irf., ibid
représenter des drames qui offrent tant d'aliments à la pensée, on songeât moins à occuper les yeux qu'à favoriser la liberté de la méditation.
De tout ce qui manquait au théâtre anglais du seizième siècle, rien ne me semble moins à regretter que la pauvreté des omements/Shakspeare aurait rencontré sur sa route un obstacle bien plus grave, si l'art du comédien avait été aussi imparfait de son temps que celui du décorateur ;* car les meilleures pièces ont besoin d'être bien jouées. L'auteur dramatique, c'est-à-dire celui de tous les écrivains qui a le plus de communications avec le public et qui s'inspire le plus souvent de sos applaudissements, n'a jamais tant de motifs d'émulation que lorsqu'il est certain d'être interprété par un acteur qui ne laisse ignorer à l'auditoire aucune des beautés de son œuvre. Heureusement la Groupe du lord chambellan se composait d'hommes intelligents, lorsque le jeune poëte, qui allait l'illustrer, arriva de Stratford. Sans doute il y avait encore dans le jeu et dans les habitudes des acteurs bien des défauts à corriger. Les plus vieux avaient adopté la prononciation nasillarde des puritains ; les tragiques, gâtés par le ton des pièces de Marlov^re, tombaient généralement dans remphase,etles comiques, sous l'influence du goût populaire, dans les plus plates bouffonneries. Mais plusieurs d'entre eux aimaient sincèrement leur profession et joignaient au désir de la perfectionner assez de culture intellectuelle pour y réussir.
D'ailleurs tout n'était point à dédaigner dans les exemples de leurs prédécesseurs. Shakspeare put entendre, à son début, des comédiens habiles et surtout Tarleton, le roi des comiques du temps, le favori d'Elisabeth, des courtisans et du public, qui remplissait le triple rôle de
fou de cour, de foo populaire et de foa de théâtre. A la cour, dit un contemporain, il disait à la reine plus de vérités qoe ses chapelains et dissipait mieux sa mélancolie que ses médecins. Au théâtre, il excitait r<»ithou-;. siasme. D n'avait pas besoin de parler. Dès qu'il paraissait, un rire inextinguible s'emparait de toute la salle. Sa petite taille, sa laideur, ses yeux louches et son nez aplati déridaient les plus graves. Lorsqu'il parlait, ses inflexions de voix, sa manière de détacha les mots et toute son attitude étaient plaisantes. U donnait du- sel aux moindres traits qui, dans la bouche d'un autre, eussent paru insignifiants. U mourut en 1588. Shakspeare assista à ses dernières représentations qui servaient de leçons à ses camarades et d'où il put tirer d'utiles indications pour ses comédies.
Mais le véritable auxiliaire du poète, Thomme qm sans doute stimula le plus son génie, ce fut Richard Burbadge, dont le nom est intimement lié à celui de Shakspeare. « La pensée qu'ils avaient un Burbadge pour interprète de leurs vers remplissait les auteurs d'un feu divin, » dit. une élégie. Quelle excitation, en réalité, pour un esprit créateur, que de voir ses plus délicates intentions comprises et rendues avec un art qui en double l'effet! Qui sait tout ce que le comédien a pu inspirer d'idées heureuses à l'écrivain auprès duquel il étudiait ses rôles? Que de passages, écrits peut-être pour lui avec la confiance qu'il en saisirait toute la profondeur, n'auraient jamais vu le jour, si le poète n'avait pu compter que sur une interprétation vulgaire de ses œuvres ! Il faut se rappeler qu'au seizième siècle les dramaturges n'écrivaient pas pour être lus, mais pour être écoutés. Ils ne songèrent que plus tard à publier leurs
pièces. Ils s'adressaient au public par la voix de l'acteur. C'était celui-ci qui emportait le succès par son habileté, ou qui le compromettait par sa maladresse. Le jugement de l'auditoire, quel qu'il fût, dépendait uniquement et sans appel de la première représentation. Les drames n'étant pas imprimés, il n'y avait pas moyen d'en appeler de l'auditeur au lecteur. On comprend quelle était, dans de telles conditions, l'importance exceptionnelle du rôle de l'acteur. C'est sans doute pour cela que tant d'écrivains jouaient leurs drames eux-mêmes, ou que tant de comédiens faisaient des drames. Les deux professions se tenaient par des liens si étroits qu'elles se confondaient souvent ; elles vivaient l'une de l'autre. Point d'auteurs, pas d'acteurs, cela va sans dire ; mais, d'un autre côté, et c'est là un trait particulier du temps,' pas de bons acteurs, pas de pièces. Personne n'eût songé à en composer, si l'on n'avait point été sûr de les faire représenter avec succès.
Ce fut donc pour Shakspeare la plus heureuse fortune que de trouver tout de suite , dans la troupe où il s'enrôlait, le meilleur comédien de l'époque. Cette rencontre exerça sur le développement de son génie la plus remarquable influence, et M. Gervinus a eu raison de dire qu'il dut à Burbadge beaucoup plus qu'à aucun de ses prédécesseurs ^. En effet, depuis Périclès jusqu'à Othello et jusqu'à Macbeth^ le grand acteur joua les premiers rôles de toutes les tragédies du grand poète. Ils mirent ainsi en commun leur popularité. Celle de Burbadge était immense, si l'on en croit les témoignages contemporains. Les comédiens emportent avec eux le secret de