‹ ShakespeareChapitre 73 sur 137 · Second part ofk'mg llenry ll\ acl. v, se · texte numérisé non relu

Second part ofk'mg llenry ll\ acl. v, se

à Télégance des manières que les jeunes gentilshommes prisent si haut. Il retourne à la taverne avec Poins, il s'y installé, sans respect humain, à côté des gens du peuple, et il demande de la petite bière, comme 0i simple artisan. « N'est-ce pas bien vulgaire à moi, dit-il à son ami, d'avoir envie de cette boisson?» Mais il se moque, comme autrefois , de l'opinion, et il suit ses goûts. Cependant au fond il est triste, il sait que son père est malade, et il craint d'apprendre que le mal s'aggrave.« Si je cache avec soin ma douleur, dit-il à Poins, c'est que je fréquente une aussi mauvaise compagnie que la tienne. » Bientôt il est mandé au palais pour recevoir le dernier soupir du roi. Il entre dans la salle où celui-ci sommeille,'ll le croit mort, et il emporte la couronne royale qui lui appartient par droit de naissance. Mais Henri IV se réveille, réclame sa couronne qu'il avait fait poser au chevet de son lit, entend dire que c'est le prince de Galles qui l'a enlevée et éclate en reproches contre ce fils dénaturé. Cette colère du père est* un artifice qu'emploie le poëte pour amener sur les lèvres du prince une noble réponse* « Voilà votre couronne, s*écrie-t-il, quand il est accusé de s'en être emparé trop tôt, et puisse celui qui en porte une immortelle vous conserver longtemps la vôtre! Si elle m'est chère, c'est parce que votre honneur et votre gloire y sont attachés. »

Alors le père et le fils, séparés jusque-là par la différence de leurs habitudes et par leur réserve mutuelle, s'ouvrent leurs cœurs pour la première fois. Leurs sentiments longtemps contenus s'épanchent. Henri IV fait sa profession de foi politique et meùri^consolé, envoyant qu'il laisse un successeur capable dé le comprendre et digne de recueillir son héritage.

Dès que Henri V est monté sur le trône, il donne en effet la mesure de ses grandes qualités. Henri IV avait engagé ses frères à le ménager. « Prenez gai*de, leur avaitil dit, étudiez-le bien et réglez votre conduite sur la connaissance que vous aurez de son caractère. Il est affable et bon quand on lui témoigne de la déférence et du respect; il a des larmes pour le malheur et une 'main toujours prête à s'ouvrir pour répandre* des bienfaits. Mais, quand on l'irrite, il est dur comme le roc et aussi changeant que l'hiver. » Aussi n'est-ce pas sans appréhensions que les ducs de Lancastre et de Clarence le voient monter sur le trône. Mais il les rassure aussitôt qu'il a posé la couronne sur sa tête. « Mes frères , leur dit-il, c'est ici la cour d'Angleterre et non celle de Turquie. Ce n'est pas un Amurat qui succède à un Amurat ; c'est Henri qui succède à Henri. » Ces paroles sont d'un bon prince.

. Un autre trait fait connaître son équité et sa grandeur ^d'âme. Parmi les personnages qui ont le plus à craindre du nouveau roi, se trouve le grand juge d'Angleterre, que Henri, étant prince de Galles, a outragé en plein conseil , et qui, pour cette action. Ta fait mettre en prison, malgré son rang. Le sévère magistrat n'a pas peur , parce qu'il a l'âme fortement trempée ; mais il est résigné d'avance à la perte de ses fonctions. Henri les lui conserve, en lui disant noblement : « Vous avez fait votre devoir. Vous m'avez fait mettre en prison. C'est pour cela même que je remets en vos mains incorruptibles le glaive que vous portiez. »

Autant il est bon pour ceux qui le méritent, autant il témoigne d'éloignement pour ses anciens compagnons de plaisir. La conduite qu'il tient à leur égard est celle

d'un roi sage, décidé à ne pas renouer avec le passé. Il les connaît trop bien pour eiipérer d'eux d'utiles services ; au fond, il les méprise, il ne veut plus les voir et il les bannit de Londres. Mais, en souvenir de leur ancienne liaison, il paye leurs dettes et leur donne de l'argent. C'est tout ce que le roi d'Angleterre peut faire pour eux.

Quand s'ouvre la pièce de Henri F, la réputation du prince est déjà établie. Les grands et le peuple rendent justice à son caractère et à ses lumières, et les inquiétudes qu'avait inspirées la vie dissipée de sa jeunesse font place à une confiance absolue. Il s'occupe de tous les grands intérêts du royaume et, sur toutes les questions, il a une opinion personnelle. «Comme le roi est changé I dit l'archevêque de Cantorbéry ; écoutez-le'parler théologie , on l'admire; écoutez-le discuter les affaires publiques , vous diriez qu'il en a fait l'étude de toute sa vie. S'il parle guerre, vous croyez entendre une musique savante vous reproduire les sons d'une bataille. »

Mais c'est surtout la guerre qui acendu Henri V populaire, et c'est à la peinture de ses exploits que Shakspeare consacre la pièce qui porte son nom. Il n'y avait pas de sujet plus national, plus capable d'exciter l'pnthousiasme du peuple anglais que l'histoire dç la lutte engagée par l'Angleterre contre la France au commencement du XY® siècle. Les résultats en avaient été glorieux pour les armes britanniques; le nom d'Azincourt rappelait une éclatante victoire ; des ballades, cljiantées par les ouvriers et les paysans les jours de fête , éri perpétuaient le souvenir au sein des classes laborieuses de la nation. Shakspeare met en œuvre tous ces éléments avec un patriotisme ardent; il s'enflamme lui-môme en parlant

^S SHÂKSPËARE.

des combats qu'ont livrés ses ancêtres, et il fait retentir dans son drame comme un écho du lyrisme avec lequel , les poètes grecs ont chanté la patrie. Il fait précéder chaque acte d*un chœur belliqueux qui annonce, comme une fanfare guerrière, l'arrivée des personnages. Ce chœur peint à l'imagination des scènes que le drame ne peut reproduire et que le poëte regrette de ne pas pouvoir montrer aux yeux, à cause de l'insuflSsance des moyens scéniques dont il dispose. Il chante le roi Henri quittant l'Angleterre avec la fierté du dieu Mars , et traînant à sa suite, comme des chiens en laisse, la famine, la guerre et l'incendie ; les milliers de soldats qui sortent tout armés du sol de la Grande-Bretagne et les chevaux qui frappent la terre du pied ; la flotte qui déploie ses pavillons de soie aux rayons du soleil matinal ; les voiles gonflées par les vents invisibles qui entraînent les lourds bâtiments à travers la mer, dont les vagues se brisent sur leur lai*ge poitrail. Puis à ce tableau mouvant il ajoute l'aspect des deux armées , campées l'une en face de l'autre la veille de la bataille. On voit briller les feux des bivouacs qui éclairent les visages des sentinelles; on entend l'armurier river, à coups de marteau, les derniers clous de l'armure des chevaliers. Les coqs chantent , les cloches sonnent et annoncent trois heures du matin.

Enveloppé dans son manteau, le roi Henri visite son armrée et adresse à tous le salut du matin avec un sourire modeste- Sur ses traits augustes rien n'indique qu'il ait passé une nuit pénible et sans sommeil. Maître de lui en toute occasion', il Test assez dans cette circonstance pour enlever même de son visage la trace de la fatigue que devraient y imprimer les soucis. Le chœur ce-

ièbre aussi les joies qui suivent la victoire et le retour du triomphateur dans sa patrie. Des hommes, des femmes, des enfants bordent le rivage de la Grande-Bretagne; leurs acclamations dominent le bruit de l'Océan, dont la grande voix précède la marche du roi et annonce son arrivée. Londres verse à sa rencontre les flots de ses citoyens. Le maire et les aldermen , dans leur costume le plus riche , pareils aux sénateurs de Rome et suivis de la foule des plébéiens , vont au-devant de César pour le ramener en triomphe.

La figure imposante du roi domine toute la pièce; c'est lui qui est l'âme de cette grande entreprise et qui personnifie la nation. Sa volonté a résolu l'expédition contre la France et c'est son énergie qui l'exécute; il a sans doute d'admirables instruments , mais ces instruments ne peuvent être maniés que par une main aussi puissante que la sienne. Comme prince et comme homme, il réu- ^nit lés qualités les plus diverses de la nature humaine, la prudence, le discernement, la réflexion qui fait chpisir le meilleur parti, et l'audace qui agit dès que la décision est prise. Joignez à cela une sensibilité virile, qui ne se prodigue pas , mais qui perce quand il y a une cause réelle d'émotion, une gaieté intrépidé, l'amour de la simplicité , une vive sympathie pour le soldat et en général pour les petits et les humbles, l'habitude de philosopher intérieurement sur tous les événements de la vie et de tirer de chaque expérience une leçon morale, et vous aurez Henri V tout entier .-Il y a en lui du héros, du sage et du bourgeois. C'est l'opposé de l'esprit du moyen &ge , tout de flamme et ^e feu , qui cède à des mouvements soudains , que la passion domine , qui n'écoute guère la raison , qui ne s'analyse jamais lui-

même, qui fuit le vulgaire et ses goûts, et qui ne se nourrit que d'aspirations idéales.

Henri Y est l'homme des temps modernes, tel que Shakspeare le conçoit et l'aime. Peut-être même s'est-il mis plus d'une fois en scène sous son nom, et l'a-t-il chargé d'exprimer les idées générales auxquelles il tient le plus. Toujours agir et bien faire ce qu'on fait, telle est la loi de l'activité humaine, la tendance la plus marquée de la race anglo-saxonne et la règle de conduite du poète. Aussi est-ce la vertu principale de celui de ses personnages historiques qui lui ressemble le plus. De même qji'à la taverne d'East-Cheap et dans les joyeuses réunions de jeunes gens , le prince de Galles était le plus gai, le plus inventif et le plus entreprenant des mauvais sujets ; de même, dès qu'il est roi, il devient le meilleur des princes et le plus hardi des généraux. Il conduit son armée en France avec une rapidité incroyable; il ne laisse pas à l'ennemi le temps de se reconnaître, il firappe sur-le-champ de grands coups , et la vigueur de son attaque répond à la grandeur de ses desseins. Il découvre la trahison de trois de ses gentilshommes qui l'ont vendu au roi de France, et, quoiqu'il regrette de perdre en eux d'anciens amis, il leur fait trancher la tête, non par vengeance, mais par esprit de justice. Il débarque devant Harfleur et il fait sommer les habitants de se rendre ou de se résoudre à tolites les conséquences d'un assaut, au pillage et au sac de la ville. Cette sommation catégorique lui ouvre les portes de la France, et il pénètre ainsi , sans obstacles , jusqu'à Azincourt où il doit rencontrer l'armée française. La maladie a tué une partie de ses soldats et affaibli le reste. Néanmoins, il est résolu à combattre. « Va dire à ton maître, répond-il au héraut

Montjoie qui lui propose de se rendre de la part du roi de France, va dire à ton maître que je suis ici : ce corps frêle et chétif, voilà ma rançon. Je n'ai pour armée que des soldats malades et débiles ; cependant dis-lui que, Dieu aidant, nous nous ouvrirons un passage. » Autour de lui , il entend exprimer des doutes sur le résultat de la bataille. Les Français sont cinq contre un et leurs troupes sont fraîches. L*armée anglaise est peu nombreuse et épuisée. — « Oh I que n'avons-nous rci mah*tenant six mille seulement de ces hommes qui , en Angleterre, ne travaillent pas aujourd'hui? dit un cousiâ du roi. — Qui exprime un pareil vœu? répond fièrement Henri V. Non; mon beau cousin; si nous sommes destinés à mourir , notre patrie perdra assez en nous perdant; si nous devons survivre à cette journée, moins nous serons, plus grande sera notre gloire. Au nom du ciel, je vous en supplie, ne souhaitez pas un homme de plus\ »

Chez les hommes supérieurs, Tactivité de l'esprit est d'accord avec cette autre activité, en quelque sorte matérielle, que leur impose l'accomplissement de leurs devoirs. Henri V ne cesse de penser en philosophe, pendant qu'il agit en roi. La veille de la bataille, il se promène incognito au milieu de ses soldats, il se mêle à leurs conversations, il écoute les réflexions que leur inspire l'approche du combat, il leur fait dire la vérité sur son propre compte, et il reconnaît que chacun d'etil le rend responsable de son sort. C'est alors qu'il pro*nonce ce beau monologue sur les inconvénients de la grandeur :

] . King Henry V, act. ii, 8c. 3.

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« A quel bien-être infini de l'âme les rois doivent renoncer, tandis que leurs sujets en jouissent I Et qu'ont les roi^ que les particuliers ne possèdent point aussi, sauf le cérémonial? Et qu'es-tu, toi, cérémonial qu'on idolâtre? Quelle sorte de divinité es-tu, toi qui souffres plus des douleurs humaines que ne le font tes adorateurs? quels sont tes revenus? quels sont tes bénéfices? ô cérémonial, montremoi seulement ce que tu vaux I au fond, qu'adore-t-on en toi ? Es-tu autre chose qu'une position, un rang, une forme vaine qui inspire le respect et la crainte aux autres hommes ? Tu rends ce roi, que tu fais craindre, moins heureux que ceux qui le craignent. Ne bois-tu pas souvent, au lieu d'hommages agréables^ le poison de la flatterie ? Oh ! sois malade, majesté orgueilleuse, et prie ton cérémonial de te guérir 1 Pense^tu que la fièvre brûlante fuira devant les titres que fait sonner l'adulation? Cédera-t-elle devant des génuflexions et d'humbles attitudes ? Peux-tu, lorsque tu commandes au mendiant de s'agenouiller, lui demander aussi sa santé? Non, rêve. orgueilleux qui te joues si subtilement du repos des rois, je suis roi et je te connais '. »

Ces paroles du roi ne ressemblent à rien de ce qu'ont écrit nos auteurs tragiques. Il y a là un tour philosophique donné à la pensée, une abondance d'idées générales et une tendance naturelle à l'abstraction qui sont fort éloignés des habitudes de l'esprit français et surtout de celles de notre poésie dramatique si claire et si brillante. Ce sont au contraire les. passages de ce genre qu'admirent le plus les Allemands, parce qu'ils y trouvent une source féconde de méditations, et qu'ils y reconnaissent

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