‹ ShakespeareChapitre 103 sur 137 · ANTOINE ET CLEOPATRE · texte numérisé non relu

ANTOINE ET CLEOPATRE

La tragédie de Jules César nous a déjà fait connaître Antoine. Nous l'y avons vu paraître comme le favori de César, puis comme son vengeur heureux et habile , ramenant le peuple par son éloquence, et enfin comme le

vainqueur de Brutus et de Cassius à la bataille de Philippes. C'est le temps de sa prospérité. Ses défauts sont déjà apparents , mais il les cache sous la gloire. On sait à Rome qu'il a commencé sa vie par le scandale. Tout jeune, il s'est livré à la débauche et il est parti pour l'armée , laissant derrière lui des dettes considérables. On l'a vu se livrer au plaisir avec fureur , prolonger ses repas bien avant dans la nuit et en sortir souvent la tête alourdie par le vin ; on l'a vu réunir dans sa maison des comédiens, des bouffons et des courtisanes. Ses prodigalités insensées et son luxe l'obligent à piller les deniers publics; il est avide, il a sans cesse besoin d'argent, il accable d'impôts l'Italie et les provinces, il falsifie le testament de César, afin de se faire une plus large part dans sa succession, et il proscrit les citoyens riches pour s'emparer de leurs biens.

Mais certaines qualités le rendent populaire parmi les gens de guerre. Son extérieur martial et sa haute taille plaisent à l'armée. Il prétend descendre d'Hercule, et, pour justifier cette origine, il porte toujours à son côté une large épée qui ressemble à une massue. Il a l'humeur joviale et plaisante ; quoique élevé à l'école des Grecs et nourri des plus pures traditions littéraires, il aime le langage du peuple , il s'entretient avec les soldats; simplement vêtu comme eux, il s'assied à leur table, il mange à côté d'eux, il rit de leurs grossières facéties et il y répond sur le même ton ; il se moque de ceux qui sont ridicules et il permet à son tour qu'on le raille. Un jour de combat, il a des inspirations soudaines qui lui assurent la victoire. Seul, parmi les lieutenants de César, il devine, dans une circonstance critique, l'embarras de son général , et , à travers de terribles obstacles , il lui

amène des troupes fraîches. Depuis lors il devient le farvori du chef. Celui-ci lui confie à Pharsale Taile gauche de son armée, qui décide en grande partie du succès de la journée. Après la guerre d'Espagne, César le promène dans son char à travers Tltalie, comme pour Tassocier à son triomphe, r .

Le souvenir de la faveur que lui accordait le dictateur et sa popularité sont assez puissants pour qu'il remporte à Rome sur les conjurés et qu'il les chasse de la ville dont il reste le maître. Le combat de Phillipes met le comble à sa gloire. Deux jours de suite, pendant qu'Octave, malade ou inquiet, s'est éloigné de son camp, qu'il a laissé envahir par Brutus , Antoine gagne la bataille. Il peut alors se considérer comme le plus grand général de l'empire. Brutus et Cassius ont péri; Lépide compte à peine; Octave, qui n'a pas encore commandé de sa personne , ne peut se comparer à lui. Ce fut précisément l'excès de cette gloire et la confiance absolue qu'elle lui donna en ses propres forces qui le perdirent. Débarrassé de la guerre civile , maître d'un tiers de l'empire , il ne songea plus qu'à jouir de la puissance et il s'endormit dans les voluptés de l'Orient.

C'est à ce moment de la vie d'Antoine que Shakspeare commence sa tragédie. Antoine a reçu à Tarse la visite de la reine d'Egypte, il a été subjugué par le charme de sa beauté et de son esprit, et il l'a suivie à Alexandrie. Là, ils mènent ensemble cette vie inimitable que raconte Plutarque. Des événements graves arrachent une première fois Antoine aux plaisirs de l'Egypte. La mort de Fulvie le ramène en Italie. Il revoit Octave et Lépide ; il conclut avec eux et avec Sextus Pompée un nouveau traité. Les triumvirs expliquent et se pardonnent leurs

griefs réciproques. Pour cimenter cette alliance, Antoine épouse Octavie, sœur de César. Mais rien n*est plus fragile que les liens serrés par la politique. Cléopâtre attire Antoine comme un aimant irrésistible. La réconciliation des deux rivaux a lieu au second acte de la tragédie. Au troisième, nous les trouvons déjà brouillés.

Antoine, à qui le sort a attribué les provinces de 1*0rient, se pénètre peu à peu de Tesprit qui y domine, esprit hostile à la domination romaine ; il ne veut pas que son empire relève de celui d'Octave dont il est l'égal, et il se crée une capitale indépendante de Rome. Il réunit sous sa main des peuples que la république a vaincus, mais qui ne lui pardonnent pas sa victoire, et qui aspirent à s'en venger. Antoine se fait, presque malgré lui, par son séjour en Egypte, le représentant de ces colères et de ces espérances. La ville qu'il habite, Alexandrie, peut devenir la capitale d'un second empire. Aussi riche, aussi peuplée, elle a l'avantage d'être mieux située que Rome. Son port reçoit des bâtiments qui viennent de toutes les parties de la Méditerranée et qui y apportent les produits de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique. Antoine possède également les deux autres routes de terre du commerce de l'Orient, Palmyre et le Caucase. Il rassemble donc les éléments d'une puissance formidable. C'est à Alexandrie que se sont réfugiés les arts et les lettres de la Grèce. Une population de savants, d'écrivains et d'artistes lui donnent une splendeur qui éclipse celle de Rome. Aux yeux des Grecs, l'Italie paraissait encore barbare. Il semblait que l'Orient seul fût lapatrie du beau. Les Romains eux-mêmes contribuaient à entretenir cette illusion en venant chercher dans les villes de la Grèce et de l'Asie les traces du passé, les souvenirs de la philo-

Sophie et de Féloquence anciennes, richesses qu'ils n'eussent pas trouvées dans leur patrie.

Au milieu de ce monde éloigné, ennemi de Rome, Antoine oublia la ville éternelle. Il se crut assez fort pour se séparer d'elle et pour constituer un empire oriental. Ce fut là, avec son fol amour, la cause de sa chute. Il eût dû se rappeler que Brutus et Gassius s'étaient perdus en s' appuyant sur l'Asie. L'Occident renfermait plus d'éléments de force et de vie que l'Egypte, la Syrie, la Palestine, l'Asie Mineure, la Grèce, cet héritage d'Alexandre. C'est de TOccident que sortaient les plus braves soldats, les Italiens, les Gaulois et les Espagnols. Enfin, Tesprit romain n'était-il pas là représenté par le sénat, par \ë peuple et par Tarmée, toujours confiant dans les destinées immortelles de Rome, qui devait conquérir le monde, sans jamais être conquise? Les Occidentaux sentaient leur supériorité sur les Asiatiques et sur les Africains. Aussi les citoyens romains ne purent-ils pardonner à Antoine ni sa longue résidence à Alexandrie, ni surtout les prétentions qu'il élevait en faveur de cette capitale. Lorsqu'il revint de la guerre des Parthes, après avoir livré dix-huit batailles , il alla triompher dans la ville des Ptolémées. Il enlevait ainsi à Rome l'orgueil et les profits du triomphe , pour flatter une cité rivale ' .

Dès lors, il fut facile à Octave d'envenimer les griefs des Romains contre lui et de le présenter comme l'ennemi de la république, qu'il méprisait si ouvertement. Chaque messager qui arrivait dans le Forum annonçait un nouvel outrage d'Antoine à la majesté romaine. Il

1. Histoire de la république romaine, par M. Michclef. — Histoire des Romains, par M. Diiruy.

368 shâkspeare.

siégeait sur la place publique d'Alexandrie, en costume d'Osiris, à côté de Cléopâtre déguisée en Isis. Il prenait le titre de roi, si odieux à Rome, et il partageait TOrient, comme une terre dont il aurait été Tunique possesseur, entre les enfants de la reine d'Egypte. Les artifices de Cléopâtre avaient éloigné de sa personne les vrais Romains, qui auraient pu l'avertir de ses fautes. Les ambassadeurs qu'on lui envoyait de Rome ne pouvaient pénétrer jusqu'à lui, et s'en retournaient convaincus qu'il méritait toutes les accusations dont il était l'objet. Sa conduite vis-à-vis de la vertueuse Octavie indignait tous les cœurs honnêtes. Il l'avait renvoyée en Italie, puis chassée honteusement de sa maison de Rome pour satisfaire la jalousie de Cléopâtre.

Ainsi Antoine multipliait les fautes , et', pendant ce temps. Octave ne perdait pas une occasion d'affermir son autorité et de se faire aimer de l'Occident. Entre deux hommes si différents et qui représentaient l'un et Tautre des principes ennemis, la guerre devait infailliblement éclater. Elle éclata, en effet, et ce fut la lutte de deux races.

L'armée d'Antoine se composait surtout d'Orientaux, de soldats levés dans ces provinces de l'Asie qui avaient été si facilement vaincues par le génie romain. Beaucoup de ses vétérans avaient péri dans la guerre des Parthes, et il avait fallu combler les vides par de nouvelles levées faites en Orient. Celle d'Octave, au contraire, ne se composait que de soldats d'élite, de légions italiennes, espagnoles et gauloises. Cependant le génie militaire d'Antoine aurait pu égaliser les forces si l'on avait combattu sur terre.

Mais Cléopâtre voulait une part dans la victoire, elle

amenait soixante vaisseaux et elle décida son amant à combattre sur mer, dans les conditions les plus défavorables, avec une flotte mal construite et mal équipée, avec des bâtiments trop lourds et avec des marins levés à la hâte parmi les ouvriers, les muletiers et les laboureurs du Péloponèse. Antoine ne pouvait prendre une résolution qui fût plus agréable à Octave. Celui-ci mettait au contraire en ligne des vaisseaux légers, habitués aux manœuvres les plus rapides, montés par des matelots qui venaient de soutenir une guerre maritime contre Sextus Pompée. Et cependant, malgré tant de chances contraires, Antoine n'eût peut-être pas été vaincu, à cause de Tascendant qu'il conservait encore sur les soldats et de la direction qu'il pouvait leur imprimer un jour de bataille, s'il ne s'était pas abandonné lui-même. Lorsqu'il vit les 60 vaisseaux de Cléopâtre traverser la flotte ennemie et cingler vers le Péloponèse, il suivit la reine d'Egypte, avec une seule galère, cédant la victoire et l'empire du monde à son rival.

On est frappé, en lisant le récit de Plutarque, de l'influence que peut exercer la passion sur le génie de l'homme. Telle est aussi la pensée qui domine dans le drame de Shakspeare et la leçon que le poète veut tirer des événements. L'histoire renferme un sens caché qu'il dégage. En déroulant devant nos yeux la vie du triumvir, en nous faisant assister aux luttes intérieures que se livrent dans son âme la passion et le devoir, en analysant jusque dans ses replis les plus profonds ce caractère si complexe, si capricieux, si naturellement porté aux grandes choses et si capable néanmoins de commettre des fautes, Shakspeare explique les faits par le jeu des sentiments.

370 shâkspeare.

Antoine avait des qualités héroïques. Il excite plus d'une fois notre admiration dans le cours de la pièce par la noblesse de son langage. Il aime et il sait entendre la vérité. Il permet à un envoyé de Rome de lui raconter ce que disent sur son compte les Romains, il méprise les flatteurs et il encourage la sincérité. « Celui qui vient me dire la vérité, s'écrie-t-il, la mort fût-elle au bout de son message, je Técoule avec une attention bienveillante. » Le langage constamment ironique de Domitius Énobarbus lui plaît par sa franchise militaire. Luimême est franc et ouvert. Il ne cherche pas à se donner l'apparence d'une vertu qu'il n'a pas. Rien n'est plus opposé à son caractère que l'hypocrisie. On pourrait lui reprocher au contraire de ne pas tenir assez de compte de l'opinion publique, de manquer d'habileté dans sa coiaduite et de ne pas jeter un voile sur des faiblesses qu'il serait facile de dissimuler. Sa loyauté éclate dans son entretien avec les deux triumvirs, Octave et Lépide, et avec Sextus Pompée. Il se justifie des accusations injustes qui pèsent sur lui, mais il avoue noblement qu'il a pu se tromper quelquefois et il en demande pardon à ses collègues. Il est faible, mais il est sincère.

Ce qui nous intéresse surtout à lui, ce qui nous le fait aimer, malgré ses vices, c'est une sensibilité virDe, une tendresse généreuse pour ses amis, que ni la. prospérité ni le malheur n'affaiblissent. Après la bataille d'Actium, malgré le chagrin et la honte qui l'accablent, il trouve encore la force de songer aux intérêts de ceux qui l'accompagnent.. « J'ai un navire chargé d'or, je vous le donne, leur dit-il; partagez-le entre vous, fuyez et faites votre paix avec César. » La trahison d'Énobarbus n'excite en lui ni colère ni désir de vengeance ; il en

gémit, parce qu'il perd un ami qu'il croyait fidèle, mais il n'oublie pas combien le traître lui a été cher, et il lui renvoie dans le camp de César tous ses trésors et tout son équipement militaire. Il arrache des larmes à tous les siens lorsque, la veille de sa mort, dans un dernier banquet, il les remercie de l'avoir servi jusqu'au bout avec tant de dévouement, et leur fait ses adieux.

Ce qui le tue, c'est la mort supposée de Cléopâtre. Dès lors tout est fini pour lui. « L'astre qui éclairait ma route s'est éteint, s'écrie-t-îl ; il ne me reste plus qu'à mourir. » Il ne délibère pas longtemps avec lui-même. Son parti est pris sur-le-champ. Et lorsqu'on l'apporte mourant dans le tombeau où s'est renfermée la reine d'Egypte, il ne lui adresse pas une parole de reproche, il ne se plaint pas qu'elle lui ait fait perdre tout le prix de sa vie, sa fortune, sa gloire et, par un dernier artifice, jusqu'à son existence. Il lui donne au contraire les conseils les plus affectueux et les plus désintéressés. Il l'engage à se réconcilier avec César, pour assurer sa vie. Il meurt avec courage, comme il convient à un soldat, mais avec l'émotion qui lui inspire le sort de celle qu'il a tant aimée.

Cette fin généreuse expie bien des faiblesses. N'eston pas tenté aussi de juger avec indulgence le héros qui inspire un si vif attachement à tous ceux qui l'entourent et qui sait conserver jusqu'au bout des serviteurs fidèles? Qu'y a-t-il de plus touchant que l'histoire de ce jeune Eros qu'il charg€ de lui donner la mort et qui aime mieux se frapper lui-même que tuer son maître? L'Antoine de Shakspeare, comme celui de l'histoire, est sensible et bon ; c'est par ce eôlé qu'il nous attendrit : mais est-ce là tout l'homme ou plutôt tout l'homme politique ? Ne

370 shâkspeare.

Antoine avait des qualités héroïques. Il excite plus d'une fois notre admiration dans le cours de la pièce par la noblesse de son langage. Il aime et il sait entendre la vérité. Il permet à un envoyé de Rome de lui raconter ce que disent sur son compte les Romains, il méprise les flatteurs et il encourage la sincérité. « Celui qui vient me dire la vérité, s'écrie-t-il, la mort fût-elle au bout de son message, je Vécoule avec une attention bienveillante. » Le langage constamment ironique de Domitius Énobarbus lui plaît par sa franchise militaire. Luimême est franc et ouvert. Il ne cherche pas à se donner l'apparence d'une vertu qu'il n'a pas. Rien n'est plus opposé à son caractère que l'hypocrisie. On pourrait lui reprocher au contraire de ne pas tenir assez de compte de l'opinion publique, de manquer d'habileté dans sa coiaduite et de ne pas jeter un voile sur des faiblesses qu'il serait facile de dissimuler. Sa loyauté éclate dans son entretien avec les deux triumvirs, Octave et Lépide, et avec Sextus Pompée. Il se justifie des accusations injustes qui pèsent sur lui, mais il avoue noblement qu'il a pu se tromper quelquefois et il en demande pardon à ses collègues. Il est faible, mais il est sincère.

Ce qui nous Intéresse surtout à lui, ce qui nous le fait aimer, malgré ses vices, c'est une sensibilité virile, une tendresse généreuse pour ses amis, que ni la. prospérité ni le malheur n'affaiblissent. Après la bataille d'Actium, malgré le chagrin et la honte qui l'accablent, il trouve encore la force de songer aux intérêts de ceux qui l'accompagnent.. « J'ai un navire chargé d'or, je vous le donne, leur dit-il; partagez-le entre vous, fuyez et faites votre paix avec César. » La trahison d'Enobarbus n'excite en lui ni colère ni désir de vengeance ; il en

fautr-il demander au chef d'un empire qu'une générosité naturelle? Pourquoi les qualités d'Antoine aboutissentelles à une fin si malheureuse? Shakspeare le montre clairement par le développement de sa tragédie. C'est que le triumvir n'est soutenu par aucune idée morale, c'est qu'il n'aspire ni à accomplir le bien en soi ni à faire le bonheur du peuple sur lequel il règne. Sa vie flotte au gré de ses passions ; il n'a pas de règle fixe et il ne poursuit aucun but sur la terre. Brutus se trompait quand il croyait servir la cause de la liberté en tuant César ; mais du moins il se proposait de remplir un devoir, et il essayait de conformer ses actions à un modèle idéal. Antoine ne s'élève point à des considérations si hautes ; son âme paraît étrangère aux spéculations de la philosophie. C'est un homme de plaisir. Pourvu qu'il réunisse à sa table de joyeux compagnons, et qu'auprès d'une femme aimée on lui verse le vin parfumé de l'Asie, il est heureux ; il ne rêve ni un bonheur plus grand ni une destinée plus noble.

Mais une telle vie porte avec elle sa punition. Au sein des voluptés, l'intelligence d'Antoine s'émousse et ses facultés s'affaiblissent. L'homme de guerre, le capitaine habile ne sait plus ordonner une armée ; il devient incapable de prendre des dispositions stratégiques, et il ne conserve ni la fermeté, ni le sang-froid qu'exige le commandement. Que de fautes il commet à Actium et comme on voit bien que ces fautes résultent de la faiblesse d'une âme qui ne sait plus se diriger elle-même ! Antoine, habitué à céder à tous les caprices de la passion, ne peut plus, lorsqu' arrive le moment du danger, ressaisir la direction de sa volonté. C'est ainsi que, sous l'influence d'un amour qui le domine et qui l'avilit, il oublie son

devoir le plus sacré, le devoir du général qui expose tant de vies pour sa propre cause, en prenant la fuite pour suivre Cléopâtre.

Comment ce Romain dégénéré, incapable de se gouverner lui-même, eût-il pu devenir le maître du monde? En quelles mains fût tombé Tempire? Octave seul était digne de ce rôle, non par ses vertus, mais par l'étendue de son intelligence. Du reste, quand il s'agit du bonheur des peuples, Tintelligence est aussi une vertu. Octave nous plaît peut-être moins qu'Antoine, il a des qualités moins aimables. H ne se laisse point attendrir comme Itii par les infortunes de ses amis, il ne se pique ni de sensibilité ni de générosité. Ce n'est pas non plus un homme d'action. Il ne joue pas dans les batailles un rôle brillant. A Philippes, il tremble ; à Actium, il ne se montre nulle part, et on prétend qu'il reste caché au fond de sa galère. Il remporte des victoires par ses lieutenants. Il n'a rien de l'air belliqueux et martial d'Antoine, ni de cette éloquence entraînante qui remuait si vivement la foule. Petit, maigre et chétif, lorsqu'il doit parler aux soldats, il est obligé d'écrire ce qu'il veut leur dire. Il a la cruauté de la peur. Pendant les proscriptions, il était le seul des triumvirs qui ne pardonnât jamais. Après la bataille de Philippes, où il n'avait pas payé de sa personne, il fut impitoyable pour les vaincus.

Mais cet homme froid et débile reste habituellement maître de lui-môme. Aucune passion n'obscurcit son esprit; Tamour ne trouble point sa raison ; il n'aime ni le vin, ni la bonne chère, et il conserve dans une vie privée, simple et régulière, toute la plénitude de ses facultés. Il ne les dépense ni ne les disperse dans des voluptés enivrantes. Il consacre toute l'activité de son es-

prit à l'œuvre qu'il a eottrepri^e , à rorganisaiion de l'empire, à rétablissement d'un pouvoir fort et pacifique. S'il manque peut-être de ce courage physique qui fait affronter la mort sur un champ de bataille, il a du moins une grande énergie de volonté. A travers tous les obstacles, il poursuit ses desseins avec une ténacité invincible. Rien ne l'arrête ni ne le détourne. Il a sur Antoine l'avantage de savoir ce qu'il veut et d'y songer sans cesse. Il n'obéit pas plus que son ennemi à un principe moral ; il ne se soucie ni de la vert» ni du devoir. Tous les moyens lui sont bons pour arriver à son but ; il emploie tour à tour la cruauté pendant les proscriptions, puis l'astuce, la perfidie, la flatterie, l'humilité à mesure que son influence grandit et qu'il veut tromper ses adversaires. Il compose son rôle avec un art infini ; ses actions et ses démarches sont calculées pour produire reflet qu'il désire ; comme on l'accuse de l'avoir dit en mourant, il joue la comédie de la vie.

Comment Antoine si inconsidéré et si violent pouvaitil lutter avec un collègue si mesuré, si calme et si habile? Octave n'agit qu'à coup sûr, après avoir prévu les conséquences certaines des événements. Ce n'est point un caractère héroïque, mais c'est une intelligence vigoureuse, n conçoit le projet hardi de réunir sous une même main les éléments divers et hostiles dont se compose Tempire romain, de mettre un terme aux guerres civiles et aux guerres étrangères, de donner la paix au monde, et il y réussit ; car il ferme le temple de Janus. C'est là ce qui le rendit cher aux hommes de son temps, quoiqu'il n'eût aucune des qualités qui séduisent la foule. La science du gouvernement lui tint lieu de vertu, de courage, d'humanité. On l'honora comme un dieu ^

on oublia te souvenir de ses crimes. Antoine, qui en avait moims commis, laissa une mémoire flétrie, patéë qu'il n'avait attaché son nom à aucune œuvre durable. Octave au contraire fut appelé grand, parce qu'il avait voué sa vie à Une grande peniaée.

Toutes ces considérations historiques , qui sortant du texte de Plutarque, Shakspeare les voit et en noùrt*it son drame. Seulement il les ramène bien moins à l'unité qu'il ne le fait dans Vn/es César* et dans C ortolan. Il semble emporté parle flot deô événetilèntis qui se presseiit*, et, au milieu de ce conflit où te sort du' monde se décidb, il aperçoit trop de choses et trt)p de physionomies diverses pour concentrer, comme il le fait ailleurs, tout l'intérêt sur un' seul' pei^onnage.

Le titre môme de la pièce indique d'abord qu'il y en a au moins detii qui attirent au même degré son attention. Gléopâtre est partout, il est vrai, associée à Antoine, et Ton pourrait croire qu'ils ne font qu'un. Mais sa beauté enivrante, que le poëte semble avoir décrite dans plusieurs denses sonnets, rhabileté avec laquelle elle ménage son empire, et en même temps la fureur pas* sioimée avec laquelle elle sf' attache à cet- amour* qui sera sans doute le dernier, puisqu'elle n'a plus le prestige de la jeunesse, la mettent vis-à-vis du triumvir sur^ le pied de la lutte, et, touteilconfi^ndant leurs destinées pkr le résultat, séparent son rôte de celui de'son amaiit. Il il'y a' plus ici deux cœiirs touchés du mêihë sentinieht, comme ceux de Roméo et de Juliette. Ily a deux car^ctèrëà atix prises, dont Tun domine toujours l'autre, et dôiitlé I^uiJ fkible, quoique vaincu, ne se livré point dèmplé»»tëniént, et conserve cotitre la liàtiire qUi* essayé de V^sorbèr liriè^^ défiance- ihstindtiVé. Ce sbnl^ deux pbrtfaîtk

Antoine avait des qualités héroïques. Il excite plus d'une fois notre admiration dans le cours de la pièce par la noblesse de son langage. Il aime et il sait entendre la vérité. Il permet à un envoyé de Rome de lui raconter ce que disent sur son compte les Romains, il méprise les flatteurs et il encourage la sincérité. « Celui qui vient me dire la vérité, s'écrie-t-il, la mort fût-elle au bout de son message, je Técoule avec une attention bienveillante. » Le langage constamment ironique de Domitius Énobarbus lui plaît par sa franchise militaire. Luimême est franc et ouvert. Il ne cherche pas à se donner l'apparence d'une vertu qu'il n'a pas. Rien n'est plus opposé à son caractère que l'hypocrisie. On pourrait lui reprocher au contraire de ne pas tenir assez de compte de l'opinion publique, de manquer d'habileté dans sa conduite et de ne pas jeter un voile sur des faiblesses qu'il serait facile de dissimuler. Sa loyauté éclate dans son entretien avec les deux triumvirs, Octave et Lépide, et avec Sextus Pompée. H se justifie des accusations injustes qui pèsent sur lui, mais il avoue noblement qu'il a pu se tromper quelquefois et il en demande pardon à ses collègues. Il est faible, mais il est sincère.

Ce qui nous intéresse surtout à lui, ce qui nous le fait aimer, malgré ses vices, c'est une sensibilité virile, une tendresse généreuse pour ses amis, que ni la. prospérité ni le malheur n'affaiblissent. Après la bataille d'Actium, malgré le chagrin et la honte qui l'accablent, il trouve encore la force de songer aux intérêts de ceux qui l'accompagnent.. « J'ai un navire chargé d'or, je vous le donne, leur dit-il; partagez-le entre vous, fuyez et faites votre paix avec César. » La trahison d'Énobarbus n'excite en lui ni colère ni désir de vengeance ; il en

gémit, parce qu'il perd un ami qu'il croyait fidèle, mais il n'oublie pas combien le traître lui a été cher, et il lui renvoie dans le camp de César tous ses trésors et tout son équipement militaire. Il arrache des larmes à tous les siens lorsque, la veille de sa mort, dans un dernier banquet, il les remercie de l'avoir servi jusqu'au bout avec tant de dévouement, et leur fait ses adieux.

Ce qui le tue, c'est la mort supposée de Cléopâtre. Dès lors tout est fini pour lui. « L'astre qui éclairait ma route s'est éteint, s'écrie-t-il ; il ne me reste plus qu'à mourir. » Il ne délibère pas longtemps avec lui-même. Son parti est pris sur-le-champ. Et lorsqu'on l'apporte mourant dans le tombeau où s' est renfermée la reine d'Egypte, il ne lui adresse pas une parole de reproche, il ne se plaint pas qu'elle lui ait fait perdre tout le prix de sa vie, sa fortune, sa gloire et, par un dernier artifice, jusqu'à son existence. Il lui donne au contraire les conseils les plus affectueux et les plus désintéressés. Il l'engage à se réconcilier avec César, pour assurer sa vie. Il meurt avec courage, comme il convient à un soldat, mais avec l'émotion qui lui inspire le sort de celle qu'il a tant aimée.

Cette fin généreuse expie bien des faiblesses. N'es1x)n pas tenté aussi de juger avec indulgence le héros qui inspire un si vif attachement à tous ceux qui l'entourent et qui sait conserver jusqu'au bout des serviteurs fidèles? Qu'y a-t-il de plus touchant que l'histoire de ce jeune Eros qu'il charg€ de lui donner la mort et qui aime mieux se frapper lui-même que tuer son maître? L'Antoine de Shakspeare, comme celui de l'histoire, est sensible et bon ; c^cst par ce eôlé qu'il nous attendrit : mais est-ce là tout l'homme ou plutôt tout l'homme politique ? Ne

fautr-il demander au chef d'un empire qu'une générosité naturelle? Pourquoi les qualités d'Antoine aboutissentelles à une fin si malheureuse? Shakspeare le montre clairement par le développement de sa tragédie. C'est que le triumvir n'est soutenu par aucune idée morale, c'est qu'il n'aspire ni à accomplir le bien en soi ni à faire le bonheur du peuple sur lequel il règne. Sa vie flotte au gré de ses passions ; il n'a pas de règle fixe et il ne poursuit aucun but sur la terre. Brutus se trompait quand il croyait servir la cause de la liberté en tuant César ; mais du moins il se proposait de remplir un devoir, et il essayait de conformer ses actions à un modèle idéal. Antoine ne s'élève point à des considérations si hautes ; son âme paraît étrangère aux spéculations de la philosophie. C'est un homme de plaisir. Pourvu qu'il réunisse à sa table de joyeux compagnons, et qu'auprès d'une femme aimée on lui verse le vin parfumé de l'Asie, il est heureux ; il ne rêve ni un bonheur plus grand ni une destinée plus noble.

Mais une telle vie porte avec elle sa punition. Au sein des voluptés, l'intelligence d'Antoine s'émousse et ses facultés s'afiaiblissent. L'homme de guerre, le capitaine habile ne sait plus ordonner une armée ; il devient incapable de prendre des dispositions stratégiques, et il ne conserve ni la fermeté, ni le sang-froid qu'exige le commandement. Que de fautes il commet à Actium et comme on voit bien que ces fautes résultent de la faiblesse d'une âme qui ne sait plus se diriger elle-même ! Antoine, habitué à céder à tous les caprices de la passion, ne peut plus, lorsqu' arrive le moment du danger, ressaisir la direction de sa volonté. C'est ainsi que, sous l'influence d'un amour qui le domine et qui l'avilit, il oublie son

devoir le plus sacré, le devoir du général qui expose tant de vies pour sa propre cause, en prenant la fuite pour suivre Cléopâtre.

Comment ce Romain dégénéré, incapable de se gouverner lui-même, eût-il pu devenir le maître du monde? En quelles mains fût tombé Tempire? Octave seul était digne de ce rôle, non par ses vertus, mais par l'étendue de son intelligence. Du reste, quand il s'agit du bonheur des peuples, Tintelligence est aussi une vertu. Octave nous plaît peut-être moins qu'Antoine, il a des qualités moins aimables. H ne se laisse point attendrir comme Itii par les infortunes de ses amis, il ne se pique ni de sensibilité ni de générosité. Ce n'est pas non plus un homme d'action. Il ne joue pas dans les batailles un rôle brillant. A Philippes, il tremble; à Actium, il ne se montre nulle part, et on prétend qu'il reste caché au fond de sa galère. Il remporte des victoires par ses lieutenants. Il n'a rien de l'air belliqueux et martial d'Antoine, ni de cette éloquence entraînante qui remuait si vivement la foule. Petit, maigre et chétif, lorsqu'il doit parler aux soldats, il est obligé d'écrire ce qu'il veut leur dire. Il a là cruauté de la peur. Pendant les proscriptions, il était le seul des triumvirs qui ne pardonnât jamais. Après la bataille de Philippes, où il n'avait pas payé de sa personne, il fut impitoyable pour les vaincus.

Mais cet homme froid et débile reste habituellement maître de lui-môme. Aucune passion n'obscurcit son esprit; l'amour ne trouble point sa raison ; il n'aime ni le vin, ni la bonne chère, et il conserve dans une vie privée, simple et régulière, toute la plénitude de ses facultés, n ne les dépense ni ne les disperse dans des voluptés enivrantes. Il consacre toute l'activité de son es-

prit à rœuvre qu'il a entreprise , à Torganisation de Fempire, à rétablissement d'un pouvoir fort et pacifique. S'il manque peut-être de ce courage physique qui fait affronter la mort sur un champ de bataille, il a du moins une grande énergie de volonté. A travers tous les obstacles, il poursuit ses desseins avec une ténacité invincible. Rien ne l'arrête ni ne le détourne. Il a sur Antoine l'avantage de savoir ce qu'il veut et d'y songer sans cesse. Il n'obéit pas plus que son ennemi à un principe moral ; il ne se soucie ni de la vert» ni du devoir. Tous les moyens lui sont bons pour arriver à son but ; il emploie tour à tour la cruauté pendant les proscriptions, puis l'astuce, la perfidie, la flatterie, l'humilité à mesure que son influence grandit et qu'il veut tromper ses adversaires. Il compose son rôle avec un art infini; ses actions et ses démarches sont calculées pour produire Feffet qu'il désire ; comme on l'accuse de l'avoir dit en mourant, il joue la comédie de la vie.

Comment Antoine si inconsidéré et si violent pouvaitil lutter avec un collègue si mesuré, si calme et si habile? 0<^ave n'agit qu'à coup sûr, après avoir prévu les conséquences certaines des événem^its. Ce n'est point un caractère héroïque, mais c'est une intelligence vigoureuse, n conçoit le projet hardi de réunir sous une même main les éléments divers et hostiles dont se compose Tempire romain, de mettre un terme aux guerres civiles et aux guerres étrangères, de donner la paix au monde, et il y réussit; car il ferme le temple de Jamis. C'est là ce qui le rendit cher aux hommes de son temps, quoiqu'il n'eût aucune des qualités qui séduisent la foule. La science du gouvernement lui tint lieu de veiftu, de courage, d'humanité. On l'honora comme un dieu^

(m oublia Ite souvenir de ses crimes. Antoine, qui en avait moiïis commis, laissa une mémoire flétrie, parée qu'il n'avait attaché son nom à aucune œuvre durable. Octave au contraire fut appelé grand, parce qu'il avait voué sa vie à une grande pensée.

Toutes ces considérations historiques , qui sortent du texte de Plutarque, Shakspeare les voit et en noûi'rit son drame. Seulement il les ramène bien moins à l'unité qu'il ne le fait dans Jules César* et dans Coriolan, Il semble emporté parle flot des événettlènts qui se presseiit', et, au milieu de ce conflit où le sort du' monde se décidé, il aperçoit trop de choses et ti<op de physionomies diverses pour concentrer, comme il le fait ailleurs, tout l'intérêt sur un seul' personnage.

Le titre même de la pièce indique d'abord qu'il y en a au moins deùix qui attirent au même degré son attention. Cléopâtre est partout, il est vrai, associée à Antoine, et Ton pourrait croire qu'ils ne font qu'un. Mais sa beauté enivrante, que le poëte seinble avoir décrite dans plusieurs denses sonnets, rhabileté avec laquelle elle ménage son empire, et en même temps la fureur pàssîotméé avec laquelle elle sf'attache à cet* amour* qui sera sans doute le dernier, puisqu'elle n'a plus le prestige de la jeunesse, la mettent vis-à-vis du triumvir sur le pied de la lutte, et, tout en confqndant leurs destinées për le résultat, séparent son rôle de celui de son amant, n ri'y a* plus ici deux cœUrs touchés du mêiné sentinleiit, commeceuxde Roméo et de Juliette. Ily a deux car^ctèréà aux prises^ dont l'un domine toujours l'autre, et doiitlé plus fkible, quoique vaincu, nô se livrfe point (îdmpl*temént, et conserve coUtre la liatiire qW essaye de rsB^sorbèr uuè défiance}' instinctive. Ce sbiit deux pbrtfaîts

différents à tracer et non plus deux épreuves d'une même image, comme celles des amants de Vérone.

Octave est un troisième personnage que Shakspeare ne peut reléguer sur le second plan et auquel il faut bien qu*il accorde une importance presque égale à celle des deux autres. Sextus Pompée, de son côté, représente une puissance maritime et populaire qui balance celle des triumvirs.

L'histoire à laquelle le poëte a pris son sujet, et qui est celle du monde ancien, l'oblige donc à disperser l'intérêt sur plusieurs tètes. Aussi, nulle part dans le théâtre de Skakspeare, le tissu du drame n'est-il moins serré que dans Antoine et Cleopâtre, Les scènes succèdent aux scènes et les personnages aux personnages sans qu'il soit toujours possible de saisir le lien des idées. Les critiques allemands eux-mêmes ont renoncé en général à découvrir dans cette pièce une unité de pensée qu'il serait chimérique d'y chercher.

Peut-être faut-il attribuer ce défaut aaon-seulement au sujet qui ne comportait guère runité,/|aais plus encore à une sorte de fatigue intellectuelle que semble avoir éprouvée le poëte vers la fin de sa carrière, de 1607 à 1610, et que nous avons déjà signalée en parlant de Timon d'Athènes,

Quoi qu'il en soit, même^ici, Shakspeare ne néglige pas le point de vue moral auquel il ramène d'ordinaire ses conceptions. Ses trois pièces romaines se ressemblent par le caractère de moralité qu'il leur imprime. Il y met aux prises la passion et le devoir, mais afin de montrer que l'une est punie quand elle ne se subordonne pas à l'autre. Il peint, dans Coriolan, la lutte de l'orgueil et du patriotisme, lutte qui se termine par la

défaite méritée deForgueilleux. Dans César y il condamne Brutus, parce que Brutus, pour atteindre Un but politique qui est noble, a négligé la notion plus haute de la justice et de Thumanité. Enfin, dans Antoine et Cléopâ-tre, il prouve par un grand exemple, qu'entre deux souverains, dont Tun dompte ses passions et dont Fautre en est Tesclave, le plus digne de régner est celui qui sait se dominer lui-même.

Le mérite moral de ces pièces est hors de doute * . Ce qui a été l'objet de plus de discussions, c'est leur mérite historiqtie. Shakspeare a-t-il été fidèle à la couleur locale ? A-t-il représenté les Romains tels qu'ils ont été, en leur laissant le costume et le langage de l'anliquité? Il aurait fallu pour cela qu'il fût beaucoup plus instruit qu'il ne l'était. On peut dire seulement qu'il a tiré un parti admirable du petit nombre de documents qu'il possédait, et qu'il a extrait de Plutarque assez de réflexions et de récits pour caractériser la nation romaine, quoiqu'il ait mis en scène les personnages des Vies des hommes illustres plutôt que ceux de l'histoire. Mais il ne s'est pas borné à suivre un modèle antique. Il a regardé autour de lui, et il a cherché parmi ses contemporains ces traits éternels de la nature humaine qui doivent appartenir à toutes les époques et à tous les pays ; pour mieux connaître le peuple de Rome, il a étudié le peuple de l'Angleterre. Il est arrivé ainsi à faire des portraits originaux, quelquefois inexacts peut-être, romains par

] . M. Taine asootena, ayec beaucoup de talent et de verve, l'opinion que Shakspeare ne s'occupe jamais de la moralité de ses drames et qu'il n'y a chez lui qu'une faculté maîtresse, l'imagination, qui domine toutes ses conceptions. J'avoue que je suis d'un avis digèrent, et que plus je lis Shakspeare, plus j'admire tout ce qu'il a mis de raison et d'inten- Uons morales dans son théâtre.

certains côtés, anglais par d'autres, d'une ressemblance douteuse, mais, en tous cas, doués de cette vie et de cette intelligence qui valent mieux que la reprodiiiction ttHAférielle d'une réalité évanouie. On n'est pas totijôurâ^sût d'avoir des Romains devant soi quand on lit Jules César ou Coriolan, mais on est sûr d'avoir des hommes.

C'est en cela que Shakspeare s'est montré bierir supérieur à Ben Jonson qui a fait, lui aussi, des pièces romaines et qui, avec sa puissante érudition, s'est attaché à ne pas placer dans la bouche de ses personnages mie seule pensée qui ne fût tirée d'un auteur ancien. Qu'estil résulté de cet effort de science ? Des œuvres composées, comme des mosaïques , de beaux fragments, mais froides , pédantesques et qui ne peuvent intéresser le public moderne, parce qu'il n'y trouve, au lieu de peintures vivantes qu'il va chercher au théâtre, qu'uh pastiche décoloré du passé. Ben Jonson aurait voulu imiter si bien les pièces romaines qu'on pût croire que son Catilina et son Séjan avaient été écrits par un Romain dfe l'empire. C'eût été, en effet, un résultat très-désiràble, s'il s'était adressé à des spectateurs du premier ou du second siècle de l'ère chrétienne. Mais ce n'était pas ce tour de force que lui demandait le public anglais, c'était l'expression de passions et de sentiments qui n*eussent point vieilli et qui fussent inspirés^ par Téttide du cœur humain, non par celle des textes classiques. Aiissi' les tragédies romaines de Ben Jonsmi' ilë soilt-dlbS Mes aujourd'hui qu'à titre de curiosités, tandis que celles de l^akspearè sont devenues populàii*es disais les deux mondes.

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