‹ ShakespeareChapitre 68 sur 137 · LE DUC D*YORK · texte numérisé non relu

LE DUC D*YORK

Le duc, le grand Bolingbroke, monté sur un ardent et fougueux coursier, qui semblait connaître les pensées ambitieuses de son cavalier, s'avançait d'un pas lent, mais majestueux, pendant que toutes les langues criaient : « Dieu te protège, Bolingbroke ! » Vous auriez cru que les fenêtres elles-mêmes parlaient, tant était grande la foule avide des visages jeunes et vieux qui, à travers les châssis, dardaient leurs regards curieux sur sa personne. On eût dit que toutes les murailles, chargées de personnages comme une tapisserie, criaient en même temps : « Que Jésus veille sur toi ! Sois le bienvenu , Bolingbroke! » Tandis que lui se tournait à droite et à gauche, la tête nue, s'inclinant plus bas que le cou de son orgueilleux coursier, et répondait : a Je vous remercie, mes concitoyens. » Et c'est ainsi qu'il continuait sa route.

LA DUCHESSE d'yORK.

Hélas! Et le malheureux Richard, comment marchait-il pendant ce temps ?

LE DUC d'york.

De même qu'au théâtre les yeux des hommes, lorsqu'un acteur aimé du public quitte la scène, ne se portent qu'avec distraction sur celui qui lui succède, et qu'on trouve son babil ennuyeux, de même, et avec plus de mépris encore, les yeux du peuple se chargeaient de dédain à la vue de Richard. Per-

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sonne ne lui criait : « Dieu vous protège ! )\ Aucune bouche joyeuse ne lui souhaitait la bienvenue dans son royaume ; mais on jetait de la poussière sur sa tête sacrée ; et il la secouait avec une douleur si gracieuse, on voyait si bien sur son visage lutter les pleurs et le sourire, qui tétiQoignaient de sa tristesse et de sa patience, que si Dieu n'avait pas, pour quelque grand projet, endurci le cœur des hommes, ils se seraient par force attendris, et la barbarie elle-même aurait eu pitié de lui*.

Le poëte est plus sensible que le peuple anglais ; il a pitié de Richard II, mais, comme le peuple, il lui préfère Bolingbroke.

Je ne nie pas que la théorie libérale que M. Gervinus attribue à Shakspeare et qui l'entraîne à des considérations politiques sur la révolution de 1848, né résulte de la pièce de Richard II. Mais elle est bien plus présente à la pensée du critique qu'elle ne Ta jamais été à celle du poëte. Le critique poursuit, en effet, des idées générales, tandis que le poëte peint des sentiments. Shakspeare ne se propose pas d'avance de démontrer la supériorité du mérite sur le droit par une argumentation en règle; seulement il touche par le côté historique et tragique à cette grande question, il jette çà et là quelques aperçus lumineux qui réclairent, et, si Ton veut rester dans la vérité, il faut dire non pas qu'il a écrit sa pièce pour soutenir une thèse , mais que sa pièce peut être invoquée à l'appui de cette thèse. Le génie poétique ne s'astreint pas à la marche rigoureuse du raisonnement. Il y a cent passages, dans Richard II , qui n'ont aucun rapport avec l'idée qu'y découvre le savant critique.

Shakspeare ne s'explique môme pas sur certains faits de la vie de Bolmgbroke, et, bien loin d'avoir conçu ce

\ . King Hichard the second^ act. v, se. 2.

caractère en vue d'une théorie , il le développe d'après les données que lui fournit Fhistoire. Il accepte certains événements dont il n'a pas trouvé la clef, il les expose avec fidélité , sans chercher à les rattacher, je ne dirai pas à un principe fondamental , mais même à un type qu'il aurait choisi. Il ne nous dit pas, par exemple, il ne^ nous laisse même pas deviner pourquoi Bolingbroke, au commencementde l'action, a provoqué le duc de Norfolk et il ne nous apprend pas quel est ceslui des deux coitibattants qui lui paraît avoir raison. Ce caractère politique est une énigme, répond M. Gervinus ; attendez, vous en trouverez la solution au dernier acte de Henri 1 V. Sans doute la fin de l'œuvre nous révèle quelques mystères curieux, mais elle ne jette aucun jour sur certains détails que le poète n'a pas inventés, qu'il n'était pas libre de choisir, et qu'il présente en historien , sans les commenter ni les approfondir. Il fait ici ce qu'il a fait souvent dans ses comédies. Quand un fait lui est donné, et qu'il ne sait ni ne devine pourquoi il s'est passé, il le prend, l'enregistre, comme un renseignement authentique $ et ne s'inquiète de le naettre d'accord ni avec les caractères ni avec les situations. Il aime, en-général, à découvrir la logique des événements, mais il ne s'abstient pas de les raconter quand elle lui échappe.

N'oublions pas, en lisant ses drames historiques, qu'il . suit la chronique, comme il a suivi ailleurs les nouvelles italiennes, et que son imagination, enchaînée par la réalité , ne peut combiner librement et savamment toutes les parties de l'œuvçe , comme le croit la critique allemande. Il n'a pas été le maître d'expliquer toutes les actions de Bolingbroke, car il y en a qui sont inexplicables. Ce qui est vrai et ce que M. Gervinus remarque

avec raison, c'est que ce caractère de roi politique est un des plus intéressants et des plus profonds qu'ait tracés Shakspeare.

Il en a mis en relief toutes les grandes qualités; mais il n'en a pas non plus, il faut le dire, dissimulé les défauts. Ce penseur, qui croit à la supériorité du mérite sur la naissance et qui se plaît à montrer qu'il est juste qu'un prince incapable soit remplacé par un prince habile , convient en même temps qu'un tel résul* tat ne s'obtient pas sans quelque perfidie et sans violence.

L'abdication forcée et l'humiliation publique de Richard II ne sont que le prélude d'un acte sanglant qui doit être commis au profit de Henri IV. Le nouveau roi Vest pas sûr de sa couronne tant, que vivra l'ancien ; il ne veut cependant pas le tuer, mais il laisse tomber avec intention une de ces paroles qui donnent la mort quand elles sont recueillies par un séide. « Ne trouverai-je pas un ami qui me délivrera de cette crainte vivante? » s'est-il écrié devant Exton. Exton comprend ce que désire son maître et va poignarder Richard. Voilà les fruits ordinaires de l'ambition, pour lesquels le mérite même n'est pas une excuse suffisante. On aspire au pouvoir, on est digne d'y arriver, et, quand on s'en est emparé, on s'en sert bien , mais il a fallu laisser sur sa route quelques victimes, et, quoi qu'on fasse , la fin ne justifie pas les moyens. L'ambitieux lui-même le sent et en souffre, s'il a l'âme généreuse,

Aussi, Shakspeare, qui a donné, après tout, à Bolingbroke de grands sentiments, lui attribue-t-il des remords et une sorte de tristesse qui pèse sur toute sa vie depuis l'assassinat de Richard. Il a souhaité le meurtre sans

CARACTÈRES HISTORIQUES. ^f

ordonner, et, une fois qu'il est accompli, il en a horreur. « Exton , je ne te remercie pas. Ta main fatale a commis un acte dont la honte planera sur ma tête et sur cette terre illustre. » Et comme Exton répond : « Sire, c'est d'après le désir exprimé par vous-même que j'ai agi, » il ajoute : « Ceux qui ont besoin du poison n'aiment pas pour cela le poison , et je ne t'aime pas non pluis. Vivant, je souhaitais sa mort; assassiné, je l'aime et je hais le meurtrier • . » Depuis ce temps, Henri IV exerce noblement l'activité de son esprit, il remplit, avec une conscience sévère, ses devoirs de roi, mais il a perdu le bonheur. Il a désiré le pouvoir, mais il est puni d'avoir voulu l'acquérir, même au prix du crime, par les soucis que lui causent les souvenirs du passé et les inquiétudes du présent. Sa physionomie naturellement grave s'assombrit chaque jour davantage, et porte l'empreinte des vives préoccupations qui l'assiègent. Il a un flls dont la vie déréglée l'inquiète ; il voit se former autour de lui une coalition des barons anglais, qui, après l'avoir porté au trône , ne sont pas contents des récompenses qu'ils ont obtenues. Il voudrait faire une croisade, afin de se laver de ses fautes ; mais chaque fois qu'il, veut partir, des obstacles imprévus le retiennent et il consume son existence en luttes stériles ou en projets qui ne se réalisent pas.

L'état moral de cette âme troublée est peint par le poëte dans un de ces monologues qui lui servent à nous faire pénétrer jusqu'au fond de la conscience humaine. Henri IV accablé de fatigue et de soucis ne peut dormir et il invoque le. sommeil : « Combien de milliers de mes

] . King Richard the second, act. v, se. 6.

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plus pauvres sujets dorment en ce moment! 0 sommeil, aimable sommeil, doux soutien de la nature, comment t'ai-je assez effrayé pour que tu ne veuilles plus fermer mes paupières et plonger mes sens dans l'oubli? Pourquoi, sommeil, aimes-tu mieux dormir dans des huttes enfumées, détendre sur des grabats incommodes et trouver le calme au milieu du bourdonnement des insectes nocturnes, plutôt que dans les chami^rés parfumées des grands , sous des dais magnifiques et bercé par les sons de la plus douce mélodie? Dieu stupide, pourquoi te caches-tu avec les misérables dans des lits nauséabonds, et abandonnes-tu la couche royale, comme si c'était la boîte d'unehorlogeoula cloche d'un beffroi?... Peux-tu, ô sommeil partial! accorder ton repos au mousse suspendu pendant la tempête au haut du mât, et le refuser au roi pendant la nuit la plus calme et la plus silencieuse, malgré tous les moyens et toutes les ressources dont il dispose? Eh bien ! heureux celui qui se couche sur la dure! Plus de repos pour la tête qui porte une couronne!... ' » Ce n'est pas là simplement, comme on pourrait le croire au premier abord, une déclamation sur le sommeil. Lorsque Shakspeare développe une idée philosophique, même commune, on sent qu'elle lui est venue de la force de sa réflexion, et que, si elle a été exprimée par d'autres déjà, il l'a néanmoins trouvée seul et rendue avec une sincérité d'émotion qui nous la fait paraître nouvelle.

Bolingbroke n'est pas heureux, quoiqu'il ait atteint le but de son ambition. La possession du trône l'expose à de nombreuses souffrances. Les unes lui viennent des

{, Second partofking Henry IV, act. iii, se. 1.

éyénements, les autres, et ce sont les plus fortes, lui viennent de lui-même et de l'amertume de ses propres pensées. Il a d'abord à soutenir une lutte terrible contre les grands seigneurs Son énergie et son activité ne lui font pas défaut en face du danger. Avec autant d'audace et de promptitude qu'il en a mis à poursuivre Richard II, il combat les rebelles, les attaque isolément et les détruit. Douglas, le plus vaillant baron de l'Ecosse, Hotspur, la gloire de l'Angleterre, le Gallois Glendower et Northumberland , chef des Percy, sont successivement vaincus par lui. Mais ces victoires ellesmêmes sont douloureuses et amènent avec elles de tristes souvenirs.

Henri est trop habitué à réfléchir sur les événements pour ne pas s'en retracer toutes les vicissitudes. Plus il pense aux changements dont il a été témoin, plus il est pénétré du néant de la vie humaine. Qu'est-ce que l'ambition etl'amour delagloire? Qu'esinîe môme que les sentiments les plus chers et en apparence les plus solides? L'homme n'est-il pas le . joiiet du sort, et tout en croyant se gouverner lui-même, n'obéit-il pas à la loi mystérieuse d'une destinée plus forte que lui ? « Si l'on pouvait voir, se dit Bolingbroke, les jeux bizarres du destin et la fortune remplir de] liqueurs diverses la coupe inconstante de la vie, oh ! si cela pouvait se voir, le plus heureux jeune homme, en jetant un regard sur la route qui lui reste à parcourir, à l'aspect des périls passés, des chagrins à venir, fermerait le livre et s'assoirait attendant la mort ', » La conclusion de cet homme si actif, qui a été le seul ouvrier de sa fortune, c'est que, si l'on savait, si

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