JULES CÉSAR
Dans Coriolan, le poète a suivi scrupuleusement Plutarquedont il a même copié les erreurs historiques. Dans Jules César, il rassemble des éléments que l'écrivain grec a dispersés dans les Vies de César et de Brutus. Là encore il fait du peuple un acteur du drame, mais sans lui attribuer ni la même importance, ni les mêmes qualités qu*au temps de Caiiis Marcius. Il ne le considère plus comme un personnage indépendant et agissant par lui-même, il ne Tétudie que dans ses rapports avec l'action principale et il nous présente, en le mettant sur la scène, le miroir fidèle des sentiments^ qui agitaient Rome pendant le règne et après la mort du dictateur. Sur ce fond mobile des impressions populaires se détachent, comme dans Plutarque, les physionomies diverses des conjurés : Cassius,orgueilleux et impatient de toute espèce de joug; Casca , qui sous une apparence de froideur cache une âme patriotique; Ligarius, qui a été personnellement offensé par César, et qui, quoique malade, prend part au complot afin de se venger; Décimus Brutus, qui abuse de la confiance que lui témoigne le héros pour le faire sortir de sa demeure malgré les instances de Calphurnia , et qui le décide à se rendre au sénat où les assassins l'attendent.
Nous retrouvons dans Skakspeare les hésitations que
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le biographe ancien prête à Brutus et même les moyens dont se sert Cassius pour le docider, comme de lui faire des reproches sur son inertie et de lui adresser des billets anonymes qu'on dépose sur le siège du préteur ou qu'on attache à la statue de Pompée et à celle de son aïeul, le premier Brutus. Dans la pièce, aussi bien que dans rhistoire, ce qui porte les conjurés aux dernières résolutions, c'est le désir que laisse percer César de recevoir la couronne et la tentative que fait Antoine en public pour la lui oifrir. La conspiration éclate par des causes tout à fait historiques que le poète s'est borné à reproduire. Il peint, en suivant toujours d'aussi près le texte grec, la première assemblée des conspirateurs chez Brutus, les prédictions sinistres qui sont faites à César, et que celui-ci méprise, les efforts du rhéteur Artémidore pour arriver jusqu'à lui, la scène du meurtre et toutes les conséquences qu'elle entraîne, la harangue de Brutus au peuple, Toraison funèbre du dictateur prononcée par Antoine, l'émotion populaire que ce discours produit et le soulèvement qui oblige Brutus et Cassius à fuir.
Après avoir tiré de la vie de César les trois premiers actes de la pièce, il tire les deux derniers de la vie de Brutus. n nous transporte à l'armée des républicains, il met en dialogue cette discussion orageuse des deux conjurés quePlutarque a racontée; il fait apparaître, sous la forme du dictateur, le mauvais génie de Brutus; puis il nous présente les différents épisodes de la bataille de Philippes, la victoire imprudente de Brutus, dont les soldats se dispersent pour piller, à l'autre aile la défaite de Cassius qui, ne recevant aucune nouvelle de son ami, le croit vaincu aussi et se tue pour ne pas lui survivre, enfin la manœuvre habile par laquelle Antoine se porte
au secours d^Octave et enveloppe Brutus à son tour. Celui-ci se perce de son épée, et la tragédie finit avec sa vie.
Le sujet manque en apparence d* unité. Il senable que la pièce aurait dû se terminer au troisième acte, après la mort de César. Mais Shakspeare s'est habitué dans ses drames historiques à embrasser de grands espaces de temps et à suivre plutôt le développement d'un ca-
ractère que celui d'une action unique. Ainsi il fait mourir Henri IV, au quatrième acte de la deuxième partie de Henri IV, et il consacre le dernier acte de cette tragédie à la peinture des sentiments nouveaux que la possession de la couronne inspire à Henri V. Ici, ce qui a été surtout la cause des reproches qu'on a adressés au poète, c'est le titre qu'il a donné à son œuvre. Comme la pièce est intitulée Jules César, on cru naturellement que César en était le héros et on s'est étonné de le voir mourir sitôt. Mais, pour peu qu'on y réfléchisse, on verra que c'est Brutus, et non César, qui en est le personnage principal. Sans doute le grand nom de César plane sur l'action, même quand il n'est plus vivant; c'est en souvenir de lui qu'Antoine et Octave s'arment contre les conjurés, et c'est en expiation de sa mort que ceuxci périssent. On peut dire que du fond de sa tombe le dictateur exerce encore une influence décisive sur les destinées de sa nation et sur le sort de ses adversaires. Tel est le motif qui a dû porter Shakspeare à donner pour titre au drame, contre son habitude constante, un nom qui n'est pas celui du héros dont il étudie les sentiments. Qu'on l'intitule Brutus au lieu de l'intituler César, et l'on y retrouvera l'unité qui paraît y manquer, c'est-àdire la seule unité que poursuive le poète, celle qui
résulte de Vanalyse (l'un caractère unique. Ici il s'est évidemment proposé de retracer la période la plus remarquable de la vie du conspirateur depuis le moment de la conspiration jusqu'à sa fin tragique. L'habileté de Shakspeare consiste à présenter les faits qui lui sont fournis par Plutarque non point comme un simple jeu du hasard, mais comme la conséquence inévitable des passions humaines. Il se sert de Vhistoire, il la respecte scrupuleusement, mais il ne voit dans les événements que la part qui y a été prise par les hommes et il les explique par des causes morales. C'est grâce à cette conception première qu'il peut rapporter à un dessein général les nombreux incidents de son drame.
L'unité de Jules César ^ c'est celle même du caractère de Brutus. La pièce ne renferme rien qui ait été inventé, les faits s'y enchaînent dans un ordre rigoureux qu'il n'était pas permis au poëte d'intervertir; et cependant il a donné à son. héros une physionomie si vivante et si vraie, il a si bien saisi, parmi les sentiments qui l'animent, les motifs qui le font agir, que les événements tragiques semblent amenés non point par la' nécessité de se conformer à l'histoire, mais par la force ou par la faiblesse, par les qualités ou par les défauts d'un seul homme. On ne s'aperçoit jamais que Brutus se meuve dans un cercle tracé d'avance'd'où il lui est impossible de sortir, tant il paraît naturel et libre, tant il reste maître de sa destinée. Quoique nous connaissions la marche certaine que doit suivre la tragédie, une fois qu'il est entré en scène il la refait sous nos yeux et il dirige l'action jusqu'au dénoûment. Il tient entre ses mains son propre sort et celui de César. C'est après une longue délibération, c'est avec précaution et réflexion qu'il
agit. Il dépend de lui que César soit épargné, mais il n*a pas voulu qu'on l'épargnât, et il provoque ainsi la guerre civile qui tourne contre la république et contre lui-même.
Ce Brutus n'est pas un personnage de convention, créé par la fantaisie du dramaturge. Nous retrouvons en lui le héros de Plutarque. Il a eu une éducation virile, il a été élevé par Caton d'Utique, son oncle et son beaupère; il a entendu, depuis son enfance, glorifier la liberté et maudire la tyrannie; il a étudié la philosophie à l'école des Grecs et il fait partie delà secte sévère des stoïciens. C'est un des esprits les plus nobles et les plus cultivés de Rome. Cicéron, qui est bon juge, n'estime pas moins son mérite littéraire que sa vertu. Au milieu d'une société divisée par les partis, violente et corrompue, Brutus seul paraît animé de l'amour du bien public ; sans avoir ni accompli de grands exploits à la guerre ni pris une grande part aux événements politiques, il s'est acquis, par son patriotisme et par la pureté de ses mœurs, une popularité incontestable. C'est cette popularité même qui l'oblige en quelque sorte à agir, en le désignant à l'opinion publique comme le vengeur de la liberté.
Si son mérite personnel et les souvenirs glorieux de sa famille n'attiraient pas sur lui les regards, il préférerait la société des philosophes et des beaux esprits aux agitations du Forum et il semble plutôt destiné, par tempérament, à méditer et à écrire dans le silence du cabinet qu'à se mêler aux luttes sanglantes des partis. Pendant la guerre de Pompée et de César, il fait son devoir, rien que son devoir de républicain et il ne se montre nulle part pressé d'agir. Quoique ennemi personnel de Pompée, qui a fait mourir son père, il se rend à Pharsale pour servir sous le chef que le sénat s'est donné;
mais là c'est à peine si la guerre attire son attention ; il continue ses travaux sous la tente; la veille de la bataille, il médite jusqu'à une heure avancée de la nuit sur un traité philosophique, sans songer aux dispositions militaires qu'il faut prendre et sans se douter des fautes de son général. La bataille perdue, il n'essaye pas d'organiser la moindre résistance, il se retire à Larisse et il attend les événements. Quelques jours après, il a fait sa paix avec César.
Ce rôle obscur que Brutus joue dans le combat, cette facilité avec laquelle il accepte les faits accomplis conviennent-ils à un chef de parti, capable de sauver la république ? Revenu à Rome, réalise-t-il les espérances de ceux qui se plaisent à le considérer comme le défenseur de la liberté ? Il accepte un gouvernement de la main de César; pendant que celui-ci poursuit Caton et Scipion en Afrique, Brutus administre la Gaule cisalpine. Il fait preuve dans ses fonctions d'humanité, de générosité, de désintéressement et de toutes les vertus qui honorent un particulier, mais il n'y déploie aucune des grandes qualités qui indiquent un génie politique. A Rome même, il est préteur, il rend la justice avec fermeté et avec intégrité ; mais il ne sort point des limites de sa charge ; il n'aspire point à diriger les affaires et il semble ne concevoir aucun plan pour la délivrance de la patrie. Sans doute, il ne deviendrait jamais le chef de la conspiration ourdie contre César, s'il n'était porté en quelque sorte à ce rang par l'opinion générale, par l'estime des sénateurs républicains et par l'adresse avec laquelle les conjurés mettent sa popularité au service de leur cause.
La foule croit qu'il a été l'âme de la conspiration ; mais, en y regardant de plus près avec Plutarque, que
THAGÉDIÈS ROMAINES. 35»
Shakspeare a bien compris, on voit qu'il n'a commencé à agir que sous l'influence d'inspirations étrangères, et qu'il ne prend en main la direction du complot qu'après avoir essayé de se soustraire à l'obligation de verser le sang. En effet, il n'a ni le goût des entreprises ni le désir de l'action. Ce n'est pas non plus un homme violent qui pousse les passions politiques jusqu'à la fureur. Quoique appartenant à la secte des stoïciens, il n'a pas le caractère dur et un peu farouche qu'on attribue en général aux philosophes de cette école. Représentonsnous, au contraire, un homme de mœurs douces, humain comme un Grec, naturellement sensible et renommé parmi ses compatriotes par des vertus presque étrangères au génie romain, par l'humanité et par la pitié. Était-ce bien là le conspirateur qui devait, de sangfroid, préméditer un complot, tendre un piège à César et l'égorger, par trahison, >au milieu du sénat?
Sa situation ressemble à celle d'^am/e/, qui a été remanié pour la troisième fois l'année même où fut écrit Jules César, Ses sentiments sont en désaccord avec le devoir que lui imposent les circonstances. 11 y a de l'analogie entre ces deux personnages. Seulement Brutus est un Romain et non un homme du Nord, et, chez le Romain le plus philosophe, il y a toujours au besoin l'étofiFe d'un homme d'action. Comment ce penseur pacifique est-il amené à agir ?
Shakspeare a voulu que ce fût là le nœud de la pièce. Il explique le fait par l'intervention de Cassius, véritable type du conspirateur, soldat énergique et habile, qu'aucun scrupule n'arrête, qui est décidé à réussir et à employer pour cela tous les moyens. Cassius n'a point assez de crédit pour se mettre à la tête des conjurés ;
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I. M. Sai&t-llaiT Ginrâin a étudié. aitirlapôiètnlMB d laj ItaLîtueik:» àt sa mtiqiie. le carBrlèrf de Porôa. — Def défit SkiLtpeare. Maratin de Librairie, t. ^111.
après la bataille de Philippes, la mort de ceux de ses compagnons qui ont été tués, nous apprennent assez comment il sait aimer. Il a besoin de beaucoup d'énergie pour résister aux considérations puissantes qui devaient le détourner de la conspiration.
Ce qui le décide, c'est que, malgré la douceur de ses mœurs, il a reçu l'éducation des vieux Romains. Il a entendu dire, depuis son enfance, que le patriotisme tient lieu de toutes les vertus et qu'il n'y a pas de citoyen qui ne soit obligé de sacrifier à son pays ses affections les plus chères. Il croit servir Rome en la délivrant de César, et cependant il voudrait ne pas commettre le meurtre : « Oh ! si l'on pouvait, dit-il, tuer le dictateur sans verser le sang ! » Mais il agit par devoir, comme le premier Brutus qui a livré à la mort ses propres fils, comme Manlius qui, a condamné le sien coupable de trop de courage. Aux yeux d'un vrai Romain, la patrie est plus sainte que la famille et que l'amitié. Quel que soit son attachement pour César, il égorge César parce que César a attenté à la liberté. Sous l'ancienne république, il aurait accusé publiquement le dictateur d'aspirer à la tyrannie et fait prononcer contre lui la peine de l'èxil ou de la mort. Mais lorsque les lois sont suspendues, lorsque l'usurpation est déjà un fait accompli, et qu'il ne reste plus un tribunal indépendant devant lequel on puisse traîner l'usurpateur, il en appelle à la force contre celui qui a employé la force pour s'emparer du pouvoir.
Nul doute que Brutus ne se crût un grand citoyen en agissant ainsi. Il estimait qu'il avait bien mérité de la patrie, et, sous l'empire de ce patriotisme féroce, il violait la loi morale qui est supérieure aux devoirs politiques, et qui condamne le meurtre. Il en fut puni par le
résultai ; car il szperçui bientôc qo'il aTail commûs crime inutile. Il aTait era qo'Q suffisait de tuer le pour tuer la tyrannie ; mais la tyrannie aTait ses racines dans les mœurs publiques, el le peuple, lirré i Iiiîmême, derait courir au-deTant de la servitude. D'ailleurs, quand on reut trancher une question p<ditiqne« il Cuit être un houmie politique. Or, Brutus ne Tétait pas. D Toulut faire un compromis entre la loi morale et la loi de l'intérêt public, se résigner à être un assassin pour satisfaire à celle-ci . mais ne Fétre qu'une fois afin de ne pas trop s'écarter de celle-là. D ne sut être ni tout à &it Teitueux, ni tout à fût criminel, et il prit une de ces demimesures qui, pour sauver un reste de vertu* empéckent de tim^ d'un crime tout le biâi qu'on en attendait.
QMnme le lui reproche Plutarque, il commit dem Êuites graves pour un conspirateur, il laissa vivre Antoine, le lieutenant de César, l'héritier de ses projets. Antoine qui allait se servir de sa gloire militaire et de l'appui des vétérans pour s'emparer du pouvoir, et il lui permit de prononcer devant le peuple l'oraison Annèbre du dictateur. Ces £iutes font sans doute h^umeor au caractère de Brutus; eUes sont celles d'un grand cœur. Mais il ne s'agissait point ici de magn^mimit^ Puisque Brutus croyait le meurtre nécessaire et qu'il en avait pris la responsabilité, il fallait qu'il en acceptât toutes les conséquences et qu'U ne reculât devant aucun des actes qu'exigeait le salut de la patrie. Qu'était-ce qu'un a.ssassînat de plus pour des honmies qui étaient si persuadés de leur droit, et qui allaient frapper sur son siège le maître du monde? La mort d'Antoine, qui n'ajoutait presque rien à l'homrar du crime, pouvait du moins en assurer le succès. Cassius seul avait compris
cette nécessité, etrévénement prouva qu'il avait raison. Les conspirateurs se perdirent, parce qu'ils laissèrent à Tami de César le droit de rappeler ses bienfaits et au peuple le temps de juger leur conduite.
Du reste, leur incapacité se révèle en toute occasion. Au lieu de s'être assuré d'avance un asile et des partisans à Rome, au siège môme de la puissance romaine, ils s'enfuient de la ville précipitamment et ils livrent à l'ennemi le sénat, le Forum et l'apparence de l'autorité. C'est à Rome qu'il fallait engager la lutte et mourir au besoin, s'il ne restait que ce moyen de défendre la liberté. En quittant l'Italie et surtout en se réfugiant en Asie, ils semblent abandonner la cause qu'ils ont embrassée et ils laissent à leurs adversaires le titre de généraux de la république. Cette faute les oblige à tirer toutes leurs ressources de pays lointains , situés aux extrémités de l'empire et à se servir contre Rome des anciens ennemis de Rome vaincus par elle. C'est la molle Asie, c'est la Grèce dégénérée qui leur fournissent des troupes à Philippes; tandis qu'ils ont abandonné à Antoine et à Octave les meilleurs soldats, les légions de l'Occident.
Sur le champ de bataille, que de fautes encore ! Combien il eût été plus sage de ne pas livrer de combat et d'attendre que l'armée des triumvirs se fût épuisée, faute de vivres, dans un pays hostile ! Mais Brutus n'a que des inspirations malheureuses; il semble réellement qu'il soit puni de son crime par l'aveuglement de son esprit. C'est lui qui veut combattre, malgré l'avis de Cassius ; c'est lui qui choisit le poste le plus important qu'il aurait dû céder à son collègue dont il connaissait l'expérience; c'est lui qui attaque, avec témérité, dans le plus grand désordre, le camp d'Octave et qui, sans songer
à couvrir les flancs de Tarmée de Cassius, Texpose à toutes les attaques d* Antoine. Il fait perdre la bataille à son ami, il est cause de sa mort et le lendemain il couronne toutes ses fautes en se tuant de sa propre main.
Shakspearen'apas insisté sur ces erreurs de son héros» mais elles ressortent clairement de la marche même de la pièce qui est restée conforme aux données de Plutarque. Ce qui relève le conspirateur et ce qui intéresse à lui jusqu'au dernier moment, c'est Télévation de ses sentiments, c'est ce mélange de sensibilité et .de courage que lui attribue le poète et par lequel il est supérieur à tous ceux qui l'entourent. Quoiqu'il se soit trompé, quoiqu'il ait été dupe d'un sophisme, il n'a que des intentions généreuses et patriotiques , il ne songe point à luimême, il ne s'occupe que du bien public. Tandis que César aspire au trône , qu'Antoine cherche à établir sa popularité sur les débris de celle de son maître et qu'il s'associe avec Octave pour proscrire les meilleurs citoyens; tandis que Cicéron ne figure dans cette période de l'histoire que comme un orateur occupé du succès de ses harangues, et que Cassius a pillé les, villes de l'Asie, sous prétexte du bien public , Brutus seul , vertueux, indépendant, désintéressé, a les yeux fixés sur le devoir et croit le remplir, lors même qu'il le viole. Son caractère est grand et vaut mieux que ses actions. Le poëte le grandit encore en lui sacrifiant César.
C'est là le seul reproche que mérite cette tragédie Shakspeare s'écarte de la vérité historique quand il donne à l'assassin la supériorité sur la victime. H ne peut le faire qu'en altérant la physionomie du dictateur. Aussi conçoit-il un César de convention, bien différent
de celui de Plutarque, un César arrogant dont le langage emphatique contraste avec la simplicité des Commentaires qu'a respectée Técrivain grec. Il ne nous parle pas des hautes pensées qui occupent jusqu'à sa dernière heure le maître du monde; il ne nous dit pas que son génie prépare de nouvelles conquêtes au moment où le poignard des conspirateurs va le frapper. Surtout il ne met pas assez en lumière sa générosité, sa clémence et cette liberté d'une grande âme qui estime assez ses ennemis pour ne prendre aucune précaution contre eux.
On justifie mal cette conception de Shakspeare lors- (|u'on prétend, comme l'ont fait quelques critiques, qu'ayant pris pour sujet la vie de Brutus et non celle de César, il a le droit de ne montrer que les côtés faibles de celui-ci, sa vanité, son ambition de régner et son insolence, afin de motiver la conduite des conjurés. Le parti pris de ne dire qu'une partie de la vérité n'excuse pas celui qui le prend. Rien n'obligeait le poëte à suivre le plan qu'il a adopté, et l'on ne met pas son œuvre à l'abri de toute objection en invoquant un choix qu'il a dépendu de lui de ne pas faire. En tout cas, il faut reconnaître qu'ici, contre son habitude, il a manqué d'impartialité. Je sais bien qu'il redevient impartial dans l'admirable discours qu'il fait prononcer par Antoine devant le peuple. Mais il ne suffit pas, pour être juste, de louer César mort ; il ne suffît même pas de donner son nom à la pièce pour attester sa grandeur. Celle-ci eût dû paraître davantage dans le rôle de César vivant.
Il y avait une autre manière de comprendre le sujet. C'est celle à laquelle Voltaire s'est arrêté et qui donne encore de l'intérêt à la pièce, quelque inférieure qu'elle
soit, du reste, à celle de Shakspeare '. Quelle source de pathétique ne. pouvait-on pas tirer du contraste que pré^ sentent, dans le récit de Plutarque, le calme, la sérénité du dictateur, la noblesse de ses derniers moments et Timpatience fiévreuse, les inquiétudes qu'éprouvent les conjurés avant de frapper leur victime , leur acharnement barbare quand ils la frappent, et leur impuissance après sa mort ! 11 résulte du rapprochement de ces deux tableaux une grande leçon morale. La victime parait supérieure aux assassins. S'il yaquelquepart de l'héroïsme, n'est-ce pas, comme l'a montré Voltaire, dans la magnanimité d'un homme qui, pouvant s'entourer d'une armée fidèle, pouvant se choisir une escorte parmi les vétérans qui ont combattu avec lui en Gaule , en Afrique et en Asie, n'a pas voulu attacher un seul garde à sa personne, pour ne pas disputer sa vie au poignard de ceux qui veulent la prendre; qui, malgré des avertissements réitérés , des présages de toute nature , les angoisses d'une femme et les conseils de ses amis, se rend seul au sénat le jour même où on l'engage à se défier des républicains, et ne fait réussir la conspiration que parce qu'il a le courage de ne pas la craindre? N'estrce pas cette audace et ce mépris de la mort qu'il faut admirer plus que la fermeté de quelques fanatiques qui ont tous accepté de la main de César une vie qu'il pouvait leur ôter , des largesses et des charges publiques, qui profitent de sa confiance en eux pour le trahir, qui invoquent sa clémence habituelle pour avoir un prétexte de s'approcher de sa personne, et qui réunissent leurs efforts pour égorger lâ-
1 . Je ne compare pas les deux pièces. H n'y a rien à ajouter à la comparaison qu'en a faite M. Villemain, Tableau de la littérature au dixhuitième siècle, 9® leçon.
cliement celui que les pirates et les ennemis de Rome ont respecté ?
Si Shakspeare s* est privé de l'élément pathétique que renfermait cette situation en prenant le parti de Brutus contre César, du moins il n'a dissimulé aucune des fautes des conjurés, et, toujours occupé de satisfaire à la loi morale, il les a punis de leur crime par les conséquences de leur crime. Il ne perd jamais de vue Vidée de la responsabilité qui s'attache aux actes de chacun, et il la suit à travers les discordes civiles de Rome, comme il l'a suivie en étudiant la guerre des deux Roses. Derrière chaque événement il montre la main de l'homme qui Ta provoqué et qui en portera la peine.
On peut dire que , pour chercher le point de départ moral et historique de sa pièce, il remonte jusqu'à la bataille de Pharsale. C'est la défaite de Pompée qui cause la mort de César, celle-ci entraîne le suicide de Brutus et de Cassius , qui à leur tour sont vengés par la guerre que se font Antoine et Octave. Il y a donc un lien étroit entre les deux tragédies de Jules César et A' Antoine et Cleopâtre. Dans la pensée de l'auteur aussi bien que dans l'ordre chronologique, l'une est la suite de l'autre.