King Henri V, act.iv, se. i
les affinités du goût de Shakspeare avec le leur. A titre de philosophe et aussi à.iike,d'homme simple, ^e prince bourgeois, .tlenri V est un des héros préférés de la critique germanique. Si on le compare à Shakspeare, on le compare aussi à un Allemand moderne qui arrose de quelques pots de bière et qui entoure de nuages de fumée ses réflexions sur la destinée humaine, qui se délasse volontiers à la brasserie des fatigues de Tésprit et qui, tout en combinant un nouveau système de métaphysique, rit d'un gros rire avec les gens du peuple.
Toute la partie comique du rôle de Henri V, partie fort importante, nous amène à parler d'une question grave, celle du mélange du plaisant et du tragique dans le drame .historique. Il est inutile de refaire à cet égard une théorie générale., Tout principe absolu, en pareille matière, peut être réfuté par d'éclatants exemples. Si nous disions , comme nous sommes tenté de le penser, qu'il vaut mieux séparer les deux genres, on pourrait nous répondre que le théâtre de Shakspeare, le plus populaire assurément^de tous les théâtres anciens et modernes, les associe avec succès. Mais si nous tirions de cette heureuse fortune d'un grand génie une loi contraire; si, parce qu'il a réussi, nous prétendions qu'il y a un avantage certain à mêler la comédie au drame, les essais infructueux qui ont été faits chez nous pendant' la première moitié de ce siècle nous fermeraient la bouche, et l'autorité même de Shakspeare pourrait être
invoquée contre toute idée d'ériger en théorie une coutume quîil n'a pas toujours suivie. Parmi les pièces qu'il a composées , Richard H est une des plus complètes, une des plus conformes au principe d'unité et des plus vraiment tragiques; les faits y sont condensés, l'action y est rapide et entraînante, l'intérêt n'y languit pas un instant, et néanmoins le ton en est toujours grave, n y reste quelques-unes de ces scènes familières que les Grecs eux-mêmes ont admises, mais elle ne renferme pas un seul trait plaisant. Est-elle pour cela moins intéressante que Henri IV ?
Il n'y a donc sur ce point aucun précepte à tirer du théâtre anglais. Les poètes dramatiques conservent , à cet égard, une entière liberté. Il faut qu'ils consultent le goût de la nation pour laquelle ils écrivent, qu'ils tiennent compte des conditions particulières de chaque sujet et surtout que, ne se mettant à l'abri derrière aucun système, ils soient bien persuadés qu'il n'y a que le succès qui les autorise à être toujours sérieux ou à mêler les deux genres. .
Ce qu'il faut étudier en examinant dans Shakspeare le mélange du tragique et du comique, ce n'est donc pas le mérite d'un principe particulier, mais la part qu'un grand poëte dramatique a dû tirer, uniquement par la force de son génie, du contraste des éléments qu'il a rapprochés. Il n'y avait dans ce rapprochement aucune vertu spéciale; s'il a été heureux, l'honneut en revient au poëte seul et non à l'alliance de la comédie et de la tragédie. Shakspeare n'emploie pas du reste indifféremment ce moyen d'exciter l'intérêt ; il ne s'en sert que lorsqu'il en a besoin pour développer les caractères. S'il le néglige, par exemple, dans Richard II, c'est qu'il ne
voit rien de plaisant dans la destinée de ce malheureux monarque, non plus que dans Tambition de son heureux rival, Bolingbroke. Ces deux personnages ne prêtent ni l'un ni Tautre à rire. Mais quand il raconte la vie de Jean sans Terre, qui aimait à être égayé et distrait de ses remords, ou qu'il nous rappelle les prouesses du jeune Henri Y, qui a été le plus mauvais sujet du royaume, trouvant la comédie mêlée d'avance à Thistoire, il s'en empare et, afin de nous montrer la nature humaine sous toutes ses faces , il met en regard du rôle oflBiciel et sérieux de ces personnages les côtés vulgaires par lesquels ils touchent à la condition des simples mortels.
L'élément comique ne tient pas une très-grande place dans le Roi Jean, Il y est représenté par un seul caractère qui fait penser aux humoristes de la comédie shaks- • pearienne, à Biron et à Bénédict, et dont le trait principal est plutôt l'originalité que la gaieté. Fauconbridge amuse par ses saillies un prince ennuyé ; il lui plaît, parce qu'il ne ressemble pas atout le monde, et il réussit à la cour bien moins à cause de sa naissance qu'à cause de son esprit. Mais ce n'est pas un bouffon deprofessiouy chargé de divertir le monarque ; sous sa légèreté apparente, il garde un fond sérieux, comme tous les personnages humoristiques. Il exprime, si l'on veut, à côté d'une politique soupçonneuse, méfiante et constamment dissimulée, la vieille franchise anglaise. Il dit tout haut, avec une vivacité impétueuse, tout ce qu'il pense et, comme il y a beaucoup d'imprévu dans ses pensées, il fait rire. Sa physionomie railleuse égayé le tableau trop sombre qu'ofirirait la cour d'Angleterre, si elle ne se composait que du roi et de sa mère. Par son humemr joyeuse, il appartient à la comédie ; mais il rentre dans
la tragédie par la profondeur de son ironie et surtout par ses qualités viriles.
Il se moque, à part lui, de ia sottise humaine; il devine que rintérôt est le roi de ce monde et il décrit spirituellement la part qu'il en découvre dans chaque action dont il est témoin. En même temps, il est brave, généreux, et il sert bien son roi, sans s'associer à ses crimes. Nul n*est plus indigné que lui de la mort d'Arthur. « Si c'est toi qui as commis ce crime, dit-il à Hubert, tu es damné sans rémission et à tout jamais. » Il ranime le courage de Jean qui est effrayé par la révolte des grands vassaux. « Ne vous laissez point abattre, lui dit-il ; que les regards du monde ne lisent pas la crainte et l'irrésolution dans les yeux d'un roi. » Il tue l'archiduc d'Autriche , l'ancien ennemi de Richard Cœur de lion , et il lui coupe la tète. Enfin c'est lui qui termine la pièce par un dithyrambe poétique en l'honneur de l'Angleterre. Voilà qui sort tout à fait du ton de la comédie. Aussi Fauconbridge est-il un humoriste plutôt qu'un comique.
Le véritable comique, dans les drames historiques de Shakspeare, joue un rôle très-différent et ne se confond jamais avec un personnage sérieux. Il se nomme Falstaff; il n'a point de vertus, il n'a que des vices ; mais en revanche il a toujours de l'esprit et il fait toujours rire, soit aux dépens des autres, soit aux siens. C'est un type très-populaire en Angleterre, qui ne s'est point complètement naturalisé chez nous et dont nous ne comprenons même tout le mérite qu'avec une sorte d'effort. Cela vient sans doute de ce qu'il est essentiellement anglais et de ce qu'il n'y a rien déplus diflBicile à transporter dans* une langue étrangère que la plaisanterie nationale. On peut affirmer que Molière n'est parfaitement compris qu'en
France. Lessing, malgré la pénétration habituelle.de son esprit, lui préférait Destouches, dont il voyait souvent représenter les pièces au théâtre de Hambourg. C'est ainsi que Shakst)eare est bien moins connu en France par ses œuyres comiques que par ses tragédies, quoique plusieurs critiques smglais, et notamnient Samuel Johnson, aient prétendu qu'il avait plutôt le génie comique que le génie tragique.
Tout le monde lit et admire en Europe Othello et Macbeth. Mais il reste encore bien des esprits cultivés quin' ont jamais eu la curiosité de lire Beaucoup de peine pour rieny ou qui, Tayant lu, n*ont pas été satisfaits de leur lecture. Falstaff ne les amuse peut-être pas toujours, et cependant c'est la création la plus originale de Shakspeare, dans le genre bouffon. Le parterre anglais cède à une irrésistible envie de rire lorsqu'il voit entrer sur la scène le gras chevalier, la figure avinée et la démarche chancelantCé L'embonpoint que lui a donné le po^te, cette graisse épaisse et ridicule qui est chez lui comme le signe extérieur, comme la révélation accusatrice de ses passions' sensuelles, n'a pas été un d^s moindres éléments de son succès. Falstaff maigre aurait été moins plaisant. Le peuple aime la plaisanterie qui parle aux yeux. Il est bien plus disposé à rire des saillies d'un personnage grotesque que de celles d'un homme qui ressemble à tout le monde. Nous le voyons souvent dans les théâtres de second ordre où la figure d'un acteur fait sa fortune. Un certain genre de laideur est un moyen certain de popularité.
Falstaff a donc ce premier mérite, mais il en a d'autres aussi, et le plus remarquable, c'est une gaieté naturelle qui ne l'abandonne jamais, qui donne un tour piquant
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à son langage et qui lui &it saisir le côté plaisant de toutes les situations. Même quand il est mystifié et qu'il ▼eut se plaindre sérieusement, il fait un récit si amusant de ses mésaventures qu'il provoque Thilarité , au lieu d'inspirer la pitié. Cette gaieté doit couler de source ; elle doit venir du tempérament de l'homme et non d*un parti pris de bouffonnerie perpétuelle. Les acteurs anglais, qui tournent trop souvent ce rôle en caricature , représentent quelquefois Falstaff comme- un bouffon qui se bat les flancs pour faire rire. C'est mal interpréter la pensée de Shakspeare. Sans doute il y a de l'art dans la conduite et dans les discours du chevalier; mais cet art n'est que le développement du caractère naturel et s'est si bien confondu avec lui qu'on ne peut l'en distinguer, sans altérer la physionomie vraie du personnage.
Tout homme est à la fois un corps, une âme et un esprit. Ce qui fait l'originalité de Falstaff, c'est qu'il n'y a réellement chez lui que la partie bestiale et la partie intelligente qui subsistent. Il ne s'est jamais aperçu et aucun de ceux qui le connaissent n'a jamais remarqué qu'il eût une âme. C'est un corps grossier, servi par un esprit délié. Il a des appétits qui parlent haut et ih met toute son industrie à les satisfaire. Il aime le vin, la bonne chère et l'amour. Hors de là, tout lui est indifférent. Ne lui parlez ni d'honneur, ni de courage, ni de patriotisme. Ce sbnt là des mots vides de sens, des idées vagues que son intelligence écarte, parce qu'elles ne répondent à aucune jouissance matérielle et qu'au contraire elles exigent du corps des sacrifices. Il n'estime que ce qui rapporte de l'argent et, par suite, du plaisir.
Grrâce à sa liaison avec le prince Henrî, il est nommé pendant la guerre au commandement d'une compagnie.
Ce n'est pas pour lui une occasion de se signaler, il tient essentiellement à ne pas rencontrer Tennemi , mais une occasion de battre monnaie. Il a soin d'enrôler dans sa troupe des fils de famille, des malades ou des jeunes gens qui sont sur le point de se marier. Ceux-ci se rachètent moyennant une grosse somme d'argent que Falstaff met dans sa^ poche, et il les remplace par des vauriens, des domestiques infidèles, des cadets de cadets, des cabaretiers ruinés et autres mis^ables aussi mal vêtus que mal armés. Lui-même, en faisant le recensjg^ent de ses gens, avoue qu'ils ne possèdent pas entre eux tous une chemise et demie. S'il se battait à la tête de tels compagnons, il ne serait guère en sûreté au milieu d'eux. Mais il a soin âe se tenir à une distancé respectable du danger. « La mort est une dette que tu dois payer à Dieu, » lui dit le prince Henri qui se moque de sa lâcheté. « Elle n'est pas due encore, répond-il. Je n'ai pas du tout envie de payer avant l'échéance. Pourquoi irais-je au-devant d'un créancier qui ne me demande rien ? » Au milieu de la chaleur du combat, Henri lui demande son épée, pour remplacer la sienne qui s'est brisée ; il lui présente un flacon de vin. Tourner en plaisanterie tous les sentiments généreux, rire des devoirs que l'homme respecte, se moquer de sa conscience, n'être jamais arrêté par un scrupule, ne vivre que pour jouir, et ne se préoccuper que du plaisir : telle est la philosophie vulgaire et immorale de Falstaff.
Gomment le priiice Henri, qui a des instincts si nobles et qui doit devenir un des plus grands rois de l'Angleterre, a-t-il choisi pour compagnon un homme si méprisable? Nous touchons ici de nouveau à une question délicate, au mélange du tragique et de comique. Shaks-
peare étudie profondément les caractères et il en montre d'ordinaire toutes les faces, même celles qui n'ont point de rapports apparents avec l'action dramatique. Quand il tient un personnage il ne l'observe pas uniquement dans une situation, il le suit dans tout le cours de sa yie et il veut le faire connaître tout entier. Avec ces habitudes compréhensives de son esprit, il ne voit pas seulement dans Henri V le capitaine et Thomme d'État, il y voit aussi le jeune épicurien amoureux du plaisir, et le prince bourgeois qui se mêle volontiers aux scènes familières de la vie, qui ne craint pas la société des petites gens et qui rit avec eux de ce gros rire qu'on ne se permet pas à la cour.
C'est par ce côté vulgaire de sa nature qu'il se rapproche de Falstaff; celui-ci l'amuse. Quand l'esprit est fatigué, quand on ne cherche que des occasions de gaieté, on est sûr d'en trouver dans la société du chevalier. Avec lui , on a deux moyens de se distraire : on le fait parler ou on lui joue des tours plaisants. Qu'il se livre simplement à sa verve bruyante ou qu'il subisse une mésaventure, le résultat est toujours le même : il divertit la galerie. Il est le plastron de Henri et dePoins. Ceux-ci le mystifient régulièrement et le livrent aux railleries de ses camarades. Falstaff fait tous les métiers, même celui de voleur de grands chemins. On voit que le prince n*est pas très-délicat dans le choix de ses compagnons. Il pourrait aimer les gens du peuple, sans pour cela s'associer à des escrocs. Il n'a d'excuse que dans les mœurs du moyen âge, qui, en tolérant le brigandage des seigneurs féodaux , jetaient quelque confiision sur les notions du bien et du mal. Quoi qu'il en soit, Falstaff détrousse les passants et les deux amis trouvent là une
excellente occasion de se moquer de lui. Il est convenu entre eux que la troupe s'embusquera dans un lieu fort célèbre, à Galdshill, où passent nécessairement les pèlerins qui vont à Cantorbéry, et les marchands qui vont à Londres. On doit les attaquer et les dévaliser en commun. Mais le chevalier ne peut faire de telles expéditions qu'à cheval, son embonpoint Tempêche de marcher. On lui joue un premier tour, en cachant sa monture. Le voilà forcé d'aller à pied au rendez-vous; il sue à grosses gouttes, il pousse des soupirs lamentables, il accable de malédictions ses compagnons qui rient sous cape de sa colère comique; enfin il arrive, après avoir juré ses grands dieux qu'on ne l'y reprendra plus, il attaque les voyageurs et il pille leur bagage. Mais il n'est pas au bout de ses mésaventures.'A peine est-il en possession des trésors qu'il vient de voler, que Henri et Poins , déguisés , tombant sur lui à l'improviste, lui reprennent soij butin et le mettent en faite. Ce qu'il y a de plus plaisant dans cette histoire , c'est que Falstaflf et ses agresseurs se rejoignent à la taverne, que le chevalier raconte d'un ton fanfaron les dangers qull a courus, parle à ceux mênae qui l'ont battu et volé du courage qu'il a déployé et grossit sans cesse, dans son récit, le nombre des adversaires avec lesquels il s'est mesuré, au grand amusement du prince qui le laisse se vanter , jusqu'au moment où il l'arrête d'un mot, en lui disant: C'est nous qui t'avons attaqué, toi et tes trois satellites, et nous n'étions que deux. La scène est piquante et donne une idée de la manière dont Shakspeare plaisante. C'est une de celles qui perdent le moins à être traduites.
FALSTAFF
J'en ai poivré deux. Il y en a deux, j*en suis sûr, à qui j*ai donné leur compte, deux drôles en habits de bougran. Que je te raconte... Henri; si je mens, crache-moi à la figure et appelle-moi cheval.Tu connais ma vieille parade. (Il tire son épée.) J'étais dans cette position et je tenais mon épée comme cela; quatre drôles en bougran se jettent sur moi...
LE PRINCE HENRI
Comment quatre? Tu ne nous as dit que deux tout à l'heure.
FALSTAFF
Quatre, Henri: je t'ai dit quatre.