King Richard the second, act. iv, se
186 SHARSPEARE.
de sa volonté. Déjà, dans la dernière partie de Henri VI, Shakspeare nous avait montré ce sombre personnage et annoncé de loin ses œuvres sanglantes. C'est un monstre de laideur, chez lequel la difformité physique est comme le signe extérieur de la perversité morale. Pour comprendre sa vie, il faut voir son portrait, et le poëte a pris soin de le tracer minutieusement , à Taide des détails plus curieux que certains que renferment les vieilles chroniques. La naissance même de Richard a été extraordinaire. On dit qu'il est venu au monde, les pieds en avant, comme un enfant pressé d'agir, et avec des dents, ce qui indiquait les dispositions d'un dogue. Plus tard son bras s'est desséché , comme une branche flétrie , son dos s'est voûté , et ses jambes ont grandi inégalement. Le caprice de la nature qui l'a fait bossu et boiteux explique ses sentiments et ses actions. Comme la vie ne lui offre aucune des jouissances qu'elle procure aux autres hommes , comme il sait qu'il ne peut être ni aimé des femmes, ni accueilli des hommes avec sympathie, et que sa laideur excite le rire et le mépris , il se replie sur lui-même et il cherche à se venger des dédains du vulgaire et de l'isolement auquel il est condamné par la seule supériorité qui lui reste, celle de l'intelligence. Si son corps a été maltraité, son esprit est intact et il en fait usage. Les natures disgraciées , qui se sentent repoussées par le monde , ont pour ressource la méditation. De là vient souvent la profondeur de pensée à laquelle elles arrivent par l'étude du moi, unique et continuel objet de leurs réflexions.
Richard , à force de songer à son infirmité et aux moyens de la faire oublier, s'est composé une politique personnelle, qui rapporte tout à soi, qui non-seulement
profite des événements , mais qui au besoin les prépare et les produit, pour se satisfaire. Il se dédommage des soufirances du présent par les espérances illimitées de l'avenir. Il voit, au milieu des guerres civiles, sa famille grandir ; il a contribué plus que personne, par son courage , à renverser la dynastie des Lancastres ; il en tue les deux derniers représentants, afin d'assurer la couronne à son frère Edouard, et, une fois que le trône est acquis à la maison d'York, il songe à l'obtenir pour luimême. Bien des obstacles l'en séparent en apparence , car il est le dernier des héritiers vivants. Avant lui viennent les fils de son frère aîné, Edouard IV, le duc de Clarence, son autre frère et les enfants de celui-ci. Mais il poursuit son but avec une inflexible persévérence. Il a, pour téussir, une volonté que rien ne décourage, la connaissance parfaite des difficultés qui lui restent à vaincre et surtout une énergie cruelle que ne détourne aucun sentiment d'humanité ou de compassion. Ceux qui se trouvent sur sa route doivent périr pour lui faire place.
Ajoutez à l'insensibilité, à l'opiniâtreté et à l'intelligence, l'art profond de la dissimulation, et vous aurez le portrait achevé de Richard III. Il ne peut, en efi'et, satisfaire son ambition qu'à la condition de ne pas la trahir. 11 faut qu'il jette un voile épais sur ses pensées, qu'il cache la marche souterraine qu'il suit et qu'il trompe tout le monde , tous ceux du moins dont l'intérêt, le devoir , l'affection , la vertu font ses adversaires. Ne rien laisser percer de ce qu'on pense, surveiller ses actes, ses paroles et jusqu'à l'expression de son visage , jouer toujours un rôle, quand on a des témoins, et ne jamais montrer qu'on le joue, quel problème !... D a été
résolu néanmoins, et Richard n*est ni le premier, ni le seul qui y ait réussi.
Mais ce qui fait de lui un type extraordinaire et ce qui le place au premier rang parmi les hypocrites, c'est que, dépourvu des agréments extérieurs qui, en pareil cas, sont d'un si grand secours, malgré une figure repoussante et tous les désavantages delà difformité physique, il séduit ceux qu'il veut séduire, môme les femmes, et il inspire à tous les hommes , dont il médite la perte, une confiance sans limites. La nature l'a marqué de stigmates qui doivent faire de lui un objet de défiance, et cependant, si en le rencontrant on ne peut maîtriser à première vue une impression de dégoût, dès qu'on l'a entendu, on reste sous le charme de sa parole. Ce succès qu'il obtient toujours est une victoire de l'intelligence admirable qu'il met au service de ses mauvaises passions. Cet être difforme a tous les dons de l'éloquence, la grâce du discours qui caresse l'oreille et qui pénètre peu à peu jusqu'au cœur, l'abandon qui ressemble à un épanchement involontaire delà pensée, les mouvements affectueux et sympathiques qui désarment la malveillance ; puis, quand il le faut, l'austérité du puritain, la précision énergique de l'homme d'État et la mûre résolution du soldat. Tl nous livre lui-même à plusieurs reprises son secret : « Je puis, dit-il, égorger ma victime le sourire sur les* lèvres ; je sais affecter la joie quand la douleur me déchire le cœur ; je sais mouiller mes joues de larmes factices, et, selon l'occasion, composer mon visage. Je jouerai le rôle d'orateur aussi bien que Nestor; je tromperai mieux que ne le fit jamais Ulysse, et, comme un autre Sinon, je suis homme à prendre une nouvelle Troie ' . »