‹ ShakespeareChapitre 72 sur 137 · GeT\\v\w%^Shakspeare y tome II · texte numérisé non relu

GeT\\v\w%^Shakspeare y tome II

Ce qui est admirable dans la coneeptioii de ee tère, tel que Ta compris Sliakspeare, ce n*est pas tant le déreloppement d'une thèse sur Topposition de la réalité et de Fapparence, que le parfait équilibre qui s'y maintient sans cesse entre des qualités opposées, entre le goât des plaisirs faciles, la gaieté famQiëre, la simplicité des habitodes, et la profondeur des pensées jointe à la noblesse des sentiments. Dans quelque situation que se trouTe le prince Henri, il y parait toujours à son aise, et son langage, aussi bien que sa conduite, s'approprie sans efforts aux circonstances. Au sortir d*une scène comique où il s'est égayé, aux dépens de Falstaff, il entre dans le palais de son père et il répond aux réprimandes que lui £dt le roi avec une dignité aussi naturelle que la verre plaisante qu'il déployait tout à Theure. € Ne me jugez pas si mal, dit^U. Percy me payera tous ces reproches. Un jour viendra où, à la suite d'un combat glorieux, j'oserai vous dire que je suis votre fils. » En effet, dès quMl est question de défendre les droits paternels contre des rebelles, il renonce à ses plaisirs et il agit en prince. On le voit à cheval, aux premières lueurs du jour, rassembler les soldats qu'il commande, les encourager par son exemple, supporter, comme le dernier d'entre eux, les plus rudes fatigues de la campagne et conserver toujours sur son visage une sérénité fière qui inspire la confiance. Un de ses ennemis, qui l'aperçoit à la tête de ses cavaliers, le compare à un Mercure ailé.

Cette activité guerrière est sérieuse et simple, exempte de toute forfanterie et de vaine ostentation. Ce jeune homme, qui vivait tout à l'heure à la taverne avec d'obscurs compagnons, n'est pas ébloui par l'honneur qui lui est accordé de conduire au combat l'éhte de la

chevalerie anglaise ; il ne s'exagère pas, pour cela, son propre mérite et il sait rendre justice à ceux qui ont déjà acquis une renommée glorieuse. Il ne craint pas Percy, il est même décidé à se battre avec lui, en combat singulier, mais il admire sa gloire et il lui envoie un cartel avec la modestie d'un novice qui va attaquer le plus illustre chevalier de son temps. « Dites à votre neveu, dit-il à Worcester, que le prince de Galles se joint au reste de l'univers dans les éloges qu'il déc^np à Henri Percy. J'en jure par tout ce que j'ai d'espérance, je ne pense pas qu'un gentilhomme plus brave soit aujourd'hui vivant, pour honorer notre époque de ses nobles exploits. »

Sur le champ de bataille, il se multiplie et il se jette partout au plus épais de la mêlée. Ses oflSciers, qui le voient légèrement blessé, veulent l'arracher au combat. « A Dieu ne plaise, répond-il, qu'une misérable égratignure éloigne le prince de Galles d'un champ de bataille où les armes des rebelles triomphent dans le carnage ! » n sauve la vie à son père qui s'en étonne et qui le soupçonnait de ne pas l'aimer. « Combien ils m'ont calomnié, répond le prince, ceux qui ont dit que je soupirais après votre mort ! S'il en était ainsi, je n'avais qu'à laisser faire le bras insolent de Douglas levé sur vous. » Enfin il rencontre le redoutable adversaire qu'il cherche, il se mesure avec Hotspur et il le tue. Cet exploit gonflerait un cœur moins généreux. Pour son coup d'essai, le compagnon de Falstaff et de Poins, l'épicurien de la taverne d'East-Cheap a vaincu un héros. Mais il ne se glorifie pas de sa victoire, il est plus touché de l'inconstance du sort que de son succès, et il prononce sur le cadavre d'Hotspur quelques paroles empreintes d'une pitié doulou-

reuse. € Adieu, grand cœur! s*écrie-t-îl. Ambition mal ti^ue, combien tu es rétréciel Quand ce cœur contenait mie âme, un royaume était pour lui un' espace trop étroit ; mais maintenant deux pas de la terre la plus vile lui sufiSsent. Cette terre qui porte ton cada\Te ne porte pas un seul vivant aussi intrépide que toi. Si tu étais encore sensible aux louanges, je ne te témoignerais pas une si grande estime (il détache son' écharpe et il en couvre le visage de Percy). Permets que mon écharpe couvre ton visage mutilé. Je me félicite de te rendre, môme à toi, ces pieux devoirs d' affection. Adieu et emporte avec toi ta gloire dans le ciel ! Que Thumiliation de ta défaite dorme avec toi dans ton tombeau, mais ne soit pas rappelée dans ton épitaphe^ ! »

Aucun sentiment de vanité ne suit la victoire de Henri, n n'en parle à personne et il laisserait même, sans regrets, à un autre l'honneur du combat. Falstaff, qui a contrefait le mort pour échapper à l'épée d'Hotspur, se relève quand il voit le héros par terre, lui donne un coup de poignard et l'emporte sur ses épaules, en annonçant que c'est lui-même qui l'a tué. Henri ne le dément pas ; il lui dit même tout bas : « Si un mensonge peut t'être bon à quelque chose, je l'habillerai des meilleurs couleurs que je pourrai trouver. »

C'est ainsi que le poëte passe, en développant le caractère du prince, du ton de l'épopée à celui de la comédie. Il multiplie les contrastes et chacun de ces contrastes est une peinture de mœurs. Au retour de la guerre, Henri n'a point perdu ses habitudes bourgeoises ; il n'a du chevalier que le courage et les sentiments élevés ; il est dépourvu d'orgueil et il n'attache aucun prix

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