V. Beaucoup de peine pour rien
rétranger s'arrête devant sa maison, il le reçoit le sourire sur les lèvres et il le fait entrer dans la salle à manger où flambe, pendant Fhiver, un feu pétillant. Puis il fait apporter une large pinte de vin des Canaries, il Tinvite à boire et il boit avec lui. Bientôt, grâce à Tinfluence d'une liqueur généreuse et d'une cordiale hospitalité, ce ne sont plus deux étrangers qui se trouvent en présence, mais deux amis. On échange des confidences. Dans ce commerce, Thôte, plus avisé et plus maître de lui, reçoit plus qu'il ne donne et devient ainsi le dépositaire d'une foule de secrets, qu'il garde en général fidèlement, mais qui lui donnent plus d'importance que ne le ferait supposer son humble condition. Il sait tout et il connaît^ tout le monde; grand avantage, dont il ne se sert pas pour faire le mal, mais qui tourne en général au profit de son industrie. Chacun le respecte dans son village» parce qu'il a des relations en haut lieu. Plus d'un négociant lui confie le soin de certaines afiaires, et plus d'uD grand seigneur le charge de commissions délicates. C'est un être à part, qui touche à toutes les classes de la société, qui a des amis partout et qui, au besoin, prend les proportions d'un personnage. Mais la première condition de son succès, c'est la bonne humeur. 11 ne réussit que s'il est jovial. Il faut qu'il ait toujours à la bouche un mot piquant sans malice, qu'il sache dérider les fropts soucieux et qu'il répande autour de lui une gaieté cornmunicative. Il est éminemment conciliateur, dans l'intérêt de sa clientèle et de sa réputation, et s'il survient une querelle chez lui, il se jette, par devoir, entre les combattants. C'est ainsi qu'il comprend son rôle, dans les Joyeuses bourgeoises de Windsor, où il a soin de séparer le médecin français, Caïus, et le pasteur gallois,
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Haghea, qui veulent se battre. « Consentîrais-je à perdre mon docteur? s'écrie-t-il. — Me résoudrais-je à perdre mon pasteur, mon prêtre, mon sir Hughes? » — Et pour être plus sûr qu'ils ne se rencontreront pas, il leur assigne à chacun un rendez-vous différent.
Le portrait de l'hôte, souvent indiqué avant Shakspeare, spirituellement esquissé par lui dans les Joyeusa bourgeoises de Windsor, retouché à plusieurs reprises dans les comédies de Beaumont et Fletcher, a reçu un dernier coup de pinceau de la main d'un mattre dans le roman de Kéttilworlh.
Les puritains, que Ben Jonson devait traduire sur la scène avec une si éloquente indignation, et que tous tes dramaturges contemporains poursuivent de leurs sarcasmes, comme les ennemis les plus dangereux du théâtre, inspirent aussi k Shakspeare quelques traits comiques. Mais plus modéré que l'auteur de Y Alchimiste, et, sans aller jusqu'à l'invective, il n'emploie contre eux que l'arme du ridicule. Il signale chez ces fanatiques le vice dominant de l'orgueil, et c'est par l'orgueil qu'il les punit, comme cet intendant de la Douzième tatit qu'une soubrette mystifie, qui se croit le favori de sa maltresse, qui, après avoir lu une lettre composée pour le tromper, arhore des has jaunes et des jarretières en croix, afin de mieux faire sa cour, et qui finit par être enfermé dans un cahanon, au lieu de partager, ainsi qu'il l'avait rêvé, la fortune et le lit de la comtesse Olivia. Écoutons la définition que donne de son caractère la spiriluello Marie : c Cest un sot plein d'affectation, qui sait par cœur les affaires de l'État, sans les avoir jamais étudiées, et qui dAiîte (a tcieaee, oomme un faucheur abat du foin. » Les spectateurs pouvaient généralistir ces remarques iro-
niques et les appliquer k plus d'un sectaire de leur connaissance.
Le bouffon populaire, type essentiellement anglais, dont la création remonte aux plus vieilles représentations du moyen âge, égayé de temps en temps la comédie de Shakspeare par ses bruyants éclats de rire, par ses lazzi moqueurs et par les réflexions pleines de sel demi il assaisonne ses burlesques saillies. Mais nous le retrouverons dans la tragédie où il est employé avec plus d'art et avec des intentions mieux marquées.
Un des caractères les plus comiques que le poète ait tracés vient de la comédie latine, d'où il avait passé dans celle des Italiens et des Espagnols : c'est celui du capitaine lâche et fanfaron, du capitan SpaveniOy que Ben Jonson n'a pas manqué de faire figurer dans sa galerie des originaux vivants. Ben Jonson l'appelle Tucca ou Bobadil et le place à Londres , où il fait des dupes jusqu'au jour où il est démasqué par un plus habile que lui. Shakspeare le nomme Parole, le fait naître en France» aux grands applaudissements du public anglais, et ïeavoie exercer son métier en Italie, d'où il est venu. Ce Parole s'insinue adroitement dans les bonnes grâces de quelques gentilshommes de marque, parvient à se &ufi- 1er à la cour, où il n'est pas encore connu, et usurpe, an racontant ses prétendues campagnes, une réputation de courage que le vulgaire accepte, comme il arrive presque toujours, sans examen. Il spécule sur la crédulité humaine et il réussit. Il y a si peu d'esprits qui ne se laissent pas tromper par les apparences. Il répète souvent qu'il a été à la guerre; on le croit. Il parle des ennemis qu'il a tués; on le croit. Il sait qu'à force de répéter un mensonge, on le fait passer pour une véi*ité. Quelques che-
valiers français partent pour une expédition périlleuse ; il a soin de leur serrer la main, en homme qui connaît le danger et la gloire, il les salue avec emphase : « Nobles héros, leuB dit-il, mon épée et les vôtres sont sœurs. » Puis il ajoute, d'un ton de matamore : « Vous trouverez dans le régiment des Spinii un certain Spurio qui porte sur sa joue une cicatrice, un souvenir de guerre, c'est cette épée qui la lui a faite ; dites-lui que je suis en vie et notez bien ce qu'il dira de moi '. » Il soutient cette attitude martiale par l'élégance de ses vêtements, il est au courant de la mode, et il s'habille comme les petits-maîtres de la cour, persuadé qu'aux yeux de la plupart des hommes, le costume est une partie essentielle du mérite. Il séduit p^ son babil la jeunesse, qui ne distingue pas le vrai du faux et qui se paye facilement de mots. Mais les vieux courtisans ne tombent pas dans le piège, ils flairent l'intrigant et ils percent à jour toutes ses manœuvres. Avant d'être mystifié à l'armée, Parole reçoit plus d'une leçon sévère, au milieu même de ses succès. « Pendant deux repas, lui dit un gentilhomme plus avisé que les autres, je t'ai pris pour un homme suffisamment sensé. Tu racontais assez bien tes voyages. Cela pouvait passer... Toutefois, au pavillon dont tu étais pavoisé, je devinais que tu devais être un navire de médiocre tonnage. » Le même personnage achève son portrait, en s'adressant, devant lui, à un de ses amis. « Croyez-moi, dit-il, il ne saurait y avoir d'amande dans cette coquille légère. Son âme est dans ses habits. »
Néanmoins, il garde son crédit sur l'esprit des jeunes gens, tant il est difficile de les détromper quand ils s'at-
]. Tout est bien qui finit bien, act. 11, se. 1.
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tachent à une erreur. Pour eux, il faut des preuves tisibles et palpables de la lâcheté du fanfaron. Le poète les leur donne dans une série de scènes plaisantes où le faux brave est démasqué, en présence de toutes ses dupes. Parole a quitté la cour; il est au camp, en face de Tennemi; dans une charge de cavalerie, son régiment perd un tambour. Aussitôt il déclame contre les généraux qui ont mal commandé Fattaque, il se plaint plus haut que personne de l'échec qu'on a subi, et il déclare que, si cela dépendait de lui, il reprendrait le trophée qui a été perdu. Sur ces mots, il s'éloigne comme s'il ruminait quelque expédition belliqueuse, et il se dirige, en effet, vers les retranchements. Mais quelques officiers, qui devinent sa fourberie, profitent de cette occasion pour le livrer à la risée publique. Ils postent plusieurs soldats qu'il ne connaît pas du côté où il s*est dirigé; à un signal donné, ces hommes se jettent sur lui, comme s'ils faisaient partie d'une embuscade de l'ennemi, lui bandent les yeux et lui parlent un jargon incompréhensible, semblable à celui qu'emploient les faux Turcs dans le Bour^ geois gentilhomme de Molière. On le ramène ainsi auprès de la tente de son général, on fait semblant d'avoir besoin d'un interprète pour le comprendre, on lui promet la vie sauve s'il donne quelques détails sur la composition de l'armée dont il fait partie , on le fait passer par toutes les alternatives de la frayeur et de l'espérance, on obtient sans peine de lui la promesse qu'il trahira ses compagnons d'armes, et on lui fait dire sur leur compte tout le mal qu'il sait et qu'il imagine. Puis, quand il a fini, on enlève le bandeau qui couvre ses yeux, et il se voit entouré des gentilshommes devant lesquels il s'est si souvent vanté de son courage.
Shakspeare ne pousse pas plus loin la leçon, il se contesiie d'infliger au fanfaron un châtiment moral , tandis que Ben Jonson, à Texemple de la comédie latine, ne lui épargne pas les coups de bâton. Cette réserve dénote chez le poëte un sentiment délicat des convenances de la bonne comédie. S'il aime, dans la tragédie, les spectacles sanglants qui parlent aux yeux, il évite, dans ses pièces comiques, les scènes grossières où la main et le pied jouent leur rôle, comme on en trouve chez Plante et même chez Molière. Il met la plaisanterie en paroles plus qu'en action. Du reste, il ne recherche pas les intrigues purement plaisantes, qui se composent de tromperies, de mystifications et de tours joués aux bourgeois paisibles par les gens d'esprit. Il écarte de son théâtre les Daves de l'ancienne comédie, les valets fripons et habiles qui savent vider les coffres des pères, qui servent les intérêts des jeunes gens pour de l'argent et les dupent à leur tour, quand ils le peuvent, dont toute la science consiste à vivre aux dépens des autres, et qui figureraient en général très-dignement à la potence, s'ils ne jouaient pas si bien leur rôle sur la scène. Il n'y a dans ses œuvres ni Scapins, ni Frontins, ni Mascarilles. Ses valets ne tiennent jamais le même rang que ceux de Molière. Ils ne sont ni ménagés, ni consultés, ni caressés par leurs maîtres ; ils suivent le fil de l'intrigue, mais ils ne la dirigent pas, comme cela arrive si souvent dans la comédie française- Ce sont toujours des personnages secondaires, ce qui ne veut pas dire qu'ils manquent d'esprit. Ils en ont même quelquefois plus que les gentilshommes qu'ils servent, comme l'Éclair dans les Deux Véronais; mais c'est d'ordinaire un esprit inoffensif, qui se dépense en jeux de mots ingénieux et qui ne va point jusqu'au manège; ou
le
bien. i\\à attrapent le prijchain. 6i!>mm.<-: ks doaiesîîqiies de Falâtaff, e'»^ par imluti<>a et à Texânple de knr maître. *jfi3tnd Q» à»>at Impadents . ce ipil âe T»>ît aussi dans le Ih4-âtre de Shakipeare. car e'est un des traits les plos mar»far^s de leur protrrt^sîon. ils se rappriDcheot plus de Sosie qae de C*>^elle. Us oat alors le tOQ ;zt)giieiiard. il» se iQ»>qaeQt t»>rit haut «l^s teamie^. «{uii^î^pi'Lls ne soient pas marié:», toat bas des rieb*^ «et de> poLssantâ. et. en Uoote occasion, d'ecx-oktf meâ et de leurs fr^^ux. D'autres ODt df.s rertos. Shakspeare ne les ocdamne pas. ains que le tait Molière. ^ de p^|>écaelles supen>:herîe$. Il reconnaît ^t il honore en eux la dignité de l'homme, qui peqt se révéler arec »^lat même dans la pVis humble condition. Adam, de CfjmMtf il rf/ii* pùxirft, appartient à la catégorie trop peu nombreuse, mais réelle, des vieux domestiques attachés depuis longtemps à une même maison, qui ont tu naître les enfants, qui les suivent dès leurs plus jeunes années et qui o&ent aux fils le dévouement absolu avec le<quel ils ont servi les pères. Celm-ci fait ck que font aujourd'hui les serviteurs qui obtiennent des prix de vertu à TAcadémie française . il sauve son jeune maître d*un grand péril, il lui donne Taisent qu'il a péniblement économisé . et à quatre-vingts ans il sollicite encore la faveur de le servir.
Les soubrettes de la comédie anglaise, vives et spirituelles comme les nôtres, ont bien plus que les Donnes et les Lisettes le sentiment du respect qu'elles doivent à leurs maltresses. Si eUes hasardent une critique maligne sur la conduite de celles^i, c'est tout bas, dans des aparté ou dans des monologues. Elles n'ont pas le génie de nouer et de dénouer les intrigues d'amour» et les amants ne se jettent pas à leurs pieds pour obtenir leur
SES GOMËDIES. 77
intervention. Elles ne dirigent jamais l'action, elles suivent au contraire l'impulsion qui leur est donnée par les principaux personnages, tout en gardant le droit de rire sous cape des sottises qu'elles découvrent, et quand elles ourdissent un complot domestique, eomme Marie dans la Douzième nuit ^ c'est en l'absence et à l'insu du maître.
Shakspeare n'oublie jamais le point de vue moral. Il semble craindre, même dans ses rôles de soubrettes et de valets , de développer les mauvais sentiments aux dépens des bons et d'ébranler un des principes les plus nécessaires à la conservation de la société , en affaiblissant chez les serviteurs l'esprit de soumission avec lequel ils doivent obéir à leurs chefs.
Il témoigne le même respect pour tous les liens sociaux et naturels. Il entoure d'une auréole de dignité et de noblesse la physionomie du père de famille, trop souvent bafoué par la comédie latine , et , à son exemple , par la nôtre. Les pères qu'il met en scène ne sont ni ridicules, ni avares. Ils remplissent en général leur devoir avec autant de fermeté que d'intelligence; on ne discute pas leurs commandements et on ne se révolte pas contre leur autorité. Les enfants auxquels ils donnent des ordres leur obéissent ou quittent la maison paternelle , sans essayer de se venger d'eux par quelque supercherie. Ils ont pour eux la raison aussi bien que le droit. En ne leur prêtant que des sentiments élevés , le poète les met à l'abri de toute moquerie. Même quand ils contrarient les penchants amoureux de la jeunesse, ils ne perdent rien de leur prestige, parce qu'ils n'agissent qu'avec des intentions droites. Cette lutte de l'amour et de la puissance paternelle , que racontent si souvent nos poètes
711 NIIAKKPKARR.
»MiMiM|«i»ifi I rtft MCI mtiKOutil prosquo toujours du parti il0h «mmiiU oiinlrt* lim pi*rort , so pressente dans Shak»^ |iii)irt) tiiMiti titirt lortiiii c|ui t\o 80 rtmcontre guère dans tiMliH» Ihc^Alrri c;iio« lui Tumour liiiit bien aussi par IHtmiptior » umiM'Oo n'ont qu*au prix de certaines lilU'v^uvoQ 01 «i^iiM «|uo collo \icloin> affaiblisse rautorité «tu jW^t^ r.oUti ol uo o<^<)o point nialgn' lui et parce qu'il t^f h«vinp«^i il no Huooontbo pas dovaiit une conjuration \\%^ \{«loU 01 il<^m;inl^, nuis il |vanlonne volontairement, ^\\\^s\\\ \\ 0^^ «^ piM)Hv« <to s'^()ouoir ot que son cœur ^^M^^Ui^ \s^\ U OH\^^M^ntV h)o U )>Assi«M),
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contraire, à celui-ci qu'il réserve les mystifications et la honte , comme on le voit dans les Joyeuses femmes 4e Windsor^ où le chevalier Falstaff , dont nous étudierons plus tard le caractère , est successivement jeté à Teau avec un panier de linge sale, battu sous le costume d'une vieille femme, épouvanté et brûlé près d'un chêne de la forêt, pour avoir voulu séduire deux mères de famille. Shakspeare ne parle pas légèrement des liens de mariage, il ne fait pas de la trahison des femmes, une situation comique,il les suppose vertueuses et il ne rirait pas de leur infidélité. Madame Page et Madame Ford sont tentées, mais elles résistent et bafouent le tentateur. Le mari ne doit pas même être jaloux, car la vertu de la femme mariée est au-dessus du soupçon , et M. Ford est puni d'avoir douté de la sienne par les injures que lui adresse Falstaff, sans le connaître.
Mais si le poëte ne prend pas pour sujet la peinture des passions illégitimes qui conduisent à l'adultère, il n'en a pas moins consacré la plupart de ses comédies à peindre Vamour tel que l'éprouvent les jeunes gens libres de tout lien. Ce qui a e^t chez Molière qu'un des épisodes de la fable comique devient ici le fond de la pièce. Mettre en présence l'un de l'autre un jeune homme et une jeune fille, inspirer à l'un des deux ou à tous deux une passion violente, étudier les effets divers que l'amour produit sur des caractères différents ; ici la fidélité à toute épreuve, là l'inconstance; ici la gaieté, ailleurs la mélancolie; le faire entrer en lutte avec les
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obstacles, tantôt avec des événements plus forts que loi, tantôt avec les sentiments de Fâme humaine qu'il étouffe ou qui l'oppriment, avecTambition, Tamour de la gloire, l'orgueil, la crainte de Topinion ou la piété filiale: tel est le thème habituel qu a choisi Shakspeare , dans ses comédies.
Les amants n'y sont point conçus , comme chez nous , chez les Italiens et les Espagnols, d'après un type uniforme de loyauté et de galanterie chevaleresques. Ils ont, au contraire^ des physionomies distinctes et, au lieu d'être relégués au second rang , ainsi que des personnages effacés dont les traits se ressemblent et se retrouvent partout, ils excitent le plus vif intérêt par l'originalité et la variété de leurs caractères. Molière esquisse avec légèreté leurs portraits; il leur donne à tous un air de famille qui affaiblit leur importance individuelle ; il pose en règle que tous, excepté don Juan, doivent aimer à première vue, sincèrement et éternellement. Ils sont prêts à mourir pour la dame de leurs pensées ; ils ne lui parlent qu'avec un profond respect et une sorte d'adoration, ou, s'ils s'emportent parfois contre elle, c'est par excès de tendresse et sous l'empire d'une jalousie dont ils lui demandent bientôt pardon. Shakspeare ne s'en tient pas aux Valères et aux Cléantes ; il place à côté d'eux tous les types que lui fournit l'étude des sentiments si divers de la jeunesse, l'infidèle, le sceptique qui commence par nier l'amour et qui finit par l'éprouver, le mélancolique, le timide et enfin l'insensible qui se laisse aimer, sans aimer lui-même.
Un des deux gentilshommes de Vérone, Protée, est un exemple de la fragilité de l'espèce humaine. Il obtient, à force d'instances, d'être aimé de Julie ; obligé de s'é-
loigner d'elle, pour obéir à la volonté de son père, il jure de ne jamais Foublier; puisa peine Ta-t-il quittée qu'il devient amoureux de la maîtresse de son meilleur ami , essaye de la séduire , n'y réussit pas , veut lui faire violence et tombe entre les mains de l'homme qu'il a outragé. Il finit par se repentir, parce que le poète ne veut pas que l'intrigue tourne au tragique ; mais il a été parjure, traître à l'amour et à l'amitié , et il nous apprend , par sa faute, que l'inconstance peut conduire au crime! Son ami, Yalentin , appartient à la catégorie des amants malheureux, traversés dans leurs projets, qui prennent au sérieux la passion , et qu'un seul échec dégoûte des plaisirs de la vie. Il va cacher sa douleur au milieu des bois, il préfère la solitude au monde qui l'a blessé dans son affection, et il se fait chef de brigands, pour ne plus vivre avec les hommes des villes.
Bertrand, comte de Roussillon , dans Tovit est bien qui finit bien^ ne se pique envers les femmes d'aucune courtoisie. Loin de ressembler à un amoureux de la comédie française du dix-septième siècle, il traite l'amour en soldat qui ne songe qu'à l'heure présente, et qui le lendemain ne reconnaît plus la jeune fille qu'il a séduite la veille. Orgueilleux et violent, il repousse la femme que le roi lui a donnée, pour conserver la liberté de la jeunesse; il n'aime que la guerre et la gloire, et les liens les plus doux lui sont une chaîne qu'il secoue avec impatience. Bassanio , sincère et loyal gentilhomme , amant de Portia , dans le Marchand de Venise^ malgré la force de ses sentiments, n'a rien de langoureux dans le caractère. Il ne soupire pas aux pieds de son amante, mais il sait à quel prix elle doit être conquise et il entreprend résolument d'obtenir sa main. C'est un homme éner-
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gique comme Bertrand; mais tandis que celui-ci ne songe qu'à se battre, Bassanio met son énergie au service de l'amour.
Orlando , dans Comme il vous plaira , nous représente un type différent, Famant timide, qui affronte intrépidement les dangers les plus terribles , mais qui trenoible .devant celle qu'il aime, qui n'ose pas lui exprimer son affection, et qui écrit, en vers et en prose, ce qu'il n'a pas le courage de dire tout haut.
Shakspeare nous offre encore bien d'autres portraits de jeunes gens amoureux, depuis le spirituel Benedict jusqu'à Orsino, duc d'IUyrie, amant constant, mais toujours rebuté, de la comtesse Olivia. Il applique à l'amour cette loi de la variété qui domine son théâtre ; quoiqu'il le mette souvent en scène, il le peint toujours avec des couleurs différentes. £t, cependant, au milieu de cette diversité, il aboutit sans cesse à la même conclusion. U proclame la force irrésistible et la victoire assurée de la passion ; quels que soient les obstacles qu'elle rencontrera sur sa route, elle en triomphera; elle répond à un besoin général de l'humanité, çt les entraves que lui of^posent la volonté des hommes et le cours des choses ne font qu'augmenter sa puissance.
Si cette idée du poëte ressort de la peinture qu'il a faite des caractères virils, elle paraît encore plus évidente quand on étudie les types de femmes qu'il a conçus. Aucune d'elles ne se soustrait à l'influence de l'amour ; presque toutes commencent par en souffrir ; plusieurs sont incomprises ou méprisées; mais, à travers toutes les difficultés, elles finissent toujours par obtenir la récompense de leur tendresse. Il faut dire qi;ie Shakspeare les traite avec une bienveillance marquée-;
il ne leur attribue aucun des défauts qu'il reproche aux hommes; il parle d'elles avec unwélange d'attendrissement et de plaisir, et il compose leurs portraits des nuances les plus délicates du sentiment et de Tesprit. C'est de leur côté qu'il met la vertu, la raison et la force, aussliii«»^(tte la grâce. Il varie néanmoins l'aspect de leur physionomie, mais il ne leur prête qu'un sentiment sur toutes les questions qui intéressent l'honneur, la dignité de leur sexe et la fidélité à la foi jurée. Elles sont, avant tout, sincères et constantes. Il n'y a pas une seule femme parjure ni fausse dans les comédies du pôëte. Leurs qualités sont différentes. Chez l'une, c'est la gaieté ; chez l'autre, c'est une mélancolie douce ou une résolution énergique qui domine ; mais toutes savent également aimer, respecter leurs serments et se dévouer pour celui qu'elles aiment. Le malheur ne fait que rehausser leur mérite.
Les plus malheureuses sont celles dont l'amour n'est pas ou n'est plus partagé , qui s'attachent à un amant infidèle ou insensible, et qui n'ont même pas l'espoir de changer leur destinée par la patience. Il y a , dans les œuvres comiques de Shakspeare , deux exemples trèsfrappants de cette situation cruelle où la femme n'est pas aimée et se résigne à ne pas l'être. Julie, dans les Deux Vèronaisy après avoir été séparée de Protée malgré elle, part, po^rJe r^oindre, sous le déguisement d'un page ; elle arrive à Padoue où s'est fixé son amant, elle s'arrête chez un aubergiste, et, le soir même, elle entend Protée o£frir une sérénade et adresser des vers à une étrangère. Elle ne s'emporte pas, elle ne fait aucun éclat, elle soufire en silence, et la blessure qu'elle a reçue ne peut arracher de son cœur l'image du coupable. Elle
bien, s'ils attrapent le prochain, comme les domestiques de Falstaff, c'est par imitation et à l'exemple de leur maître. Quand ils sont impudents , ce qui se voit aussi dans le théâtre de Shakspeare, car c'est un des traits les plus marqués de leur profession, ils se rapprochent plus de Sosie que de Covielle. Ils ont alors le ton goguenard, ils se moquent tout haut des femmes, quoiqu'ils ne soient pas mariés, tout bas des riches et des puissants, et, en toute occasion, d'eux-mêmes et de leurs égaux. D'autres ont des vertus. Shakspeare ne les condamne pas, ainsi que le fait Molière, à de perpétuelles supercheries. Il reconnaît et il honore en eux la dignité de l'homme, qui peut se révéler avec éclat même dans la plus humble condition. Adam, de Comme il vous plaira^ appartient à la catégorie trop peu nombreuse, mais réelle, des vieux domestiques attachés depuis longtemps à une même maison, qui ont vu naître les enfants, qui les suivent dès leurs plus jeunes années et qui offrent aux fils le dévouement absolu avec lequel ils ont servi les pères. Celui-ci fait ce que font aujourd'hui les serviteurs qui obtiennent des prix de vertu à l'Académie française, il sauve son jeune maître d'un grand péril, il lui donne l'argent qu'il a péniblement économisé , et à quatre-vingts ans il sollicite encore la faveur de le servir.
Les soubrettes de la comédie anglaise, vives et spirituelles comme le3 nôtres, ont bien plus que les Donnes et les Lisettes le sentiment du respect qu'elles doivent à leurs maîtresses. Si elles hasardent une critique maligne sur la conduite de celles-ci, c'est tout bas, dans des aparté ou dans des monologues. Elles n'ont pas le génie de nouer et de dénouer les intrigues d'amour, et les amants ne se jettent pas à leurs pieds pour obtenir leur
intervention. Elles ne dirigent jamais Faction, elles suivent au contraire l'impulsion qui leur est donnée par les principaux personnages, tout en gardant le droit de rire sous cape des sottises qu'elles découvrent, et quand elles ourdissent un complot domestique, eomme Marie dans la Douzième nuit, c'est en l'absence et à l'insu du maître.
Shakspeare n'oublie jamais le point de vue moral. Il semble craindre, même dans ses rôles de soubrettes et de valets , de développer les mauvais sentiments aux dépens des bons et d'ébranler un des principes les plus nécessaires à la conservation de la société , en affaiblissant chez les serviteurs l'esprit de soumission avec lequel ils doivent obéir à leurs chefs.
n témoigne le même respect pour tous les liens sociaux et naturels. Il entoure d'une auréole de dignité et de noblesse la physionomie du père de famille, trop souvent bafoué par la comédie latine , et , à son exemple , par la nôtre. Les pères qu'il met en scène ne sont ni ridicules, ni avares. Ils remplissent en général leur devoir avec autant de fermeté que d'intelligence; on ne discute pas leurs commandements et on ne se révolte pas contre leur autorité. Les enfants auxquels ils donnent des ordres leur obéissent ou quittent la maison paternelle , sans essayer de se venger d'eux par quelque supercherie. I1& ont pour eux la raison aussi bien que le droit. En ne leur prêtant que des sentiments élevés , le poëte les met à l'abri de toute moquerie. Même quand ils contrarient les penchants amoureux de la jeunesse , ils ne jperdent rien de leur prestige, parce qu'ils n'agissent qu'avec des intentions droites. Cette lutte de l'amour et de la puissance paternelle , que racontent si souvent nos poètes
comiques, en se rangeant presque toujours du parti des amants contre les pères , se présente dans Shak»^ peare sous une forme qui ne se rencontre guère dans notre théâtre. Chez lui l'amour finit bien aussi par triompher , mais • ce n*est qu'au prix de certaines épreuves et sans que cette victoire affaiblisse l'autorité du père. Celui-ci ne cède point malgré lui et parce qu'il est trompé, il ne succombe pas devant une conjuration de valets et d'amants, mais il pardonne volontairement, quand il juge à propos de s'adoucir et que son cœtir est touché par la constance de la passion.
L'amant, ce personnage brillant des pièces firançaises, est souvent hun^ilié, dans la comédie anglaise , par le vieillard dont il aime la fille. Ainsi l'un des deux Yéronais, Yalentin, reçoit une cruelle leçon du père de Silvia qu il a séduite, et qu'il se propose d'enlever pendant la nuit. Il est découvert , pris en flagrant délit, mystifié et chassé du pays qu'habite son amante. Il l'épouse néanmoins, mais plus tard, après que force est restée aux droits paternels et que lui-même a expié sa iaute par le malheur.
Plein de respect pour les pères , Shakspeare n'en témoigne pas moins aux maris , dont les mésaventures ont longtemps égayé le théâtre français. H ne les sacrifie point à l'amant, il ne les livre pas à la risée publique et il ne les expose à aucun de ces malheurs que Molière fait fondre sur leur tête. Il les traite comme des person. nages sérieux qui ne sont point inquiétés dans leur honneur et qui, s'ils l'étaient, auraient pour eux, avec la justice, l'appui de l'opinion publique et la sympathie des honnêtes gens. Il ne se moque pas d'eux, il ne rend pas le séducteur intéressant à leurs dépens. C'est, au
contraire, à celui-ci qu'il réserve les mystifications et la honte , comme on le voit dans les Joyeuses femmes ée WindsoTy où le chevalier FalstafF, dont nous étudierons plus tard le caractère , est successivement jeté à l'eau avec un panier de linge sale, battu sous le costume d'une vieille femme, épouvanté et brûlé près d'un chêne de la forêt , pour avoir voulu séduire deux mères de famille. Shakspeare ne parle pas légèrement des liens de mariage, il ne fait pas de la trahison des femmes, une situation comique,il les suppose vertueuses et il ne rirait pas de leur infidélité. Madame Page et Madame Ford sont tentées, mais elles résistent et bafouent le tentateur. Le mari ne doit pas même être jaloux, car la vertu de la femme mariée est au-dessus du soupçon , et M. Ford est puni d'avoir douté de la sienne par les injures que lui adresse Falstaff, sans le connaître.
Mais si le poète ne prend pas pour sujet la peintute des passions illégitimes qui conduisent à Tadultère, il n'en a pas moins consacré la plupart de ses comédies à peindre Vamour tel que l'éprouvent les jeunes gens libres de tout lien. Ce qui n e^t chez Molière qu'un des épisodes de la fable comique devient ici le fond de la pièce. Mettre en présence l'un de l'autre un jeune homme et une jeune fille, inspirer à l'un des deux ou à tous deux une passion violente, étudier les effets divers que l'amour produit sur des caractères différents; ici la fidélité à toute épreuve, là l'inconstance; ici la gaieté, ailleurs la mélancolie; le faire entrer en lutte avec les
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obstacles, tantôt avec des événements plus forts que lui, tantôt avec les sentiments de Vâme humaine qu'il étouffe ou qui Voppriment, avecTambition, Tamour de la gloire, l'orgueil, la crainte de l'opinion ou la piété filiale: tel est le thème habituel qu'a choisi Shakspeare , dans ses comédies.
Les amants n'y sont point conçus , comme chez nous , chez les Italiens et les Espagnols, d'après un type uniforme de loyauté et de galanterie chevaleresques. Ils ont, au contraire, des physionomies distinctes et, au lieu d'être relégués au second rang , ainsi que des personnages effacés dont les traits se ressemblent et se retrouvent partout, ils excitent le plus vif intérêt par l'originalité et la variété de leurs caractères. Molière esquisse avec légèreté leurs portraits; il leur donne à tous un air de famille qui affaiblit leur importance individuelle ; il pose en règle que tous, excepté don Juan, doivent aimer à première vue, sincèrement et éternellement. Ils sont prêts à mourir pour la dame de leurs pensées ; ils ne lui parlent qu'avec un profond respect et une sorte d'adoration, ou, s'ils s'emportent parfois contre elle, c'est par excès de tendresse et sous l'empire d'une jalousie dont ils lui demandent bientôt pardon. Shakspeare ne s'en tient pas aux Yalères et aux Cléantes ; il place à côté d'eux tous les types que lui fournit l'étude des sentiments si divers de la jeunesse, l'infidèle, le sceptique qui commence par nier l'amour et qui finit par l'éprouver, le mélancolique, le timide et enfin l'insensible qui se laisse aimer, sans aimer lui-même.
Un des deux gentilshommes de Vérone, Protée, est un exemple de la fragilité de l'espèce humaine. Il obtient , à force d'instances, d'être aimé de Julie ; obligé de s'é-
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loigner d'elle, pour obéir à la volonté de son père, il jure de ne jamais l'oublier ; puis à peine Va-t-il quittée qu'il devient amoureux de la maîtresse de son meilleur ami , essaye de la séduire, n'y réussit pas, veut lui faire violence et tombe entre les mains de l'homme qu'il a outragé. Il finit par se repentir, parce que le poëte ne veut pas que l'intrigue tourne au tragique ; mais il a été parjure, traître à l'amour et à l'amitié , et il nous apprend , par sa faute, que l'inconstance peut conduire au crime. Son ami, Valentin , appartient à la catégorie des amants malheureux, traversés dans leurs projets, qui prennent au sérieux la passion , et qu'un seul échec dégoûte des plaisirs de la vie. Il va cacher sa douleur au milieu des bois, il préfère la solitude au monde qui l'a blessé dans son affection, et il se fait chef de brigands, pour ne plus vivre avec les hommes des villes.
Bertrand, comte de Roussillon , dans Toiit est bien qui finit bien, ne se pique envers les femmes d'aucune courtoisie. Loin de ressembler à un amoureux de la comédie française du dix-septième siècle, il traite l'amour en soldat qui ne songe qu'à l'heure présente, et qui le lendemain ne reconnaît plus la jeune fille qu'il a séduite la veille. Orgueilleux et violent, il repousse la femme que le roi lui a donnée, pour conserver la liberté de la jeunesse; il n'aime que la guerre et la gloire, et les liens les plus doux lui sont une chaîne qu'il secoue avec impatience. Bassanio , sincère et loyal gentilhomme , amant de Portia , dans le Marchand de Venise, malgré la force de ses sentiments, n'a rien de langoureux dans le caractère. Il ne soupire pas aux pieds de son amante, mais il sait à quel prix elle doit être conquise et il entreprend résolument d'obtenir sa main. C'est un homme éner-
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gique comme Bertrand; mais tandis que celui-ci ne songe qu*à se battre, Bassanio met son énergie au service de Tamour.
Orlando , dans Comme il vous plaira , nous représente un type différent, Tamant timide, qui affronte intrépidement les dangers les plus terribles, mais qui trenod>le ^devant celle qu'il aime, qui n'ose pas lui exprimer son affection, et qui écrit, en vers et en prose, ce qu'il n'a pas le courage de dire tout haut.
Shakspeare nous offre encore bien d'autres portraits de jeunes gens amoureux, depuis le spirituel Benedict jusqu'à Orsino, duc d'IUyrie, amant constant, mais toujours rebuté, de la comtesse Olivia. Il applique à l'amour cette loi de la variété qui domine son théâtre ; quoiqu'il le mette souvent en scène, il le peint toujours avec des couleurs différentes. Et, cependant, au milieu de cette diversité, il aboutit sans cesse à la même conclusion. Il proclame la force irrésistible et la victoire assurée de la passion ; quels que soient les obstacles qu'elle rencontrera sur sa route, elle en triomphera; elle répond à un besoin général de l'humanité, çt les entraves que lui opposent la volonté des hommes et le cours des choses ne font qu'augmenter sa puissance.
Si cette idée du poëte ressort de la peinture qu'il a faite des caractères virils, elle parait encore plus évidente quand on étudie les types de femmes qu'il a conçus. Aucune d'elles ne se soustrait à l'influence de l'amour ; presque toutes commencent par en souffrir ; plusieurs sont incomprises ou méprisées; mais, à travers toutes les diflicultés, elles finissent toujours par obtenir la récompense de leur tendresse. Il faut dire que Shakspeare les traite avec une bienveillance marqua-;
SES COMÉDIES. ë3
il ne leur attribue aucun des défauts qu'il reproche aux hommes; il parle d'elles avec un^élange d'attendrissement et de plaisir, et il compose leurs portraits des nuances les plus délicates du sentiment et de l'esprit. C'est de leur côté qu'il met la vertu, la raison et la force, aussiJ)i6n-que la grâce. Il varie néanmoins l'aspect de leur physionomie, mais il ne leur prête qu'un sentiment sur toutes les questions qui intéressent l'honneur, la dignité de leur sexe et la fidélité à la foi jurée. Elles sont, avant tout, sincères et constantes. Il n'y a pas une seule femme parjure ni fausse dans les comédies du pôëte. Leurs qualités sont différentes. Chez l'une, c'est la gaieté ; chez l'autre, c'est une mélancolie douce ou une résolution énergique qui domine ; mais toutes savent également aimer, respecter leurs serments et se dévouer pour celui qu'elles aiment. Le malheur ne fait que rehausser leur mérite.
Les plus malheureuses sont celles dont l'amour n'est pas ou n'est plus partagé, qui s'attachent à un amant infidèle ou insensible, et qui n'ont même pas l'espoir de changer leur destinée par la patience. Il y a , dans les œuvres comiques de Shakspeare , deux exemples trèsfrappants de cette situation cruelle où la femme n'est pas aimée et se résigne à ne pas l'être. Julie, dans les DeiLX Véronaisy après avoir été séparée de Protée malgré elle, part, po^r-le r^oindre, sous le déguisement d'un page ; elle arrive à Padoue où s'est fixé son amant, elle s'arrête chez un aubergiste, et, le soir même, elle entend Protée offrir une sérénade et adresser des vers à une étrangère. Elle ne s'emporte pas, elle ne fait aucun éclat, elle souffire en silence, et la blessure qu'elle a reçue ne peut arracher de son cœur l'image du coupable. Elle
aime sa souffrance, parce qu'elle vient de lui, et ene trouve un secret plaisir à la nourrir elle-même en s* attachant à sa personne. Au lieu de fuir et de maudire son amant, elle entre à son service sous im costume d'homme. Elle le verra ainsi tous les jours ; ces rapports continuels raviveront sa douleur, mais lui apporteront en même temps la seule consolation qu'elle puisse accepter, celle de le voir. Elle consent même à se charger des messages de Protée pour sa rivale. C'est à coup sûr une péripétie touchante que celle qui met l'amante dédaignée en présence de la femme qui lui a enlevé le cœur de son fiancé. Il en résulte une scène fort belle, que Beaumont et Fletcher ont imitée dans un passage célèbre de leur Philaster.
JULIE, déguisée en page.
Madame, Protée envoie cette bague à Votre Seigneurie.
SILVIE
Quelle honte pour lui de me renvoyer! car je lui ai entendu dire mille fois que sa Julie la lui a donnée à son départ... Quoique son doigt perfide ait profané cette bague, le mien ne fera pas une telle ofiTenee à sa Julie.
JULIE
Elle vous en remercie,
SILVlE.
Que dis-tu?
JULIE
Je vous remercie, madame, d'être compatissante pour elle. Pauvre femme I mon maître est bien iu juste pour elle.
SILVIE
La connais-tu ?
JULIE
Presque aussi bien que je me connais moi-môme. Je vous assure qu*en pensant à ses chagrins j'ai pleuré des centaines de fois.
SILVIE
Il est probable qu'elle pense que Protée Ta délaissée.
JULIE
Je crois qu'elle le peuse, et c'est là ce qui cause son chagrin.
SILVIE
N'est-elle pas extrêmement belle?
JULIE
Elle a été plus belle, madame, qu'elle ne Test maintenant. Lorsqu'elle croyait que mon maître l'aimait bien, à mon avis, elle était alors aussi belle que vous; mais depuis qu'elle a négligé son miroir et rejeté le masque qui la protégeait contre le soleil, l'air a flétri les roses de ses joues et peint en brun les lis de son teint, de sorte que maintenant elle est devenue aussi noire que moi.
SILVIE
Quelle est sa taille ?
JULIE
A peu près la mienne. Car, à la Pentecôte, lorsque nous nous livrions à toutes les réjouissances d'usage, nos jeunes gens voulurent me faire jouer un rôle de femme et l'on me mit une robe de madame Julie, qui Dpi'allait aussi bien , au dire de tout le monde, que si elle avait été faite pour moi. Je vis alors qu'elle est à peu près de ma taille. Ce jour-là, je la fis beaucoup pleurer; car je jouais un rôle attendrissant. C'était, madame, celui d'Ariane désespérée du parjure de Thésée et de sa fuite injuste. Je le jouai, avec des larmes, d'une manière si vraie, que ma pauvre maîtresse, tout émue, pleura amèrement. Et que je meure si, par la pensée, je ne ressentis pas sa douleur jusqu'au fond de mon cœur *.
La résignation de Julie témoigne de la noblesse de ses sentiments et de la force de son amour. C*est elle qui a tous les honneurs de la situation. Elle humilie son amant par sa fidélité ; quand elle se découvre , elle le fait rou-
i . Two gentlemen of Verona, act. iv, se. 4.
gir de honte, et elle le ramène mieux à elle par cet exemple de vertu admirable qu'elle n'aurait pu le faire par tous les artifices de la coquetterie.
Dans la Douzième nuit , la jeune Viola sert aussi son amant sous le costume d'un page, et, comme Julie, elle est chargée de porter des messages d'amour à une rivale. Seulement elle ne souffre pas autant que la maîtresse de Protée, elle n'a pas à se plaindre d'une infidélité , elle n'a jamais été ni aimée ni trahie par le duc Orsino, qui ne soupçonne même pas son sexe. Son dévouement n'en paraît pas moins plein de charmes. Il y a beaucoup de poésie dans cette passion silencieuse, qui Lo se révèle que par des services rendus et qui s'oublie elle-même pour ne songer qu'au bonheur de la personne aimée. Aussi Viola est-elle récoibpensée au dénoûment, où elle épouse le duc. Ces rôles de femmes déguisées en hommes pour cacher leurs amours, ont été une des conceptions favorites des dramaturges anglais au seizième et au dix-septième siècle. Quel est l'écrivain qui les a mis le premier sur la scène? Il serait difficile de le savoir. L'idée en elle-même est tirée sans aucun doute des nouvelles italiennes , mais elle est admirablement développée dans le drame. Shakspeare n'est point le seul qui en ait tiré un heureux parti. Peut-être même Beaumont et Fletcher ont- ils représenté, dans le Bellario de leur Philaster, un personnage plus touchant que Viola.
Une autre victime de l'amour, Hélène, l'héroïne de Tùut est bien qui finit bien, joint à la résignation qui pardonne l'indifférence ou l'outrage , une volonté assez énergique pour entreprendre de lutter contre la destinée. C'est un des caractères les plus complets du théâtre de
Shakspeare. La douceur, la grâce, la modestie s'y allient à la fermeté et à la finesse. Fille de Gérard de Narbonne, médecin célèbre, restée orpheline et recueillie par la comtesse de Roussillon, elle aime en secret le fils de celle-ci ; son amour se trahit malgré elle, la comtesse en est avertie et en obtient Vaveu, dans une scène où se révèlent sur-le-champ les sentiments élevés d'Hélène. Elle n'essaye pas de nier, elle se jette aux genoux de sa mère adoptive, elle confesse la passion qu'elle éprouve, mais elle déclare en même temps qu'elle se sent trop au-dessous du jeune comte pour nourrir aucune espérance. Elle aime, c'est la voix de la nature et de l'âge qui a parlé, mais elle aime en silence et sans illusion. Elle contiimerait à cacher sa tendresse, si la comtesse ne la relevait avec bonté et ne l'encourageait par d'affectueuses paroles. Sûre alors d'un point d'appui, certaine de ne pas tromper sa bienfaitrice, elle déploie les qualités viriles de son caractère qui ont été jusqu'ici voilées de pudeur et de timidité. Elle se sent la force de surmonter les obstacles qui la séparent de son amant ; elle veut, autant que cela dépend d'elle, corriger l'injustice du sort qui l'a fait naître dans un rang inférieur à celui du comte de Roussillon. Son plan est arrêté et elle l'exécute aussi résolument qu'elle l'a conçu. Son père lui a laissé, en mourant, le secret de quelques remèdes qu'il avait composés pour guérir certains maux ; le roi de France est atteint d'une de ces maladies que les médecins jugent incurables ; Hélène part pour Paris, avec la pensée d'entreprendre sa guérison et de lui demander en échange la main de l'homme qu'elle aime. Elle réussit dans son entreprise. Le roi sauvé par elle lui promet pour époux celui des seigneurs de sa cour qu'elle choisira ; elle
choisit le comte et elle l'épouse. Mais si elle a obteno la main de Bertrand, elle n'a pas gagné son cœur. L'orgueilleux jeune homme ne s'unit à elle que sur l'ordre du souverain, il s'indigne d*avoir élé condamné à donner son nom à une fille sans naissance et il jure de ne jamais la recevoir dans son lit. A peine mariée, Hélène est déjà veuve. Elle reçoit, après ses noces, une lettre de son mari qui amionce son départ pour la guerre et qui déclare qu'il ne se rapprochera d*elle qu'à deux conditions en apparence inexécutables, que si elle lai présente un fils né de lui et la bague qu il porte à saa doigt.
La fille du médecin sait supporter ce malheur; elle ne se plaint pas elle-même, elle plaint le sort du comte de Roussillon, qu'elle oblige à s'éloigner de sa patrie, qui va courir des dangers sur la terre étrangère et qui périrm peut-être à cause d'elle. £Ue ne veut pas du moins que cette situation se prolonge. Si elle seule est un obstacle au retour de Bertrand en France, elle partira, elle term répandre le bruit de sa mort et elle lui permettra ainsi de revenir. Elle quitte eu efi'et furtivement le château de la comtesse de Roussillon où elle avait été envoyée, elle écrit qu'elle part pour un lointain pèlerinage, mais elle ne s'éloigne pas au hasard. L'amour et un reste d'espérance la dirigent vers Florence, où elle a appris que son mari tait la guerre. Elle n*a aucun plan arrêté, car aucune prévoyance humaine ne peut la préparer à ce qui Tatteud ; seulement elle est disposée à ne pas s'aban> donner elle-même et à profiter de tous les événements qui peuvent sunenir, si elle voit un moyen d'en tirer parti pour sa cause. Vivant auprès du comte, sans êlre reconnue de lui, elle a plus de chances qu'ailleurs d'<dl>-
server ses sentiments et sa conduite et de saisir une occasion d*user de ses droits d'épouse.' C'est ce qui arrive, en effet, grâce à une de ces intrigues romanesques que les Italiens prodiguent dans leurs nouvelles et que Shakspeare leur emprunte. Celle-ci, comme toute Thistoire d'Hélène, est tirée de Boccace. Mais le poëte anglais la rajeunit, en rattachant les faits par un lien logique au développement des caractères. La fille de Gérard de Narbonne se subs'titue à une jeune demoiselle de Florence qu'aimait Bertrand, lui accorde un rendez-vous sous le nom d'une autre, obtient de lui sa bague et remplit ainsi les deux conditions qui lui ont été prescrites. Cette aventure, qui serait partout invraisemblable, le paraît moins quand on étudie dans Shakspeare le caractère à la fois tendre et énergique de la jeune comtesse de Roussillon. La femme qui a su dissimuler sa passion tant qu'elle a «raint qu'il ne lui fût pas permis d'aimer, qui ensuite rassurée sur la légitimité de son amour, a résolu de vaincre les obstacles et y a réussi, qui, après son mariage, assaillie par un malheur imprévu, a courbé la tête sans murmurer, montrant ainsi dans toutes les circonstances son empire sur elle-même et la force de sa volonté, peut bien en donner une dernière preuve en se rendant sous un déguisement auprès de son mari, et en prenant auprès de lui la place qu'il réservait à une étrangère. La conclusion de l'histoire s'explique, moins encorej)ar la puissancedel'amour, que par la présence d'esprit et la résolution de l'héroïne.
Je cherche en vain dans Boccace l'explication raisonnée des faits par les sentiments ; j'y trouve un récit plus ingénieux que celui de Shakspeare, mais moins de
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soite et de logique dans les idées. ITécriTain italien expose les diverses péripéties de son écrit avec one grftoe charmante, mais il donne pins d'importance an événements qui sont le résultat des passions qu'aux passi<»is elles-méme«. tandis que Shakspeare ne voit dans les incidents qui se produisent que la conséquence rigoureuse du développement des caractères. Chez l'un, c'esl le fait accompli qui, raconté en détail et avec esprit, attire surtout Tattention ; chez l'autre, ce sont les personnages qui nous intéressent plus que l'action. ShalLSpeare représente Hélène, non comme le joji^t de Im fortune, mais comme l'ouvrière de sa propre destinée. Il grandit ainsi son rôle et il marque sa place parmi ses plus beaux portraits de femmes. La Gillette de Boccace ne nous présente pas une physionomie distincte ; nons nous rappelons plut^^t ce qui lui est arrivé que ce qu'elle a pensé. Mais le caractère de la jeune comtesse de Roussillon est tracé en traits immortels, et l'on peut oublier les dvf*iitures de sa vie, sans cesser de voir en elle le type de l'amour vertueux et courageux aux prises avec le malheur.
A c6trî des femmes que la passion condamne à la tristesse, nous trouvons dans Shakspeare les femmes vives, spirituelles, moqueuses, qui savent aimer profondément, maifi qui aiguisent l'expression de leurs sentiments par le Um habitue] de Tenjouement et de l'ironie. Elles ont quelquefois des lutU*s à soutenir, leurs désirs sont contrariée pwr les rirconstanees ou par la volonté des hommes ; rif''{irirnoiris, leur bonne humeur ne se dément pas, elles {ierrpU»rit le rombat en riant, et, sans rien céder de leur* nffivrVututs, ellew cachent en public leurs bles- Mtri*n «oiift h' rii!i4qfie de |n ^nielcV Mais elles lie'sbnt pas
assez maîtresse» d'eïles-mémes pour que leur sensibilité n'éclate pas par instants; alors elles paraissent d'autant plus sensibles qu'on les croyait plus froides, et le contraste de leur émotion avec leur insensibilité afifectée ajoute à l'impression qu'a voulu produire le poëte sur l'âme du spectateur.
L'aimable Portia du Marclmndde Venise n'appartient pas tout à fait à cette classe de caractères. Elle ne se pique pas d'être toujours enjouée, elle est tantôt gaie et tantôt sérieuse, suivant la disposition du moment et l'effet des circonstances. Elle se moque devant Nérisse des prétendants qui aspirent à sa main, elle esquisse ironiquement leurs portraits, et, comme Célimène, oUe caractérise d'un mot piquant leurs ridicules. Mais quand le nom de Bassanio est prononcé, elle change de ton» et, lorsque son amant veut deviner l'énigme à laquelle son sort est attaché, elle laisse voir par ses craintes tout l'intérêt qu'elle lui porte. « Attendez encoreç^ lui dii^elle. Ne précipitez pas un dénoûment qui peut vous être fatal. Laissez-mot jouir encore de votre présence. Si vous échouez dans votre entreprise, il ne me sera plus permis de vous revoir jamais. » Assurée de son bonheur, elle reprend sa gaieté naturelle, avec un fonds d'idées et de sentiments graves. Elle fait de son travestissement une source de plaisanteries, quoiqu'elle se soit déguisée en
homme pour sauver un aiçi de son mari ; elle s'amuse à mystifier Bassanio, pour l'éprouver, et après des scènes sérieuses et même pathétiques, elle termine la pièce, comme elle l'a commencée, par le persiflage.
Les quatre jeunes filles qui paraissent dans Peines d'Amour perdues, représentent mieux le type de la femme enjouée et moqueuse. Elles ont affaire à des amants qui
ont la prétention de rester*insensiblès, «lies se savent cependant aimées, et elles profitent de la contradTction qui existe entre les sentiments cachés et la conduite apparente du prince de Navarre et de ses courtisans, pour se moquer d'eux sans donner prise elles-mêmes à la raillerie. Elles les- accablent de leurs épigrammes, étales leur jouent un tour plaisant, quand elles changent de costumes et d.e masques, afin d'être prises Tune pour l'autre et d'entendre des aveux qui n'arrivent pas à leur véritable adresse. Toutefois, malgré leur gaieté, elles n'échappent point à la contagion, elles éprouvent Taffec-
tion qu'elles 'ont inspirée, et, si elles soumettent leurs amants à une longue (îpreuve, c'est que ceux-ci ont mérité une leçon par leur forfanterie.
La supériorité de la femme sur l'homme et l'influence de la passion sur tous deux semblent être deux des thèmes préferés de Shakspeare, à cette époque de sa vie. Ses héroïnes les plus gaies et les plus spirituelles, Rosalinde, dans Comme il vous plaira, et Béatrice, dans Beaucoup de bruit pour rien, cèdent à l'amour, et au moment même où elles en rient, elles en souffrent. Rosalinde est le type achevé de la jeune fille enjouée et sensible. Hélène de Roussillon ne met que du sérieux dans le sentiment, l'amante d'Orlando y met de \ humour, et cependant elles aiment avec la même tendresse et elles sont capables du même dévouement. 11 n'y a qu'un grand . peintre du cœur humain qui puisse saisir toutes ces nuances^ et tirer du fonds commun de notre nature une si curieuse variété de caractères. L'observateur superficiel ne voit que les ressemblances, parce qu'elles sont apparentes; il remarque que la plupart des hommes aiment et se marient, et il en conclut qu'ils se ressem-
SES COMÉDIES. d3
blent, parce qu*ils agissent de la même manière. Mais Shakspeare sait que, s'ils arrivent au même résultat, ce n*est point par la même route, et il nous montre comment, partis de points opposés, ils se reacontrent, en vertu de la loi naturelle, dans les régions supérieures de la passion. Rosalinde ne songeait qu'à rire avec ses compagnes, elle avait la folle gaieté de la jeunesse insouciante et libre, lorsqu'elle voit un jeune homme courageux combattre dans un tournoi et sortir vainqueur d'une lutte inégale. L'émotion qu'elle cessent ouvre son cœur à l'amour. Elle aime, à première vue, et d'autant plus qu'elle craint pour la vie de son amant. Un instant sa verve joyeuse semble tarie. La force d'un sentiment nouveau, des périls présents et des inquiétudes pour l'avenir éteignent le feu de ce vif esprit. Mais la nature reprend bientôt le dessus ; à peine est-elle revêtue d'un costume d'homme et engagée dans une série d'aventures romanesques, à la poursuite de son père et de son amant, qu'elle recouvre sa bonne humeur; les distractions du voyage l'amusent, les découvertes qu'elle fait lui fournissent des sujets de conversation et de plaisanteries. Seulement, dès que le nom d'Orlando est prononcé, elle tremble, elle a la fièvre ; les questions se pressent sur ses lèvres. Elle demande où on l'a vu, ce qu'il a dit, quel était son air, son costume, où on l'a laissé et quand elle le reverra. Elle ne plaisante plus, elle parle sérieusement et avec une émotion visible. Enfin elle le retrouve, sans être reconnue de lui. Alors elle peut redevenir gaie impunément, elle a l'espoir de ne plus le quitter, elle prend, plaisir à l'intriguer sous le déguisement qui la couvre, elle le raille de sa tendresse, elle tourne en ridicule sa mélancolie, et elle nous apprend que, tout en étant do-
minée elle-même par la passion, elle ne se fait aucoe illusion sur les sottises qui en sont la suite ei sur les fautes que commettent les amants.
Placer la critique de Tamour dans la bouche d'une femme amoureuse, unir dans le même caractère le scepticisme et la profondeur du sentiment, c*est une idée aussi Traie que piquante. Shakspeare connaît la nature humaine, et démêle, avec une sagacité merveilleuse, les éléments complexes dont elle se compose. Sa Rosalinde n*est point une création bizarre de sa fantaisie; elle a vécu, elle existe encore et elle se retrouverait aujourd'hui au milieu des sociétés civilisées du monde moderne. Ne savons-nous pas tout ce qu'on peut dire contre la passion en général ? Ne l'appelons nous pas, nous aussi, un délire? Ne connaissons-nous pas les caprices, les inconstances, les légèretés des hommes et des fénimes que la maîtresse d'Orlando décrit si spirituellement, et cependant qui donc est corrigé de l'amour par Im science? Les amoureux intelligents sont aussi instruits que Test Rosalinde, ils voient clair dans le cœur des autres, ils ne sont dupes ni des protestations, ni des promesses, ni des serments : ils se défient du lieu commun et de Im rhétorique déclamatoire. Cette défiance les empéche-telle d*aimer? Ne s'aventurent-ils pas à leurtour sur cette mer orageuse, dont ils ont tant de fois signalé les écueils ? Le cœur parle plus haut que le raisonnement. Kn définitive, l'amour est le plus fort. Ni la clairvoyance, ni la fermeté des résolutions, ni Tironie ne nous préservfïnt de ses atteintes. Cela se passe ainsi et c'est un bien. Telle est <iij moins l'opinion de Rosalinde. Elle connaît tous les dangers auxquels elle s'expose, elle s'j cuse intérieurement de folie; mais sa folie lui est
chère qu'elle ne voudrait pas en guérir. Elle condamne sans pitié les cœurs insensibles. Ceux qui n*ainient pas n'appartiennent pas à Thumanité. Pour elle, elle est femme et elle ne sp pique pas d*étre plus forte que son sexe.
Un exemple plus frappant encore de la puissance iiTésistible de Tamour, c'est la conversion de Béatrice, dans Beaucoup de bruit pour rien. Cette jeune fille affecte, un dédain profond pour le mariage ; elle méprise les hommes^ et ne veut prendre aucun d'eux pour maître. On lui demande quand elle fera choix d'un époux. Elle répond : « J'attendrai pour cela que Dieu ait fait des hommes d'une substance autre que la terre. N'est-ce pas désolant pour une femme de se voir dominer par un bloc d'oi^ gueilleuse poussière , de rendi*e compte de ses actes à une motte dUnsolente argile ' ? j» Mais elle se donne bientôt à elle-même un démenti. Ses amis entreprennent de la marier, et lui tendent un piège dans lequel elle tombe, malgré tout son esprit. On lui fait croire que l'homme qu'elle paraît estimer le moins et qu'elle poursuit sans cesse de ses épigrammes, le chevalier Bénédict, est devenu amoureux d'elle; dès qu'elle se suppose aimée, elle aime à son tour. On la marie, et l'insensibilité qu'elle a professée ne sert qu'à mieux faire ressortir le
triomphe de la passion sur le raisonnement.