pas se servir des moyens de punir que lui donne la loi, qu'il trouve trop sévère, et quand il juge qu'il serait temps d'arrêter le cours du mal, il ne se sent pas le courage de le faire luimême et il en charge Angélo, auquel il confie son pouvoir. Le poète n'explique pas clairement sa conduite dans cette circonstance. Il faut que nous devinions quels sont les motifs qui le font agir. La crainte de punir n'est pas le seul. Il s'y joint le désir de faire secrètement une expérience, de savoir si décidément un pouvoir inflexible vaut mieux qu'un pouvoir modéré, et si l'on obtient plus de résultats par l'extrême rigueur que par l'indulgence. £n choisissant Angélo pour son remplaçant, il sait qu'il arme un bras de fer, il se cache pour ne pas le gêner par sa présence, pour lui laisser toute sa liberté d'action; mais il ne disparaît pas de la scène, comme le ferait un indifférent, il attend et il observe, prêt au besoin à intervenir si les actes de son lieutenant l'exigent. Il abdique donc en apparence, mais en réalité il garde entre ses mains l'autorité et c'est lui qui, sous un déguisement, l'exerce encore.

Angélo condamne à mort Claudio, le duc laisse faire, mais il se ^éser^'e de juger en dernier ressort, après avoir visité le condamné et sa complice. Il les interroge, il leur fait subir un examen de conscience, il ne leur donne aucun espoir, il leur parle avec un accent religieux et sévère, afin de faire entrer le repentir dans leurs âmes, et cependant Ton soupçonne déjà qu'il est touché et qu'il se contentera, pour un crime qui peut s'expier, d'une punition morale. « Vous repentez-vous? dit-il â Juliette.

— Oui, répond-elle. — Vous avez raison, ma fille. Mais

craignez de ne vous repentir que d'une chose, c'est que le péché vous ait conduite à cette ignominie. Or c'est là une douleur qui a pour objet nous-mêmes et non le ciel» et qui montre que nous ménageons le ciel, non parce que nous Taimons, mais parce |que nous le craignons. » En même temps, il familiarise Claudio avec Vidée de la mort. Il apprend ensuite, par Fentrevue du frère et de la sœur, à laquelle il assiste sans être tu, Tabusque le rigide Ângélo fait du pouvoir. Il pourrait se montrer alors et écraser les coupables. Mais il désire prolonger l'expérience, savoir jusqu'où ira la perversité du faux homme de bie& et tirer de l'observation des caractères des conclusions morales et pratiques. H envoie au rendez-vous que le gouverneur a demande à Isabelle, non pas celle-ci, mais une jeune fille qu' Angélo a autrefois aimée et abandonnée. Il prépare ainsi à l'indigne ministre un châtiment doux, mais qui atteint son orgueil.

La situation se complique quand le prince, qui attend la grâce de Claudio, sait qu'elle n'est point accordée et qu'au contrstire le séducteur presse l'exécution du firère d'Isabelle, afin de faire disparaître un témoin et peutêtre un futur vengeur de son crime. Heureusement quelques-uns de ces incidents romanesques, qui sont toujours à la disposition du poëte, tranchent la difiQculté. Angélo demande la tête de Claudio. Il faut lui envoyer celle d'un autre. Mais comment et où la trouvera-tron? Le prince est si bon qu'il ne veut pas faire tomber celle d'un criminel endurci et depuis longtemps condamné à mort, parce qu'après l'avoir visité, il ne le trouve pas en état de grâce. 1) ne sortirait pas d'embarras, si l'imagination de Shakspeare ne faisait mourir dans la prison un pirate du même âge et de la même taille que Claudio.

On ne peut reprocher à ce duc que de trop aimer à jouer la comédie. C'est la marque d'un caractère gai et aimable, et elle complète la ressemblance de sa physionomie avec celle de Shakspeare ; mais il en résulte un cinquième acte confus et tout à fait romanesque. On croit qu'instruit de la situation le prince va paraître tout à coup comme le deus ex machina y et faire justice à chacun. Mais il se donne le plaisir de rester déguisé jusqu'au bout et de ne rien révéler, afin de jouir de la confusion d'Angélo et de l'accabler sous le poids des surprises successives qu*il lui ménage. C'est d'abord Marianne qu'il lui présente comme sa femme, au lieu d'Isabelle, puis c'est lui-même qui se découvre ; et enfin c'est Claudio qu'on croyait mort et qui reparaît devant son meurtrier.

La pièce se termine par un acte de clémence conforme à la conduite du duc et d'accord avec l'idée que le poète se fait de la justice. Aux yeux d'un juge sévère, Angélo mérite la mort, pour avoir voulu séduire la sœur et tuer le frère ; car, s'il n'a commis aucun de ces deux crimes, il avait l'intention de les commettre, il n'en a été empêché que par des circonstances indépendantes de sa volonté, et la loi punit l'intention comme le fait. Mais si l'on pesait tous les hommes dans les balances d'une justice impitoyable, qui serait trouvé innocent? Là où le puritain ne pardonne pas, le chrétien humble et convaincu de son néant pardonne. Comme l'a dit Isabelle : « Que deviendriez-vous , si le juge suprême vous jugeait selon vos mérites? Oh ! pensez à cela, vous vous sentirez un homme nouveau, et la miséricorde parlera par votre bouche *. » La conclusion de Mesure

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