‹ ShakespeareChapitre 124 sur 137 · Voy. surtout les ouvrages de MM. Gerviiius et Kreyssig · texte numérisé non relu

Voy. surtout les ouvrages de MM. Gerviiius et Kreyssig

Comme le peuple, il adore tout ce qui flatte ses sens, il se prosterne devant un matelot ivre qui lui fait boire du vin, il admire le courage brutal de Stéphano, il déteste le maître qui le gouverne justement, il veut s'en donner un pire parce que celui-ci encourage ses vices, et quand il entonne sa chanson à boire : « Ban ! ban I Caliban I liberté ! liberté ! » il résume tous les manifestes de la démocratie, qui ne demande jamais que la liberté de faire le mal. Voilà le sens caché de Tœuvre de Shakspeare et Fenigme qu'il n'appartient qu'aux esprits pénétrants de déchiffrer. » Cette pénétration m'effraye et j'ai peur que les critiques allemands n'engagent bientôt une discussion en règle sur l'ancien régime et sur la révolution, à propos de la Tempête. M. Gervinus a déjà trouvé moyen de parler des événements de 1 848, à propos de Richard II. J'avoue que je ne puis découvrir de si profondes pensées politiques sous l'extérieur grotesque de Caliban ; quand Shakspeare a voulu peindre le peuple, il l'a peint tel que chacun le voit sans recourir à aucun symbole, ici sous le costume des bourgeois ou des artisans de Londres, là sous les traits des citoyens de Rome. Caliban ne lui ressemble pas plus qu'un cannibale ne ressemble à un habitant des villes. Il représente simplement l'homme primitif livré à lui-môme , et si Shakspeare a une intention philosophique en mettant en scène ce personnage , elle est plus simple et plus vraisemblable que celle qu'on lui attribue. Je ne vois là qu'une fine ironie à l'adresse des rêveurs de son siècle, des Thomas Morus et des Campanella qui opposent déjà, comme le fera plus tard Rousseau, l'innocence de l'état de nature aux misères de la civilisation. « L'homme naît bon, disaient les réformateurs et les philanthropes avant le philosophe de Genève; c'est la

société qui le corrompt. » Shakspeare répond à ce paradoxe par le portrait du sauvage, tel que le trouvaient les navigateurs dans les pays récemment découverts, avec ses appétits sensuels , sa férocité et ses ruses sanguinaires. « Où donc est cette perfection idéale qui précède partout la civilisation et que la civilisation détruit? Au contraire, moins Thomme est civilisé et plus il se rapproche de l'animal. Votre héros , semble-t-il dire aux utopistes, marche à quatre pattes aussi bien qu'à deux, il a la peau velue , il fait le mal à force ouverte quand il l'ose, et par surprise quand il a peur; en un mot, il s'appelle Caliban. Voulez-vous ramener l'humanité du degré d'intelligence que représente Prospéro à l'abrutissement du fils de Lycorax? » C'est là une sorte de plaidoyer dramatique en faveur des colons qui allaient porter les mœurs et la religion de l'Angleterre dans le nouveau monde. On les accusait de troubler l'heureuse paix de peuples inoffensifs, de leur inoculer les vices des Etats corrompus et, au lieu d'applaudir à leurs courageux efforts, on essayait d'attendrir la nation par des rêveries sentimentales sur le bonheur de l'ignorance et les bienfaits de la barbarie. On insinuait que ce n'étaient pas les sauvages qu'il fallait convertir à la civilisation, mais les hommes civilisés qu'il serait bon de rapprocher peu à peu de l'état de nature. Shakspeare se moque de ces chimères. A ses yeux, l'Europe doit accomplir son œuvre et conquérir le monde. Il a trop de bon sens et de patriotisme pour ne pas reconnaître, dans ces hardis marins qui plantent sur des rivages inconnus le drapeau de la Grande-Bretagne, les meilleurs instruments de sa puissance et les plus nobles représentants de la race anglosaxonne.

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Que serait devenue en effet TÂmérique entre les mains des anciens possesseurs du sol et combien ses destinées sont différentes, depuis que les colons anglais Toccupent! Deux siècles et demi nous séparent du temps où Shakspeare écrivait la Tempête ^ et les descendants de Caliban, les tribus sauvages des Iroquois, des Comanches et des Apaches reculent sans cesse devant la baguette magique de Prospéro qui a été le père d'un grand peuple et qui s'appelle aujourd'hui frère Jonathan.

Le poëte reprend sa thèse, sous une autre forme, en attaquant les réformateurs qui veulent changer Tétat de la société, détruire les inégalités, établir la communauté des biens et atteindre un idéal de perfection que la nature humaine ne comporte pas. Le fameux passage qu'il a traduit de Montaigne n'est qu'une sortie ironique contre les politiques chimériques qui rêvent un âge d'or impossible à réaliser ' . « Dans ma république, dit Gonsalye» je voudrais faire le contraire de tout ce qui existe. Je n'y admettrais aucune sorte de commerce ni aucun titre de magistrature; les lettres n'y seraient pas connues; il n'y aurait ni riches, ni pauvres, ni serviteurs d'aucun genre ; point de contrats ni de successions; point de limites entre les champs et les vignes; ni métal, ni blé, ni vin, ni huile ; plus de travail ; tous les hommes se reposeraient et les femmes aussi, mais elles seraient chastes et pures. Point de souveraineté... Tous les produits de la nature se mettraient en commun, sans sueur ni travail. Je ne voudrais avoir ni trahison ni félonie, ni épée, ni pique, ni poignard, ni mousquet, ni engin de guerre d'aucune sorte; mais la nature fournirait d'elle-même à foison et

1. Voy. à ce sujet un piquant chapitre de M. Philarète Chaslesdans ses Études sur Shakspeare, Marie Sluart et VArétm, Paris, Amyot.

en abondance de quoi nourrir mon peuple '. » Celui qui pense ainsi fsiit rire à ses dépens ceux qui Técoutent et se moque à son tour de la crédulité avec laquelle ils ont pris au sérieux une tirade plaisante. L'intention dnpoëte est évidente. Par la bouche des différents personnages qu'il met en scène, des honnêtes gens, comme Gonsalve, aussi bien que des politiques positifs, comme Sébastien et Antonio, il crible d'épigrammes les utopistes. Prospéro, qui exprime sa vraie pensée, se garde bien de tomber dans leurs aberrations. Il accepte les hommes tels qu'ils sont, sans se faire illusion sur leurs qualités natives; il ne les croit pas nés bons , il sait au contraire qu'ils portent en eux le germe de beaucoup de vicesj il ne désespère pas néanmoins de l'espèce humaine, et au lieu de chercher à les ramener à l'état de nature, c'est-à-dire à la barbarie pour les rendre meilleurs , il s'efforce de les corriger par la raison et par l'expérience. Il éclaire les méchants, il les oblige à rentrer en eux-mêmes, il réveille en eux le sens moral, et c'est grâce à l'ascendant d'une intelligence supérieure et non en les replongeant dans rign(u>ance qu'il les régénère. Pour remplir la tâche qu'il s'est imposée, il faut autant de lumières que de volonté. Là où le philosophe réussit, l'ignorant échouerait, n combine, en effet, avec beaucoup d'art tous les moyens qu'il emploie pour convertir les coupables.

Sa science magique lui apprend que les trois hommes qui lui ont fait le plus de mal, le roi de Naples, Sébastien et son propre frère , naviguent dans les parages de l'île qu'il habite. Aussitôt il soulève une tempête imaginaire, il feint de briser en mille pièces le bâtiment qui les

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