Measure for meature^ act. n, se
pour mesure rappelle donc celle du Marchand de Venise; elle démontre la supériorité de la clémence sur la rigueur. Isabelle le dit presque dans les mêmes termes que Portia : « Croyez-moi , la splendeur qui entoure les grands , la couronne du monarque, le glaive de la justice y le bâton du maréchal , la toge du magistrat , rien de tout cela ne leur sied aussi bien que la clémence ^ »
Cette noble pensée, et beaucoup d* autres encore qu'on pourrait recueillir dans la pièce qui nous occupe, viennent du cœur de Shakspeare. Lorsqu'il fait parler ainsi ses personnages, je n'hésite pas à le reconnaître sous le costume qu'il emprunte, je le vois derrière eux, et je le remercie de la sympathie qu'il témoigne par leur bouche pour la faiblesse et pour les misères de l'humanité. On a dit que le caractère du duc était un portrait de celui de Jacques !«'. Je ne serais pas étonné, en effet, que Shakspeare eût songé à lui en mettant sur la scène un prince qui a le goût de la retraite et des habitudes mystérieuses, comme il a songé aux puritains, ses ennemis, quand il a conçu le rôle d'Ângélo. La supériorité que le poète accorde au duc sur un sectaire serait une flatterie permise à l'adresso d'un i^ouverain qui n'aimait pas les fanatiques et qui, au fond, valait mieux qu'eux. Les dates, d'ailleurs, ne contredisent pas cette opinion, car on croit que la pièce fut écrite en 1603, l'année môme de l'avéuement de Jacques I«', et jouée pour la première fois en 4604. Mais si Shakspeare esquisse en passant laphy> sionomie du nouveau roi, il s'élève bientôt au-dessus d'une ressemblance fortuite, pour saisir les traits d'une
1 • Measure for measure, act. il, se. 2*
figure plus noble et plus belle qu*on ne peut comparer qu'à sa propre image.
C'est rélévation morale des sentiments et l'abondance des idées philosophiques qui font la véritable beauté de Mesure pour mesure. L'intrigue en est embarrassée, compliquée et invraisemblable. Elle renferme en outre un élément comique qui trouble la marche de l'action , qui excite le dégoût sans faire rire, et qui semble, comme certaines bouffonneries de Molière, un sacrifice que fait le poète à la sottise du parterre. Rien de plus insipide que les plaisanteries du bouffon Lucio, ni de plus étrange que la patience avec laquelle le duc les écoute. Aussi ne réussit-elle pas à la représentation, même en Allemagne, où le public est patient, peu difficile et plein d'admiration pour Shakspeare. Il faut la lire plutôt que la voir jouer. Elle ressemble plus, en effet, à un roman qu'à un drame. Walter Scott , qui connaissait si bien le théâtre du seizième siècle, se rappelait sans doute la situation la plus pathétique de cette pièce, lorsqu'il écrivit la prison d'Edimbourg. Il place sa Jeanie Deans, comme Shakspeare avait déjà placé Isabelle, dans l'alternative de commettre un péché mortel, ou de laisser mourir une sœur tendrement aimée. L'idée première de son œuvre et la leçon morale qui en sort , avec d'admirables développements , c'est aussi le triomphe de la vertu sur les mouvements même les plus naturels et les meilleurs de la sensibilité, c'est-à-dire la victoire la plus difficile que la volonté puisse remporter, car elle est entraînée au mal par un bon sentiment. Je retrouve aussi dans une nouvelle du même romancier qui fait partie des Chroniques de la Canongate, dans la Fille du chirurgien j une réminiscence du dénoûment extraordinaire de Mesure
S94 SHAKSrEARK.
pour meiure, Hyder-Ali y joue le même r61e que le duc , sun^eille les affaires de son empire sous le déguisement d'un fakir, et apparaît à la dernière heure, comme le detis ex tnachina, pour rendre justice à chacun.
GYMBELINE.
Cymbeline est une des pièces les plus extraordinaires de Shakspeare, et par conséquent une de celles qui ont le plus divisé les critiques. On Fadmire aujourd'hui d'autant plus qu'on l'admirait moins au dix-huitième siècle. Pour répondre à Johnson, qui n'y voyait qu'un tissu d'absurdités, M. Gervinus la place au même rang que les meilleures œuvres du poète. Cette différence d'opinion ne peut venir que d'un mélange de beautés et de défauts qu'on aperçoit plus ou moins, suivant le temps où l'on vit et le point de vue où Ton se place. Une œuvre parfaite ne provoque pas des jugements si contradictoires. Cymbeline, en effet, se compose d'une action trèsdéfectueuse et de scènes admirables.
Si l'on ne tient compte que de l'action, on comprend la sévérité de Johnson ; car on y trouve accumulés les éléments les plus disparates : des Bretons contemporains des premiers Césars, des Italiens du moyen âge, des gens de cour et des hommes élevés su milieu des bois, des bouffons et des dieux. Trois intrigues, l'une tirée de la Chronique d'Holinshed, l'autre d'un conte de Boccace et la dernière, inventée par Shakspeare , s'y croisent et s' v
enchevêtrent de telle façon qu'elles ne peuvent se débrouiller au dénoûment que par une série de déguisements et de reconnaissances invraisemblables.
Si , au contraire, on n'étudie que les caractères et les sentiments, on se laisse charmer par la vertu et le courage dlmogène , par la sensibilité lyrique de Guidérius et d'Ârviragus, on oublie à quel prix ces beautés sont achetées et l'on donne raison à M. (îervinus. La vérité est entre les deux extrêmes, comme l'a compris le dernier des critiques allemands qui se soient occupés de Shakspeare, M. Kreyssig^ Sans doute il vaut bien mieux insister sur les bonnes que sur les mauvaises conceptions du poëte, et l'admiration doit entrer à plus forte dose que le blâme dans ïe jugement définitif qu'on porte de son œuvre. Il suflSt d'un beau caractère pour faire vivre un drame, même imparfait, tandis que l'absence de défauts ne le tirera jamais de l'oubli. Hais c'est fermer les yeux à l'évidence que de ne pas reconnaître combien une intrigue mal conduite et surchargée d'incidents inexplicables nuit à Tefifet général d'une pièce. Pourquoi Cymbeline, qui plaît tant aux connaisseurs, n'est-il pas un drame populaire ? Pourquoi ne s'adresse-t-il pas à ce public de toutes les classes qui comprend Macbeth et Othello? C'est que la bizarrerie de l'action en rend la représentation pénible. En Allemagne même, où les œuvres de Shakspeare figurent sur tant de scènes et où on les accueille avec plus d'enthousiasme que des productions nationales, on n'a joué Cymbetine que dans trois grandes villes, à Berlin, à Vienne et à Munich, et toujours sans succès. A la dernière reprise qu'on en fit à
1 • Kreyssig, Vorlesungen ucber Shakspeare^ tome III , page 415.
Berlin en 1 851 , la salle resta généralement froide, malgré rintérét qu'excitaient les beaux passages. L'esprit ne sait où se prendre au milieu de cette successicm rapide de tableaux divers qui fait changer , cinq ou six fois dans le même acte, le lieu de la scène et les personnages. En supposant môme que les rôles principaux de Posthumus et d'Imogène soient remplis par d'excellents acteurs, ils ne paraissent pas assez souvent et ils sont entourés d'un trop grand nombre de figures secondaires pour que leur talent seul soutienne l'intérêt dans toutes les parties de la pièce. Ils n'empêcheront pas que l'action ne s'engage maladroitement par la conversation de deux personnages qui y sont étrangers ; que l'histoire de Bellarius ne paraisse incroyable et qu'il n*en fasse confidence au public sans nécessité ; que Cloten ne parle tantôt comme un sot et tantôt comme un homme de cœur, et enfin que Jachimo ne témoigne un repentir plus utile au dénoûment que conforme à son caractère^ H n'en reste pas moins deux sujets distincts , pour ne pas dire trois, qui ne se rattachent l'un à l'autre que par des liens factices , Thistoire des amours traversées d'Imogène et de Posthumus et la lutte des Romains contre les Bretons. Ici l'action tourne simplement à la tragédie, là elle prend le ton lyrique de l'élégie, ou bien encore le souffle puissant de l'épopée l'enlève au-dessus de la sphère habituelle du drame. Variété admirable, j'en conviens, source abondante d'effets poétiques, mais aux dépens et en dehors des lois les plus élémentaires de l'art dramatique I
Pour mieux admirer Cymbeline^ disons que c'est un poëme « à cent actes divers, » comme parle la Fontaine, et faisons bon marché du drame. Le génie de Shakspeare»
qui y éclate dans de nombreux passages » se révèle surtout par la conception du caractère-d'Imogëne. Elle seule donne de Tunité à l'œuvre par Tunité de ses sentiments. Au milieu d'une intrigue embarrassée qui l'enlace de ses replis, dès qu'elle parait la lumière se fait. Elle porte partout l'éclat pur et le rayonnement d'une belle âme. Complots, trahisons, malheurs, elle traverse toutes les épreuves de la vie, sans y laisser un lambeau de sa vertu. Cette vertu ne se compose pas seulement de l'attachement au devoir qui est le premier mérite d'une femme ; elle comprend le courage, l'esprit, la sensibilité qui l'achèvent et qui y imprimant le sceau de la perfection idéale.
Il existait déjà une Imogèhe avant Shakspeare ; elle s'appelait madame Genèvre et elle remplissait de ses aventures la neuvième nouvelle de la seconde journée du Décaméron de Boccace. Mais rien ne montre mieux la profondeur avec laquelle le poète anglais étudie la nature humaine que la transformation que subit ce caractère en passant du conte dans le drame. Le conteur italien ne nous décrit que le r61e extérieur de son héroïne, les événements qui lui arrivent, l'ordre que donne son mari de la tuer, sa fuite, son heureuse fortune à Alexandrie et le stratagème par lequel elle retrouve son époux et punit un calomniateur; il la fait agir plutôt que parler et sentir ; lorsque par hasard il lui attribue des sentiments , ce sont ceux de tout son sexe. Elle a peur de mourir et elle désire se venger : deux faiblesses auxquelles échappe l'héroïne de Shakspeare. Aucune des actions de madame Genèvre ne révèle un grand caractère. Elle n'a point eu d'obstacles à vaincre pour épouser Bernard (Po.«ithumus), elle ne l'a pas choisi volontairem&nt
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«ntra tous, à cause de son mSrite et malgré layolonté paternelle, éBe tfest point tentée par Ambroîse, \e 3acfaimo de Boccaee qtri rfose même pas T aborder, elle ne souffre ni la ftrtigue , nî la ftiîm pour celui qu'elle aime, €t elle n'a de combat à livrer, pour défendre son amour, ïiî contre une belle-mferearfiôcieuse, ni contre un prince puissant et méchant.
Shakspeare, au contraire, multiplie les difficultés sous les pas d'Imogfene, afin de réhausser sa vertu. Son premier acte de courage a été son mariage. La reine, sa marâtre , voulaît lui faire épouser Cloten , son fils du premier lit, personnage ridicule et brutal, et le roi Cymbeline appuyait le désir de sa femme par laquelle il était dominé. An lieu de consentir à une union qui l'aurait ren- 4ue certainement malheureuse, Imogène fait son choix, ^lle se marie secrèitement avec un simple chevalier, élevé ^us le palais de son pfere, dépourvu de fortune, mais T«5u d'une famille glorieuse et doué lui-même des plus 'brillantes qualités. Elle a reconnu en lui une âme noble c* un grand courage, des sentiments dignes de ceux qw*elle éprouve, et c'est pour cela qu'elle l'a élevé jusqu'à •elle. L'opinion pubKque approuve sa conduite. Posthumus inspire une admiration générale et le portrait que trace de lui un Breton , dans la première scène de la pièce, le représente comme le type accompli du chevalier. « fe ne croîs pas, dit-il, qu'on trouve nulle part une aussi belle âme réunie à tant de beauté extérieure. » Il y a bien là un léger anachronisme; car ce gentilhomme qu'on prendrait pour un Lancelot vivait au premier siècle de l'ère chrétienne , parmi les populations sauvages de la Grande-Bretagne. Mais, en lisant Shakspeare, il ne faut point y regarder de si près. Il mêle constam-
DRAMES ROOIAKSSQUES. 399
meai dans ses drames l'mtiqiiité et la elieTalecie* Nous ne lui reprodievoDft pas dob plus de matire au s&cyice d'un des preisiers Césars im lialien da seizièaaie ûëde, Jachimo, dîminiitif d*Ia^, qui a dû étudier la politique à Florence ou auprès de César Borgia, araiit de eoiBH mander une aile de l'armée romaine dans la guerre des Romains contre ks Bretons. Nous arons rc&oocé à chercher ici la vrafeemblanœ histcurique. Ce qui nous intéresse , ce sont les caractères.
Or Posthumus, à quelque temps qu'il appartiâuney est un homme vraiment noble, digne dfètre aimé par une^ femme accomplie. Seulement Famour amèae de cruellesépreuves, surtout quand il eatre en lutte avec les droitsde la famille. Cette vérité, que Shakspeare a mise en lumière plus d'une fois, reparatt ici avec jHïïb nouvelleévidence. En effet, Imogène se condamne 1 souflbir le- 'jouroii elle épouse Postbmnus. Son malheur ne sera que temporaire etn'ira pas jusqu'à la mort^ comme celui de Juliette ou de Desdëmone, parce qu'elle n'a pas cédé uniquement à la passâcn, parce que boa choix a été raisonnable et qu'après tout aie n'a fait <^'user du droit : de défense personnelle, lorsqu'elle s'est mariée pour «et soustraire aux obsessions de la reine et deCloten. N4éanr moins, en vertu de la morale poétique de Shakspeare,. elle doit expier par quelques souffinances sa résistance^ même juste, à la volonté paternelle, et porter la respon^ sabilité de l'acte qu'dle a librement acceaanpli.
Posthumus, son complice, tombe nécessairem^fit sous le coup de la même loi. Leurs épreuves communes commencent par la séparation. C'est ici que la tragédie s' engage et que l^ars caractères se dessinent. L'opinion que nous nous ferons de leur mérite va dépendre de la cous-
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tance avec laquelle ils supporteront leurs maux. La femme nous touche ici plus que Thomme. Elle resie seule aux prises avec ses ennemis; d'ailleurs, elle aura bientôt des motifs de chagrins particuliers. Ne nous occupons donc que d*Imogène.
La première qualité qui se révèle en elle^ c'est une sen« sibilité profonde. Ses adieux à son mari partent du coeur; on y reconnaît l'accent vrai de l'amour et de la douleur. Elle ne peut l'accompagner au port où il s'embarque, mais elle charge Pisanio, son serviteur, de rester auprès de lui jusqu'à son départ. Elle l'interroge avidement quand il revient, et, grâce à la familiarité que les dramaturges anglais mettent dans le dialogue, elle laisse voir par ses questions et par ses épanchements le fond de son âme. Elle ne fait pas le triage de ses pensées, comme une héroïne française qui songe toujours aux susceptibilités du public. Elle dit tout, comme si elle se parlait à elle*-méme ; elle entre dans le détail de ses sentiments, et c'est précisément par les détails qu'une telle situation nous intéresse. « Lorsque j'ai pris congé de lui, j'avais encore beaucoup de jolies choses à lui conter. Avant que j'aie pu lui dire comment je penserais à lui, à certaines heures, comment j'aurais telles et telles pensées ; avant que je lui aie fait jurer que les dames d'Italie ne lui feraient pas trahir mes intérêts et son honneur, ou que je lui aie recommandé à six heures du matin, à midi, à minuit d'unir ses prières aux miennes, car alors je suis dans le ciel pour lui ; avant que j'aie pu lui donner le baiser du départ entre deux paroles tendres, arrive mon père, qui, comme le souflle tyrannique du nord, arrache tous nos boulons en germe*. « Puis, après cette pre-
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mière explosion de la douleur conjugale, elle sent les pointes delà persécution quotidienne que la reine exerce contre elle. Elle-même résume la situation quand elle nous dit: « Un père cruel, une belle-mère perfide, un sot aspirant à la main d'une femme mariée dont Tépoux est proscrit * 1 » Voilà, en effet, trois ennemis qu'elle ne peut désarmer et auxquels elle n'oppose que la résolution inébranlable de rester fidèle à Postbumus.
Cette fidélité à la foi jurée fait le fond de son caractère. Aucune séduction ne l'entamera et aucun malheur ne la fera fléchir. La scène de la tentation ne l'ébranlé pas plus que ne l' ébranlera plus tard l'injustice de son mari. Jachimo parle cependant avec un art consommé; il commence, comme Jago, par des insinuations perfides, avant de démasquer ses batteries ; il sous-entend ses calomnies et ses prétentions, avant de les expliquer franchement, et il ne hasarde sa déclaration qu'après avoir sondé le terrain sur lequel il s'avance. Mais son habileté échoue contre une vertu solide qui ne se doute pas d'abord qu'elle est attaquée et qui, une fois qu'elle sent qu'elle l'est, se défend noblement.
On admire beaucoup, et avec raison , le monologue de Jachimo lorsqu'il sort de son coffre, pendant la nuit et qu'il contemple Imogène endormie. C'est là un de ces élans lyriques si fréquents dans le théâtre de Shakspeare, où chaque fois que l'écrivain rencontre une situation poétique, il la traite en poète, avec une imagination vive et libre qui élargit sans cesse, pour s'y déployer plus -à l'aise, le cadre du drame. Ce morceau très-court poprrait se détacher de la pièce. On le prendrait pour un fragment d'un hymne à, la beauté.